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Full text of "Revue des deux mondes"

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REVUE 



DES 



DEUX MONDES 



XLIV* ANNÉE. - TROISIÈME PÉRIODE 



TOME 1". — 1" JANVIER 1874. 



REVUE 



DES 



DEUX MONDES 



XLIV« ANNÉE. — TROISIÈME PÉRIODE 



TOME PEEMIEE 



PARIS 

BUREAU DE LA REVUE DES DEUX MONDES 

RUE BONAPARTE, 17 

187ii 



/^Ji^Ù. 



MA SŒUR JEANNE 



PREMIERE PARTIE. 



I. 

Je suis un roturier. Mon père, Jean Bielsa, originaire du village 
de ce nom, Espagnol de race par conséquent, était pourtant natura- 
lisé Français et domicilié à Pau, d'où il s'absentait sans cesse poui 
ses affaires. J'y restais avec ma mère et ma sœur Jeanne. 

Mes souvenirs d'enfance sont très vagues et comme interrompus. 
Nous étions pauvres, ma mère était souvent triste, on parlait peu 
autour de nous. 

Ma mère était couturière pour le petit monde. Moi, Laurent Bielsa, 
je courais les rues, faisant les petits métiers qui se présentaient, 
ouvrant au besoin les portières des voitures, ramassant même les 
bouts de cigares pour les revendre à des industriels non patentés 
qui en faisaient d'excellentes cigarettes. 

Ceci est du plus loin que je me souvienne. Je n'étais pas habile 
dans l'art de gagner ma vie, bien que je fusse assez actif et entre- 
prenant, mais j'étais désintéressé et comme insouciant du profit. On 
était séduit par ma jolie figure, et puis on remarquait vite que_ c'é- 
tait une bonne figure, et les gens économes abusaient de la décou- 
verte pour me payer aussi peu que possible. Voilà du moins ce que 
disait mon père quand par hasard il avait le temps de m'observer et 
de s'occuper de moi. 

Insensiblement notre position changea; nous fûmes mieux logés, 
mieux nourris, et un beau jour on m'envoya à l'école : puis, quand 
j'eus dix ans, on me mit au collège, et, trois ou quatre ans plus 
tard, nous menions le train de petits bourgeois aisés , habitués à 



6 BE7UE DES DEUX MONDES. 

l'économie, ayant des habitudes modestes, mais ne manquant de 
rien et ne subissant aucune dépendance pénible. 

Un jour, mon père nous dit, — c'était au moment des vacances : 
— Enfans, apprêtez-vous à faire un beau voyage. Vous avez bien 
travaillé, on est content de vous (ma sœur était en pension chez des 
religieuses), vous méritez une récompense. Je vous emmène avec 
votre mère dans la -montagne. Il est temps que vous connaissiez ce 
beau pays qui est le vôtre, car ma famille y a vécu de père en fils, 
et que vous n'avez encore vu que de loin. Il est temps aussi que 
vous connaissiez vos propriétés, car. Dieu merci, nous ne sommes 
plus des malheureux, et votre père, qui n'est pas un endormi, a su 
vous gagner quelque chose. — C'est la première fois qu'il parlait 
ainsi, et je fus étonné de voir le visage de ma mère rester triste et 
froid, comme si elle eût trouvé à blâmer dans la joie de mon père. 
Ils s'aimaient pourtant beaucoup et ne se querellaient jamais. 

C'était en 1835; j'avais alors treize ans, je commençais à réflé- 
chir; je commençai à observer. Voici ce que, en écoutant et en 
commentant sans questionner et sans avoir l'air curieux, je décou- 
vris peu à peu à partir de ce moment-là. 

Ma mère, qui avait été élevée dans une famille riche, était très 
supérieure comme éducation à ce beau montagnard qu'elle avait 
épousé par amour. Ils s'entendaient en toute chose, hormis une 
seule, la principale, hélas! sa vie d'absences continuelles. 

Pourquoi ces absences? Il n'avait aucun vice. Il respectait et ché- 
rissait sa femme, cela était évident. Il y avait donc dans la nature 
de ses occupations et dans la rapidité de notre petite fortune un point 
mystérieux dont il n'avait jamais été question devant nous et que 
personne autour de nous ne savait. Mon père s'occupait de colpor- 
tage, d'échanges de denrées, de commerce en un mot, voiLà ce que 
l'on nous disait et ce que personne autour de nous ne contestait. 
Quand on lui remontrait qu'il était toujours en voyage et ne jouis- 
sait guère du bonheur de vivre en famille, il répondait : — C'est mon 
devoir de faire ce sacrifice. Je me suis marié jeune et absolument 
pauvre. J'étais simple gardeur de moutons. Ma femme avait un petit 
capital que j'ai risqué dans les afl'aires pour le doubler et que j'es- 
père quadrupler avec le temps et le courage. Quand j'en serai venu 
à bout, je ne quitterai plus mon nid, j'aurai mérité d'être heureux. 

Il passait pour le meilleur et le plus honnête homme du monde, 
et à son point de vue il était certainement l'un et l'autre, mais il était 
trop fin et trop prudent pour n'avoir pas quelque chose à cacher. A 
peine fûmes-nous en route pour ce beau voyage à la montagne que 
je m'en aperçus. Il avait une foule de connaissances qui n'avaient 
jamais paru chez nous. Il les abordait d'un air ouvert et s'éloignait 



MA SŒUR JEANNE. 7 

aussitôt pour leur parler bas et avec des précautions extrêmes. Ma 
mère le suivait des yeux d'un air inquiet, comme si elle eût craint 
qu'il ne nous quittât, et quand il revenait à nous, elle le regardait 
avec un mélange singulier de reconnaissance et de reproche. Il lui 
prenait la main ou lui disait que-lque bonne parole. Elle se résignait, 
et rien ne trahissait ouvertement l'espèce de lutte établie entre eux. 

Le long de la route, il me questionna sur mes études. Je vis bien 
à ce moment-là qu'il savait à peine lire et écrire et qu'il avait fort 
peu de notions d'histoire et de législation, mais il était très habile 
en fait d'arithmétique, et connaissait la géographie d'une manière 
remarquable. 

Je puis dire que je fis connaissance avec lui dans ce voyage, et 
que je me pris d'une vive affection pour lui. Ma sœur, qui n'avait que 
dix ans, avait toujours eu un peu peur de ses manières brusques, 
de sa voix forte, de sa grosse barbe noire et de ses yeux étincelans. 
Quand elle le vit si bon, si tendre avec nous et si attentif auprès de 
notre mère, elle se mit à le chérir aussi. 

Ma mère vit naître avec plaisir cette union entre nous. — Mes en- 
fans, nous dit-elle dans un moment où il dormait dans la voiture 
et où nous le regardions en nous demandant à demi-voix pourquoi 
nous l'avions toujours craint, — aimez-le de tout votre cœur; c'est 
un bon père qui a compris plus qu'on ne lui a enseigné. Il a com- 
pris par exemple que le plus beau présent à vous faire était de vous 
donner une éducation au-dessus de celle qu'il a reçue, et aucun 
sacrifice ne lui a coûté pour cela. Travaillez donc toujours de votre 
mieux pour l'en remercier. 

— C'est bien parlé, petite femme, dit mon père, qui s'était éve'llé 
et qui écoutait, mais il faut que les enfans t'aiment encore plus 
que moi, car c'est toi qui m'as fait comprendre mon devoir. Je re- 
connais à présent que tu avais raison. Je sais ce qu'il en coûte pour 
gagner sa vie quand on est ignorant, et comme mon état est pénible, 
chanceux... 

— C'est bien, c'est bien, dit ma mère en l'interrompant, — et 
elle parla d'autre chose. 

Le but de notre voyage était le village de Luz dans les PjTénées. 
Nous y passâmes la nuit, et le lendemain de grand matin nous mon- 
tâmes à la propriété que mon père avait acquise sur la croupe du 
mont Bergonz. C'était un riant pâturage, bien planté, avec une 
gentille maison qui servait d'auberge aux promeneurs établis pour 
la saison aux bains de Saint-Sauveur et aux touristes installés a 
Luz. Il avait un joli jardin, un domestique et deux belles vaches. 
On venait déjeuner ou goûter chez lui : il nous dit qu'il gagnait là 
beaucoup d'argent, qu'il en gagnerait davantage, si nous voulions 



8 BEVUE DES DEUX MONDES. 

l'aider à bien recevoir et à bien traiter la clientèle, et qu'il en ga- 
gnerait toujours plus, parce que les eaux étaient de plus en plus 
fréquentées. En un mot, ce petit établissement était selon lui un 
avenir sérieux. 

Ma mère eut l'air de le croire, et en effet il nous vint beaucoup 
de monde, des gens riches qui payaient très cher une tasse de lait 
ou une omelette, et qui ne marchandaient point. 

Nous nous mîmes de grand cœur à la besogne. Ma mère faisait la 
V cuisine, ma sœur s'occupait du laitage, moi je courais de tous cô- 
^ tés pour l'approvisionnement. J'allais acheter des truites, du gibier, 
des œufs, des fruits. Il fallait aller assez loin, la montagne ne suffi- 
sait pas à la consommation faite par ces étrangers. Cette vie ac- 
tive au milieu d'un pays splendide me passionnait. En bien peu de 
temps, je devins aussi solide, aussi leste, aussi hardi que si j'eusse 
été élevé en montagnard. La saison des bains finissait avec mes va- 
cances. Mon père nous ramena à Pau et repartit peu de temps après 
pour Bayonne, ou pour toute autre destination inconnue, car il don- 
nait rarement de ses nouvelles, et nous passions souvent deux et 
trois mois sans savoir où il était. 

L'année suivante, ma mère et ma sœur retournèrent avec lui à 
l'auberge de la vallée de Luz dès le milieu de l'été; j'allai les re- 
joindre aussitôt que mes vacances furent ouvertes, et je passai en- 
core là deux mois d'ivresse et de fiévreuse activité. — Le beau mon- 
tagnard! disait tout bas mon père à sa femme. Quel dommage... 

— Tais-toi, mon grand diable, répondait-elle, souviens-toi de ta 
parole. 

— C'est parce que je m'en souviens, reprenait-il, que je regrette 
quelquefois de faire de mon fils un bourgeois et non un homme ! 

De semblables paroles que je saisis plusieurs fois au passage me 
donnèrent à réfléchir. Un bourgeois n'était-il point un homme? 
D'où vient alors, pensais-je, que ma mère me condamne à cette in- 
fériorité? 

Je continuais pourtant à m'instruire, non plus tant par point 
d'honneur que parce que j'avais pris goût à l'étude. L'histoire sur- 
tout m'intéressait. Le grec et le latin ne me passionnaient pas, mais 
l'extrême facilité et la prodigieuse mémoire dont j'étais doué me 
permettaient d'être toujours sans effort un des premiers de ma 
classe. 

Seulement j'oubliais toute préoccupation intellectuelle dès que je 
mettais le pied dans la montagne, l'homme physique prenait alors 
le dessus. L'amour de la locomotion et des aventures s'emparait de 
moi; je quittais nos riantes collines pour m'enfoncer et m'élever 
dans les sites les plus sauvages et les plus périlleux. Je suivais les 



MA SOEUr. JEANNE. 9 

chasseurs d'ours et d'izards; dans ce temps-là, le gros gibier abon- 
dait encore. Je m'associais aux guides qui conduisaient les natura- 
listes à la brèche de Roland, au Mont-Perdu, au tour Mallet, aux 
cirques du Marboré et de Troumouse, aux Monts- Maudits, etc. Je 
pris ainsi le goût des sciences naturelles, et, de retour à Pau, je les 
étudiai avec ardeur. 

Mon père non-seulement me laissait libre de courir la montagne, 
mais encore il me protégeait contre les doux reproches de ma mère, 
qui s'inquiétait de mes longues excursions et craignait que je ne 
perdisse le goût de l'étude dans ce développement d'activité phy- 
sique. 

Mes promesses la rassuraient, et je tenais parole. Chaque année, 
j'avais plusieurs prix. Mes camarades, qui me voyaient beaucoup 
lire en dehors du programme de nos études, étaient un peu jaloux 
de la facilité avec laquelle je les rattrapais quand le moment des 
examens approchait. Ils me pardonnaient à cause de mon bon ca- 
ractère. J'étais fort comme un taureau et doux comme un mouton, 
disaient-ils. Étais-je ainsi en effet, et suis-je réellement ainsi? Je ne 
l'ai jamais su. Ma personnalité ne s'est jamais formulée à mes pro- 
pres yeux que comme une question d'atavisme un peu fatale et in-^ 
consciente. Je tenais du sang paternel la force physique, la con- 
fiance dans le danger, l'amour de la lutte; je tenais de ma mère 
ou de ses aïeux protestans le sérieux des manières, la réflexion et 
la rigidité de conscience. Je me suis si rarement trouvé en désac- 
cord avec moi-même que je n'ai eu aucun mérite à bien agir dans 
les circonstances difficiles. 

J'arrivai à l'âge de seize ans sans prendre aucun souci de mon 
avenir. Évidemment les affaires de mon père prospéraient, car notre 
aisance augmentait toujours, et j'entendais parler de cinquante mille 
francs de dot pour ma sœur et d'autant pour moi dans un avenir 
plus ou moins rapproché. On parlait aussi de m'envoyer étudier la 
médecine à Montpellier quand j'aurais fini mon temps au collège. 
Ma sœur, qui travaillait avec persévérance et qui était très pieuse, 
avait l'idée de se consacrer à l'éducation des filles, et songeait à 
prendre ses degrés en attendant son diplôme. Elle ne voulait point 
entendre parler de mariage, disant qu'elle ne comptait point en 
courir les risques. Mon père traitait cette idée de fantaisie d'enfant, 
ma mère la combattait avec douceur, mais avec une certaine tris- 
tesse qui m'intriguait. 

J'eus le mot de l'énigme qui nous enveloppait l'année 1838, pen- 
dant notre station annuelle dans la montagne. 

J'étais parti le matin pour une de mes grandes excursions et ne 
devais revenir que le lendemain soir; mais, les brouillards ayant en- 
vahi la région que je devais explorer avec quelques camarades, nous 



10 REVUE DES DEUX MONDES. 

revînmes sur nos pas le jour même, et je rentrai chez nous assez 
tard. Tout le monde paraissait couché : ne voulant pas réveiller ma 
mère, qui avait le sommeil léger et qui était très matinale, je me 
glissai à ma chambre et dans mon lit sans faire le moindre bruit. 

J'étais fatigué, j'allais m'endormir quand j'entendis que mes pa- 
rens causaient dans la salle à manger, tout près de la cloison qui 
me séparait d'eux. J'écoutai, et j'avoue que ce n'était pas la pre- 
mière fois. Je ne m'en faisais point de scrupule. Je m'étais persuadé 
depuis longtemps que je devais surprendre leur secret, que ce se- 
cret, qui était mien par la force des choses, puisque j'en porterais un 
jour la responsabilité, devait devenir mien par l'effet de ma volonté. 
On me trouvait trop jeune pour qu'il me fût confié, je me sentais 
assez homme pour en accepter toutes les conséquences et pour 
mettre un terme, par ma décision, au désaccord douloureux qui ré- 
gnait entre deux époux si tendrement unis d'ailleurs. 

J'écoutai donc. Ils ne me savaient pas là; ils allaient parler sans 
détour et sans réticence. La chambre de ma sœur était située plus 
loin; le domestique couchait en bas. Ils n'avaient à se méfier de 
rien, et cependant par habitude ils parlaient à demi-voix, mais peu 
à peu, en discutant, ils s'oublièrent, et j'entendis fort bien. 

— Le marier! disait ma mère, es-tu fou? Il faudra songer à cela 
dans dix ans. 

— Dans cinq ou six ans, répondait mon père. Je n'avais pas vingt 
et un ans quand je t'ai épousée. 

— Aussi ! . . 

— Aussi j'étais trop jeune, tu veux dire? J'ai fait des bêtises; j'ai 
compromis ta dot ! C'est ta faute, ma chérie, tu voulais que je fisse 
le commerce régulier. Il n'y avait là, pour un ignorant comme moi, 
que de l'eau à boire. Aussi en ai-je bu ! mais j'y ai mis du vin plus 
tard, et la faute est diablement réparée. 

— Ne parlons pas de cela. C'est malgré moi, j'en prends Dieu à 
témoin;... mais n'en parlons pas. 

— IN'en parlons pas, je veux bien, pourvu que tu m'aimes comme 
je suis; mais écoute donc mon idée ! Antonio Ferez a au moins trois 
cent mille réaux tant en argent qu'en marchandise, et la Manoela 
est fille unique, la plus belle fille des Espagnes, comme dit la chan- 
son. Je suis sur que le père serait content d'avoir un gendre méde- 
cin. Ça flatte toujours des gens comme nous. 

— ... Comme nous? C'est donc un homme coiume toi? 

— Oui, c'est un de nos meilleurs associés, un homme de fer et 
de feu ! 

— En ce cas, je ne veux pas de sa fille pour mon fils, fùt-elle 
aussi belle que tu le dis. Quel âge a-t-elle donc? 

— Quinze ans. 



Al A SOEUll JEANNE. 11 

— C'est trop. 

— Pourquoi trop? N'as-tu pas deux ans de plus que moi? En es- 
tu plus laide, moins aimable et moins aimée? 

— Tais-toi, serpent noir; si cette fille a tes idées, celles de son 
père par conséquent... 

— Cette fille n'a point d'idées. Elle ne sait rien. Elle est comme 
notre fille. 

— Où donc -est-elle? 

— Au couvent; elle n'a point de mère. Elle est élevée en fille de 
bien et en bonne catholique. 

— Ah! tu sais... 

— Je sais que ce n'est pas là un bon point selon toi, madame la 
huguenote. Moi, la religion, ça m'est égal. 

— Malheureusement ! 

— Peut-être. Je penserai à cela plus tard, tu me convertiras; mais 
il faut bien que cette fille soit élevée dans la religion de son pays et 
de sa famille, et je te dis qu'elle est bien élevée, une vraie demoi- 
selle. Tous les écoliers et messieurs de Pampelune en sont fous. 
Quand elle va à l'église avec ses compagnes, elle a de la peine à 
passer à travers les œillades et les soupirs de cette belle jeunesse. 
Figure-toi une taille fine, souple comme la couleuvre, des yeux 
bleus avec des cils noirs, une chevelure, des dents, un air.,.. 

— Bien, bien, on dirait que tu en es amoureux ! 

— Je le serais, si je ne l'étais d'une autre, la seule que j'aie ai- 
mée, la seule que j'aimerai jamais. 

— Flatteur ! où veux-tu en venir? tu ne comptes pas marier ton 
fils à seize ans, et si tu crois que cette belle Manoela attendra qu'il 
ait âge d'homme... 

— Elle attendrait fort bien si elle l'aimait, et elle l'aimerait si 
elle le voyait, car il n'a plus l'air d'un enfant, et, sans nous vanter, 
il est aussi beau qu'elle est belle. 

— Ah! voilà le fond de la chose, tu veux les présenter l'un à 
l'autre ! 

— Comme deux fiancés, pourquoi non ? Le père y consentirait, je 
le. sais, et même nous avons pris rendez-vous..,. 

— Je ne veux pas! s'écria vivement manière. 

— Mais songe donc... 

— J'y ai songé! Jamais mes enfan s ne feront alliance avec des 
gens de ce métier-là. 

— Allons, allons, méchante! ne méprisez pas tant votre mari et 
la fortune qu'il vous a donnée. Vos enfans auront beau faire, ils ne 
se marieront pas aisément selon vos idées. La chose aura beau être 
tenue secrète, un jour viendra où on ira aux informations minu- 
tieuses, et les gens à préjugés comme vous diront que la source de 



12 REVUE DES DEUX MONDES. 

notre aisance est impure. Vous recevrez quelque affront pour avoir 
visé trop haut, et nos enfans n'auront de tout cela que chagrin et 
humiliation, tandis qu'en restant dans leur milieu naturel... Voyons, 
je ne te parle pas d'envoyer notre Laurent dans la montagne pour 
faire le coup de fusil contre les douaniers et pour passer la contre- 
bande dans des endroits où on tombe quelquefois avec elle. Non ! 
qu'il soit bourgeois, qu'il soit médecin comme la Manoelita est 
bourgeoise et demoiselle, c'est convenu, c'est fait; mais qu'ils 
n'aient pas à se reprocher l'un à l'autre la source de. leur fortune et 
la condition de leurs parens, voilà qui serait sage et dans leur inté- 
rêt bien entendu. 

Ma mère parut ébranlée, mais rien ne put la faire consentir à 
l'entrevue projetée par mon père, elle remit d'en reparler à l'année 
suivante, et il dut promettre d'attendre jusque-là. Je le tenais enfin, 
ce fatal secret ! Mon père était contreljandier, c'était là son com- 
merce et son industrie. J'avoue que d'abord je ne ressentis qu'une 
sorte de soulagement qui ressemblait à de la joie. D'après les com- 
mencemens de la conversation, j'avais frémi qu'il ne fût quelque 
chose de pis, et, quand cette crainte fut dissipée, je trouvai ma mère 
trop sévère pour lui. 

En y réfléchissant mieux, je compris ses angoisses et ses scru- 
pules : elle était assez instruite pour sentir que tout commerce frau- 
duleux est un attentat social, et moi, j'en avais assez appris sur le 
mécanisme des sociétés pour comprendre qu'on n'échappe à aucune 
loi sans porter atteinte à tout l'équilibre de la législation; mais dans 
l'espèce, comme eût dit un avocat, je ne pouvais pas en vouloir à 
mon père de n'avoir jamais. creusé une notion qu'on ne lui avait 
point donnée dès l'enfance, car il était contrebandier de père en lils 
comme la plupart des habitans des frontières. C'est bien une manière 
de banditisme, car on ne s'y fait pas faute de descendre les doua- 
niers qui vous serrent ue trop près, et cette chasse au bon marché 
des denrées dégénère facilement en une chasse à l'homme des plus 
meurtrières. Sans doute il y avait longtemps que mon père ne cou- 
rait plus en personne ces aventures ; mais il les faisait courir aux 
autres, étant devenu, comme la fin de son entretien avec ma mère 
me le révéla, un des chefs dirigeans d'une sorte d'armée occulte 
composée de gens de toute espèce, la plupart plus curieux de flibus- 
terie que de vrai travail, et quelques-uns bons à pendre. 

En somme, la contrebande malgré l'encouragement qu'elle reçoit 
dans toutes les classes, sans que personne se fasse scrupule d'en 
profiter, est une plaie économique et sociale. Je le savais, il fallait 
me résigner à sentir en moi quelque chose de taré, et à regarder le 
bien-être dont je jouissais, à commencer par la bonne éducation 
dont je recueillais le bienfait, connne une sorte de vol commis non- 



AIA SOEUR JEANNE. 13 

seulement sur l'état, mais sur le commerce loyal de mes conci- 
toyens. 

Que faire dans une pareille situation? Supplier mon père de ren- 
trer dans la bonne voie? Je ne me sentis pas le courage de le prendre 
avec lui sur ce ton-là; là où ma mère, avec toute sa persévérance, 
avait échoué, je ne réussirais certainement qu'à amener des déchi- 
remens plus profonds. Me prononcer sévèrement à l'occasion contre 
ce genre d'industrie sans avoir l'air de soupçonner que mon père 
y fût engagé, voilà peut-être ce que je pourrais tenter quelque 
jour, plus tard, quand j'aurais acquis le droit de parler en homme. 

Tout en m'arrêtant à cette conclusion, j'essayai de me calmer; 
mais je l'essayai en vain. Une autre agitation bien plus vive s'était 
emparée de moi. Je n'avais jamais osé regarder une femme. J'étais 
un innocent très chaste, quoique très ému à la moindre occasion, et 
voilà qu'on parlait de mettre dans mes bras la plus belle créature 
du monde, une fille de quinze ans, capable de m' aimer dès le len- 
demain, si elle venait à me voir. Quoi, déjà? Je pouvais être aimé, 
moi , timide écolier, par une créature merveilleuse , qui tournait la 
tête à toute une population? Je n'y croyais pas, cela me faisait l'ef- 
fet d'un conte de fées; mais quelle enivrante illusion, et le moyen 
de la repousser? 

J'avoue que je ne songeai guère à lui faire un crime d'être fille de 
contrebandier, et que les réflexions de mon père à cei égard me pa- 
rurent sages et sans réplique. Oui certes, je devais rechercher cette 
alliance pour mieux ensevelir dans les liens de la complicité la tache 
commune, cette tache qui pouvait m'être reprochée un jour dans 
un monde plus élevé. Ma mère avait tort, selon moi, de s'oppo- 
ser à cette prochaine entrevue, dont la pensée faisait battre mon 
cœur comme s'il eût voulu s'échapper de ma poitrine. 

II. 

Je tâchai de paraître calme le lendemain ; je fis comme si je n'a- 
vais rien entendu, mais je devins rêveur et bizarre, tantôt sombre, 
tantôt fou de gaîté. Je n'avais plus ni appétit ni sommeil ; j'étais 
amoureux, amoureux fou d'un fantôme, d'un être que je ne devais 
peut-être jamais voir, car combien de choses pouvaient se passer 
avant que mon père revînt à ce projet, et que ma mère ne le com- 
battît plus! 

J'eus l'idée de leur en parler, mais il eût fallu avouer que je sa- 
vais tout le reste, et d'ailleurs mon amour me frappait d'une timi- 
dité invincible. C'était comme une confusion poignante au milieu 
d'une ivresse délicieuse. 

Je rentrai au collège, espérant que l'étude me délivrerait de ce 



14 REVUE DES DEUX MONDES. 

tourment ou me ferait prendre patience jusqu'à l'année suivante. Il 
n'en fut rien. Je travaillai fort mal cet hiver-là. Ma mère le sut et 
m'en fit des reproches plus sévères que je ne la croyais capable 
d'en faire. Mon père vint aux fêtes de Pâques : j'avais espéré qu'il 
serait plus indulgent; il fut plus sévère encore et me déclara que, si 
je n'avais point de prix, je n'irais pas à la montagne. Je fus si ef- 
frayé de cette menace que je rattrapai le temps perdu, et que j'ob- 
tins les distinctions accoutumées. 

Dès que nous fûmes à la montagne, j'essayai par tous les moyens 
de savoir si mon père songeait encore à mes fiançailles. J'avais dix- 
sept ans; n'étais-je point en âge? — Mais le projet semblait ou- 
blié. Un jour, il fut question de mariage à propos de ma sœur, qui 
ontinuait à dire en toute occasion qu'elle voulait se faire religieuse 
ou tout au moins dame institutrice. Je saisis cette occasion aux che- 
veux pour dire bien haut et d'un ton très décidé qu'elle avait tort 
et que, tout au contraire d'elle, je souhaitais vivement me marier 
jeune. En ce moment, je surpris un regard de mon père à ma mère, 
comme s'il lui eût dit : Tu vois bien que mon idée était bonne? 
mais elle ne répondit qu'à moi. — Tu es dans le faux aussi bien que 
Jeanne, dit-elle. Il faut se marier certainement, mais savoir ce que 
l'on fait. Vous êtes deux enfans; elle est trop jeune pour dire non, 
tu es trop jeune pour dire oui. — J'insistai, mais très maladroitement, 
et avec une rougeur que je ne pus cacher. — Eh bien! me dit mon 
père, qui m'observait, ne croirait-on pas qu'il est déjà amoureux? 

J'allais dire oui, tant j'étais las de dissimuler; mais, si je disais 
oui, comme on ne croirait jamais que je pouvais être amoureux d'une 
personne que je n'avais point vue , mon père me jugerait fou et re- 
noncerait à me la faire voir. — Je ne sais ce que j'allais répondre, 
mais le mot d'amour avait fait rougir aussi ma sœur, et même il y 
avait dans son regard rigide une sorte d'indignation. Ma mère nous 
imposa silence, et je retombai dans l'inconnu de ma destinée. 

Le soir de ce jour-là, je me trouvai seul au jardin, sur un banc, 
ma sœur auprès de moi. Je regardais les étoiles et ne songeais 
point à elle ; elle ne disait rien et ne paraissait point songer à moi : 
ma sœur avait alors treize ans. Elle était grande et mince, pâle et 
blonde, extrêmement délicate et jolie. Elle n'avait aucun trait de 
ressemblance avec mes parens et moi , qui étions tous trois bruns, 
assez colorés et taillés en force. Son caractère n'avait pas de rap- 
ports non plus avec celui de mon père, ni avec le mien. Tous ses 
goûts différaient des nôtres, au point qu'on eût dit qu'elle y mettait 
de l'affectation. Elle n'avait de commun avec notre mère que le sé- 
rieux et la bonté; mais il y avait déjà quelque chose de bien tranché 
entre elles, puisqu'ayant été élevée par cette mère protestante elle 
avait choisi, disait-on, la religion catholique dès son jeune âge. Il 



MA SŒUR JEANNE, 15 

y avait certainement là quelque chose de singulier. Selon la logique 
des choses, nos parens étant d'églises différentes et ne voulant pas 
empiéter sur les droits l'un de l'autre, j'eusse dû appartenir à la 
communion de mon père, ma sœur eût dû suivre celle de sa mère. 
Le contraire avait eu lieu; j'étais protestant sans avoir demandé à 
l'être, comme si la vocation de Jeanne pour le catholicisme eût été 
tellement décidée que nos parens eussent dû échanger leur droit 
respectif. 

Je n'avais point souvenir de la manière dont les choses s'étaient 
passées, mais en ce moment j'y songeais, parce que toutes mes 
pensées se reportaient sur Manoela Ferez. Je me disais que cette 
jeune fille, élevée au couvent, me repousserait peut-être à cause de 
mon hérésie, et que peut-être c'était là l'obstacle devant lequel mon 
père s'était arrêté. 

Je ne pus me tenir de questionner Jeanne. — Explique-moi donc, 
lui dis-je, comment il se fait que nous ne soyons pas de la même 
religion ! 

Elle tressaillit comme si je l'eusse réveillée. — Mais... je ne sais 
pas, répondit-elle; cela vient sans doute de ce que nous avons été 
baptisés chacun dans la religion que nous suivons. 

— Tu as donc été baptisée catholique? 

— Certainement. Tu ne t'en souviens pas? 

— Ma foi non; j'étais trop jeune, je n'avais que trois ans quand tu 
es née, et tu t'en souviens encore bien moins. Gomment le sais-tu? 

— Parce qu'on ne m'a pas rebaptisée au couvent. 

— Le baptême protestant ne vaut donc rien selon toi? 

— Il est détestable. Si tu avais un peu de cœur et de raison, tu 
te ferais catholique. 

— Moi? Non certes! Il est peut-être malheureux pour moi (je 
songeais à Manoela) qu'il y ait cette différence entre nous. Si c'était 
à refaire,... peut-être... 

— C'est toujours à refaire quand on veut. Maman ne dirait pas 
non, si papa l'exigeait, et tu devrais en parler à papa. 

— Papa n'exigera jamais rien de maman, et d'ailleurs il est trop 
tard. J'ai trop compris la supériorité de ma communion pour ne pas 
regarder un changement comme impossible et coupable. 

Là-dessus s'éleva entre ma sœur et moi une vive discussion reli- 
gieuse dont je ferai grâce au lecteur, car certainement aucun de 
nous ne sut donner les bonnes raisons qui eussent pu servir sa 
cause. Nous n'en fûmes que plus passionnés, comme il arrive tou- 
jours quand on a tort de part et d'autre. Je reprochai à Jeanne de 
ne pas aimer sa mère autant qu'elle le devrait, puisqu'elle accep- 
tait une croyance selon laquelle cette bonne et tendre mère, modèle 
de courage et de vertu, devait être damnée dans l'éternité. 



16 REVUE DES DEUX MONDES. 

Alors se passa un fait étrange et dont je ne devais avoir l'explica- 
tion que bien longtemps plus tard. Ma sœur irritée se leva et me 
répondit : — Tais-toi ! tu ne sais pas de quoi tu parles, tu es un 
ignorant, un aveugle et un sourd; tu ne sais rien au monde, puis- 
que tu t'imagines que je suis la fille de ta mère! 

— Que veux-tu dire? m'écriai-je stupéfait. Est-ce ta religion fa- 
natique qui t'apprend à renier les tiens? 

— Non, non, répondit-elle, je ne renie pas mon père, et je l'aime 
parce qu'il est mon père. J'aime aussi maman parce qu'elle est 
bonne, parce qu'elle ne me détourne pas de ma religion, parce 
qu'elle est aussi tendre pour moi que si je lui appartenais; mais je 
n'ai pas à lui sacrifier le repos de ma conscience et l'espoir de mon 
salut éternel : elle n'est pas nm mère ! 

— Mais ce que tu dis là est impossible,... c'est extravagant, c'est 
inouï ! 

— Ce qui est inoui , c'est que tu ne le saches pas. 

— Il faut que ce soit un grand secret, puisqu'on l'a si bien caché! 
Gomment donc le saurais-tu, toi, si cela était? 

— Il n'y a pas longtemps que je le sais. 

— Gomment? voyons! explique-toi. 

— J'ai entendu mon père et maman qui disaient : <( Sa mère est 
morte en lui donnant la vie. — Elle tient de sa mère une santé dé- 
licate. — Si elle ne veut pas se marier, eh bien ! il faudra la laisser 
libre. » 

— Tu as rêvé cela. 

— Non, non, je ne l'ai pas rêvé, cela est. 

On nous appela pour souper, et, en voyant avec quelle tendresse 
soutenue et sans efforts ma mère traitait Jeanne, je crus avoir rêvé 
moi-même. J'étais bien plus surpris qu'elle, car, si elle disait vrai, 
il y avait là des circonstances extraordinaires qui ne la frappaient 
pas comme moi. Ghaste enfant, elle ne se disait pas que, mon père 
étant marié lors de sa naissance, elle ne pouvait être qu'une bâ- 
tarde, un enfant sans nom et sans famille avouable. Mon père était 
donc coupable d'infidélité, et ma mère était donc d'une générosité 
sublime? 

^ Je fis d'inutiles efforts pour me rappeler les circonstances de la 
naissance de Jeanne. J'étais si préoccupé que je ne pus m'empêcher 
de demander à ma mère si Jeanne était née à Pau. 

— Non, répondit-elle, elle est née à Bordeaux. 

— Est-ce que j'y étais dans ce temps-là, moi? 

— Tu y étais, tu ne peux t'en souvenir; mais je crois qu'il est 
temps de se coucher. 

Elle avait l'habitude de couper court à toutes les questions. Je 
retombai dans la nuit. Mon enfance avait donc été environnée de 



MA SOÏ'UR JEAAXE. 17 

mystères? Mais non, Jeanne avec sa dévotion exaltée devait être su- 
jette aux hallucinations. Je ne voulus pas la questionner davantage, 
mais j'en restai triste et inquiet. Jeanne était après ma mère l'être 
que j'avais le plus aimé. Si l'impétuosité inhérente à mon sexe m'a- 
vait souvent emporté loin d'elle, si l'amour de l'étude avait pris une 
grande place dans ma vie, je n'en avais pas moins un grand fonds de 
tendresse pour la petite compagne de mes premiers jeux. Ce que mes 
seuls souvenirs bien précis me retraçaient, c'était l'âge où ma mère, 
me voyant assez fort pour porter cette enfant , m'avait dit en la 
mettant dans mes bras : — Prends bien garde, aie plus de soin 
d'elle que de toi-même. C'est ta sœur, ta sœur ! quelque chose de 
plus précieux que tout et que tu dois défendre comme ta vie. — 
J'avais pris cela fort au sérieux comme tout ce que ma mère me di- 
sait, et puis j'étais fier d'avoir à promener cette petite si jolie, si 
propre et déjà si confiante en moi. Je la protégeais si bien que ma 
mère me la laissait emporter dans la campagne pour cueillir des 
fleurs, et nous en ramassions tant que je rapportais Jeanne, sur mon 
dos ou dans sa petite voiture, littéralement enfouie dans une gerbe • 
de fleurs et de verdure d'où sortait seulement sa jolie tête blonde. 
Un jour, un peintre nous ayant rencontrés nous arrêta pour nous 
prier de lui laisser prendre un croquis de nous et de nos attributs. 
Quand il eut fini, il voulut embrasser Jeanne, et je m'y opposai avec 
une dignité qui le fît beaucoup rire. 

Plus tard, je voulus être son professeur. C'est moi qui lui appris 
à lire et qui en vins à bout très vite sans lui coûter une seule 
larme. Dans le pays, jusqu'au moment où j'entrai au collège, nous 
étions inséparables, et les bonnes femmes érudites nous appelaient 
Paul et Virginie. 

Depuis le collège, nous étions moins intimes, mais je ne la ché- 
rissais pas moins. Il me sembla donc cruel qu'elle voulût se per- 
suader une chose impossible pour se dispenser d'être ma sœur et de 
m' aimer comme je l'aimais. 

Peu à peu pourtant ce rêve parut s'effacer de nos esprits; mais ce 
qui ne s'effaça pas de même, ce fut mon amour fantastique pour l'in- 
connue Manoela. Voyant qu'il n'en était plus question, je me laissai 
aller à un projet romanesque que j'avais déjà formé l'année précé- 
dente. Je résolus d'aller secrètement à Pampelune pour tâcher d'a- 
percevoir cette merveille de beauté. Je calculais déjà le nombre de 
jours nécessaires à ce voyage et cherchais le prétexte que je donne- 
rais à mon absence, lorsqu'une circonstance inattendue vint rendre 
l'escapade beaucoup plus facile. Mon père posa, un beau matin, 
une lettre sur la table en me chargeant de la porter à la poste. En 
jetant les yeux sur l'adresse, je me sentis transir et brûler. Il y 

TOME 1". — 1874. 2 



18 ' REVUE DES DEUX MONDES. 

avait sur cette adresse : A don Antonio Ferez, à Panticosa, en Na- 
varre. J'eus la soudaine malice de relire tout haut, afin d'attirer 
l'attention de ma mère, qui était occupée au bout de la cuisine. Elle 
tourna la tête, et dit à mon père : — Il demeure donc là, ce Ferez? 
— Oui, répondit mon père, c'est son pays, il y est à présent avec 
la petite. — Fuis il s'approcha d'elle et lui dit quelques mots tout 
bas. Elle ne répondit qu'en levant les épaules et secouant la tête 
avec une expression de refus bien accusée. 

Je portai la lettre à la poste, mais, au moment de la mettre dans 
la boîte, je la retins dans ma main et la glissai dans ma poche. En 
partant sur-le-champ, je pouvais la remettre moi-même à Antonio 
Ferez aussi vite, plus vite peut-être que le courrier. 
. J'étais trop ému de ma soudaine résolution pour rentrer chez 
moi, je me serais trahi. Je pris tout de suite à travers la montagne, 
et gagnai une cabane dont le berger était mon ami. Je le priai de 
courir chez nous aussitôt que le soleil baisserait, et d'annoncer que 
je ne rentrerais pas le soir, des chasseurs m'ayant fait dire qu'ils 
m'attendaient dans le val d'Ossoue. Je pris là un peu de pain et de 
lait, et suivis la direction d'Ossoue pendant quelque temps; mais, 
dès que le berger m'eut perdu de vue, je m'enfonçai dans une gorge 
latérale, résolu à gagner à vol d'oiseau la frontière. 

Il fallait la grande connaissance que j'avais des localités et l'ha- 
bitude de franchir les passages les plus périlleux pour traverser 
ainsi tous les obstacles. C'était mon goût. J'avais mainte fois passé 
dans des endroits où personne n'avait encore songé à pénétrer. J'ar- 
* rivai à la frontière à la nuit. Je descendis au premier gîte espagnol, 
une pauvre cabane où je dormis jusqu'à la première aube. De ce 
côté-là, je ne connaissais plus le pays, mais je parlais facilement le 
patois semi-espagnol de cette région, et à travers de nouveaux dé- 
filés de montagnes, non moins âpres que ceux du versant français, 
j'arrivai à Fanticosa vers le milieu du jour. 

C'était alors un village de cabanes riiisérables et dégradées, abrité 
\ par des noyers magnifiques. Cette pauvreté d'aspect me donna du 
courage. On se présente avec plus d'aplomb dans une chaumière que 
dans un palais. Je demandai la maison d'Antonio Ferez, ou me 
montra au revers de la colline une petite construction en bon état, 
la seule du village, et j'y fus rendu en un instant. 

Je trouvai le patron à table, servi par une très belle fille qui ne 
pouvait être que la sienne, et je faillis m'évanouir; mais le regard 
attentif et méfiant d'Antonio me donna la force de lutter contre l'é- 
motion. Je présentai ma lettre, Antonio l'ouvrit et la lut comme un 
homme qui déchiffre péniblement l'écriture. La belle fille qui le 
servait me contemplait avec tant de sang-froid et de hardiesse que 



MA SŒUR JEANNE. 19 

j'eusse perdu contenance, si je n'eusse pris le parti de me tourner 
de manière à ne pas rencontrer ses yeux. Je profitai de ce moment 
de trêve pour examiner son père. 

C'était un homme trapu, d'une carrure athlétique, ayant les che- 
veux crépus, de beaux traits, la barbe grisonnante, le teint bronzé, 
et, je dois l'avouer, une expression de ruse et de férocité qui sentait 
le brigand plus que le contrebandier. Il me fut antipathique jusqu'à 
la ré])ugnance, et je regardai sa fdle, sans trouble cette fois, résolu 
à la fuir et à l'oublier, si elle lui ressemblait. 

Elle ne lui ressemblait pas, elle était pire; elle avait à travers sa 
beauté bien réelle l'expression d'une naïve impudence. De plus elle 
était d'une malpropreté insigne. 

Guéri de ma passion comme par enchantement, honteux, mais 
délivré de toute angoisse, j'attendis que mon hôte eût fini sa lec- 
ture, et me sentis plus que jamais décidé à ne pas me faire con- 
naître. 

Il parut content des nouvelles que je lui apportais. Je le vis sou- 
rire, compter sur ses doigts à la dérobée, puis mettre la lettre bien 
au fond de sa poche comme un objet que l'on ne veut point perdre. 
Alors il fit un signe à sa fille, qui sortit aussitôt, et, se tournant 
vers moi : — C'est bien, mon garçon, me dit-il, tu as fait une belle 
course pour m'apporter cela , tu as bien gagné un verre de mon 
meilleur vin. Comment t'appelles-tu? 

— Médard Tosas, lui répondis-je. 

— Tu es de Luz? 

— Des environs. 

— Et qu'est-ce que tu fais? 

— Je chasse l'ours. 

— Alors tu es aussi brave et adroit que beau garçon. Allons, bois 
à ma santé comme je bois à la tienne! — Manoela était rentrée avec 
un broc de vin liquoreux qu'elle versait dans un verre bleuâtre mal 
rincé. Pendant que je l'avalais, le Ferez me regardait avec malice, 
et, prenant un ton de familiarité protectrice qui me fit rougir de 
dégoût : — J'espère, canaille, me dit-il en souriant, que tu n'es 
pas contrebandier? 

Je le regardai entre les deux yeux. L'expression de son visage di- 
sait clairement : Si tu es contrebandier, mon garçon , sois le bien- 
venu et dis-le sans crainte. 

— Non , je ne suis pas contrebandier, lui répondis-je en me le- 
vant, et je ne compte pas l'être. 

— Tu as raison, reprit- il avec une merveilleuse tranquillité; 
c'est un sale métier, — et plus dangereux que la chasse à l'ours, 
ajouta-t-il avec une imperceptible nuance de mépris. 

— Ce n'est pas le danger que je crains. Je n'ai pas l'habitude de 



20 ' REVUE DES DEUX MONDES. 

craindre. Je n'ai pas dit que la contrebande fût un sale métier. Je 
dis que j'ai un autre état et que je m'y tiens, voilà tout, et là-des- 
sus je vous salue ainsi que la senora, à moins que vous n'ayez à ré- 
pondre à la lettre que je vous ai remise. 

. — Tu diras à Jean Bielsa que tout est bien ; mais tu dois être fati- 
gué. Ne veux- tu point manger, te reposer, au besoin dormir sous 
mon toit? Tout ici est à ta disposition. 

— jNon, répondis-je, j'ai affaire ailleurs. Je vous remercie, — et je 
partis d'un bon pas, bien que je fusse brisé de fatigue; j'allai dîner 
dans une bourgade voisine; j'y dormis deux heures, et le soir j'a- 
vais franchi le port de Boucharo, j'allais passer la nuit à Gavarnie. 
Le lendemain, léger comme un oiseau, je descendais le gave par un 
bon chemin, et je rentrais le soir à la maison, l'oreille un peu basse, 
mais le cœur content et l'imagination délivrée. 

Comme depuis longtemps j'étais triste et bizarre, ma mère vit 
bientôt que j'étais guéri , et sans savoir ni la cause de mon mal, ni 
celle de ma guérison, elle se réjouit et me fit fête. Je prétendis que 
des crampes d'estomac, auxquelles j'étais sujet depuis un an, s'é- 
taient tout à coup et tout à fait dissipées. Il y avait du vrai dans 
mon explication. 

Quelques jours plus tard, je me retrouvai avec Jeanne sur le banc 
"du jardin, attendant l'heure du souper. J'étais gai et je m'amusais 
avec un petit oiseau qu'elle élevait. — Tu es redevenu aimable à 
la Un, me dit-elle; tu n'es donc plus amoureux? 

— Est-ce que tu sais ce que c'est que d'être amoureux? lui ré- 
pondis-je. Tu n'en sais rien et tu parles au hasard. 

— Je sais très bien, reprit-elle, que l'amour, c'est de penser tou- 
jours à une personne que l'on préfère à toutes les autres. 

— Tes religieuses t'ont appris cela? 

— Non, mais des compagnes me l'ont dit. 

— Mais lu méprises cela, toi qui ne veux pas te marier? 

— Je ne sais pas! Voilà que j'ai quatorze ans, c'est l'âge de se 
décider. 

— Oh ! tu as le temps encore. 

— Écoute, si tu voulais me promettre de ne pas le marier, je fe- 
rais de même. 

— Pourquoi? qu'est-ce que cela te fait que je me marie? 

— J'ai besoin d'aimer quelqu'un. 

— Vraiment ! 

— Et je t'aimerais, si tu n'aimais que moi. 

— Alors tu es d'un caractère jaloux? 

— Très jaloux. 

— Même avec ton frère ? 

— Surtout avec mon frère. 



MA SOEUR JEANNE. 21 

— On te donne au couvent de bien fausses et sottes notions! Une 
sœur ne peut pas être jalouse de son frère..., et d'ailleurs tu ne 
m'aimes pas tant que ça. 

— Je t'aime passionnément. 

Elle disait cela d'un ton si tranquille et avec une si parfaite can- 
deur, que je ne pus me défendre d'en rire. — Et ton oiseau, lui 
dis-je, tu l'aimes passionnément aussi? 

— Non, je ne puis avoir de passion que pour toi. L'amour est une 
chose folle et coupable quand ce n'est pas une chose légitime et 
sainte. L'amour qu'on a pour ses parens est pur et méritoire. Je 
puis donc t'aimer de toute mon âme sans mécontenter Dieu, et c'est 
ainsi que je t'aime; mais toi, qui es de la mauvaise religion, on ne 
t'a pas appris cela, et tu m'aimes fort peu. 

— Je t'aime très tendrement au contraire. 

— Mais pas de toute ton âme? 

— J'en dois une bonne partie à nos père et mère, s'il le plaît ! 

— Je te permets cela, mais je ne veux pas d'autre partage. 

— Tu veux que je ne me marie point? 

— Non, je ne le veux pas, je te le défends! J'en mourrais de 
chagrin. 

— N'en meurs pas, je n'ai jamais eu moins envie de me marier 
qu'à présent. Jusqu'à ce que l'idée m'en vienne, tu as le temps de 
devenir une personne raisonnable et de comprendre ce que c'est que 
la vie, sur laquelle tu n'as, je le vois, que des idées bizarres. A mon 
avis, on t'élève bien mal chez les nonnes, et tu ferais mieux de res- 
ter chez ta mère toute l'année. 

— J'y resterai. 

— Cela a été décidé? tant mieux! 

— C'est moi qui le décide à l'instant même, puisque tu le désires. 

— Tu te moques de moi quand je te parle raison. 

Elle fondit en larmes, et je n'en pus obtenir un mot de plus. Je 
la trouvais incompréhensible et m'alarmais un peu de la voir si fan- 
tasque. Était-ce un cœur agité par le doute ou une raison troublée 
par le mysticisme? 

Je crus devoir en parler à ma mère, et je fus surpris de ne pas la 
voir plus tourmentée. — Jeanne est comme cela, me dit-elle, très 
singulière et toujours à côté du réel, bien qu'elle soit foncièrement 
bonne et sincère. Tu ne la connaissais pas; depuis quelques années, 
vous n'êtes guère ensemble, tu l'observes, et tu commences à t'é- 
tonner. Ne t'en inquiète pas et sois toujours très bon pour elle; 
c'est une nature qu'on ne persuade pas, mais qu'on vaincra tou- 
jours par la tendresse. On ne l'amène point à la faire penser comme 
l'on pense soi-même, mais l'affection l'amènera toujours à agir 
comme l'on veut. 



22 REVUE DES DEUX MONDES. 

— Pourquoi donc alors lui as-tu laissé embrasser le catholi- 
cisme? 

— J'avais promis qu'il en serait ainsi. 

— A qui avais-tu promis cela? A mon père? 11 y tient si peu! 

— Est-ce un reproche que tu me fais? Je ne le mérite point. — 
Mais voilà des voyageurs, va vite au-devant d'eux. 

Nous étions ainsi interrompus à chaque instant, car mon père 
avait prédit juste. La vogue venait aux bains de Saint-Sauveur, et 
notre petit établissement avait l'air de prospérer. Pourtant, moi 
qui faisais les acquisitions et qui réglais les comptes, je m'étonnais 
de la disproportion qui s'établissait en somme entre la cherté des 
denrées et le bon marché de nos ventes. Mon père disait qu'il fallait 
agir ainsi et savoir perdre au commencement pour accaparer la 
clientèle et gagner plus tard. Plus tard, j'ai su que notre auberge 
n'était alors qu'un prétexte pour nous donner l'air de nous enrichir 
par le travail, et que la véritable prospérité ne nous venait que de 
la contrebande, à laquelle mon père se livrait activement sous nos 
yeux, sans sortir de chez lui et sans qu'il nous fût possible de sa- 
voir quelles gens travaillaient de concert avec lui. Le fameux Anto- 
nio Perez ne paraissait jamais, et pourtant la correspondance était 
active entre eux. 

Délivré de l'obsession amoureuse que j'avais subie, je travaillai 
mieux que je n'avais encore fait, et l'année suivante (18/10), je ter- 
minai mes études et passai bachelier. 

Comme je revenais chez nous avec mon diplôme et l'espoir de 
commencer la médecine, je trouvai «la sœur installée à la maison. 
Elle avait quitté le couvent définitivement, et, me prenant à part, 
elle me dit avec son ton calme : — Je t'avais promis de me remettre 
sous la tutelle de maman. Si je ne t'ai pas tenu parole tout de suite, 
ce n'est pas ma faute, c'est maman qui a voulu que je fisse mes ré- 
flexions avant de renoncer à mes idées. A présent nous voilà d'accord, 
je ne veux plus être religieuse. Je ne quitterai plus ma famille, 
j'étudierai chez nous. Es-tu content? 

— Enchanté, lui dis-je en l'embrassant, car je pense que tu es 
maintenant et seras toujours aussi sensée que tu es belle et'bonne. 

Elle rougit en répondant qu'elle n'était pas belle. — Ma foi si, 
repris-je. Pour une sainte comme toi, il n'y a pas à en rougir. C'est 
Dieu qui t'a donné la beauté, et certainement il aime le beau, puis- 
qu'il l'a répandu à pleines mains sur l'univers. 

Elle rougit encore plus et alla se cacher comme si le compliment 
d'un frère l'eût scandalisée ou effrayée. Je ne la jugeai pas encore 
devenue très sensée. 

Mon père était alors à la maison; mes vacances commençaient; 
nous ne devions pas aller à la montagne cette année-là. Il avait 



MA SOEUR JEANNE. 23 

trouvé à louer son auberge pour la saison moyennant un très beau 
prix; nous en eûmes du regret. — Nous y retournerons l'an prochain, 
nous dit-il. J'étais connu et aimé là-bas pour le bon marché de mes 
fournitures. J'ai réussi à avoir la préférence sur tous les autres petits 
restaurans de la campagne. A présent, la maison est achalandée, 
mais je ne puis moi-même du jour au lendemain doubler mes prix. 
C'est l'allaire de celui qui me remplace. On criera contre lui, on me 
verra avec joie reprendre ma fonction l'an prochain; mais le pli sera 
pris. On paiera ce qu'on doit payer pour que nos affaires marchent 
à souhait. Pourtant, comme elles ne marchent point trop mal, je 
ne veux pas vous priver de voir du pays pendant vos vacances. Je 
vais vous conduire à Bordeaux, où je connais du monde. C'est une 
belle ville. 

Je n'avais jamais vu la mer. L'idée d'aller jusqu'à l'Océan me 
transporta de joie. Ma sœur sourit mollement en disant qu'elle était 
contente aussi. Ma mère ne fit pas d'objection, et nous partîmes. 

Aussitôt notre arrivée, ma mère conduisit Jeanne dans les maga- 
sins de nouveautés et lui acheta une très jolie toilette, qu'elle en- 
dossa avec un peu d'hésitation et de crainte. Chez ses religieuses, 
elle avait un petit costume d'uniforme qu'elle n'avait pas encore 
voulu quitter. Je dus lui dire qu'elle était ridicule ainsi. J'avais sur 
elle non pas de l'influence, — comme avait très bien dit ma mère, 
on ne la persuadait point, — mais j'avais une singulière autorité. 
Il suffisait d'un mot pour qu'elle fit à l'instant même ce que je sou- 
haitais. 

Quand je la vis habillée comme il convenait à son âge et à sa po- 
sition, je fus frappé de sa grâce et de la distinction de sa personne, 
et, comme elle voulait toujours être pendue à mon bras, je vis, en 
parcourant la ville avec elle et ma mère, que tout le monde la re- 
marquait et l'admirait. 

Ma mère connaissait très bien Bordeaux et les environs : aussi 
mon père, après nous avoir installés dans un hôtel très agréable, 
s'occupa-t-il fort peu de nous. Il semblait qu'il se fût établi sur le 
port comme sur son domaine. Nous n'y passions jamais sans l'y ren- 
contrer, causant avec des armateurs ou des capitaines de navires 
marchands, quelquefois avec des hommes à figures problématiques. 
Il paraissait fort occupé, ne s'expliquant jamais sur la nature de 
ses opérations , mais toujours content et plein de confiance. Son 
humeur égale le rendait agréable à tout le monde; il était le type 
de la bienveillance, malgré son ton brusque et sa physionomie ac- 
centuée. 

Je n'ai pas à raconter ici notre excursion à la mer, notre surprise 
devant tant d'objets nouveaux, ma joie de voir un grand théâtre et 
d'entendre des artistes d'un certain mérite. Ma sœur hésita beau- 



2A REVUE DES DEUX MONDES. 

coup à partager cet amusement profane. Je l'y décidai, elle fut très 
attentive; mais je ne pus savoir si elle y éprouvait du plaisir ou de 
la frayeur. Il y avait certainement en elle quelque chose de mysté- 
rieux qu'il ne fallait pas froisser par trop de questions. 

Nous avions tout vu et nous étions à la veille de retourner chez 
nous lorsque, me trouvant seul sur le port avec mon père, je vis 
venir à nous un homme d'une figure non pas vulgaire, mais inquié- 
tante, que je ne reconnus pas tout de suite. Dès qu'il fut à deux pas 
de nous, je m'éloignai, ne voulant pas être reconnu moi-même; c'é- 
tait le fameux contrebandier Antonio Ferez. 

Comme j'avais beaucoup changé depuis deux ans et que mon 
costume différait autant que le sien de celui sous lequel il m'avait 
vu, il ne fit point attention à moi et s'entretint vivement à l'écart 
avec mon père. Il y avait là tout près un beau steamer en partance 
pour l'Espagne, et je vis que Ferez se disposait à y prendre passage. 
Mon père paraissait lui faire beaucoup de questions et de recom- 
mandations. Ils furent interrompus par l'arrivée de deux femmes, 
l'une de moyenne taille, voilée à l'espagnole d'une mantille rabat- 
tue jusqu'à la lèvre supérieure, charmante de tournure et jouant de 
l'éventail avec une grâce adorable, — l'autre grande, forte, belle, 
mais vulgaire, vêtue en fille de chambre et portant des paquets. 
Celle-ci, que je reconnus à l'instant même, c'était la Manoelita que 
j'avais vue à Fanticosa; mais l'autre, qui était-elle? 

Ferez prit le bras de la personne voilée et monta avec elle sur 
le bâtiment; l'autre suivit. Mon père les accompagna jusqu'à la pas- 
serelle, salua la première, fit un signe d'adieu familier à la seconde, 
serra la main de Ferez et revint vers moi. 

— Qui donc sont ces gens-là? lui dis-je, — et, pour motiver ma 
curiosité insolite, j'ajoutai que je croyais les avoir vus quelque 
part. 

— Tu te trompes, répondit mon père, tu ne les connais pas. C'est 
mon ami et associé Antonio Ferez avec sa fille Manoela. 

— Laquelle ? 

— Feux-tu le demander? Celle qui est jolie et porte la mantille. 
L'autre n'est que la servante. 

— Cette servante-là a l'air bien effronté, répondis-je pour dire 
quelque chose qui ne laissât pas tomber la conversation. 

— Ah ! dame, reprit mon père en souriant, elle est un peu gâ- 
tée! Maître Ferez est... c'est-à-dire il n'est pas comme ton père. Il 
est veuf, pas bien recherché dans ses goûts, et cette montagnarde... 
mais à qui diable as-tu donné ton attention? C'est la Manoela que 
tu aurais dû regarder; c'est celle-là qui est jolie et bien élevée ! 

— Je n'ai pu voir que son menton. 

— Fourquoi diable t'es-tu sauvé? 



MA SOEUR JEANNE. 25 

— Par discrétion. Je ne suis pas au courant de tes affaires. 

— C'est bien, mais j'aurais aimé à te présenter à elle et à son 
père ! Tiens ! le vapeur n'a pas sonné son dernier coup. Montons à 
bord ! 

Je refusai. Ferez m'eût sans doute reconnu, et j'eusse été fort 
embarrassé d'expliquer mon escapade de l'année précédente. C'était 
un hasard que rien ne l'eût trahie, et puis j'avais grand'peur de 
retomber dans ma folie. Le nom et le fantôme de cette Manoela 
m'avaient tant troublé! Pour la voir, j'avais fait trente lieues à tra- 
vers les glaciers, les torrens et les abîmes; elle était là, je n'avais 
qu'un pas à faire pour la connaître, je n'osais plus. 

Il faut dire aussi que le Ferez, cet homme qui voyageait impu- 
demment avec sa fille et sa concubine, me devenait de plus en plus 
odieux. — Où donc vont-ils ainsi? demandai-je à mon père d'un air 
d'indifférence. 

— Ils vont faire un voyage d'agrément et de santé, me répon- 
dit-il : je crois qu'ils comptent faire le tour de l'Espagne et qu'ils 
reviendront par Gibraltar, à moins qu'ils ne s'arrêtent quelque 
temps à Cadix. Je ne sais, ils sont riches, ils font ce qui leur plaît. 

— Grand bien leur fasse ! pensai-je. — Il me tardait qu'ils fussent , 
partis, et pourtant je ne m'éloignais pas. Mes regards étaient comme 
rivés à la dunette de ce steamer où j'avais vu entrer les deux ^ 
femmes. Enfin le dernier signal fut donné, et, comme le bâtiment 
commençait à agiter ses roues, je vis le Ferez saluer mon père et 
sa fille accourir sur le pont pour lui dire aussi adieu avec la main. 
Elle avait relevé son voile, elle me parut belle comme un ange; 
mais le vent rabattait sur elle la fumée du steamer^ un nuage l'en- 
veloppa, je ne la vis plus que comme une ombre légère, bientôt 
elle disparut; je ne conservai de ses traits qu'une très vive impres- 
sion et aucun souvenir assez net pour que je pusse évoquer son 
image dans mes rêves. 

III. 

Je rentrai pour prendre les ordres de ma mère, qui m'avait donné 
plusieurs commissions. Elle était sortie avec ma sœur depuis quel- 
ques instans. Le garçon d'hôtel me montra la direction qu'elles 
avaient prise, et je les rejoignis au bout de la rue. 

— Nous allons visiter le cimetière, me dit ma mère. Est-ce que 
tu veux venir avec nous? 

— Pourquoi non? Il faut tout voir pendant qu'on y est. — Et je les 
suivis. Ma mère paraissait connaître le plan de cet immense jardin 
des morts. Elle se dirigea vers un bosquet de cyprès, et, prenant 
Jeanne par la main : — Ma fille, dit-elle, je veux que tu pries avec 



26 REVUE DES DEUX MONDES. 

moi sur la tombe de ma plus chère amie. Tu ne l'as pas connue, 
mais, si elle vivait, tu l'aimerais tendrement et tu lui serais aussi 
très chère! Demande à Dieu qu'il permette à son âme de te bénir. 

Elles s'agenouillèrent toutes deux devant un petit mausolée très 
simple sur lequel je lus ces mots gravés sur le marbre : 

« A la mémoire de Fanny Ellingston, marquise de Mauville, morte 
à Bordeaux le 12 juin 1825. » 

Ce nom de Mauville, que ma mère avait plusieurs fois prononcé 
devant moi, était celui du château où elle avait été élevée. Son père 
y avait été régisseur. Elle y avait reçu'une éducation presque aussi 
complète que si elle eût été une des filles de la maison. Elle y 
avait été très attachée à la marquise, morte jeune et sans enfans. 
Elle y avait connu mon père, qui avait été ramené des Pyrénées par 
le marquis de Mauville pour soigner un troupeau considérable de 
moutons d'Espagne. Son mariage avait été blâmé par les maîtres du 
château, qui trouvaient Jean Bielsa trop pauvre et trop inférieur 
pour son éducation. Jean Bielsa, qu'on appelait alors de son sobriquet 
espagnol Moreno, blessé de leur dédain, les avait quittés avec sa 
femme pour se livrer à un petit commerce qui n'avait pas prospéré. 

Voilà tout ce que je savais du passé de mes parens, et en reve- 
nant du cimetière je questionnai ma mère relativement à cette per- 
sonne sur la tombe de laquelle elle venait de prier et de pleurer. 

Cette fois elle n'évita pas de répondre. « Fanny Ellingston, nous 
dit-elle, était une orpheline anglaise, parente de la marquise douai- 
rière de Mauville, laquelle était x\nglaise aussi. Recueillie dès son 
enfance par cette dame, Fanny était de mon âge et fut élevée avec 
moi. Elle ne possédait rien au monde, mais elle était belle et char- 
mante, intelligente et d'une bonté adorable. Nous nous aimions 
comme deux sœurs. Nous nous préférions l'une l'autre aux filles de 
la douairière et surtout au jeune marquis, dont le caractère turbu- 
lent et impérieux nous effrayait. 

« Pourtant il arriva que ce jeune marquis épousa Fanny Ellings- 
ton malgré l'opposition de sa mère. Il l'aimait beaucoup et se fit 
aimer, bien qu'elle le craignît encore. Il était très violent; ils ne 
furent pas bien heureux ensemble. Peut-être se fût-on mieux en- 
tendu plus tard, mais elle tomba malade à Bordeaux, et j'ai eu la 
douleur de la voir expirer dans mes bras, car, bien que je fusse 
mariée et tout près de mettre Jeanne au monde, elle m'avait appe- 
lée auprès d'elle, et je ne m'étais pas fait prier, comme vous pouvez 
croire. » 

Je regardai Jeanne, qui écoutait cette histoire avec une ayiàe émo- 
tion. Ce que notre mère venait de dire donnait un formel démenti 
au roman qu'elle m'avait conté sur sa naissance mystérieuse. 

Je voulus insister pour la convaincre de son erreur. — Ainsi, 



MA SOEUR JEANNE. 27 

dis-je à ma mère, c'est au milieu de ce gros chagrin-là que tu as mis 
Jeanne au monde? 

— Précisément. Elle est née peu de jours après, et l'arrivée de 
cette enfant m'a consolée, car aucune affection ne se compare à celle 
qu'on a pour vous autres. 

Jeanne embrassa sa mère avec tendresse. Je ne sais pourquoi je 
m'imaginai que ce n'était pas l'élan de joie qu'elle eût dû avoir en 
reconnaissant le néant de sa chimère. Il m'était venu je ne sais 
quels doutes à moi-même. Je voulus en avoir le cœur net. — Tout 
cela me fait penser, dis-je à ma mère, que je vais peut-être avoir 
besoin bientôt de mon acte de naissance pour être inscrit à l'école 
de Montpellier. Si j'allais à la mairie, puisque je suis né ici? 

— C'est inutile, répondit ma mère, la copie de vos actes de nais- 
sance est chez nous à Pau, vous les aurez quand vous en aurez be- 
soin. 

Gela était vrai. Quand nous fûmes revenus chez nous, ma mère 
me montra ces actes, et je tins à ce que Jeanne vît le sien. Elle 
était bien inscrite comme fdle née en légitime mariage d'Adèle 
Moessart, couturière, et de Jean Bielsa, commerçant à Bordeaux, 
le 15 juillet 1825. 

— Tu vois, lui dis-je, quand nous fûmes seuls ensemble, que tu 
as une petite cervelle un peu détraquée, et que j'avais raison de me 
moquer de toi. 

— Alors, répondit-elle, tu crois que j'ai menti? 

— Tu as menti comme les gens qui prennent leurs rêves pour 
des réalités; on ne leur en veut pas, mais on désire les voir guéris. 

— Tu diras ce que tu voudras, reprit-elle avec ce feu subit qui 
traversait par momens sa langueur habituelle, je ne suis fdle ni de 
Jean Bielsa, ni d'Adèle Moessart. Je suis une étrangère, l'enfant 
d'une autre race et d'une autre nature; je ne suis pas ta sœur, et tu 
es libre de ne pas m'aimer. J'ai plus vécu que toi à la maison, j'ai 
surpris plus de paroles échangées que tu n'en as pu entendre. Je ne 
suis pas folle, je ne suis pas menteuse, je ne suis même pas roma- 
nesque. Ma mère est morte, et mon père n'est pas le marquis de 
Mauville. 

Elle ne me permit pas de combattre cette nouvelle version, qui 
tendait à établir qu'elle était fdle illégitime de la marquise. Elle alla 
s'enfermer dans sa chambre. Plus tard il me fut impossible de lui en 
reparler, elle m'imposa toujours silence avec une énergie singulière, 
et, chose étrange, à partir de ce temps-là, je perdis, en apparence du 
moins, l'ascendant que j'avais sur elle. Elle me témoigna une réserve 
extrême, elle évita toute occasion de se trouver seule avec moi; cela 
dura au moins un an. Devais-je révéler à ma mère l'idée fixe de cette 
pauvre enfant? Je n'osais pas; ma mère ne goûtait pas un bonheur 



\ 



28 REVUE DES DEUX MONDES. 

sans mélange. Mon père, trop souvent absent, lui laissait toute la 
responsabilité du ménage et de la famille. Il suivait avec obstination 
une carrière qu'elle n'approuvait pas; elle craignait toujours quelque 
scandale amené tout d'un coup par la découverte de son secret. Elle 
aimait Jeanne encore plus peut-être qu'elle ne m'aimait, et je trou- 
vais cela naturel, Jeanne ayant plus que moi besoin de sollicitude, 
de soin et de direction; elle acceptait ses bizarreries avec une indul- 
gence à toute épreuve : fallait-il lui dire que je croyais Jeanne un 
peu folle? D'ailleurs Jeanne était dans l'âge où les jeunes filles sont 
souvent ainsi; c'est une crise de développement intellectuel et phy- 
sique qui s'apaise quand l'essor est pris. Je m'imaginai que la vie de 
couvent avait surexcité son imagination; j'espérai qu'elle se calme- 
rait auprès de ma mère, si sage et si patiente. 

En effet, quand je la revis au bout de ma première année de mé- 
decine, je la trouvai très changée; elle avait encore embelli. Sa santé 
délicate s'était raffermie; elle travaillait sérieusement à devenir une 
personne instruite. Un talent qui avait germé sourdement en elle 
s'était révélé tout à coup, elle était musicienne et jouait du piano 
d'une façon exquise. J'adorais la musique, je la sentais vivement. 
Je jouais un peu du violon, je pris un plaisir extrême à entendre 
ma sœur, et je lui promis de travailler désormais dans ce sens afin 
de pouvoir jouer des duos avec elle. 

Nous vivions très agréablement, ce qui ne nous empêcha pas d'al- 
ler avec joie reprendre notre état d'aubergistes sur la croupe du 
mont Bergonz. Ma mère tenait beaucoup à faire prospérer cet éta- 
blissement; elle espérait, je crois, que mon père se retirerait de son 
industrie occulte et que nous serions assez riches avec le produit 
annuel de cette auberge, ou de quelque autre plus importante du 
même genre que l'on pourrait créer. 

Mais au bout de la saison elle reconnut que ce n'était point là 
une position convenable pour Jeanne. Jeanne était devenue trop 
grande et trop charmante; elle était trop remarquée. On ne venait 
plus chez nous pour l'ascension du pic de Bergonz; ce n'était qu'un 
prétexte pour voir M"*" Bielsa et tâcher de causer avec elle. On ne 
pensait pas que la fille d'un aubergiste, si bien élevée et si distin- 
guée qu'elle fût, pût résister à des offres brillantes. Nous ne faisions 
qu'intercepter et brûler les lettres d'amour qu'on lui adressait. 
Maman déclara qu'elle ne viendrait plus à Luz, et mon père loua la 
maison pour trois ans. 

Jeanne fut contente de cette décision. Bien qu'elle eût toujours 
accepté cette occupation sans paraître la trouver au-dessous d'elle, 
elle commençait à souffrir des regards qui la poursuivaient et de sa 
passion pour la musique, qu'elle ne pouvait plus satisfaire à la cam- 
pagne. Quant à moi, qui étais toujours libre de reprendre seul aux 



.MA SOKUa .iEANrSK. 29 

vacances ma belle vie de montagnard, je fus content de n'avoir plus 
à faire le métier de gendarme autour de la maison. D'ailleurs, de- 
puis l'aventure de Panticosa, où j'avais été puni si ridiculement de 
ma passion romanesque, je n'aimais plus tant cette région des Py- 
rénées; je me disais que je n'avais pas le droit de m'alarmer du 
grain de folie que j'avais vu poindre chez Jeanne, puisque j'avais été 
fou moi-même pendant toute une année. Étais-je bien guéri? Non, 
je ne l'étais pas; je n'étais plus agité au point de négliger le travail, 
mais le rêve de cette Manoelita redevenue charmante me poursui- 
vait encore. Je le chassais; son vilain père se plaçait entre elle et 
moi. Pourtant ce n'était pas sa faute; peut-être se trouvait-elle très 
malheureuse, très humiliée; peut-être n'aurais-je eu qu'un mot à' 
dire pour qu'elle agréât l'idée de le quitter. Je l'avais tant aimée 
avant ma déception ! On ne se déshabitue pas aisément d'une idée 
dont on a vécu un an. 

Cependant je ne fis rien pour savoir ce qu'elle était devenue. Je 
voulais être médecin, avoir un état, ne devoir mon avenir qu'à moi- 
même, soutenir ma mère et ma sœur, si les affaires de mon père 
tournaient mal, et puis j'aimais la science, et je m'y donnai tout en- 
tier, me disant qu'après tout ma chimère amoureuse m'avait bien 
servi, puisqu'elle m'avait préservé des emportemens aveugles de la 
première jeunesse. 

Quelques mois plus tard, ma mère, qui m'écrivait souvent des 
lettres très bien rédigées, très naturelles et très nettes, m'apprit que 
Jeanne avait été demandée en mariage par un jeune avocat qui pa- 
raissait un très bon parti et qui était fort agréable de sa personne, 
mais qu'elle avait refusé, se trouvant trop jeune et voulant continuer 
sans préoccupations de famille l'étude de la musique, son unique 
passion désormais. « Il est certain, ajoutait ma mère, qu'elle fait des 
progrès et révèle des dons surprenans; cela est si remarquable que 
je n'ose pas lui montrer l'admiration qu'elle me cause. Je crains de 
la voir devenir trop exclusive et que sa santé ne se consume dans 
cette extase continuelle oii elle semble plongée ; cela a remplacé la 
dévotion, qui paraît oubliée absolument. Tu vois qu'elle est toujours 
ce que tu appelles étrange. Moi, je la vois exceptionnelle, ce qui est 
autre chose. Dieu merci, elle se porte bien et embellit encore. Je la 
surveille et la dirige assez adroitement pour qu'elle suive un bon 
régime, car il ne faudrait pas lui demander de s'occuper d'elle- 
même. » 

Un peu plus tard, Jeanne, dont le talent commençait à percer 
malgré la vie modeste et pour ainsi dire cachée qu'elle menait avec 
sa mère, fut encore recherchée en mariage et refusa. Elle ne disait 
plus qu'elle ne voulait jamais se marier, mais ma mère craignait que 



30 REVUE DES DEUX MONDES. 

ce ne fût un parti-pris. Je ne m'en inquiétai point, Jeanne était si 
jeune encore ! 

Je me trouvais aussi heureux que possible à Montpellier : je 
voyais ma famille aux vacances, mon père passait quelques jours 
avec nous à cette époque; une fois il me proposa de me mener jus- 
qu'à Paris, où il avait affaire. J'acceptai avec empressement, et, 
quoicpie ma mère s'effrayât de me voir aborder les périls de ce 
qu'au fond de nos petites existences de province on appelait encore la 
grande Biihylone, elle reconnut avec moi que j'avais droit par mon 
travail et ma bonne conduite à toutes les conditions de mon déve- 
loppement intellectuel. Une circonstance particulière me rendit ce 
voyage encore plus agréable. J'avais fait un ami à Montpellier, un 
garçon charmant doué d'une vive intelligence et d'un cœur excel- 
lent, Médard Yianne, plus âgé que moi de deux ans. Il avait déjà 
été à Paris, il y retournait. Il guiderait mon inexpérience, nous de- 
meurerions ensemble, cela arrangeait aussi mon père, qui n'avait 
point coutume d'être un surveillant bien assidu. Yianne vint me 
prendre à Pau, ma mère l'invita à dîner. Il lui plut fort, lui inspira 
de la confiance, elle me recommanda à ses soins comme si j'eusse 
été un enfant délicat et précieux. 

Yianne vit ma sœur, et fut vivement frappé de sa figure. Elle 
parlait si peu qu'il était difficile de savoir à quoi elle pensait et si 
elle pensait à quelque chose ; mais elle consentit à improviser sur 
son piano, et son génie se révéla. J'en fus ébloui moi-même, et, 
quand elle eut fini, je saisis ses deux mains et les baisai avec enthou- 
siasme. — Voilà, lui dis-je, tout ce que j'ai dans le cœur. Je suis 
heureux, et je te remercie ! 

Yianne était si 'ému qu'il ne put parler. Il était pâle, Jeanne aussi. 
Elle ne leva les yeux ni sur lui ni sur moi, et alla s'asseoir à la fe- 
nêtre sans paraître se souvenir d'avoir produit ou éprouvé cette 
émotion. 

Le lendemain, comme la diligence nous emportait vers Paris, et 
que, suivant son habitude en voyage, mon père dormait splendide- 
ment, mon ami me parla de ma sœur avec une certaine vivacité qui 
n'était pas dans ses habitudes. 

— Prends garde, lui dis-je, c'est une sainte, et tu es trop jeune 
pour le mariage. 

— Mais non, reprit-il, je ne suis pas trop jeune, je serai reçu 
médecin dans un an. J'ai quelque fortune, et tu sais bien que je suis 
un très honnête garçon. 

— Certes! et fort bien par-dessus le marché. Tu sais, toi, que je 
dirais oui avec joie; mais que de convenances il faut rencontrer 
pour qu'un mariage soit possible sans froissemens ! Tu appartiens à 



MA SOEUR JEANNE. 31 

la vieille bourgeoisie de Montpellier; nous, nous sommes bourgeois 
d'hier. Dans mon enfance, j'ai flâné sur le pavé de Pau avec ce qu'il 
y a de plus prolétaire : tu as une fortune claire et assurée, nous,... 
nous n'avons peut-être rien. Ce cher et excellent homme qui ronfle 
à côté de toi gagne de l'argent, mais j'ai découvert que depuis deux 
ou trois ans il joue à la Bourse, et je crois que nous allons à Paris 
pour jouer encore, si bien qu'un beau jour nous pouvons tout perdre. 

— Tout cela m'est parfaitement indifférent, répondit Vianne, et 
même, — je t'en demande pardon, — je voudrais que ta sœur n'eût 
rien au monde et fût encore plus plébéienne de naissance, elle au- 
rait encore une valeur bien supérieure à la mienne, et je serais en- 
core son obligé de toutes les manières. 

— C'est très beau de parler ainsi, lui dis-je un peu surpris. Je 
te croyais plus positif, et je te fais mon compliment. 

— Si tu me supposes romanesque, reprit-il, je le repousse, ton 
compliment! Je crois être dans la logique absolue en ne demandant 
à ma future femme que de me plaire, et j'estime que l'opinion des 
calculateurs et des gens à préjugés est un obstacle au bonheur, que 
les gens sensés ne doivent pas se laisser créer. Je ne ferai jamais de 
ma vie ce que je sentirais être un coup de tête, mais je serai seul 
juge de ma conduite, et peut-être ce que le vulgaire aj)pelle folie 
me semblera-t-il, à moi, la chose la plus raisonnable que je puisse 
faire. Par exemple jamais une péronnelle, si séduisante qu'elle soit, 
ne me mènera où je ne voudrai pas aller; mais une femme de vrai 
mérite me gouvernera si bon lui semble, je ne résisterai pas. 

Paris m'intéressa beaucoup, bien que je fusse porté à le voir avec 
ce dédain que les enfans des riches ou doctes cités du midi affec- 
tent pour la capitale. Vianne me la montra très bien sous son vrai 
jour. Il sut combattre et vaincre mes préjugés provinciaux. Il sut 
aussi critiquer à propos le côté corrompu et insensé de cette grande 
civilisation. Si nous ne fûmes pas absolument orthodoxes en fait de 
conduite, nous nous défendîmes très bien de l'entraînement aveugle, 
nous fîmes des réflexions philosophiques sur deux soupers ridicules, 
et nous quittâmes sans regret les délices de la grande ville au bout 
de huit jours. 

J'avais un peu surveillé mon père, je m'étais assuré de son goût 
pour les jeux de bourse. Le matin de notre départ, je vis qu'il avait 
subi quelque déception. Sa figure était légèrement altérée. Il nous 
conduisit à la gare, et là, quelqu'un étant venu lui parler à l'oreille, 
il nous dit qu'il lui était impossible de partir ce jour-là, mais qu'il 
nous rejoindrait à Pau dans la semaine. Sans doute on venait de lui 
donner une bonne nouvelle, sa figure était riante. Je le quittai sans 
inquiétude. 



32 REVUE DES DEUX MONDES. 

Vianne prétexta quelques affaires à Pau pour y rester quelques 
jours et reparaître chez nous. Je vis qu'il devenait très sérieusement 
épris de ma sœur, et j'en glissai quelques mots à ma mère. — 
Parles-en à Jeanne, me dit-elle; moi, j'y mettrais malgré moi trop 
de solennité, elle prendrait peur; tu peux, toi, lui parler gaîment et 
légèrement. Tu verras si elle est véritablement résolue au célibat. 

J'agis en conséquence. Jeanne ne parut pas m'entendre et me 
parla d'autre chose; j'y revins quelques heures plus tard. — Ah! 
bien, me dit-elle, tu tiens à ce que je pense à ton ami! Il est très 
bien élevé, et sa figure est sympathique. Tu peux lui dire qu'il me 
plaît beaucoup. 

— Tu as une manière de dire les choses... Est-ce pour te mo- 
quer ? 

— Non, je crois qu'il mérite l'estime et l'amitié que tu as pour 
lui; mais moi, tu le sais, les personnes me sont indifférentes. Je 
n'aime que la musique. 

— Alors tu n'aimes que ton vieux professeur, c'est lui que tu 
épouseras? 

— Non, il est marié et il sent mauvais; mais je n'ai besoin d'é- 
pouser personne, moi ! mon amour n'est pas de ce monde. 

— Songes-tu encore à prendre le voile? 

— Non, je liens à garder mes cheveux. 

— Tu n'es plus dévote? 

— Je suis mieux que cela, je suis chrétienne. 

— Je suis chrétien aussi... Me damnes-tu encore? 

— Non, je ne damne plus personne. As-tu fini de me confesser? 

— Pas encore, ma chérie. Puisque tu es revenue à la raison et à 
la vérité, pourquoi t'imagines-tu que tu cesserais d'être artiste, si tu 
devenais une bonne mère de famille? 

— Parce que je suis exclusive. Je ne me sens pas la force d'a- 
voir plusieurs passions à la fois. J'aimerais probablement mon mari; 
mes enfans!.. je les adorerais. Je ne serais plus musicienne, je 
le sens bien. Ces autres passions me rendraient peut-être très 
malheureuse, on ne sait rien de l'avenir,... tandis que la musique 
enchante et remplit ma vie. Pourquoi sacrifier le certain à l'in- 
connu?.. En voilà assez. Ne me tourmente pas, c'est inutile. 

Je dus rapporter cet entretien à mon ami Yianne, qui partit un 
peu triste, mais ne vit point là sujet de renoncer à toute espérance. 

— Si tu es sûr qu'elle n'a pas d'autre affection, me dit-il, j'atten- 
drai. 

— J'en suis sûr, répondis-je; je peux t'en donner ma parole. — Il 
retourna à Montpellier, où sa famille était fixée, et je m'apprêtais à 
l'y rejoindre lorsque mon père revint de Paris très souffrant. Je res- 



MA SOI'UR JEANNE. 33 

tcii près (le lui et appelai le médecin, un très bon médecin qui cepen- 
dant se trompa sur la gravité de son mal. Il connaissait la forte 
constitution cle mon père et ne croyait pas que l'aflection dont il 
souffrait pût être de longue durée ni prendre un caractère sérieux. 
Il en fut pourtant ainsi. Le mal empira avec une rapidité effrayante. 

Mon père n'avait jamais connu le chagrin. Une seule fois dans sa 
vie il s'était vivement affecté; c'est lorsqu'il avait vu la dot de sa 
femme fondre dans ses mains. Il avait vite réparé cet échec; mais 
cette fois la perte était plus sérieuse. Homme positif, il ne pouvait 
se résigner à perdre la fortune qu'il avait si péniblement acquise. 
Il souhaita mourir et mourut. Ce fut un coup terrible pour ma mère, 
qui l'avait toujours tendrement aimé, un déchirement profond pour 
moi, qui le chérissais, et qui n'avais connu de lui que sa bonté in- 
dulgente ou ses tendres brusqueries. Jeanne fut consternée et 
pleura beaucoup. Je ne sais si elle s'obstinait à ne pas le considérer 
comme son père, mais elle le regretta bien sincèrement et montra 
une sensibilité profonde qui rapprocha nos cœurs. Nous cachions 
nos larmes à notre pauvre mère; nous pleurions comme en cachette, 
mais nous pleurions ensemble, et nous nous promettions de nous 
aimer d'autant plus que nous avions perdu celui qui nous avait 
beaucoup aimés. 

Quand nous eûmes à nous occuper de la liquidation de nos af- 
faires, nous eûmes à constater que mon père avait réalisé un avoir 
de trois cent mille francs; mais il avait voulu devenir millionnaire, 
il avait exposé et perdu près des deux tiers de son capital. Ce qui 
nous restait se composait de la petite maison, moitié ville, moitié 
campagne, que nous habitions à Pau et qui était notre propriété, 
de l'auberge des Pyrénées, de quelques coupons de rentes et de 
quelques créances plus ou moins sûres, entre autres une avance de 
fonds faite à Antonio Perez, mais dont les titres ne me parurent pas 
offrir toutes les garanties désirables. Mon pauvre père, connu pour 
la loyauté de ses transactions, avait eu toute confiance en ce Perez, 
qui ne m'en inspirait aucune. 

Il s'agissait d'une vingtaine de mille francs. C'était quelque chose 
pour nous. Quand je vis la résignation succéder chez nous à la pre- 
mière douleur, je pensai que mon devoir était de mettre nos affaires 
en ordre autant que possible; ma ferme intention était dès lors de 
suffire à ma propre existence aussitôt que je pourrais exercer la 
médecine, et de laisser ma part d'héritage à ma mère et à ma 
sœur. 

Tout se trouva liquidé et recouvré assez vite, sauf les vingt mille 
francs du Perez, que je lui fis réclamer sans obtenir de réponse 
claire et précise. Il résultait de mes informations qu'il était alors à 

TOME 1*'. — 1874. 3 



3A REVUE DES DEUX MONDES. 

Pampelune. Je pris les conseils de notre avoué, je me munis des 
pièces nécessaires et je partis pour l'Espagne. 

Le désir de revoir la véritable Manoela n'entrait pour rien dans 
ma résolution. Sous le coup du malheur qui venait de nous frapper, 
je l'avais à peu près oubliée. Ce ne fut qu'en voyant les tours et 
les clochers de Pampelune qu'un certain étouffement nerveux que 
j'avais bien connu me revint comme un mal chronique. — Qu'est-ce 
donc, me disais-je en me raillant moi-même , ai-je du temps et du 
cœur de reste pour faire ici l'écolier romanesque? 

Cet étouffement augmenta et se compliqua d'un fort battement de 
cœur, lorsqu'après avoir arrêté ma chambre dans une auberge je 
me dirigeai vers l'hôtellerie (kw. parador-general, la plus belle de la 
ville, qui m'avait été désignée comme celle où descendait ordinaire- 
ment don Ferez de ParUicosa. 

Je fus surpris du sourire avec lequel le domestique auquel je 
m'adressai me répondit ce simple mot : absent. 

— Depuis quand? 

— Quinze jours. 

— Pour longtemps? 

— Indéliniment ! 

— Sait-on où il est? 

— Dieu et lui le savent. 

Impatienté de ce laconisme emphatique, je demandai à parler 
au maître de l'établissement, brave homme à figure douce et sou- 
cieuse, qui m'examina avec une sorte de crainte. — Antonio Perez! 
Vous êtes à la recherche d'Antonio Perez? Étes-vous de ses amis? 

— Nullement, mais j'ai affaire à lui. 

— Vous ne le trouverez pas ici. Il est... parti! Peut-être vous 
doit-il de l'argent? 

— Vous paraissez croire que dès lors je ne le trouverai nulle 

part ? 

— Justement! 11 m'en doit aussi, et c'est de l'argent perdu. 

— Est-il ruiné? 

— Ruiné? Antonio Perez, le contrebandier? Oh! que non. Il est 
en fuite, emportant l'argent qu'il doit à tous ceux qui ont eu affaire 
à lui. 

— C'est un coquin? Je m'en doutais. 

— Soyez-en sûr, c'est le dernier des hommes. Il a liquidé tout 
son avoir, et sans doute il va jouir en Amérique du fruit de ses es- 
croqueries. 

— N'avait-il pas avec lui une personne... 

— Vous appelez cela une personne, sa maîtresse, la malpropre 
Pepa? 



MA SOEUR JEANNE. 35 

— Il était seul ici avec elle? 

— La clernièie fois, oui; il avait laissé sa fille ailleurs. 

— Au couvent? 

. — Au couvent? allons donc! 

— J'ai ouï dire qu'elle avait été élevée ici, chez des reli- 
gieuses. 

— Gela est vrai, elle y a passé, je crois, deux ans. Elle y avait 
fait une petite folie, elle était sortie un soir avec un jeune officier; 
pauvre petite, elle était si jolie, si poursuivie! Le père, apprenant 
cela, est venu la chercher, disant qu'il voulait la mettre dans une 
autre ville. Ils sont partis pour la France, et puis ils sont revenus 
peu de temps après. 11 l'a conduite à Madrid, où l'on dit qu'il s'est 
passé une autre aventure. Il a prétendu qu'elle s'était sauvée avec 
un Anglais; d'autres disent qu'il l'a vendue très cher à un Paisse, 
et comme il en est bien capable;... mais si vous avez intérêt à re- 
trouver votre homme, informez-vous à Madrid; peut-être décou- 
vrirez-vous quelque indice. Personne ici ne vous en dira plus que 
moi. Pourtant, si vous voulez déjeuner, je vous ferai parler à quel- 
ques personnes de la ville. 

Je commandai un déjeuner convenable, et j'invitai mon hôte à 
le manger avec moi, afin de le faire causer encore. Il devint tout à 
fait communicatif et me mit en relation avec quelques-unes des no- 
tabilités de sa clientèle. J'appris les choses les plus fâcheuses, les 
plus immondes sur le compte de mon débiteur. Je tremblais d'en- 
tendre prononcer le nom de mon père parmi les noms de ses amis. 
Il n'en fut pas question. Je me gardai bien de parler de Manoela, on 
m'en parla plus que je ne voulais. Selon l%s uns , c'était une fdle 
sans expérience, intéressante et fort à plaindre; selon les autres, 
c'était une rusée petite coquette qui s'était lestement dégagée de 
son amourette avec le jeune officier pauvre, pour accepter de la 
main paternelle, non pas un époux mieux partagé, mais des intrigues 
plus lucratives. 

Je passai le reste de la journée à m'informer dans la ville. Le 
lendemain je me rendis à Madrid, où les renseignemens se trou- 
vèrent conformes à ceux de Pampelune. On pensait que Perez était 
parti pour l'Amérique du Sud, où il avait déjà fait la traite des 
noirs. Quant à sa fille, — car, malgré moi, il semblait que l'on tînt 
à m' éclairer sur son compte, — les hommes en parlaient comme 
d'une perle de beauté, et la plaignaient d'avoir eu un tel père. On 
ne savait pas ce qu'elle était devenue, il y avait plusieurs versions, 
mais il n'y avait point de doute à conserver : elle avait pris le mau- 
vais chemin ouvert devant elle. 

Je revins par Panticosa, où je passai quelques heures. Pour l'ac- 



36 REVUE DES DEUX MONDES. 

quit de ma conscience, je tenais à m'y informer aussi; mais je vis 
bien vite que je tombais dans un nid de contrebandiers qui crai- 
gnaient de répondre et se méfiaient de moi. S'ils avaient eu à se 
plaindre de Ferez, ils avaient été trop complices de ses entreprises 
pour le trahir. Ils détournaient les questions que je leur adressais 
sur son compte et s'obstinaient à me parler de la gentille Manoe- 
lita, belle, douce et bonne, qui faisait du bien et disait de jolies 
paroles à tout le monde, quand elle habitait le pays, avant d'aller 
au couvent à Pampelune. On ne l'avait pas vue depuis; on pensait 
qu'elle était mariée avec quelque grand d'Espagne. 

Je revins à pied par la montagne. Je passai à Luz pour recevoir 
l'argent du fermier de l'auberge du Bergonz. Là, je respirai un peu. 
Je ne craignais point d'entendre parler de mon pauvre père; il n'y 
était connu que sous d'excellens rapports. Je vis qu'il était regretté 
par tant d'honnêtes gens que je me confirmai dans l'idée qu'il avait 
fait très loyalement des affaires illégales. Je ne me trompais nas; le 
temps m'en a apporté des preuves nombreuses. Il était le type de 
cette inconséquence qui conduit certains hommes très prudens et 
très fins à être facilement dupés par de grossiers fripons, et à se 
trouver compromis dans des affaires véreuses où ils n'ont point 
trempé. 

Je me consolais de tout d'ailleurs en me disant que, s'il avait dû 
quelques profits à son association avec l'ignoble Ferez, nous n'avions 
point à en recueillir le bénéfice. De ce côté-là, nous étions ruinés. 
Ce qui nous restait devait être considéré comme légitimement ac- 
quis par un travail auquel nous avions pris part, car l'auberge pro- 
spérait. Elle nous rapportait trois mille francs par an. Celui qui nous 
l'affermait rançonnait passablement la clientèle; mais plus le beau 
monde se portait aux eaux des Fyrénées, plus on s'habituait à payer 
cher, et la maison Bielsa ne faisait point exception. Je passai là 
une journée rêveuse et attendrie : tout m'y rappelait mon père et 
les rapides, mais doux mouvemens d'effusion qu'il avait eus avec 
moi. Durant sa courte et terrible maladie, il était devenu sombre 
et taciturne. Il était mort sans s'expliquer sur quoi que ce soit, 
ignorant, semblant vouloir ignorer notre avenir, se retirant de la 
vie comme un homme honteux et désespéré d'avoir perdu sa cause 
et manqué son but. Je n'avais aperçu en lui aucun scrupule de 
conscience. Il était en face de la légalité comme une espèce de 
sauvage qui méprise les institutions humaines et qui, dans sa hutte, 
redevient doux, hospitalier et sociable. 

Tout en songeant à lui, je sentis d'autant plus combien je devais 
de confiance et de déférence à ma mère, qui avait toujours lutté 
pour ne point lui livrer la gouverne de ses enfans. Où m'eût-il 



MA SOEUR JEANNE. 37 

conduit, s'il eût fait de moi un associé de Ferez et l'époux de sa 
fille? 

Je m'efforçai de penser sans émotion à cette Manoela qui, sans 
le savoir, avait déjà joué un rôle si marqué et si varié dans ma vie. 
Je m'applaudissais de ne l'avoir pas vue lors de ma première ex- 
cursion à Panticosa, et pourtant qui sait si mon amour n'eût pas 
fait d'elle une honnête femme? La plupart des gens qui m'avaient 
parlé d'elle la plaignaient, et ceux qui l'avaient tant soit peu con- 
nue semblaient en être restés épris. J'essayais de me la rappeler. 
Elle m'avait fait l'impression que produirait l'apparition d'un ange. 
Y avait-il en elle quelque chose de particulièrement séduisant, ou 
mon imagination avait-elle fait tous les frais de cette séduction? 

IV. 

Je retournai à Pan, où je renseignai ma mère sur l'inutile résul- 
tat de mon voyage. Elle en prit son parti, disant qu'elle se faisait 
fort de vivre avec ce que nous avions réalisé et d'empêcher par sa 
prévoyance et son économie que nous eussions à souffrir de la 
gêne. — Ne parle pas de moi et ne t'en inquiète pas, lui répon- 
dis-je; je ne te serai à charge que le temps nécessaire pour con- 
duire à bien mes études, qui vont devenir plus sérieuses et plus ar- 
dentes qu'auparavant. 

Je la quittai pour les reprendre et regagner par de grands efforts 
le temps que j'avais dû consacrer à nos affaires de famille. Je re- 
trouvai mon cher Vianne, toujours laborieux et sage, parlant tou- 
jours de ma sœur comme de son idéal, mais n'y pensant pas à 
toute heure et ne perdant pas l'esprit comme je l'avais perdu la 
première année de mon amour pour Manoela. Naturellement, sans 
lui rien révéler de ce qui concernait mon père, je lui avais raconté 
cette aventure. Il s'était étonné de me trouver si impressionnable 
et si romanesque avec mon corps d'athlète et ma figure épanouie. 
— Je fais une remarque, m'avait-il dit : c'est que, d'après le carac- 
tère, la physionomie, les goûts d'un jeune homme, on peut con- 
stater la tendance et prédire la marche de son existence, hormis 
sur un point essentiellement indépendant de tout le reste et très 
mystérieux, pour ne pas dire illogique, — la nature de sa notion sur 
l'amour. Je crois savoir, en t'examinant, que tu es actif, plein de 
courage, que tu es naturellement chaste, très généreux et porté aux 
dévoûmens chevaleresques. Tout cela ne suffit pas pour que je te 
déclare à l'abri de quelque énorme sottise tout à fait en désaccord 
avec tes heureux instincts, parce que j'ignore de quelle façon tu 
aimeras la femme. Ce que tu me racontes m'étonne et semble ap- 



38 REVUE DES DEUX MONDES. 

partenir au tempérament lymphatico-nerveux de quelque pâle étu- 
diant des contes d'Hoffmann, tandis que ton organisation est celle 
d'un chasseur ou d'un pâtre des montagnes d'Espagne. Je t'étu- 
dierai davantage sous ce rapport, et je te dirai ce que j'aurai dé- 
couvert, afin que, s'il y a péril accidentel, tu t'en préserves, et que, 
s'il y a fatalité, tu la combattes. Je ne suis pas de ceux qui croient 
la fatalité organique impossible à vaincre. 

Quand plus tard, le hasard ayant ramené ce sujet d'entretien, je 
laissai voir à mon ami une certaine sollicitude, une sorte de com- 
passion pour la fille de Ferez : — Tu regrettes, me dit-il, de n'avoir 
pas pu tenter la jolie expérience de l'épouser pour en faire une hon- 
nête femme? Je ne dis pas que tu aurais échoué, puisque je ne sais 
rien d'elle; mais je reviens à mon examen de ta manière d'aimer. Tu 
es de ceux qui ont en eux-mêmes une confiance fanfaronne et qui, 
sous prétexte de respect pour la nature humaine, croient, grâce à 
leurs perfections, sanctifier ce qu'ils touchent. 

— Ne te moque pas, lui dis-je : je ne sais pas du tout me dé- 
fendre de la raillerie. Tu sais très bien que je suis un instinctif, un 
rustique, que je ne fais pas de théories, que je ne me connais pas, 
que par conséquent je ne me dédaigne ni ne m'estime. Je me sens 
porté à plaindre la faiblesse et à la protéger; je ne me demande pas 
si je peux la sauver, la sanctifier, comme tu dis. Je me précipite 
pour secourir quiconque tombe à la mer, sans savoir si je ne me 
noierai pas avec lui. 

— Tu crois cela, donc tu le penses, tu es sincère, je n'en ai ja- 
mais douté;" mais, en te jetant ainsi à la mer, tu comptes sur ta force 
et ton adresse. Si tu étais sûr de périr sans sauver personne, tu res- 
terais au rivage , — ou bien tu te précipiterais uniquement par 
amour-propre. 

— Traites-tu de vanité le devoir de donner l'exemple? 

— Ah ! oui, donner l'exemple, voilà ! Voilà ce que je crains de toi! 
Tu es trop idéaliste pour la société oîi nous sommes appelés à vivre. 
Tu es capable de beaucoup de belles choses, mais je voudrais être 
sûr que tu feras quelque chose de raisonnable. Or, s'il y a quelque 
chose au monde qui demande le contrôle souverain de la froide rai- 
son, c'est l'expérience de la science que nous étudions. Le médecin 
ne doit pas obéir à l'inspiration du moment; même dans les cas dés- 
espérés, je nie qu'il ait le droit d'écouter son cœur ou son ima- 
gination. 

Ces causeries revenaient souvent, et nous menaient parfois cent 
lieues au-delà du point de départ. Ce n'était peut-être pas bien utile, 
car il arrive que, dans ces discussions entre jeunes gens, on se 
place de part et d'autre sur un terrain que l'on s'habitue à regarder 



MA SOEUR JEANNE. 30 

comme une propriété exclusive, bien qu'on y ait tenu médiocrement 
dans le principe; mais la jeunesse ne vit que de* théories, et la 
société présente ne vit que de partis-pris. Loin de redresser dans 
notre maturité les erreurs de notre inexpérience, elle s'empare de 
nos croyances ou de nos passions au profit des siennes quand elle 
ne nous sacrifie pas à de plus étroits intérêts. 

Telle ne fut pourtant ni ma destinée ni celle de mon ami, et si 
j'ai fait mention de nos amicales querelles, c'est qu'en songeant au 
dénouaient imprévu qu'elles amenèrent pour lui, je ne puis me dé- 
fendre d'en rire un peu. 

Au bout de nos cinq années d'études, nous fûmes reçus méde- 
cins, Viannc et moi, le même jour; il avait vingt-six ans, j'en avais 
vingt-quatre. Il vint alors avec moi à Pau, en me conliant qu'il 
avait l'intention de faire sa cour à ma sœur, si elle ne s'y opposait 
pas par une déclaration formelle. Je n'espérais pas beaucoup pour 
lui. Jeanne, à vingt et un ans, était la même qu'à dix-sept, plus 
belle et plus grande musicienne encore, mais ajournant l'idée du 
mariage sans hésitation ni regret. Ma mère respectait toujours sa 
volonté à cet égard et n'insistait pas, Yianne était pourtant le meil- 
leur parti qu'elle pût jamais espérer. Il était si bien posé à Mont- 
pellier, qu'il devait sans effort s'y faire promptement une bonne 
clientèle. Il avait des ressources personnelles, ni père ni mère pour 
discuter la naissance et la fortune de sa fiancée, pour toute autorité 
à subir un vieux oncle qui ne voyait que par ses yeux. Il eût été 
heureux de se charger de ma mère. 11 avait une maison à Montpel- 
lier, on eût pu vendre ou affermer celle de Pau. Sa demande mé- 
ritait donc réflexion, ma mère l'admit, mais elle nous dit qu'il ne . 
fallait point en faire part à Jeanne. La seule chance de réussite était 
que Vianne, en la voyant de temps en temps, — pas tous les jours, 
— vint à lui plaire. 

Il s'établit donc dans notre ville pour quelques semaines sous le 
prétexte assez plausible de soins à donner à un de ses amis qui y 
résidait, et moi je partis pour les Pyrénées, où j'allais presque tous 
les ans passer quelques jours pour surveiller noire petite pro- 
priété. 

Cette fois j'y restai davantage. Le vieux médecin des eaux de 
Saint-Sauveur, qui depuis longtemps m'avait pris en amitié, avait 
toujours souhaité me voir devenir son successeur. Il parlait de se 
retirer, et, me voyant reçu médecin, il me conseillait de faire des 
démarches pour obtenir son emploi, se promettant de m'aider et de ^. 
couvrir de son concours pendant quelque temps ce que l'on pourrait ^ 
me reprocher, la jeunesse et l'inexpérience. J'étais si bien vu dans 
le pays que je n'avais pas d'opposition à craindre. Pourtant je de- 



ÛO BEVUE DES DEUX MONDES. 

mandai le temps de la réflexion. Le poste était bon, mais de bien 
courte dm'ée diaque année. Il eût fallu pouvoir m'élablir dans 
une des régions voisines où l'on passe l'hiver et l'on vit sur une 
clientèle fixe. Je ne voyais aucune position à prendre dans les 
environs, tout était occupé sans espoir de vacance. C'est à m'as- 
surer de ce point important que je passai une semaine. La chose 
méritait examen. J'étais très incertain du théâtre de mes débuts. 11 
ne fallait pas songer à faire quelque chose à Pau. Il y avait là plus 
de médecins qu'il n'était nécessaire; je n'avais jamais songé à m'y 
établir, mais je désirais ne pas trop m'éloigncr de ma famille, et 
Luz était déjà bien loin au gré de ma mère. Le hasard, dirai-je le 
hasard tout seul? devait dénouer la situation. 

Un matin que j'étais monté en me promenant aux bergeries, c'est- 
à-dire au groupe de chalets situés sur les pâturages du pic de Ber- 
gonz, à une demi-heure de marche au-dessus de notre auberge, je 
vis arriver deux voyageurs qui faisaient l'ascension, l'un à pied, 
l'autre en chaise. Le piéton était un Anglais d'apparence distinguée, 
un homme dont la figure agréable et soignée disait cinquante ans, 
tandis que le jarret un peu raidi et les cheveux tout blancs disaient 
soixante. La personne portée en chaise par deux vigoureux mon- 
tagnards était une jeune femme de vingt-quatre ans environ, un 
peu pâle, un peu fatiguée, extrêmement jolie et très bien mise. Ils 
n'avaient point de guide; le guide n'est pas nécessaire pour l'ascen- 
sion du Bergonz, qui n'est ni compliquée ni difficile. 

Je connaissais déjà de vue presque tous les malades et touristes 
de la localité. Ceux-ci m'étaient pourtant inconnus. Ils devaient 
être arrivés la veille au soir, peut-être le matin même. 

Ils s'arrêtèrent à la cabane, et le vieux berger s'empressa de leur 
offrir du lait. La jeune dame refusa, disant qu'elle venait de déjeu- 
ner chez Bielsa, c'est-à-dire chez celui qui tenait mon auberge. Le 
gentleman lui dit quelques mots en anglais. Elle n'était point An- 
glaise, car elle fit répéter et ne parut pas comprendre. Alors il lui 
dit en français, qu'il parlait du reste fort bien : — Il faut laisser 
reposer ces braves porteurs et même leur donner à boire. — 11 de- 
manda au berger s'il avait du vin. Il en avait toujours quelques bou- 
teilles en contrebande, car il avait passé avec l'auberge un marché 
qui l'obligeait à ne fournir que du lait. Je vis qu'à cause de moi, 
bien que ce ne fussent pas mes affaires, il hésitait à répondre. Je 
m'éloignai pour ne pas le gêner; je montai un peu plus haut sur le 
sentier. 

Je redescendis au bout de quelques instans; mon intention n'était 
pas de monter au pic, dont je connaissais le moindre caillou, mais 
je n'étais pas fâché de revoir le pâle et charmant visage de la jeune 



MA SOEUR JEANNE. 41 

dame. J'étais pourtant blasé sur la rencontre des plus jolies voya- 
geuses comme des plus laides. J'avais assez fait le garçon d'auberge 
pour regarder tous ces oiseaux de passage comme un gibier hors de 
portée. Seulement, comme, à l'âge que j'avais, on regarde toujours 
avec intérêt ces personnages plus ou moins ailés, j'avais acquis un 
certain discernement. Je distinguais très vite une compagne légi- 
time d'une associée de rencontre, une noble Anglaise évaporée d'une 
aventurière précieuse, une Parisienne de la fashion tapageuse, mais 
appartenant au vrai monde, d'une courtisane habillée avec plus 
de goût et affichant un meilleur ton. Mon père, qui embrouillait 
tout cela, ma mère, qui n'y comprenait absolument rien, s'éton- 
naient de ma perspicacité quand après coup je leur disais à quelle 
espèce ou à quelle variété ils avaient eu affaire. 

Je revins donc sur mes pas et j'examinai la voyageuse, surpris 
de ne pouvoir définir sa véritable condition. La mise était irrépro- 
chable, un mélange de goût français et de confortabilité britan- 
nique. Elle était Française et appartenait à cet Anglais, dont elle 
n'était pourtant pas la fille , elle ne lui ressemblait pas et ne faisait 
que bégayer sa langue. Elle pouvait être aussi bien sa maîtresse 
que sa femme; mais alors c'était une maîtresse de choix, car il la 
suivait pas à pas, lui offrant la main pour gravir une pierre, et se 
baissant, encore qu'il ne fût pas bien souple, pour écarter une 
branche de son chemin. 

Je m'étonnai de les voir encore là, se promenant autour de la 
bergerie et paraissant attendre. Le berger m'apprit tout bas qu'un 
des porteurs se trouvait subitement malade, et me pria d'entrer dans 
l'étable, où il s'était jeté sur la litière et se roulait, en proie à une 
crampe d'estomac très violente. Il me suppliait de ne pas le dire à 
ses voyageurs. — Gela va se passer, disait-il ; cinq minutes de re- 
pos, et je me remets en route. 

Je le connaissais; je le savais sujet à ces crampes, qui ne pas- 
saient pas si aisément. Je lui défendis de se remettre en route. Je 
lui donnai un calmant que j'avais dans ma trousse, et je conseillai à 
son camarade de descendre à l'auberge, où il trouverait peut-être 
un autre porteur : moi, je me chargeai d'aller expliquer aux voya- 
geurs l'accident qui les retardait. 

— Eh bien ! dit la jeune dame, nous monterons à pied. On peut 
très bien monter à pied, n'est-ce pas ? 

— Très bien, répondis-je. 

— Non, dit l'Anglais, trois heures de marche, c'est trop pour 
vous, ma chère, je m'y oppose absolument. 

— Est-ce qu'il faut trois heures ? reprit-elle en se tournant vers 
moi. 



A 2 BEVUE DES DEUX MONDES. 

— D'ici, réponclis-je, il n'y en a plus que pour une heure et 
demie. 

— Eh bien ! mon cher, dites donc cela à mon mari ! 
Je regardai l'Anglais, qui ne sourcilla pas. 

— Il y a, me dit-il, une chose bien simple. C'est que vous portiez 
la chaise de madame avec celui de nos hommes qui n'est pas ma- 
lade. — Et comme je souriais, il ajouta : — Je paierai ce que vous 
voudrez. 

J'étais habillé absolument comme un montagnard, c'était mon 
habitude dès que j'arrivais au pays; le berger, qui m'avait vu tout 
jeune, me tutoyait; la méprise était naturelle. Je ne m'en fâchai 
pas; mais je refusai, disant que nul n'a le droit de porter la chaise, 
s'il n'est patenté à cet effet, et que je n'avais pas la plaque. 

— Alors attendons, dit l'Anglais. 

— Non, n'attendons pas, reprit sa femme; ce porteur ira en cher- 
cher un autre, et ils nous rejoindront là-haut. Le vieux berger ou 
bien le garçon que voici, — elle me désignait, — nous servira de 
guide, et je marcherai. Voyons, cher ami, consentez. 

— Oui , avec un guide pour vous soutenir; mais le berger est 
trop vieux, et ce jeune garçon n'est pas guide non plus. 

— Ceci ne fait rien, répondis-je, je peux guider sur le pic de 
Bergonz, où il n'y a pas de danger sérieux à courir pour les voya- 
geurs. 

Pourquoi je fis cette réponse, qui devait décider de ma desti- 
née, je l'ignore. Il y a des momens où nous n'avons pas con- 
science de l'impulsion qui nous est donnée. Cette impulsion me ve- 
nait du regard engageant et enjoué que la jeune dame attachait sur 
moi. Je reçus avec un mouvement de surprise aussitôt réprimé le 
paletot et le parasol que l'Anglais jeta négligemment sur mon épaule, 
et je me mis à marcher en avant. 

J'étais piqué par je ne sais quelle curiosité en même temps que je 
subissais je ne sais quelle fascination. Cette jeune femme me rappe- 
lait l'émotion que j'avais ressentie à Bordeaux en voyant, pendant 
deux ou trois secondes, la charmante figure de Manoela Ferez. C'é- 
tait, autant que je pouvais m'en souvenir, un type de même famille, 
ni grande ni petite, un peu maigre, beaucoup de grâce, des cheveux 
bruns ou noirs, des yeux clairs, gris ou bleus; mais celle-ci avait 
plus d'allure et moins de feu. C'était une Parisienne pur sang, son 
accent ne pouvait laisser le moindre doute. 

George Sand. 

{La seconde partie au prochain n".) 



TROIE 

D'APEÈS LES DERNIÈEES FOUILLES FAITES EN TROADE. 



I. 

Le voyageur qui va de Smyrne à Gonstantinople par le canal de 
Lesbos voit, au moment d'en sortir, s'étendre devant lui, dans la 
direction de l'est à l'ouest, un long rivage terminé au couchant par 
un promontoire. C'est la Troade. Il tourne à gauche pour atteindre 
le cap, puis à droite pour le doubler, et un second rivage plus long 
que le premier fuit devant lui dans la direction du nord. Il le cô- 
toie, et, l'ayant suivi sur une longueur d'environ 12 lieues, il entre 
dans le canal des Dardanelles, qui fut l'Hellespont. Chemin faisant, 
il a laissé à sa gauche l'île de Ténédos et à sa droite la baie de Bé- 
chika, où descend par un ancien canal une partie des eaux de la 
plaine de Troie. Au-dessus du rivage très bas de cette baie, il a pu 
apercevoir une hauteur dessinant une sorte d'acropole et qui porte 
aujourd'hui le nom d'IIissarlik. A l'entrée de l'Hellespont, il voit 
sur sa droite un château turc du nom de Koum-Kalé, bâti, comme 
le nom l'indique, sur le sable, et il distingue l'embouchure d'une 
rivière dont les eaux sont celles du Scamandre et portent encore le 
nom amoindri de Mendéré-Sou. Au-delà se développe une sorte de 
lagune formée par les alluvions de cette rivière torrentielle et ca- 
pricieuse. De Koum-Kalé au tertre connu de tous les marins sous le 
nom de tombeau d'Ajax, il y a en ligne droite environ 3,600 mètres. 
C'est toute la largeur de la plaine de Troie, car au-delà du tombeau 
d'Ajax coramence une série de hauteurs qui longent l'Hellespont et 
se rattachent au massif de l'Ida. C'est donc ici que nous allons nous 
arrêter. 

Le niveau du sol entre Koum-Kalé et le tombeau d'Ajax est telle- 
ment bas et si exactement horizontal qu'il est impossible de s'expli- 



llh REVUE DES DEUX MONDES. 

quer à la première vue pourquoi les eaux des rivières coulent à droite 
plutôt qu'à gauche de la plaine. Parcourons donc ce rivage à peine 
praticable en été et tout à fait inondé en hiver. Nous ne tarderons 
pas à y reconnaître plusieurs embouchures inégales de la rivière qui 
coule aujourd'hui presque entière à Koum-Kalé. La première que 
nous rencontrons est le Califatli-Asmak, qui se divise lui-même en 
deux ou trois bras et se perd dans des lagunes salées. Il doit son 
nom au village de Califatli, situé dans la plaine, à 5 kilomètres en- 
viron de la mer. La dernière embouchure des eaux vers l'est de la 
plaine est celle de l'In-Tépé-Asmak, c'est-à-dire de la rivière de 
l'In-Tépé, nom turc du tombeau d'Ajax; elle est à quelques cen- 
taines de mètres en avant de ce dernier. 

En remontant ces divers lits de rivières, on reconnaît que le Cali- 
fatli, qui vient du sud-est, n'est qu'une branche de l'In-Tépé, et que 
le point de séparation est au village de Koum-Kieui, à 2,700 mè- 
tres de la mer. Au-dessus de ce point, toutes les eaux de la plaine 
troyenne courent au hasard à travers une vallée marécageuse de 
2 à 5 kilomètres de large, et, suivant la saison, coulent unique- 
ment dans le lit du Mendéré ou dans tous les lits à la fois; mais 
l'immense largeur du lit pierreux du Califatli prouve jusqu'à l'évi- 
dence que là se trouvait autrefois le cours principal de la rivière, et 
qu'elle n'a quitté cette direction que dans la suite des tenij s. Au fond 
de la plaine, en remontant toujours vers le sud-est, on trouve à 
13 kilomètres de la mer les hauteurs devenues célèbres de Bounar- 
Bachi. C'est là que le Scamandre sort des croupes de l'Ida; son 
cours au-dessus de ce point n'est plus marécageux : c'est une ri- 
vière de montagne a,ux eaux limpides, courant entre des rives sou- 
vent escarpées et presque toujours boisées. En résumant, on voit 
que le Scamandre, qui a toujours été le fleuve troyen par excellence 
et ne recevait le Simoïs que comme un faible affluent, a changé deux 
fois de direction, une première fois à Koum-Kieui, non loin de son 
embouchure, pour former le cours inférieur du Califatli, une se- 
conde fois à 8 ou 9 kilomètres de la mer pour donner naissance au 
Mendéré-Sou, fleuve visiblement moderne. Le lit primitif longeait 
donc les hauteurs de l'est, et, se dirigeant ensuite vers le nord, là où 
est aujourd'hui la branche nommée In-Tépé, il passait à l'ouest du 
tombeau d'Ajax. 

Pour se rendre compte de cette topographie, il est bon d'avoir 
sous les yeux une carte développée du pays, comme celle que pu- 
blièrent en 18/iO le commandant Th. Graves et le lieutenant Spratt. 
Cette étude doit précéder toute discussion relative à Troie et aux 
poèmes homériques, car les changemens survenus dans cette plaine 
célèbre sont indépendans de toute opinion suggérée par la critique 



LES FOUILLES FAITES EN TROADE. 45 

littéraire et de l'existence môme de la ville de Priam; elle a le pas 
sur toute solution qui pourra être donnée aux problèmes historiques 
ou archéologiques. Somme toute, la plaine de Troie était fort petite; 
la partie inférieure, aujourd'hui occupée par un marais et par une 
lagune, n'existait probablement pas dans les anciens temps; la plage 
de Koum-Kalé était occupée par la mer, et le rivage, fort plat lui- 
même, devait s'étendre en ligne plus ou moins irrégulière du tom- 
beau d'Ajax au village de Yéni-Gheir, situé à 2,500 mètres vers le 
sud de Koum-Kalé. Là en effet se trouve un cap assez élevé dans 
lequel tout le monde a reconnu l'ancien promontoire de Sigée. Le 
voyageur le laisse à sa droite avant d'atteindre l'entrée de l'Helles- 
pont. 

La position du Scamandre ancien sur la carte de Troade entraîne 
nécessairement celle du Simoïs. Il n'est pas possible de le voir dans 
les petites sources de Bounar-Bachi, car, si elles avaient autrefois 
envoyé leurs eaux au Scamandre, elles l'auraient rencontré immé- 
diatement et n'auraient pu former une rivière ayant un nom. Au- 
jourd'hui elles alimentent un petit cours d'eau qui se détourne vers 
l'ouest , se perd en partie dans des marécages et en partie se jette 
à la mer dans la baie de Béchica. Il faut donc chercher le Simoïs à 
l'est du Scamandre et non à l'ouest, où il n'y a pas de cours d'eau. 
Si en effet, partant du tombeau d'Ajax, on chemine vers le sud jus- 
qu'à Koum-Kieui, on voit sur sa gauche s'étendre une longue vallée 
courant de l'est à l'ouest, et dont la rivière est connue sous le nom 
de Dombrek-Sou; elle tire son nom du village de Dombrek, situé à 

10 kilomètres vers l'est. Les alluvions ont relevé le sol et transformé 
en marais l'espace où le Simoïs atteint l'ancien Scamandre; mais 
son lit est parfaitement reconnaissable au pied des hauteurs qui bor- 
dent la vallée au midi. Derrière celles-ci, l'on rencontre le lit d'un 
torrent de montagne, puis des hauteurs accidentées, enfin, un peu 
avant Bounar-Bachi, une seconde rivière que des découvertes ré- 
centes nous obligent à reconnaître comme le Thymbrios. Par une 
trompeuse ressemblance de mots, celui-ci avait été assimilé au 
Dombrek-Sou; mais le mot Dombrek peut avoir une signification en 
turc, et d'ailleurs les faits démontreront qu'il y avait ici une erreur. 

11 ne paraît donc pas possible de voir dans cette rivière de Dombrek 
autre chose que le Simoïs. 

Je dois maintenant appeler l'attention sur les différons sites aux- 
quels on a tour à tour fait l'honneur d'y placer la ville de Troie. Mon 
intention n'est pas de discuter ici avec des textes dont la plupart 
sont eux-mêmes sujets à discussion. On ne doit pas oublier que 
V Iliade est le document le plus ancien que les Grecs nous aient 
laissé sur la guerre de Troie, — que ce poème, chanté çà et là par 



A 6 REVUE DES DEUX MONDES. 

fragmens, n'a été reconstitué qu'après Solon, qu'il a été l'objet de 
nombreuses interpolations , qu'il a été expurgé, réédité et réduit, 
autant que possible, à l'unité d'action par les anciens eux-mêmes, 
— que Y Iliade d'aujourd'hui est le dernier produit de ces remanie- 
mens, et que pourtant une foule de passages sont encore regardés 
comme apocryphes par beaucoup de savans. Nous admettrons donc 
provisoirement sur la foi des anciens qu'il y a eu jadis une ville de 
Troie, qu'elle était dans la contrée où nous sommes, sur quelque lieu 
élevé, non loin du Scamandre et du Simoïs, que les Grecs, qui alors 
se nommaient eux-mêmes Achéens, y firent une longue expédition, 
qu'ils y périrent en*grand nombre, mais qu'enfin ayant pris cette ci- 
tadelle ils la livrèrent aux flammes, la pillèrent et se retirèrent cha- 
cun dans son pays, s'ils le purent et comme ils le purent. C'est bien 
là en effet le plus gros de la tradition. Cette expédition fut entreprise 
en pleine féodalité, lorsque les peuples étaient sous un régime sei- 
gneurial, n'ayant eux-mêmes que peu de droits à faire valoir, « dé- 
vorés, » comme dit Homère, par les princes qui les gouvernaient. 
Rien n'indique que les belligérans parlassent deux langues diffé- 
rentes; leurs noms départ et d'autre sont ou également grecs ou 
également étrangers à la langue grecque; la guerre semble avoir 
eu lieu entre peuples frères, entre seigneurs qui se connaissaient 
dès longtemps et se comprenaient entre eux. 

De l'aveu de tous, anciens et modernes, nous voilà bien en Troade; 
mais où était Troie? Tel est l'objet de la controverse. Nous devons 
revenir un moment encore à la topographie du pays. Qu'il faille ex- 
clure les villages situés dans la plaine, c'est ce dont personne ne 
doute, puisqu'llion était une citadelle et qu'elle dominait la plaine. 
Il ne faut pas non plus chercher cette acropole dans les vallées laté- 
rales qui ne dominent ni la plaine ni la mer. Enfin il doit y avoir 
entre la mer et la citadelle un espace assez grand pour le déploie- 
ment des batailles, assez petit pour qu'il puisse être franchi plu- 
sieurs fois en un jour. Telles sont les données fournies par Homère 
et par la tradition. Les collines qui ont tour à tour été prises pour 
le site d'Ilion sont celles d'Hissarlik, de Chiblak, d'Atchi-Kieui et de 
Bounar-Bachi , énumérées dans l'ordre où on les rencontre en par- 
tant de la mer. Je vais en indiquer la situation relative. Si l'on re- 
monte les lits de l'In-Tépé et du Galifatli jusqu'à leur point de sépa- 
ration, on trouve le village de Koum-Kieui : 2 kilomètres au-delà, 
le fleuve passe devant une hauteur qu'il laisse sur sa rive droite 
et qui est Ilissarlik, A l'est d'Hissarlik et à 3 kilomètres de la ri- 
vière est le village de Chiblak, bâti sur la pente des collines et re- 
gardant le midi ; Chiblak tourne donc le dos à la mer, il est dans 
une vallée torrentielle et ne voit la plaine que par une sorte d'é- 



LES FOUILLES FAITES EN TROADE. hl 

chappée latérale. Si, revenant au Scamandre, nous continuons à en 
remonter l'ancien cours, une marche de 2 lieues dans la direction 
du sud-est nous conduit à un marais plus ou moins cultivé, à l'est 
duquel est le village d'Atchi-Kieui; il est situé sur une colline au 
pied de laquelle coule une rivière appelée aujourd'hui Kemar et au- 
trefois Thymbrios. Bounar-Bachi est à une lieue de là sur la droite, 
c'est-à-dire vers le sud-ouest. Ce village s'étend sur le penchant 
d'une colline tout au fond de la plaine de Troie à l'endroit où le 
Scamandre sort des montagnes pour devenir lent et stagnant; ce 
fleuve du reste ne passe point à Bounar-Bachi , il reste à près d'une 
demi-lieue sur la gauche. Derrière le village, il entoure de deux 
côtés des collines rocheuses, escarpées du côté du fleuve et en pente 
douce du côté du nord. Sur le haut de ces éminences, on aperçoit 
trois grands iumuli ou tertres de forme conique et rangés en ligne. 

C'est là que la plupart des critiques modernes depuis la fin du 
siècle dernier ont placé la ville de Troie et la citadelle de Pergame. 
On a considéré ces iumuli comme des tom.bes de héros troyens, et 
les sources de Bounar-Bachi comme celles où les jeunes Troyennes 
allaient laver leurs vêtemcns. Cette idée étant admise, on n'a plus 
eu qu'à faire concorder Y Iliade avec la configuration du pays et à 
donner un nom ancien à chaque site indiqué par Homère. Quant à 
Atchi-Kieui, un seul critique, M. Ulrichs, a voulu y reconnaiir&le site 
d'Ilion. Cet auteur, qui avait déjà tenté de bouleverser la topogra- 
phie d'Athènes, n'a été suivi de personne dans ses opinions sur la 
Troade. Chiblak n'a pas eu un meilleur sort : MM. Glarke et Barker- 
Webb soutinrent en i%hh que là avait été la ville de Troie; mais la 
position topographique de ce village, situé dans une vallée latérale 
et tourné au sud , ne convenait en aucune manière aux faits donnés 
par la tradition classique. 

La lutte se simplifiait donc et n'existait plus qu'entre Hissarlik et 
Bounar-Bachi. Jusqu'au commencement du ii« siècle avant Jésus- 
Christ, toute l'antiquité grecque plaçait Ilion à Hissarlik. Là en 
effet, postérieurement à la guerre de Troie, s'était établie une 
colonie grecque portant le nom d' liions et datant au moins du 
yii^ siècle. La tradition des anciens est attestée par Hérodote, par 
Sénophon, Arrien, Plutarque, Justin, par Strabon même, qui admet 
une opinion différente. Vers l'année 180 avant Jésus-Christ, au 
temps où les érudits alexandrins discutaient les textes d'Homère et 
les questions de topographie qui s'y rattachaient, un critique né 
dans une petite ville voisine et poussé peut-être par quelque inté- 
rêt patriotique, un certain Démétrius de Scepsis, avança que Troie 
n'avait pu être là où les anciens la plaçaient : il disait que l'espace 
compris entre la ville des Iliens (Hissarlik) et la mer n'était tout 



A 8 REVUE DES DEUX MONDES. 

entier qu'une alluvion postérieure à la guerre de Troie, qi(i'au temps 
de cette expédition la ville se serait trouvée sur le rivage; il ne 
serait donc pas resté de place pour le développement des armées. 
Ainsi Démétrius reportait Ilion vers le fond de la plaine, au lieu 
nommé à cette époque Iliéôn-côml' ^ un peu en avant d'Atchi-Kieui; 
il avouait cependant que l'on n'y trouvait aucune ruine; mais on 
savait aussi que Troie avait été ruinée par les Grecs de fond en 
comble. Le fait naturel allégué par Démétrius était exagéré : les 
terrains en avant d'Hissarlik sont des alluvions anciennes, de beau- 
coup antérieures aux temps épiques et peut-être même à la présence 
de l'homme sur la terre. L'alluvion moderne ne comprend qu'une 
lisière de lagunes et de terrains salés allant de Yéni-Cheir au tom- 
beau d'Ajax. L'objection de l'historien grec serait tombée d'elle- 
même devant un examen plus scrupuleux du pays. Strabon lui 
donna de l'autorité en l'acceptant; mais Strabon n'était pas allé en 
Troade, et au fond son opinion n'avait que la valeur de celle de 
Démétrius. Cependant elle paraît n'avoir pas été adoptée par le pu- 
blic de la longue période gréco-romaine, car au temps où l'empire 
romain se divisa, et où il fallut choisir une capitale pour l'empire 
d'Orient, il fut question de Troie, et l'on n'entendait pas par ce mot 
un autre site que celui où était alors la ville des liions, le moderne 
Hissarlik. Cette ville avait acquis une certaine importance, si l'on 
en juge par l'étendue de sa partie fortifiée ; elle était le principal 
centre de population de la plaine de Troie. 

Le problème, résolu de deux façons si opposées par les érudits de 
l'antiquité et par la tradition populaire locale, a dormi pendant tout 
le moyen âge, et a passé inaperçu à travers les temps modernes 
jusqu'à la fin du siècle dernier. En* 1788, Le Chevalier visita la 
Troade et, à son retour en France, écrivit une relation qui eut un 
grand succès : en 1802, on en publiait la troisième édition. Ce voya- 
geur n'avait aucunement étudié le site d'Hissarlik, et, s'écartant un 
peu de l'idée de Démétrius de Scepsis rapportée par Strabon, il 
plaça la Troie homérique sur l'emplacement du village actuel de 
Bounar-Bachi. Il crut reconnaître dans les sources qui naissent en 
avant de ces collines les deux sources d'eau chaude et d'eau froide 
dont il est parlé dans Homère. Les hauteurs rocheuses qui s'élèvent 
au-dessus du village et finissent par un escarpement au sud -est 
furent la Pergame de Troie. Les pierres taillées et les poteries ré- 
pandues sur le sol lui semblèrent provenir d'Ilion saccagé, et tes 
trois tertres tumulaires qui se voient au sommet de cette sorte de 
citadelle furent attribués aux héros troyens; l'un de ces tertres re- 
çut le nom de tombeau d'Hector. Par l'examen et la discussion des 
textes, on fixa autour de la plaine les emplacemens des lieux cités 



LES FOUILLE» FAITES EN TROADE. lid 

par le poète, Gallicolone, l'Érinéos, les tombeaux d'Ilus, cl'^syétès, 
la tombe commune des Grecs. Quant à la difficulté que faisaient 
naître l'opinion des plus anciens auteurs et la tradition populaire du 
pays, tradition que les dissertations des savans alexandrins n'avaient 
pu rompre, Le Chevalier la résolut d'un seul mot en donnant à l'Ilion 
de la colonie grecque (ïlissarlik) l'épithète de novum ou de recem, 
et ce fut depuis lors la nouvelle Ilioii par opposition à l'Ilion des 
lenins héroïques. Il fut admis que Virgile s'était trompé avec le 
peuple et avec les politiques romains, qu'il avait faussement cru que 
de Troie on pouvait apercevoir Ténédos. En effet, disait-on, cette île, 
visible d'Hissarlik, est cachée par une rangée de hauteurs auxhabi- 
tans de Bounar-Bachi. 

A la fni du dernier siècle, la critique n'était pas très sévère, et les 
voyages en Turquie étaient fort rares. Les raisons données par Le 
Chevalier parurent solides, ses conclusions devinrent classiques. 
Elles furent adoptées et soutenues par Rennel dans ses Observa- 
tions on the topography of the plain of Troy, publiées à Londres 
en 181/i. Choiseul-Gouffier, ambassadeur de France près la Su- 
blime-Porte, dans son Voyage pittoresque de la Grèce, qui parut en 
1820, ne s'éloigna pas notablement des idées de Le Chevalier, qui 
furent également reprises par Mauduit, architecte de l'empereur 
de Russie. Quoique les Découvertes dam la Troade n'aient été pu- 
bliées par cet artiste trop peu érudit qu'en 1840, il put dès l'an- 
née 1838 communiquer à MM. Raoul-Rochette et Morey un plan 
des constructions encore visibles au-dessus de Bounar-Bachi, où il 
avait cru reconnaître les fondations de Pergame. M. Morey, architecte 
et ancien élève de notre académie de Rome, vit bien que ces ruines 
n'avaient pas un caractère de haute antiquité; toutefois, craignant 
sans doute de rompre trop brusquement avec l'idée généralement 
adoptée de Le Chevalier, il se contenta de franchir le Scamandre, 
en lui laissant le nom usurpé de Simoïs, et de chercher Ilion de 
l'autre côté du torrent. Là en effet il y a quelques ruines qui sont 
indiquées sur la carte de Graves, mais trop petites pour qu'on leur 
ait jamais attribué de l'importance. Cette idée nouvelle n'eut donc 
pas d'écho. L'opinion courante continua d'être admise malgré les 
critiques faites en 1822 par Mac Laren dans une dissertation publiée 
à Édimburgh. On la retrouve en 1842 dans un écrit de M. Forch- 
hammer, dans les opuscules de Welcker, dans Texier et dans le sa- 
vant travail de M. Nicolaïdès, Topographie de l'Iliade {Varis, 1867). 
Dans le plan qui accompagne cet ouvrage, l'auteur a restitué son nom 
au Scamandre, mais n'en a pas indiqué les anciens lits, et il a con- 
servé à la colline d'Hissarlik le nom de nouvelle Ilion inventé par Le 
Chevalier. Du reste, si l'on admet l'authenticité du chant de V Iliade 

TOME 1". — 1874. 4 



50 REVUE DES DEUX- MONDES. 

OÙ est exposé l'ordre des combattans, l'étude stratégique faite par 
M. INicolaïdès s'applique parfaitement aux lieux tels qu'il les con- 
çoit. Malheureusement elle s'appliquerait presque aussi exaciemeiit 
aux plaines d'Athènes ou d'Argos, si l'expédition avait eu lieu dans 
ces pays, et l'on ne peut pas oublier que Y Iliade a été remaniée par 
des érudits alexandrins imbus, comme ceux de nos jours, d'idées 
systématiques et préconçues. Si le poème homérique a été soumis 
à un pareil système, M. Nicolaïdès, avec beaucoup de finesse dans 
les aperçus , a moins restitué la topographie iroyenne que 1 idée 
d'un savant alexandrin. 

Les matériaux que la lecture des poèmes, les textes anciens et la 
vue des lieux pouvaient fournir étaient visiblement épuisés. L'idée 
ancienne était abandonnée; celle de Le Chevalier avait pris le des- 
sus. Cependant le doute subsistait chez beaucoup de bons esprits. 
D'ailleurs de nouveaux horizons venaient de s'ouvrir, et la « ques- 
tion homérique » allait être remplacée par une autre beaucoup plus 
vaste dans laquelle. elle menaçait de disparaître. L'Inde nous avait 
livré ses grandes épopées, offrant avec celles des Grecs de frappantes 
analogies. On pouvait se convaincre que ces poèmes immenses rou- 
laient sur des événemens presque entièrement mythologiques dont 
la signification se laissait apercevoir. Les astres et leurs mouve- 
mens, les phénomènes de l'air, ceux de la terre qui en dépendent, y 
étaient figurés par des personnages d'une réalité apparente et sai- 
sissante, animés de passions bonnes ou mauvaises, luttant entre 
eux, enlevant des femmes et assiégeant des forteresses au-delà des 
mers. On savait la valeur symbolique de ces personnages idéaux et 
de ces acropoles imaginaires, et pourtant l'on voyait les Indiens 
montrer encore au sud de l'Hindoustan le fleuve de Rânia et les 
restes du pont colossal par lequel il avait passé dans Ceylan. On con- 
cluait de là que les faits archéologiques n'étaient que le produit de 
conceptions idéales préconçues et n'avaient en eux-mêmes aucune 
valeur scientifique. Il n'était pas difficile, avec l'ardeur de la plùlo- 
logie naissante, d'appliquer ces théories aux épopées et aux tradi- 
tions héroïques de la Grèce. Achille devenait une figure du soleil, 
Hélène un des noms de la lune, et chacun des personnages épiques 
trouvait son explication dans quelque phénomène naturel. La guerre 
de Troie se réduisait à une lutte entre les élémens. La réalité de 
l'expédition supprimée, celle de la ville n'avait plus de raison 
d'être, et Troie devenait une acropole idéale corâme celles qui pa- 
raissent souvent dans le Yêda, et qui ne sont autre chose que les 
nuages. Ceux qui admettaient ces doctrines nouvelles devaient 
prendre assez en pitié l'immense érudition que les critiques d'Ho- 
mère déployaient depuis bientôt un siècle et les efforts que l'on fai- 



LES FOUILLES FAITES EN TROADE. 51 

sait en France, en Angleterre et en Allemagne pour adapter les 
poèmes à la configuration des lieux. 

Ceux de nos lecteurs qui sont initiés à ce genre d'études savent 
qu'il y a ici quelque chose de très sérieux. Les méthodes de la 
philologie comparée et de la linguistique ne sont plus aujourd'hui 
livrées au hasard, elles sont parfaitement définies et conduisent à 
des conclusions souvent aussi certaines que celles de la chimie; 
mais d'autre part l'étude des épopées françaises apportait un correctif 
à ce que les conclusions de la philologie pouvaient avoir de trop 
absolu. L'épopée carlovingienne par exemple offrait avec V Iliade des 
analogies non moins grandes que les poèmes indiens. Or nous pou- 
vons en suivre, pour ainsi dire, pas à pas la formation; nous voyons 
qu'elle n'est arrivée que par degrés à son immense développement, 
que celui-ci s'est fait par l'addition progressive de faits nouveaux et 
de personnages inventés soit par les poètes, soit par l'imagination 
populaire. En remontant d'année en année et de poème en poème, 
on voit l'épopée dépouiller tour à tour ces additions, se simplifier, 
se raccourcir, se mettre à nu en quelque sorte et se réduire enfin à 
la chanson franque composée par les preux mêmes de Gharlemagne. 
Cette chanson est déjà poétique; mais les faits qu'elle raconte ne sont 
point imaginaires : ce sont les coups de guerre et les combats des 
Francs. Il semble que l'épopée gi'ecque tienne le milieu entre celle 
des Indiens et celle des Français, moins mythologique que la pre- 
mière, moins réaliste que la seconde ; tel est du reste le génie de 
ces trois nations. 

IL 

II y avait donc en présence l'une de l'autre deux opinions ri- 
vales : celle de l'antiquité, soutenue par les anciens auteurs grecs 
et par la tradition locale, elle plaçait Ilion sur la hauteur d'Hissarlik, 
— celle des érudits modernes, suggérée par Démétrius de Scepsis et 
remise en honneur par Le Chevalier. L'obscurité et l'indécision des 
textes permettaient de soutenir l'une et l'autre; la topographie des 
lieux ne contredisait absolument ni l'une ni l'autre. Enfin un doute 
immense commençait à s'élever sur la réalité même de Troie, de l'ex- 
pédition achéenne et des héros épiques; c'était comme une tempête 
venant de loin, dont beaucoup n'apercevaient pas encore la violence, 
et qui menaçait d'emporter avec elle la « question troyenne » tout 
entière. 

L'érudition moderne ne s'en tient plus à la discussion des textes 
et aux théories presque toujours attaquables que l'on peut bâtir sur 
eux. Elle cherche son point d'appui dans la réalité : elle fouille les 
sites des anciennes villes, les tombeaux, les cavernes et les couches 



52 REVUE DES DEUX MONDES. 

artificielles de terre, d'ustensiles et d'ossemens que les hommes 
d'autrefois ont laissées. Ce qui assure presque toujours le succès de 
ces recherches, c'est que l'usage de creuser des caves sous les édi- 
fices est moderne; les anciens ne le connaissaient guère, sauf de 
rares exceptions : quand une ville était ruinée, on en élevait une 
autre sur les débris. Ainsi se sont formées ces couches de décom- 
bres superposées comme des étages géologiques, et qui permettent 
de reconnaître sur un point habité les races et les civilisations qui 
l'ont occupé tour à tour. En outre on a reconnu que, du jour où les 
hommes ont su modeler l'argile et la cuire au feu, ils ont fait l'ou- 
vrage le plus durable qu'ils aient jamais fabriqué. A l'exception d'un 
seul métal, tous les autres se détruisent dans la terre en s'oxydant; 
les pierres des maisons ruinées sont reprises et employées à des con- 
structions nouvelles. Les métaux sont toujours bons à recueillir; les 
armes, les ustensiles et les objets d'art en métal servent toujours et 
se transforment par un nouveau travail; l'or se transmet de généra- 
tion en génération et devient monnaies ou bijoux; le marbre fournit 
d'excellente chaux: ce sont les fours à chaux qui ont fait et qui font 
encore disparaître les édifices de marbre construits par les artistes 
d'autrefois. Ainsi presque tout ce qui constitue le matériel d'une 
ville est destiné à disparaître. La poterie seule subsiste, et, si le 
vase est brisé, personne ne songe à le recueillir. Il y a de grandes 
villes de l'antiquité qui n'ont laissé d'elles-mêmes que de la terre 
et des tessons. 

Pour avancer dans « la question troyenne, » il ne restait plus 
qu'à fouiller le sol sur tous les points signalés par les textes ou por- 
tant des traces visibles du séjour de l'homme. C'est ce que l'on a 
fait dans ces dernières années. Le premier qui creusa une excava- 
tion dans le pays de Troie fut Ghoiseul-Goufiîer. Il était difficile alors 
d'obtenir une telle autorisation. Dans les pays civilisés, où l'intérêt 
de la science passe en première ligne, chacun se prête ou concourt 
à ce genre de travaux. Les Grecs, par égoïsme national ou par ja- 
lousie, ne s'y prêtent que malgré eux. C'est bien pire encore en 
pays turc. Hors de la péninsule hellénique, quand un savant remue 
une pelletée de terre, on se persuade qu'il cherche un trésor. Ghoi- 
seul-Gouffier fouilla le tumulus appelé tombeau d'Achille; il y trouva 
quelques débris romains, et l'on jugea que ce devait être la sépul- 
ture d'un certain Festus, mis à mort et brûlé par Garacalla, à l'imi- 
tation des funérailles de Patrocle. Ce fut une première déception. 
Le même ambassadeur fit excaver le tombeau d'Ajax (In-Tépé). Il 
n'y trouva rien de troyen; on découvrit seulement une sorte de 
conduit souterrain et des restes qui semblaient provenir d'un petit 
temple construit au temps d'Adrien. 

Le tombeau de Patrocle, situé à côté de celui d'Achille , près du 



LES FOUILLES FAITES EN TROADE. 53 

cap Sigée, fut fouillé, il y a quelques années, par M. Frank Galvert, 
des Dardanelles, et totalement ruiné par lui; M. Galvert n'y a rien 
trouvé, on n'a même pas pu reconnaître si c'était bien un tertre 
funéraire. Son frère, M. Frédéric Galvert, a fouillé le tumulus de 
Ren-Kieui, 8 kilomètres à l'est du tombeau d'Ajax et non loin du 
rivage de l'Hellespont, sans plus de succès. Nous avons parlé des 
trois tertres qui dominent les hauteurs derrière Bounar-Bachi, et 
dont l'un fut qualifié de tombeau d'Hector par les partisans du 
système de Le Chevalier. M. John Lubbock, le célèbre anthropolo- 
giste, l'a fouillé en 1872 ; il a poussé l'excavation jusqu'au rocher. Il 
n'a trouvé ni cave funéraire, ni ossemens; on n'a rencontré que des 
tessons peints d'époque hellénique dont les plus anciens ne remon- 
tent pas au-delà du iii^ siècle avant Jésus-Christ. Ce tombeau d'Hec- 
tor est donc postérieur à Alexandre le Grand. H existe à 1 kilomètre 
de la rive gauche du Scamandre (ancien lit), derrière Hissarlik et 
Ghiblak, un grand tumulus connu sous le nom de Pacha-Tépé. Dé- 
métrius de Scepsis et Strabon avec lui y avaient vu le tombeau 
d'^syétès dont il est parlé dans V Iliade. D'après ce poème, il était 
situé entre Troie et la mer; les érudits modernes n'avaient donc pas 
eu de peine à accepter la même idée. M">' Schliemann a fouillé le 
tumulus en 1873 au moyen d'un large puits creusé au sommet. Elle 
a rencontré le rocher à h mètres 1/2 de profondeur avec des tessons 
d'épocrue très ancienne et antérieurs aux vases helléniques les plus 
archaïques, mais rien n'a indiqué que ce fût un tombeau. Déjà 
l'architecte Morey avait cru reconnaître dans les tiunuli de Bou- 
nar-Bachi et dans le fameux tombeau d'Hector des restes de « tours 
de moulin , comme on en voit sur la plupart des points élevés de la 
Grèce; » mais dans les temps primitifs on ne connaissait pas l'usage 
des machines à vent, et le blé se moulait d'une façon plus élémen- 
taire. Pacha-Tépé n'était ni un tombeau ni une « tour à moulin. » 
Les tombeaux fouillés dans la plaine de Troie et les tertres consi- 
dérés comme des tombeaux n'ont donc pas apporté baucoup de do- 
cumens nouveaux; ces excavations ont seulement ébranlé la thèse 
de Démétrius et de Le Chevalier. Venons-en aux fouilles exécutées 
dans ces derniers temps sur les sites habités autrefois ou signalés 
par les savans. 

MM. Clarke et Barker-Webb avaient en 18/iû indiqué Ghiblak 
comme l'emplacement possible de Troie; cependant ils n'en avaient 
pas remué le sol. M. Schliemann l'a excavé, et n'y a trouvé aucune 
trace du séjour de l'homme à quelque époque que ce fût. Ghiblak 
est par le fait mis entièrement hors de cause. H en est de même 
d'Âtchi-Kieui, village à une demi-heure de Bounar-Bachi vers le 
nord. M. Ulrichs en avait fait grand bruit dans le Rheinische Mu- 
seiim-, les fouilles de M. Schliemann ont fait voir qu'il n'y a là rien 



b!i REVUE DES DEUX MONDES. 

que le sol vierge. « J'y ai, dit-il, employé une bêche, — un cou- 
teau m'aurait suffi. » Au sortir de la vallée d'Atchi-Kieui, sur la rive 
droite du ruisseau qui l'arrose, est un tertre appelé Kanaï-Tépé; vis- 
à-vis se trouvent les restes d'une petite ville antique. M. Galvert, 
y ayant observé deux sources , l'une chaude et l'autre froide, en 
conclut que c'était la ville de Troie; mais ni les textes, ni la topo- 
graphie, ni l'âge des poteries trouvées à cette place, ne permettaient 
cette supposition. Des fouilles faites par lui dans les ruines d'un 
ancien édifice mirent au jour une inscription portant l'inventaire 
du temple d'Apollon Thymbrœos. Les doutes possibles avaient ainsi 
disparu. 

Restent Bounar-Bachi et Hissarlik, les seuls points qui se dispu- 
tassent l'honneur d'avoir porté les temples et les palais troyens, si 
ces temples et ces palais avaient jamais existé. J'ai déjà rappelé 
que M. John Lubbock n'a rencontré dans le prétendu tombeau d'Hec- 
tor que des tessons du m" siècle avant Jésus-Christ. Les poteries 
répandues sur le haut et sur la pente de cette colline, nommée par 
les Turcs Bali-Dagh et au bas de laquelle est Bounar-Bachi, sont en 
très petite quantité et ne remontent pas au-delà de la période grecque 
historique. Dans les parties où les eaux ont entraîné les décombres, 
ils atteignent jusqu'à 2 mètres d'épaisseur, mais ne contiennent 
rien d'archaïque, et laissent presque partout le rocher à nu. Dans 
l'espace compris entre cette petite acropole hellénique et les sources 
de Bounar-Bachi, le consul von Hahn a exécuté en 186/i des fouilles 
étendues. H y a fait travailler trente ouvriers pendant quatre se- 
maines, et il a exposé le résultat de ses recherches dans une bro- 
chure (1). Il y déclare que ni lui ni ses compagnons n'ont réussi, 
malgré leurs efforts, à trouver dans cet espace le moindre indice 
d'habitations humaines, pas même des tessons ou des fragmens de 
tuiles, objets qui ne manquent jamais dans les lieux jadis habités. 
Partout où le rocher se montre à nu, il n'a rencontré aucun espace 
aplani, aucune pierre ayant pu faire partie d'une construction; le 
rocher présente toutes ses inégalités naturelles, et le sol n'a jamais 
été remué par la main des hommes. M. Schliemann a repris en 
1868 les fouilles commencées par M. de Hahn; il a scruté toute 
la superficie de la petite enceinte du Bali-Dagh et n'y a découvert, 
comme son prédécesseur, que des poteries helléniques remontant 
au v'^ et tout au plus au vi^ siècle. Par conséquent les murs qui for- 
maient l'enceinte ne peuvent pas remonter plus haut dans le passé, 
les murs n'étant dans aucun cas plus anciens que les poteries. On 
avait appelé l'attention sur les sources, prétendues chaudes et 
froides, qai sont au-dessous de Bounar-Bachi, et l'on avait dit que là 

(1) Die Ausgrabiingen a»/" dem homerisclien Pergamos. 



LES FOUILLES FAITES EN TROADE. 55 

existaient des constructions très antiques. Le docteur Schlieniaun 
a fouillé aussi dans cet endroit et n'y a trouve rien que le sol vierge, 
, sans murailles, ni tessons d'aucune sorte. Quant aux sources elles- 
mêmes, je les ai visitées autrefois, et j'avoue n" avoir remarqué entre 
elles aucune différence de température. Il y en a d'ailleurs plus de 
quarante au-dessous de Bounar-Bachi, comme il y en a au pied de 
toutes les collines troyennes se rattachant au mont Ida. 

Le résultat évident dès sondages et des excavations faites à Bou- 
nar-Bachi et au-dessus, c'est qu'il n'y a jamais eu de ville en cet 
endroit, et que la petite acropole du Bali-Dagh ne remonte pas au- 
delà du vi" siècle avant Jésus-Christ. Quant à Troie, si elle a existé 
quelque part dans le pays, il ia faut chercher ailleurs. Nous brûle- 
rons donc toutes les cartes troyennes basées sur l'hypothèse de 
Démétrius et de Le Chevalier, et nous attendrons, pour en dresser 
une autre, que des fouilles nouvelles nous aient appris quelque 
chose de plus. Gomment donc M. Ernest Curtius, un des plus célè- 
bres érudits dont se vante l'Allemagne, après avoir visité la ïroade 
en 1871, lorsque les fouilles de MM. Lubbock, de Ilahn et Schlie- 
mann avaient dit le dernier mot sur Bounar-Bachi, comment a-t-il 
pu, dans un discours prononcé à Berlin en novembre 1872, soute- 
nir encore une opinion démontrée absolument fausse, et prétendre 
que Troie était dans un lieu où elle n'a pas laissé le moindre débris? 
Lucain, parlant de cette ville, dit que « ses ruines mêmes ont péri; » 
mais c'est une expression poétique et juvénile; plus âgé, Lucain 
aurait su que les traces des villes, des villages, des hameaux même, 
ne périssent jamais entièrement, et que les habitations des hommes 
laissent après elles au moins quelques tessons par lesquels on re- 
connaît leur âge et souvent la civilisation du peuple qui les a pro- 
duits. Or à Bounar-Bachi et au-dessus il n'y a pas une poterie anté- 
rieure aux siècles historiques; mais M. Curtius avait admis toute sa 
vie l'opinion de Le ChevaUer, de Ghoiseul, de Welcker et de tant 
d'autres; il était difficile de changer de doctrine, d'avouer qu'on 
s'était trompé et de brûler ses dieux. 

Les fouilles successives opérées autour de la plaine de Troie n'ont, 
jusqu'au point où cette étude nous a conduits, fourni que des ré- 
sultats négatifs. Bien encore n'a»attesté l'existence de la cité homé- 
rique dans le pays où on l'a toujours placée. Hissarlik seul nous 
reste à explorer. Si ce lieu nous répond de la même manière, nous 
donnerons pleinement raison aux orientalistes, et nous dirons que 
rilion d'Homère n'a pas eu plus de réalité terrestre que Amarâvati, 
la cité céleste d'Indra. On remarquera toutefois que la question est 
allée en se simplifiant, que les fouilles contemporaines n'ont battu 
en brèche que la doctrine créée par Démétrius au ii^ siècle avant 
Jésus-Christ, mais que l'opinion antérieure et la tradition populaire 



56 REVUE DES DEUX MONDES. 

demeurent intactes. Or elles s'accordent et désignent également 
Hissarlik comme le site de l'antique Ilion. C'est donc là qu'est le 
nœud du problème. M. Schliemann répondra seul, car lui seul a 
fouillé cette hauteur. 

Ce savant, dont la fortune égale le zèle pour la science, a com- 
mencé ses excavations au mois d'avril 1870 et les a finies l'été der- 
nier. Elles ont duré trois ans, n'étant interrompues que par la sai- 
son des fièvres. Le nombre des ouvriers occupés à fouiller la terre 
sous ses ordres a souvent atteint le chiffre de cent cinquante. La 
somme d'argent qu'il a dépensée en Troade approche de deux cent 
mille francs. On voit déjà de quelle importance ont dû être les 
fouilles d'Hissarlik. A la surface du sol, sur une grande étendue de 
terrain, on reconnaît des débris de la période gréco-romaine, pen- 
dant laquelle la colonie hellénique a constamment porté le nom 
d'Ilion. Le terrain occupé par la ville est entouré d'un mur de for- 
tification avec tours et courtines. M. Schliemann l'a déblayé sur plu- 
sieurs points de manière à pouvoir en faire lever le plan. De plus 
il a fait creuser vingt larges puits atteignant le rocher, et il a con- 
staté par ce moyen que le remblai, dont la profondeur atteint par- 
fois cinq mètres, appartient exclusivement à la colonie grecque. 
Tout cet espace est rempli de fragmens de statues. Les objets de 
terre cuite mis au jour par le creusement des puits montrent à la 
surface du sol une époque romaine assez avancée, et prennent à 
mesure que l'on s'enfonce dans la terre un aspect de plus en plus 
ancien; quelques-uns de ces objets, vases ou statuettes, sont d'une 
parfaite élégance; d'autres ont un air archaïque très marqué; aucun 
ne dépasse le vi'^ ou tout au plus le vu'' siècle avant Jésus-Christ. 
Si l'on voulait fixer d'une manière plus positive les deux dates ex- 
trêmes de cette cité, les monnaies indiqueraient qu'elle a été dé- 
truite sous Constance II, empereur romain, et, Strabon nous appre- 
nant qu'elle avait été bâtie sous la domination lydienne, on peut 
reporter sa fondation vers l'année 700 avant Jésus-Christ. Elle a 
donc duré sans interruption plus de mille ans, et cependant la pro- 
fondeur moyenne des débris qu'elle a laissés ne dépasse pas deux 
mètres. On trouve quelques objets de fer près de la surface; plus 
bas, les instrumens de métal sont t^us en bronze. Il est certain ce- 
pendant que le fer était en usage longtemps avant la domination 
des rois de Lydie; mais le fer en s'oxydant ne met pas beaucoup de 
siècles à disparaître : il en est de même de l'étain; le bronze et le 
plomb sont plus durables. 

Le chemin qui mène de Koum-Kalé à Chiblak traverse de l'ouest 
à l'est la ville gréco-romaine d'Ilion. Quand on a franchi du côté de 
l'ouest le mur de cette ville, on trouve immédiatement à main gauche 
la petite acropole qui porta proprement le nom d'Hissarlik; elle do- 



LES FOUILLES FAITES EN TROADE. 57 

mine le Scamandre et a vue d'une part sur l'Hellcspont, de l'autre 
sur Ténédos et la mer Egée. Les fouilles ont fait reconnaître autour 
d'elle le mur d'enceinte de la ville grecque, bâti, selon toute appa- 
rence, par Lysimaque. Comprise dans cette enceinte et habitée éga- 
lement par les Grecs, elle est couverte par la couche hellénique, qui 
généralement y atteint une épaisseur presque uniforme de deux 
mètres. C'est là sans aucun doute que les fouilles devaient être di- 
rigées. M. Schliemann les commença en 1870 par une tranchée au 
nord-ouest. Il atteignit d'abord le mur de Lysimaque, reconnais- 
sable à l'appareil de la construction, puis un autre mur qui de même 
paraissait extérieur à la citadelle primitive et qui reposait sur des 
décombres. Les objets trouvés dans cette première fouille indi- 
quaient nettement aussi que la place avait été habitée avant la fon- 
dation de la colonie grecque. Ce fut un encouragement pour 
M. Schliemann. 

L'année suivante, il ouvrit du côté du nord une immense tran- 
chée figurant une sorte de plate-forme large de 70 mètres et à 
14 mètres au-dessous du niveau de la colline. Derrière un mur grec 
de soutènement, il atteignit un mur grossièrement construit à la 
façon des murailles cyclopéennes, et, l'ayant franchi, il vit se des- 
siner devant lui sur la tranche verticale du terrain des couches de 
décombres antérieures à la colonie grecque et contenant des murs 
de maisons superposées les unes aux autres. On pouvait distinguer 
aisément trois assises de débris au-dessous de la couche hellénique; 
la plus basse, reposant sur le rocher, est composée de terre, de 
poteries et d'autres objets dont je parlerai tout à l'heure; la seconde, 
de plusieurs mètres d'épaisseur comme la première, est toute for- 
mée de cendres rouges, de fragmens de charbon et de terre argi- 
leuse brûlée par un immense incendie. Les maisons qu'elle ren- 
ferme, et qui sont presque toujours à angles aigus ou obtus, sont 
faites de briques crues dont la surface seule a été cuite par la cha- 
leur du brasier. Les vases et les autres objets qui s'y trouvent por- 
tent presque tous la trace du feu. La troisième couche est faite de 
terre; les maisons qu'elle recouvre, reposant immédiatement sur la 
seconde, sont construites en petites pierres non taillées réunies 
par de la boue; les murs ont un enduit d'argile à l'intérieur, mais 
l'extérieur est nu. Cette couche a généralement ,3 mètres d'épais- 
seur. Une quatrième assise, épaisse de 2 mètres, semble être la 
continuation de la précédente. Entre elle et la couche hellénique, 
on rencontre quelques vases auxquels on attribuerait volontiers une 
origine lydienne; cela formerait une cinquième assise très mince, 
au-dessus de laquelle est la couche gréco-romaine, qui forme la 
surface de toute la colline. 

La même année, M. Schliemann entreprit du côté du sud une 



58 BEVUE DES DEUX MONDES. 

nouvelle tranchée qui le conduisit d'abord au mur de Lysimaque, 
puis à un autre mur beaucoup plus antique, dont le pied est à 
lli mètres au-dessous du niveau supérieur. Il repose sur le ro- 
cher; la hauteur est de 8 mètres; la face antérieure forme un 
parement solide maçonné avec de la terre, la face postérieure est 
brute et soutenait les terres de la colline. Cette construction est 
d'une énorme épaisseur; c'est moins un mur qu'une tour allon- 
gée ou un bastion plein, sur lequel est une sorte de banc en ma- 
çonnerie et un creux pour cacher des soldats. A gauche de ce 
bastion puissant se trouve une porte donnant entrée dans la ci- 
tadelle; elle forme comme un couloir, garni sur chaque côté de 
murs en pierres et en boue comme la tour. Ce couloir est pavé de 
grandes dalles, et deux paires de pieds-droits ou de jambages, sépa- 
rées l'une de l'autre par un intervalle carré, montrent que l'entrée 
de la forteresse était protégée par deux portes consécutives. Le bas- 
tion se continue à gauche de la porte : au-dessus d'elle, il y avait 
de vastes constructions de bois; quand l'incendie les atteignit, elles 
s'écroulèrent dans le passage, le remplirent d'un énorme brasier et 
calcinèrent les paremens des murs, comme cela a lieu dans les 
fours à chaux. Les cendres et les décombres étaient tels qu'ils dé- 
passaient le haut de la porte de plus de 3 mètres : quand on les 
enleva, la surface des deux murs avait encore sa forme; mais une 
fois à l'air, il s'en détacha une couche pulvérulente et calcinée. 

La porte double conduisait d'abord dans une vaste habitation, 
beaucoup mieux construite que les maisons particulières et qui cou- 
vi'ait en partie le couloir. C'est cet édifice qui, en s'écroulant, ense- 
velit sous ses ruines la porte et la tour. Si l'on compare cette mai- 
son aux autres, il est visible qu'elle l'emportait de beaucoup sur 
elles par sa gi-andeur, par sa solidité, par sa position dominant la 
plaine, les deux mers et la porte probablement unique de la cita- 
delle. C'était un véritable palais, ce que les anciens Grecs appe- 
laient mcgaron, et l'on ne peut guère douter que ce ne fût la ré- 
sidence du seigneur féodal cpii régnait ici. La tour, la porte, le 
palais, appartiennent par leur assiette à la seconde couche, la couche 
de cendres rouges et de maisons calcinées. Il y avait donc eu au- 
paravant une population représentée par la première couche, par 
celle qui repose immédiatement sur le rocher. Lorsqu'on déblaya 
cette partie de la citadelle, on vit qu'au palais incendié en avait 
succédé un autre dont les fondations posaient sur les décombres 
du premier. Selon la coutume de toute l'antiquité, le second édifice 
avait été superposé au premier château; on voyait clairement du 
reste qu'il appartenait à la troisième époque, à celle qui a suivi la 
conflagration., 

Pendant l'été de la môme année, les fouilles se portèrent du côté 



LES FOUILLES FAITES EN TROADE. 59 

du nord-est sur une grande largeur et sur une profondeur de 
16 mètres. On y rencontra encore successivement le mur de Lysi- 
maque et un ancien mur derrière lequel est un autre mur de sou- 
tènement, très mince, incliné vers le dedans de l'acropole et plus 
ancien que l'autre; il maintenait un sol artificiel composé de gravier 
rapporté que la colline n'avait pas fourni, de sorte que sur ce point 
et dès les temps les plus reculés la citadelle avait éié élargie d'une 
quarantaine de mètres. Dans cette fouille, M. Schliemann trouva 
une métope de marbre représentant Phébus radieux conduisant un 
char à quatre chevaux; comme l'attelage marche obliquement vers 
la droite à la façon du soleil, le char et les pieds du dieu sont ca- 
chés derrière les chevaux. Ceux-ci rappellent, mais avec plus de 
légèreté, les chevaux du Parthénon; le type de Phébus et tout le 
reste de ce précieux morceau de sculpture indiquent une époque 
voisine d'Alexandre le Grand. Cette métope, qui est en ce moment 
à Athènes, provient, selon toute apparence, d'un temple d'Apollon 
dont les fondations doivent exister sur la citadelle, mais qui n'a pas 
encore été déblayé. 

Les fouilles de 1873 n'ont pas été les moins intéressantes. Com- 
mencées au sud-est, elles ont presque aussitôt rencontré un mur 
d'époque romaine composé de pierres et de colonnes empruntées à 
un édifice plus ancien, puis le mur de Lysimaque, qui enveloppe 
ainsi presque entièrement la citadelle antérieure. Après avoir fran- 
chi l'enceinte primitive, qui est la continuation de la grande tour et 
qui délimitait la forteresse au moment de l'incendie, la tranchée a 
mis au jour les murs extérieurs d'un grand édifice d'époque grecque, 
que les objets trouvés à l'intérieur ont fait reconnaître pour le 
temple de Minerve ilienne. Ce lieu sacré n'a pas moins de 90 mètres 
de longueur. Pour établir le temple, on avait enlevé les couches 
supérieures de terre, de sorte que les couches anciennes s'y sont 
retrouvées à une faible profondeur. En les excavant, M. Schliemann 
a mis au jour, sans compter les menus objets dont je parlerai tout 
à l'heure, deux maisons dont une était la boutique d'un marchand 
ou Tin celher, car elle contenait rangées en lignes neuf énormes 
cruches ou tonneaux de terre cuite, ayant servi pour l'huile ou le 
vin. En creusant toujours dans ces profondeurs du temple, il put 
constater que là aussi les maisons avaient été bâties les unes au- 
dessus des autres; à certains endroits, il y avait j^isqu'à quatre mai- 
sons superposées. Sur le sol vierge, qui est le rocher, s'élevait une 
maison à deux étages, plus forte que les. autres et qui avait aussi 
péri dans un incendie. Enfin dans la couche de cendres rouges se 
trouva l'autel de Minerve sur lequel les hommes qui avaient pré- 
cédé la colonie grecque offraient des sacrifices, et qui resta ense- 
veli dans les ruines des édifices voisins. Cet autel, qui est encore 



60 REVUE DES DEUX MONDES. 

en place, est une énorme pierre équarrie dont les deux faces op- 
posées se relèvent en cornes pour maintenir l'animal qu'on y égor- 
geait; elle repose sur des assises de brique crue, et appartient ma- 
nifestement à la ville de briques et non à celle de pierres. 

M. Schliemann avait presque terminé les fouilles qu'il avait en- 
treprises et se préparait à quitter la Troade , lorsqu'un dernier coup 
de pioche sur le haut du gros mur, à gauche de la porte et au pied 
même du mêgaron, mit au jour des vases de métal et d'autres ob- 
jets également en métal, réunis et quelquefois soudés ensemble 
par l'incendie; ils étaient groupés dans un petit vide quadrangu- 
laire et semblaient avoir été contenus dans un coffre de bois que 
le feu aurait détruit et fait disparaître. C'étaient des vases d'or et 
d'argent, des colliers d'or, des parures de femme, des bagues, des 
boucles et pendans d'^preilles en alliage d'or et d'argent, des armes 
de cuivre. La place où ce trésor venait d'être trouvé et l'état où il 
était par suite de l'action d'un feu violent prouvaient clairement 
qu'il provenait du palais au pied duquel il avait été abandonné, et 
du seigneur qui hal3itait ce palais au moment de l'incendie. 

Si maintenant nous rapprochons les faits qui viennent d'être briè- 
vement énumérés , et si nous comparons Hissarlik à Bounar-Bachi, 
il ne peut nous rester de doute. Les hauteurs de Bounar-Bachi, non 
plus que celles de Chiblak et d'Atchi-Kieui, n'ont jamais été occu- 
pées par une forteresse de quelque importance; les débris s'y ré- 
duisent presque à rien, et les plus anciens ne remontent pas au- 
delà du vi^ siècle, époque de Selon et de Pisistrate. A Hissarlik, 
que l'antiquité regardait comme le site de Troie et dont la colonie 
grecque porta toujours le nom d'Ilion, les fouilles n'ont atteint le sol 
vierge, le rocher, qu'à 16 mètres de profondeur. Les couches de 
décombres dont se compose cet énorme remblai montrent cinq et 
peut-être six époques successives. La plus basse est d'une antiquité 
extrêmement reculée. La seconde, faite de cendres et de terres brû- 
lées, porte partout les traces d'un immense incendie, les maisons y 
sont de briques crues; elle avait une enceinte puissante, un autel de 
Minerve, un palais habité par un riche seigneur. La troisième couche, 
formée de terre , renferme des maisons de pierres réunies avec de 
la boue. Il en est de même de la quatrième. Au-dessus de celle-ci, 
une couche très mince recèle des vases qui semblent de prove- 
nance lydienne. La sixième couche est d'abord grecque archaïque, 
puis hellénique des bonnes époques , gréco-romaine et enfin impé- 
riale. Il semble qu'entre l'époque ancienne et l'établissement de la 
colonie grecque au vu" siècle il se soit écoulé un long espace de 
temps durant lequel ce lieu est demeuré désert. De même après la 
destruction de l'Ilion gréco-romain sous Constance II la colline a 
cessé d'être habitée ; on ne trouve à la surface aucun reste byzan- 



LES FOUILLES FAITES EN TROADE. 61 

tin ni moderne. Voilà donc quinze cents ans que la colline d'Ilion 
est une solitude. Un homme et une femme sont venus y camper il 
y a trois ans, et ont remis au jour un passé qui semble se perdre 
dans la nuit des temps. 

III. 

Par les objets trouvés dans les ruines, ce passé sera-t-il éclairé 
de quelque lumière? Si c'est bien là l'Ilion d'Homère, saurons-nous 
quelque chose de positif sur sa civilisation, sur la race et la langue 
des hommes qui l'habitaient? ou bien continuerons-nous de n'avoir 
pour tout document sur ces âges héroïques que les rhapsodies de 
Y Iliade, les traditions recueillies et embellies par les poètes et les 
élucubrations savantes des Alexandrins? Pourrons-nous rattacher 
les hommes de ce temps et leur industrie à d'autres que nous con- 
naissions déjà? Enfin l'époque approximative où vivait cet ancien 
peuple ressortira-t-elle des témoignages que la terre vient de nous 
livrer ? 

Le nombre des objets recueillis par M. Schliemann dans les cou- 
ches inférieures d'Hissarlik dépasse vingt mille. Le lecteur sans 
doute ne s'attend pas ici à la description détaillée de ces objets, 
dont beaucoup d'ailleurs se répètent un grand nombre de fois; je 
dois cependant essayer d'en donner une idée générale en les clas- 
sant par groupes suivant leur nature ou leurs usages. Les maté- 
riaux que les hommes d'alors avaient sous les mains n'étaient pas 
nombreux, et les forces naturelles dont ils disposaient se rédui- 
saient à peu de chose. Sans compter le bois et les matières tex- 
tiles, qui ont presque totalement disparu, l'argile, la pierre et 
quelques métaux, voilà les matériaux de ce qu'ils nous ont laissé; 
il faut cependant y ajouter l'os, la corne et le cristal de roche, dont 
ils ont su tirer parti ainsi que de la peau et du poil des animaux. 
Leurs instrumens étaient fort rudimentaires, leur main faisait à elle 
seule presque tout l'ouvrage; l'immense majorité de leurs outils 
était en pierre dure, un très-petit nombre sont en métal, quelques- 
uns en os. Les machines tournantes leur faisaient défaut : leurs 
moulins sont là tout entiers ; ces meules ne tournaient pas ; presque 
toutes les poteries sont modelées à la main , quelques-unes cepen- 
dant portent la trace du tour, mais sont souvent moins bien exécu- 
tées que les autres. Si ces petites masses de terre cuite, en forme 
de cône double et percées d'un trou vertical, que l'on connaît sous 
le nom arbitraire de fiisaîolcs, ont été des pesons de fuseau, celui-ci 
était certainement la machine tournante la plus employée à Hissar- 
lik, car M. Schliemann en a rapporté plusieurs milliers et y en a 



02 REVUE DES DEUX MONDES. 

laissé beaucoup d'autres. Après la pierre , le feu était le principal 
auxiliaire de ces anciennes populations. Sans compter les usages do- 
mestiques, il servait à cuire les vases d'argile et à fondre les mé- 
taux. Il ne paraît pas toutefois qu'il ait été employé en grand ; on 
n'a pas trouvé c'e four à Hissarlik; les maisons de la seconde époque 
sont en briques crues, et de telles briques supportent même l'autel 
de pierre de Minerve. Ces hommes ont dû pourtant couler des quan- 
tités de cuivre assez grandes pour former des boucliers. 

Ainsi donc ce qui domine ici, c'est la pierre parmi les instrumens, 
et la terre cuite parmi les produits. Les instrumens de pierre rap- 
portés par M. Scliliemann sont extrêmement nombreux, et il a laissé 
sur place tous ceux qui ne lui ont pas paru mériter fhonneur de 
sa collection. Les scies de silex sont souvent très belles; elles sont 
quadrangulaires comme nos peignes, et ont sur l'un des bords ou 
sur tous deux des dents régulières et bien tranchantes; le silex dont 
elles sont faites est presque toujours laiteux, quelquefois jaune ou 
verdâtre et transparent. Les couteaux, c'est-à-dire les lames minces, 
allongées , tranchantes et souvent un peu courbes que l'on désigne 
par ce nom, sont les unes en silex, les autres en obsidienne ; un as- 
sez grand nombre sont dentelées sur un de leurs bords. Ces cou- 
teaux de pierre dure ne caractérisent pas toujours une époque re- 
culée, car ils sont encore en usage dans une partie du Levant; on 
les fixe dans une planche triangulaire qui, traînée par un cheval 
sur l'aire à battre le blé, hache rapidement la paille pour la nour- 
riture des animaux. Ils ont passé à travers les siècles comme les 
pierres à battre le briquet. Il n'en est pas de même des ciseaux, 
des marteaux* et des haches de pierre. Ceux d'Hissarlik sont en dio- 
rite; les ciseaux et les haches sont parfaitement conformés, le tran- 
chant est lisse et obtus, presque toujours curviligne; les marteaux 
ont un trou pour le manche. Ce trou était obtenu par le frottement, 
mais on n'a pas trouvé l'outil au moyen duquel on le perçait ; il 
était donc probablement en bois, et la matière perforante était du 
sable ou quelque autre poussière délayée dans l'eau. 

Les fouilles ont fourni des moulins, des mortiers, des pilons et 
des broyeurs en grand nombre. Les moulins sont en trachyte et non 
en pierre meulière ou en grès. Ils se composent de deux grosses 
pierres convexes d'un côté et plates de l'autre; l'une des deux se 
posait à terre, et l'autre était mue avec les deux mains. Cette ma- 
chine servit longtemps encore après l'invention des meules tour- 
nantes en forme de trémie comme celles que l'on voit à Pompéi; on 
dit même que les femmes grecques s'en servent encore dans cer- 
taii^es îles. Les mortiers et les pilons sont en granit, et, sauf la gros- 
sièreté des formes, ressemblent à ceux que nous fabriquons aujoui- 



LES FOUILLES FAITES E\ TROADE. (53 

d'hiii. On n'a rien trouvé qui ressemblât à un four ou à cette cloche 
de terre cuite que les femmes grecques de nos jours font chauffer 
et dont elles recouvrent le gâteau qui doit cuire sur l'âtre ; il est 
donc probable que les hommes d'alors ne connaissaient pas ce que 
nous appelons le pain, et qu'ils employaient la farine d'une autre 
manière que nous. 

Les poids, les pesons et les broyeurs forment une classe nom- 
breuse dans la collection d'Hissarlik. Ce sont des cailloux roulés, 
choisis dans le lit des rivières et généralement en granit. Les poids 
sont presque sphériques et conformes à la numération décimale. 
Les pesons, qui servaient sans doute aux tisserands et peut-être aux 
pêcheurs (1), sont des cailloux ronds, plats et percés d'un trou. Les 
broyeurs sont cylindriques ou coniques, arrondis par la nature, et 
presque tous sont usés et polis à leur partie inférieure par suite de 
l'usage qui en a été fait. 

A côté des instrumens de pierre se placent naturellement ceux 
d'os ou de métal. Les haches et les ciseaux de cuivre n'atteignent 
pas en nombre ceux de pierre. Ils sont plus allongés, moins obtus, 
et vont en pointe du côté opposé au tranchant; ils ne diffèrent pas 
notablement de ceux qui ont été trouvés dans l'occident de l'Europe 
et qui ornent la plupart des musées préhistoriques. Quelques-uns 
ont pu servir à des usages militaires, mais beaucoup aussi semblent 
des outils d'ouvrier. A côté d'eux sont des lames de couteau égale- 
ment en cuivre, une hachette longue à douille centrale et dont les 
tranchans sont l'un vertical, l'autre horizontal, enfin certaines fau- 
cilles dentelées, une serpette et un couteau de cui\Te doré, objets 
dont l'usage n'avait rien de militaire, quoiqu'ils se soient trouvés 
avec des lances, clés haches de guerre et des poignards. La plupart 
des instrumens de cui\Te faisaient partie de ce groupe qui fut 
trouvé sur le bastion, et auquel, pour le distinguer du reste, on a 
donné le norn de trésor. Plusieurs d'entre eux étaient réunis et 
comme soudés ensemble par l'action du feu. Là aussi s'est trouvé 
un bouclier circulaire en cuivre, disposé de manière à contenii- des 
peaux superposées, comme les boucliers des héros troyens. 

Les ustensiles destinés au travail des métaux ne forment pas la 
partie la moins curieuse de cette section. Les creusets ont la forme 
de coupelles, de nacelles ou d'entonnoirs; ils sont en terre grise, 
façonnés à la main et très épais; un d'entre eux contient encore du 
cuivre incrusté dans sa pâte. Il y en a de très petits pour la fonte 
des métaux précieux. Les moules sont en micaschiste et parfois 
assez épais pour avoir des entailles sur leurs six faces; ces creux 

(I) Dans la quatrième couche, on a trouve un hameçon de cuivre pareil aux nôtres. 



64 REVUE DES DEUX MONDES. 

reproduisent les formes des objets de métal que possède la col- 
lection, haches, ciseaux, épingles à cheveux, boucles d'oreilles, an- 
neaux. M. Schliemann et un ingénieur, M. Laurent, qui l'accom- 
pagnait, ont cru reconnaître entre deux des couches inférieures 
du minerai de cuivre et de plomb répandu sur toute la surface 
de l'acropole. Cependant il est difficile d'admettre que ces deux 
métaux fussent extraits sur place : rien dans les fouilles n'a prouvé 
qu'il en fût ainsi; mais le métal tout préparé pouvait être ap- 
porté d'ailleurs et travaillé au moyen des creusets, des moules, 
des marteaux et des admirables ciseaux de pierre dure que renferme 
la collection. Quant aux outils en os, ils se réduisent à des poinçons 
et à des aiguilles : rien n'est plus rudimentaire; les poinçons sont 
de petits os taillés en pointe; les aiguilles sont le plus souvent des 
os de petits animaux dans la tête et les apophyses desquels un trou 
a été percé. Des os plus gros, sciés en travers, ont fourni des an- 
neaux, des étuis et des manches d'outils pareils à nos manches de 
vrilles. 

Dans les quatre couches préhistoriques, on n'a pas rencontré 
d'autres métaux que l'or, l'argent, le cuivre (peut-être le bronze) et 
le plomb. L'or était rare : à moins qu'il n'ait été enlevé au moment 
de l'incendie, il ne s'en trouvait que dans le palais du seigneur. Il 
en était à peu près de même de l'argent, qui, outre les grands et 
beaux vases du trésor, a fourni à la collection six lingots ou lames 
épaisses arrondies par un bout et concaves à l'autre extrémité. Les 
habitans de la ville incendiée ou du moins leur prince faisaient 
usage d'un alliage d'or et d'argent d'un grand éclat, connu des 
Grecs sous le nom ^électron. La collection en renferme de beaux 
spécimens, entre autres un gobelet travaillé au marteau et présentant 
des facettes disposées en spirales; la couleur de ce vase est d'un 
jaune pâle, très éclatante, et, sauf les coups qu'il a reçus, il semble 
sortir de la main de l'ouvrier. J'ai parlé des objets de cuivre : une 
analyse bien faite dira prochainement s'ils renferment de l'étain; l'as- 
pect rouge qu'ils olïrent quand on en ôte l'oxyde indique du cuivTC 
pur, tandis que les objets analogues fournis par la couche hellénique 
sont visiblement en bronze. Le plomb est plus rare que les autres 
métaux dans toutes les couches de débris; il s'y trouve cependant, 
et y a même fourni de longues épingles pareilles cà nos pointes de 
Paris, mais qui n'ont pu avoir le même usage. Quant au fer, les 
fouilles n'en ont pas révélé la moindre trace. A la vérité, le fer 
s'oxyde et se détruit rapidement, mais il laisse à la forge des scories 
indestructibles. Des ouvriers qui savaient fondre le cuivre et tra- 
vailler les métaux comme ceux d'Hissarlik auraient forgé le fer, s'ils 
l'avaient connu, et les scories laissées par eux existeraient encore. 



LES FOUILLES FAITES EN TROADE. (55 

D'ailleurs ils faisaient en cuivre des instrumens qu'ils auraient faits 
en 'fer, si ce dernier métal eût été entre leurs mains. On peut donc 
affirmer que les quatre couches inférieures d'IIissarlik sont d'une 
époque où le fer n'était pas en usage dans le pays ni certainement 
dans les pays voisins. Si l'analyse dont s'occupent en ce moment 
M. Lortet et M. Damour confirme l'absence de l'étain et de tout 
autre alliage dans les instrumens de cuivre, nous serons en droit de 
penser que cet autre métal était également inconnu. L'étain, cité 
par Homère, se nommait en grec cassitcrofi, mot étranger qui est le 
sanscrit castira-, on en conclurait donc que la population de la plaine 
de Troie ne recevait pas encore de l'Inde ce métal, qui vint plus tard 
des contrées du nord aux peuples méditerranéens. 

Les vases fournis par les couches préhistoriques de Hissarlik sont 
dans la collection Schliemann au nombre de plusieurs milliers. Si 
on les considère dans leur ensemble, on n'aperçoit pas d'abord de 
différences notables entre ceux des quatre couches consécutives. Les 
formes se produisent d'une époque à l'autre, le genre de fabrication 
est le même, ce sont les mêmes terres et les mêmes ornemens. De 
plus près, on aperçoit une sorte de décadence, au moins à partir de 
la seconde couche, comme si le vaste incendie qui détruisit la ville 
eût fait disparaître les bons ouvriers ou amoindri leur salaire, quel 
qu'il fût. Cette décadence se remarque même dans la capacité de 
certains vases : il en est un par exemple, celui que l'on nommait 
sans doute amphikypellon, qui servait à boire et qui a cette parti- 
cularité de ne pouvoir se tenir debout. Deux personnes pouvaient se 
l'oirrir l'une à l'autre, et devaient le vider avant de le replacer sur 
son bord supérieur ; ce vase , qui contenait d'abord plus d'un 
litre, va toujours en diminuant, et ne contient pas à la fin plus d'un 
décilitre. 

La plupart de ces vases, depuis le sol vierge jusqu'à l'époque 
hellénique, ont été fabriqués sur place avec la terre argileuse du 
pays. Cette terre est tantôt rouge, tantôt girise ou jaunâtre. On la 
pétrissait sans l'épurer; les petites pierres qu'elle contenait se re- 
trouvent dans l'épaisseur des tessons. Le potier modelait cette terre 
avec ses doigts sans aucun outil accessoire ; quand le vase était à 
moitié sec, il le frottait au moyen d'une pierre dure allongée en 
forme de pied de biche et plus ou moins grosse suivant la dimen- 
sion de l'objet; par là, il donnait à la terre du vase un poli très 
brillant qui se maintenait à la cuisson. Toutes les terres cuites pré- 
parées par ce procédé portent la trace de chacun des coups du lis- 
soir, et ces lissoirs existent en grand nombre dans la collection. 
L'usage du tour paraît s'être introduit dans le pays durant la période 
dont nous nous occupons; les objets fabriqués par ce nouveau pro- 

TOME i*"". — 1874. 5 



66 REVUE DES DEUX MONDES. 

cédé sont généralement plus grossiers que les autres; les traces 
qu'ils portent sont peu parallèles et fort inégales, témoignant de 
l'imperfection de l'appareil ou de l'inexpérience de l'ouvrier. Au 
contraire les vases et les autres poteries modelées à la main, puis 
polies avec le lissoir, sont quelquefois d'une forme très élégante et 
d'une fabrication soignée. On pourrait donc désigner la quadruple 
période des antiquités préhistoriques d'Hissarlik par le nom de 
période de la poterie lissée, car, lorsque l'usage du tour se fut ré- 
pandu et que l'on connut l'art de choisir l'argile ou de l'affiner par 
le décantement, on cessa de fabriquer les vases suivant l'ancien 
procédé. Les plus antiques poteries helléniques sont faites au tour. 

L'ornementation des terres cuites d'Hissarlik est aussi très rudi- 
mentaire. On n'y trouve aucune peinture. A la vérité, la couche 
inférieure a fourni un petit fragment de vase très fm , fait au tour 
et peint de lignes ondulées et de cancelli comme les beaux vases 
archaïques du sud de la Méditerranée ; mais c'est évidemment un 
morceau étranger, qui a pu glisser dans les profondeurs du sol et 
sur lequel on ne saurait fonder aucune théorie. Les ornemens de la 
poterie locale sont gravés dans la pâte molle et le plus souvent 
remplis d'une argile blanche qui les faisait ressortir. Sans compter 
les figures symboliques dont je parlerai tout à l'heure, ce sont 
presque toujours des lignes sinueuses ou des zigzags réunis en fais- 
ceaux comme des rubans ou di\ergens comme les sillons de la 
foudre. Au fond de quelques assiettes, on voit cependant une grande 
croix peinte avec de l'argile blanchâtre et grossièrement exécutée. 
Le procédé favori pour l'embellissement d'un vase consistait, lors- 
qu'il était à moitié sec, à le plonger dans un lait d'argile rouge, qui, 
une fois lissée, faisait corps avec la pâte et donnait à la terre un as- 
pect brillant. La collection offre un grand nombre de ces vases de 
couleur rouge, dont l'éclat est aussi vif que le jour où ils ont été 
faits. 

Essayons maintenant de donner quelque idée de la forme des 
vases. d'Hissarlik, forme étroitement liée avec l'usage auquel ils 
étaient destinés. Je ne dirai presque rien des grands vases conte- 
nant plusieurs hectolitres, à fond étroit ou pointu et que l'on mettait 
en terre pour y garder l'eau, l'huile, le vin, le blé même et d'autres 
alimens. Les mieux conservés ont été envoyés par M. Schliemann 
à Gonstantinople, où ils sont, dit-on, fort négligés; quelques-uns 
font partie de son musée troyen. On peut diviser les autres en plu- 
sieurs séries : vases à porter les liquides ou à boire, vases à cuire 
les alimens, vases à manger et vases d'agrément ou d'un usage in- 
déterminé. Toutes ces séries sont d'une abondance extrême et offrent 
les formes les plus variées : on comprend qu'il est impossible de les 



LES FOUILLES FAITES EN TROADE. 67 

décrire ici; on pourra consulter à ce sujet l'ouvrage, accompagné 
de plus de deux cents planches de photographies, que publie en ce 
moment M. Schliemann. C'est tout un monde qui se révèle à nous, 
qui un jour prendra sa place dans l'histoire, et rattachera entre eux 
plusieurs groupes de la race aryenne dont on n'aperçoit pas encore 
nettement les anciens rapports. 

Les grandes cruches à porter l'eau, les vases longs pour mettre 
le vin, les petites et les grosses bouilloires, les tasses, les godets, 
les marmites à trois pieds, les soupières, les terrines, les assiettes, 
les gourdes, les gobelets, les biberons à bec sortant de la panse du 
vase, forment autant de séries dont chacune est représentée sou- 
vent par plusieurs centaines d'échantillons. Ces noms réveilleront 
dans l'esprit du lecteur des idées assez nettes pour lui faire saisir 
en imagination la forme des objets; elle se précisera davantage, si 
nous disons que, sauf l'usage du tour, rare à Hissarlik et universel 
aujourd'hui, ces mêmes vases, avec des formes analogues, se re- 
trouvent presque tous dans les villages de la Normandie et de la 
Bretagne; il y a dans ces provinces des industries locales et station- 
naires dont les produits contrastent étonnamment avec ceux des 
grandes fabriques de faïence et de porcelaine importés par les mar- 
chands forains. Mais je dois appeler l'attention sur deux ou trois 
formes de vases qui jusqu'à présent n'ont pas été trouvées ailleurs 
qu'à Hissarlik. C'est d'abord le vase à boire, si souvent désigné dans 
Homère par les mots clcpas amphikypdlon. On n'a trouvé, ni en 
Troade, ni ailleurs, aucun vase formant une double coupe, tandis 
que les textes font voir que ce gobelet servait à faire les honneurs 
du festin; le maître, le tenant par une anse, buvait le premier et le 
présentait à son hôte, qui le prenait par l'anse opposée et le vidait 
d'un trait. Ces gobelets ont la forme d'un tuyau évasé par le haut 
comme le pavillon d'un cor de chasse et se terminant en bas par un 
fond arrondi; on ne pouvait pas le poser sur ce fond, il fallait le vi- 
der d'abord, puis le renverser. Deux grandes anses où la main tout 
entière pouvait passer servaient à l'offrir et à le recevoir. Dans le 
trésor, il s'est trouvé un de ces vases à boire d'une forme un peu 
différente : il ressemble à nos saucières, si ce n'est qu'il n'a point 
de soucoupe et qu'il se pose sur un très petit fond ; les anses sont 
latérales, les deux becs sont l'un étroit pour goûter, l'autre large 
pour boire. Ce vase est tout en or massif et d'une parfaite conser- 
vation; c'était le dêpas royal au temps où les héros mangeaient par 
personne le dos succulent d'un taureau et arrosaient largement leurs 
estomacs. Il est à remarquer que la couche profonde antérieure à 
la ville incendiée n'a fourni aucun de ces vases à boire; les gobe- 
lets qu'on y trouve ont une forme conique avec un large pied de 



68 REVUE DES DEUX MONDES. 

môme forme, mais moins haut, ce qui les rapproche de nos verres 
à pied; la pâte de ces gobelets est grise et très grossière. Les trois 
couches supérieures ont donné une belle série d'amphikypella, qui 
vont en diminuant de grandeur avec les années, sont toujours fa- 
briqués de la même manière et conservent exactement leurs formes. 

Une autre série de vases, lissés sur teinture rouge comme les 
précédons, est celle des cruches à long bec, semblables à ces carafes 
de cristal à col et à grande anse dont nous nous servons sur nos 
tables. Celles d'iïissarlik sont fort élégantes; le col allongé se ter- 
mine par un long bec redressé presque verticalement ou même un 
peu rejeté en arrière. Nous en avons trouvé d'analogues à Santo- 
rin, mais plus élégantes encore et imitant des femmes avec leurs 
seins en saillie , des colliers et des boucles d'oreilles en couleur. 
Les carafes troyennes ont quelquefois aussi des seins de femme 
et la saillie du gosier; elles sont parfois accolées deux ensemble, ou 
bien une même carafe a deux cols juxtaposés et tous deux terminés 
par un long bec dressé. Quoique nos fouilles et celles de M. Fouqué 
à Santorin aient montré que cette forme de vases était connue au 
sud comme au nord de la mer Egée, il est incontestable que ceux 
de la Troade ont été confectionnés en Troade avec les matériaux et 
les lissoirs que le pays fournissait. Cette industrie s'est même con- 
servée jusqu'à ])os jours : tous les voyageurs (jui sont allés à Con- 
stantinople connaissent les belles carafes de terre émaillée des Dar- 
danelles : elles ont, comme celles d'Ilion, le col allongé avec un 
bec disposé d'une autre manière et ingénieusement compliqué; elles 
portent peints en jaune ou en or des boucles d'oreilles, des colliers, 
une large fleur sur la poitrine et une autre sur la place de chacun 
des seins. 

Les formes de la femme ont été données par les habitans d'His- 
sarlik à un autre genre de vases dont il me reste à parler, et dont 
l'importance historique sera très grande. Ce sont des vases à panse 
et à large col, posant sur leur fond et munis d'un couvercle tantôt 
plat avec une aigrette recourbée, tantôt en cloche cylindrique ou 
sphéroïdale munie d'une anse supérieure et le plus souvent d'une 
couronne royale à quatre cerceaux. Les premiers, ceux dont le 
couvercle est plat, ont à la partie supérieure du col une tête de 
chouette qui est la tête même du vase : elle a sur les côtés deux 
oreilles saillantes; la face se compose d'une double arcade figurant 
le dessus des yeux, sous chaque arcade un gros œil hémisphérique, 
et au milieu de la face un bec de chouette proéminent. Sur les deux 
côtés de la panse sont deux grandes ailes relevées verticalement; sur 
la panse, deux seins de femme, et plus bas un nombril. Des preuves 
sur lesquelles nous reviendrons nous obligent à voir dans ces vases 



LES FOUILLES FAITES EN TROADE. 69 

moitié femme et moitié chouette la figm'e d'une divinité : si l'on se 
rappelle l'épithète homérique de glavcôpis constamment donnée à 
Minerve et que cette divinité à face de chouette était la protectrice 
du pays troyen, on n'hésitera pas à dire que ces vases doivent être 
autant de Minerves. La série en est longue dans la collection de 
M. Schliemann et mériterait une étude approfondie; je ne puis don- 
ner ici que des aperçus généraux qui en feront ressortir l'intérêt. 
Plusieurs vases montrent la divinité complète avec le nombril, les 
seins, les ailes, le bec, les yeux en arcades, les oreilles, les che- 
veux, la coiffure plate et l'aigrette inclinée. Sur d'autres, le bec 
passe à l'état de nez, les yeux se fendent et forment des paupières, 
une bouche se dessine, d'abord timidement et comme une petite 
fente horizontale, ensuite avec des lèvres en relief; c'est une tête 
humaine, et pourtant c'est encore une chouette. Le nombril de ces 
Minerves est une des parties dont l'étude offrira le plus d'intérêt : 
quelquefois il est saillant avec une fossette, comme si le cordon 
eût été coupé trop long; le plus souvent il est plat et porte, gravée 
à la pointe, une croix simple ou cantonnée de quatre points, comme 
sur beaucoup de vases grecs ou étrusques et dans l'archéologie 
chrétienne. Quelquefois il est placé très haut, et même entre les 
deux seins; alors il est rond et large et occupe précisément la place 
de la tête de Méduse dans les statues grecques de Minerve. La Mi- 
nerve d'Hissarlik n'a encore ni lance, ni bouclier : c'est la déesse à 
tête de chouette; on ne voit pas trop comment ces attributs guer- 
riers auraient pu lui être donnés avant qu'elle fût devenue tout à 
fait femme; mais alors, la chouette étant par la tradition religieuse 
inséparable de l'idée de Minerve, l'art grec sépara les deux formes, 
et l'oiseau devint l'attribut de cette divinité. Par quelle suite d'idées 
l'ancienne population vouée à son culte en vint-elle à lui donner 
une face de chouette? C'est ce que la philologie comparée a complè- 
tement expliqué. Athéna fut primitivement l'Aurore à la face bril- 
lante, comme je l'ai démontré dans mon livre sur la Légende athé- 
nienne : le mot glavcôpis exprimait cette idée; plus tard, le caractère 
personnel de cette conception s'accusant de plus en plus suivant la 
loi ordinaire des conceptions religieuses, le même mot signifia « au 
visage de chouette, » et l'art hellénique avec la civilisation fit le 
reste. Les vases troyens répondent à la seconde phase de cette con- 
ception; ce sont les premiers documens qui l'attestent, mais ils sont 
complets. 

Aux vases à face de chouette se rattache étroitement une immense 
série de petites idoles que toutes les couches préhistoriques, mais 
surtout la couche incendiée, ont fournies. Ce sont des petites pierres 
plates allongées, ramassées dans les rivières et sur le bord de la 



70 REVUE DES DEUX MONDES. 

mer, ou bien des plaques de terre cuite ou d'os façonnées à la main. 
L'ouvrier a le plus souvent entaillé les deux côtés pour figurer le 
cou d'une femme et diminué la largeur de la partie supérieure, ce 
qui les rapproche du profil des vases. Sur la partie large, il a gravé 
deux points et un autre plus bas pour désigner les seins et le nom- 
bril; au-dessus du cou, là où est la tête de la chouette, il a tracé en 
deux lignes les arcades des yeux et le bec, et désigné par deux 

points les yeux eux-mêmes /N/^ ; sur d'autres idoles, la face 
est tracée plus simplement encore, c'est une ligne verticale entre 
deux points -i- . Figurez-vous, lecteur, que ce sont des yeux qui vous 
regardent et dites-vous à vous-même : c'est un jt^rt/Z^f^m?;?. Nous voilà 
dans le monde des monogrammes; quand ceux-ci se trouvent sur 
les petites pierres plates dont j'ai parlé, ce sont des amulettes que 
chacun pouvait porter sur soi ou vénérer dans sa maison ; mais on 
est allé plus loin : il y a des vases sur lesquels le monogramme se 
trouve seul ©I© et sans aucune forme de chouette ou de femme; 
cependant il est bien certain que c'est là un signe de bon augure et 
qui signifie Minerve. La déesse monogrammatique se trouve partout 
dans la couche incendiée : parmi les objets composant le trcsor, il 
y a deux magnifiques diadèmes de femme en or pur; c'est un cercle 
d'or entourant la tête et duquel pendent une multitude de petites 
chaînes reliées entre elles par des anneaux. Ces chaînes portent un 
grand nombre de feuilles d'olivier en or, imbriquées comme des 
écailles de poisson; la dernière écaille de chaque chaîne est un pal- 
ladium. Les princesses du temps en avaient donc la tête et les épaules 
toutes garnies. 

Nous voici maintenant parmi les objets qui représentent les idées 
religieuses du temps. La Minerve chouette est la seule divinité qui 
y soit figurée en personne, à moins que l'on ne prenne pour une 
Junon à tête de vache, boôpis, une petite plaque d'os ayant un long 
cou et une tête garnie de deux cornes et de deux oreilles. Sauf cet 
exemple à peu près unique d'une divinité figurée autre que Minerve, 
tous les objets d'un caractère religieux sont des dessins gravés sur 
la terre molle et souvent remplis de cette argile blanche dont j'ai 
déjà parlé. A peu d'exceptions près, ils se trouvent sur des bou- 
lettes de terre cuite ou sur ces espèces de pesons coniques que les 
Itahens ont nommés fiisaîoles. Ce sont, dis-je, les savans italiens 
qui ont créé cette désignation, parce qu'un certain nombre d'objets 
semblables ont été trouvés dans les terramarcs ou anciennes habi- 
tations lacustres des environs de Bologne et dans le cimetière pré- 
historique de Villanova; les plus intéressans d'entre eux font partie 
des collections de MM. Bianconi et Gozzadini. Nous en avons aussi 



LES FOUILLES TAITES EN TROADE. 71 

trouvé deux à Santorin. Les fusaioles d'Hissarlik se comptent par 
milliers. Conservons le nom, puisque nous ignorons encore l'usage 
de la chose; on le changera quand cet usage sera connu. Ces doubles 
cônes ressemblent à des molettes ou à des glands de passemente- 
rie; seulement l'un des cônes est presque toujours plus allongé que 
l'autre, quelquefois môme celui-ci se réduit à rien, et le cône peut 
se poser sur sa base; mais le trou suivant l'axe ne manque jamais, 
et les plus anciennes fusaïoles sont plates et même évidées, sem- 
blables à des roues pleines. C'est toujours sur le cône le plus plat 
que se rencontrent les dessins gravés, et par conséquent c'est lui 
qui se trouvait au-dessus ou en avant, quel que fût l'usage de l'objet. 
Ce sera une étude très longue et entièrement neuve que celle des 
fusaïoles troyennes; ce sont elles qui nous diront le plus de choses 
sur la religion de ce peuple ancien, sur son origine et même sur sa 
race. Cette longue étude trouvera sans aucun doute sa clé dans les 
hymnes du Yèda, le seul livre à ma connaissance qui parle du 
même symbole et qui en donne l'interprétation. Les dessins répan- 
dus à profusion sur les fusaïoles ont presque tous un aspect mono- 
grammatique et se composent de lignes : ainsi, pour représenter un 
lièvre, une ligne horizontale forme le corps, un petit crochet la 
tête, deux lignes obhques les oreilles, quatre lignes les jambes, et 
l'animal se reconnaît aisément; un homme debout qui prie ou qui 
admire se compose d'une ligne verticale terminée en fourche par le 
bas, et en haut par un petit rond; les bras sont une ligne horizon- 
tale qui se redresse à ses deux extrémités. Voici maintenant les 
principaux objets représentés de cette manière sur les fusaïoles 
troyennes. Parmi les choses naturelles figurées directement et sans 
intention symbolique, on remarque très souvent un soleil rayon- 
nant, quatre soleils, sept soleils, douze soleils, nombre dont il n'est 
pas, je crois, fort difficile de découvrir le sens. Les étoiles, les con- 
stellations, la foudre, se voient aussi sur ces terres cuites. On y 
distingue souvent un rameau d'arbre à feuilles opposées, ou une 
fleur à pétales ronds ou pointus très nombreux, quelquefois dispo- 
sés sur plusieurs rangs, et presque toujours ces fleurs ont leur pé- 
doncule représenté par un trait latéral. — Parmi les figures d'ani- 
maux symboliques, on remarque surtout le lièvre, deux espèces 
d'antilopes, l'une à cornes simples, l'autre à cornes divisées comme 
les bois d'un cerf; il y a aussi la chenille, la sauterelle et l'homme 
en prière. Le lièvre et les antilopes nous sont connus, le premier 
comme le symbole ordinaire de la lune dans l'ancienne mythologie 
aryenne, les autres comme l'attelage des vents. Quant à la chenille 
et à la sauterelle, dans le symbolisme perse, qui n'est pas moins 
aryen que celui de l'Inde, ce sont deux êtres malfaisans qui sont re- 



72 riEVUE DES DEUX MO^D£S. 

présentés sur les cylindres et les pierres gravées occupés à ronger 
l'arbre de vie. 

Remarquons encore, parmi les figures les plus caractéristiques 
gravées sur les fusaïoles troyennes, la croix, la roue et le sivaslika. 
Lafusaïole est elle-même une roue : elle a un, deux ou trois moyeux, 
trois, quatre, cinq, six et jusqu'à sept rayons. Quelques-unes sont 
des roues tournantes, mouvement qui s'exprime par la courbure des 
rayons divergens; mais cette roue principale, qui représente soit le 
soleil, soit le mouvement général du ciel, porte souvent sur son 
disque d'autres roues simples, rayonnantes ou fulgurantes, ou en- 
tourées d'étoiles en nombre défini. Elle porte aussi ces croix simples 
ou cantonnées de quatre trous ou de quatre clous dont j'ai déjà 
parlé. L'histoire de ces croix est à faire : M. de Mortillet, dans son 
livre sur le Signe de la croix, l'a commentée; mais nous avons 
maintenant trouvé la croix sur des objets d'origine aryenne depuis 
les temps préhistoriques jusqu'aux époques les plus avancées du 
christianisme. Les croix troyennes compteront parmi les plus pré- 
cieux documens de cette histoire. Il en est de même du sivastika. Ce 
mot, qui est sanscrit, désigne une sorte de croix dont les quatre 
bras sont coudés, et qui tantôt est simple, tantôt cantonnée de 
quatre clous. Les archéologues chrétiens, l'ayant trouvée sur une 
foule de monumens de leur religion et ne voulant pas remonter au- 
delà de Jésus, se sont obstinés à la dire composée de quatre gamma; 
mais le Râmâyana la place sur le navire de Râma, qui ne savait pas 
le grec; elle est sur une foule d'édifices bouddhiques : c'est un des 
signes que les sectateurs de Vishnou se tracent sur le front, comme 
le faisaient les premiers chrétiens. La croix est partout, et unique- 
ment dans la race aryenne; c'est le signe aryen par excellence, et la 
voici sur une infinité de fusaïoles troyennes, combien de siècles 
avant le Christ, Dieu le sait! Le nom de ce symbole est sivastika -, 
jusqu'à présent, il n'en a pas d'autre. 

Voilà donc les principales figures tracées sur les fusaïoles, où 
l'on trouve aussi le monogramme de la chouette. Ce sont autant de 
signes élémentaires qui se combinent entre eux de mille manières, 
et qui, étudiés avec persévérance, offriront des groupes d'idées et 
une sorte d'écriture hiéroglyphique. On pourra entreprendre ce 
beau et difficile travail quand on aura sous les yeux le riche al- 
bum de M. Schliemann ; ses planches reproduisent en effet presque 
tous les dessins gravés sur les fusaïoles d'Hissarlik. On y verra 
aussi des boulettes de terre, pétries à la main et souvent mal mo- 
delées : elles sont très cuites et très dures; presque toutes ont été 
trouvées à 5 mètres de profondeur, tandis que les fusaïoles se ren- 
contrent dans toutes les couches anciennes. Je ne puis décrire ici 



LES FOUILLES FAITES EN TROADE. 73 

toutes ces boules, qui sont comme des abrégés du monde céleste et 
peut-être du saint sacrifice; j'en décrirai deux seulement. L'une est 
partagée en huit sections égales par des cercles qui se croisent à 
angle droit; dans ces huit triangles sphériques, on voit une roue 
tournante, un disque fulgurant, un croissant avec un soleil et une 
foudre, de l'eau, un rameau, un autre rameau avec un croissant 
une lune et douze soleils. L'autre porte un soleil tournant et rayon- 
nant, deux sivastîkas , une foudre, la Grande-Ourse et d'autres 
étoiles. En général, le swastika et les constellations dominent sur 
ces boules; une d'elles porte plusieurs fois répété le monogramme 
de la chouette Cl) . 

Les parures et les objets de fantaisie ne pouvaient abonder à 
Hissarlik, parce que la plupart ont été détruits par le feu et par 
le temps ou emportés par les fuyards. M. Schliemann n'a trouvé 
en tout que quatre ou cinq têtes humaines, divers ossemens, et une 
urne funéraire contenant les cendres d'une femme , et au milieu 
d'elles un embryon de six ou sept mois; mais outre les deux coiffures 
d'or dont j'ai parlé le trésor renfermait dans un vase d'argent plus 
de huit mille perles d'or fondu, de formes variées et percées d'un 
trou; en les enfilant. M'"" Schliemann en a recomposé de magnifiques 
colliers. Il y avait aussi huit bracelets d'or ou d'électron, plusieurs 
pendans d'oreilles à lamelles, également en or, et cinquante-six 
boucles d'oreilles finement travaillées et généralement en électron. 

La collection contient encore un peigne en os pareil aux nôtres, 
des épingles à cheveux en cuivre, une en argent dont la tête est 
cannelée, des brosses en terre cuite où il ne manque que le poil, 
des poignées de sceptre en os ou en corne de cerf, un petit œuf en 
marbre, un petit poisson en bois durci au feu et parfaitement exé- 
cuté, deux hochets d'enfant en terre cuite, des agates-onyx et des 
cylindres de pierre dure gravés et perforés , des olives et des billes 
de pierre extrêmement dure et d'un admirable poli. Je ne veux 
point décrire ces objets ni empiéter inutilement ici sur le livre de 
M. Schliemann, où ils seront tous énumérés et représentés. Je si- 
gnalerai seulement un certain nombre de cachets en terre cuite; ils 
ne sont pas élégans, et je suppose que les seigneurs du pays en 
avaient de mieux faits et d'une meilleure matière : tels qu'ils sont, 
ils représentent en creux le signe de la croix simple, double ou 
triple, le sivastika ou quelque autre figure symbolique du même 
ordre, mais jamais de lettres ni de visages humains. 

Les hommes d'alors écrivaient-ils? Jusqu'à présent, les fouilles 
n'ont rien fourni qui ressemble à une écriture aryenne, phénicienne 
ou égyptienne, rien non plus de cunéiforme. Deux petits vases très 
grossiers, en terre jaune et grise lissée, ont été trouvés dans la se- 



lli REYUE DES DEUX MONDES. 

conde couche, celle de l'incendie : ils portent chacun une suite de 
signes qui ont tout l'apparence d'une écriture. L'une de ces deux 
inscriptions est très mutilée; l'autre est complète. J'ai cherché à la 
lire au moyen de tous les alphabets que j'ai eus à ma disposition, 
mes recherches ont été vaines; tout à coup, en y appliquant les 
signes élémentaires de l'écriture chinoise, je l'ai lue avec la plus 
grande facilité, non en chinois, langue que j'ignore entièrement, 
mais en français. Cependant il est bien certain que nous sommes 
ici au milieu d'une population aryenne. Tout son symbolisme est 
aryen; elle a pour principale divinité Minerve, son industrie n'est 
ni égyptienne, ni phénicienne, ni touranienne, encore moins chi- 
noise; elle est locale, et, si l'on me permet cette expression, elle est 
proto-hellénique. J'ajoute que vraisemblablement cette population 
parlait un grec primitif, car c'est à cette condition seulement que le 
nom de Glavkôpis appliqué à Minerve a pu passer de sa significa- 
tion primitive à celle qu'il a dans les couches profondes d'Hissarlik 
et engendrer une déesse à tête de chouette. Les têtes humaines 
rapportées par M. Schliemann et retirées des couches inférieures 
ont des caractères aryens, le crâne dolichocéphale, l'angle facial 
droit, les pommettes non saillantes, le visage nullement triangu- 
laire, la mâchoire inférieure mince avec l'apophyse interne bien mar- 
quée et les dents molaires diminuant de gi'osseur vers le fond, y 
compris la dent de sagesse. Tous ces faits s'accordent avec ce que 
nous savions déjà : si des Araméens ont occupé le sud de l'Asie- 
Mineure et des Touraniens la région nord-est, l'ouest et notamment 
la Dardanie étaient très anciennement habités par des Aryens, frères 
des Grecs. 

Je viens de parcourir en bien peu de pages une bien longue car- 
rière; j'ai pu le faire grâce à la permission que m'a donnée M. Schlie- 
mann de manier pendant de longues heures les vingt mille pièces 
de son musée, grâce aussi à la complaisance avec laquelle il m'a 
donné les renseignemens dont j'avais besoin. On nous demandera 
maintenant : est-ce Troie, est-ce l'ilion d'Homère? Je réponds que, si 
Troie a existé, c'est ici l'ilion d'Homère. On voit clairement com- 
bien sont vains les raisonnemens de ceux qui le placent ailleurs. 
Ailleurs il n'y a rien ou presque rien. Ici existent encore les mu- 
railles de la ville que toute l'antiquité a nommée Ilion, et qui fut 
fondée par les Grecs au vu* siècle sur le lieu qu'ils regardaient 
comme le site de Troie. Cette colonie a laissé après elle 2 mètres 
de débris. Au-dessous, il y a encore \h mètres de décombres à 
creuser pour atteindre le roc primitif. Ces Ih mètres montrent quatre 
couches superposées ayant appartenu à quatre époques différentes 



LES FOUILLES TALTES EN TROADE. 75 

d'un même peuple, et la plus récente de ces époques est séparée de 
la colonie grecque par un grand nombre de siècles. La seconde 
époque est marquée par un immense incendie, dans les cendres 
duquel on a trouvé presque tous les élémens de sa civilisation , des 
preuves de sa race, des symboles de sa religion et de nombreuses 
images de sa principale divinité, qui était Minerve. Ce peuple aryen, 
presque grec, habitait une forteresse très petite occupée par des 
maisons de terre au milieu desquelles s'élevait un riche palais. Les 
fouilles ont remis au jour ce palais et le trésor du seigneur qui l'ha- 
bitait. La citadelle où. commandait ce prince avait sa porte sous le 
palais même; cette porte était à l'occident, ce qui est la signification 
même du nom de Porle-Scce dans l'Iliade. La tradition est-elle 
d'accord avec ces données? Elles la confirment de point en point, 
comme elle-même sert à les expliquer. Que demande-t-on de plus? 
Je ne puis affirmer que le trésor soit celui du roi Priam , ni que le 
roi Priam ait jamais existé; mais il paraît y avoir eu dans cette pe- 
tite ville si peu de métaux précieux que ces vases d'or et d'argent, 
ces bijoux, ces parures, trouvés au pied du palais même et tout 
près de la porte occidentale, n'ont guère pu appartenir qu'à la fa- 
mille régnante, quelque nom qu'on lui assigne. 

Faut-il laisser à ces légendes toute la réalité que les poètes et les 
auteurs classiques leur ont donnée? Je ne le crois pas : les épopées 
carlovingiennes sont là pour nous instruire plus encore que les poèmes 
indiens et que Y Iliade elle-même. En admettant que tous les vers 
de ce poème soient authentiques, on peut du moins affirmer qu'Ho- 
mère, s'il a existé, n'avait pas vu Troie. S'il est allé en Troade, il y 
a vu une colline couverte de 5 mètres de débris ; la Porte-Scée était 
entièrement cachée sous les ruines du palais féodal ; mais l'Homère 
de Y Iliade n'est probablement qu'un nom sous lequel ont passé de 
bouche en bouche, comme les chansons franques et les tirades des 
sûtas indiens, les récits plus ou moins bien rhythmés des aèdes et 
des rhapsodes. L'imagination des temps postérieurs a donc été en 
grossissant et embellissant les actions des héros ; les dieux y ont 
eu leur part; mille légendes se sont groupées autour de la légende 
troyenne, et l'incendie d'une petite forteresse asiatique est devenu 
une immense conflagration. 

Les fouilles ramènent les choses à leurs proportions réelles. Elles 
les amoindrissent même un peu, et ne donnent après tout que le 
squelette incomplet et disloqué d'une belle femme. On voudrait 
pourtant savoir à quelle époque cette belle femme a vécu. Voici 
quelques-unes des bases sur lesquelles on pourrait appuyer une so- 
lution pour ce qui concerne l'époque de l'incendie d'Hissarlik, 
C'était l'époque du cuivre et probablement du cuivre pur; on ne 



76 REVUE DES DEUX MONDES, 

connaissait pas le fer. C'était l'époque des fusaïoles, qui a été re- 
connue de beaucoup antérieure aux premiers âges étrusques. C'était 
l'âge des dieux à faces d'animaux. On parlait néanmoins une langue 
qui ressemblait au grec, si ce n'était pas déjà le grec même. La 
comparaison des antiquités troyennes avec celles de Santorin, que 
nous possédons à l'école d'Athènes, met hors de doute que l'é- 
poque est à peu près la même; c'est celle de la poterie lissée. Ce- 
pendant Santorin recevait alors des produits étrangers qui ne se 
trouvent guère à Hissarlik. S'il est vrai, comme M. de Longpérier 
l'a écrit, que les anciens vases de Santorin soient représentés sur 
le tombeau de Rekhmara parmi les présens offerts à Thoutmès III, 
l'incendie de Troie aurait eu lieu au xvii^ siècle avant notre ère. 
L'état de la civilisation troyenne, tel que les fouilles le dévoilent, 
s'accorde très bien avec cette hypothèse, qui par la discussion 
pourra devenir une certitude. Si l'on admet en outre qu'un poète du 
nom d'Homère a vécu au ix^ ou au x^ siècle et qu'il a composé 
Y Iliade, on comprendra que la légende troyenne avait eu le temps 
de grossir, les hommes de se transformer, de faire des conquêtes 
sur la nature, de s'enrichir et de se civiliser. Les dieux eux-mêmes 
avaient dû changer quelque peu, quoique les changemens religieux 
soient des révolutions à longue période. Minerve, malgré son épi- 
thète consacrée, n'avait plus une tête de chouette : elle portait la 
lance et le bouclier, elle était femme aussi bien que Junon et les 
autres déesses; mais rien no prouve qu'Homère ait vécu à cette 
époque, et les élémens de X Iliade peuvent remonter beaucoup plus 
haut. Pour résoudre cette question si controversée, il faut attendre 
de nouvelles lumières. 

Celles que le zèle de M. Schliemann a répandues sur la topogra- 
phie et la réalité même de la ville d'Ilion, ainsi que sur la haute 
civilisation troyenne, sont immenses. Sa collection, en nous révé- 
lant tout un monde inconnu ou hypothétique, fournira la matière 
de vastes et profonds travaux à la critique et à la science de nos 
jours. Ce qu'il a trouvé touche à l'Asie centrale, à l'Inde et à la 
Perse, aux îles de la Méditerranée, aux plus anciens peuples de 
l'Italie, à l'histoire de la céramique, des métaux, des langues, des 
écritures et des religions. Quel plus noble usage pouvait-il faire 
d'une fortune acquise par tant de persévérance, de voyages et de 
travaux? 

Emile Burnouf. 



ÉTUDES 

D'ÉCONOMIE RURALE 



LA QUESTION DU BLE, LE COMMERCE DES CEREALES 
ET LES CRISES DE SUBSISTANCES. 



. Parmi les préoccupations que nous réservaient les derniers mois 
de cette année, celle du pain a failli prendre une certaine gravité. 
Après avoir vu le blé monter à des prix élevés à la suite de la ré- 
colte très abondante de 1872, on se demandait avec inquiétude si 
la récolte si mauvaise de 1873 n'allait pas mettre le comble à nos 
malheurs en nous apportant la disette, peut-être la famine. Qu'al- 
lions-nous devenir avec la perspective de cette nouvelle calamité? 
Le déficit allait-il donc reparaître avec son cortège de séditions et 
de haines populaires? Le spectre de la faim viendrait-il errer dans 
nos rues, déjà couvertes de tant de ruines? Telles étaient les craintes 
qui se faisaient jour, et, comme la peur est mauvaise conseillère, 
on invoquait le secours de tous les palliatifs en usage dans le passé 
lors des crises de subsistances : greniers d'abondance, réquisitions, 
maximum, rien n'y manquait. Palliatifs peu efficaces, si l'on en juge 
par les résultats! Réglementation condamnée par l'expérience, puis- 
qu'elle tend partout à disparaître ! Le mal fort heureusement n'a pas 
cette gravité, et nous en serons quittes pour la peur. Quand on ob- 
serve les changemens survenus depuis un demi-siècle dans la pro- 
duction, dans le prix et dans le commerce du blé en France, on 
reconnaît bien vite que les famines sont aujourd'hui impossibles, et 
que la cherté elle-même ne saurait plus avoir que des effets res- 
treints et une durée limitée. Il suffira sans doute de l'établir et d'é- 
clairer ainsi le présent par la lumière du passé pour dissiper toutes 
les inquiétudes. 



78 REVUE DES DEUX MONDES, 



I. 



Personne ne saurait nier les énormes progrès accomplis par 
notre agriculture depuis 1820. La marche de la production du blé 
ne les résume pas tous; mais elle peut assurément en donner une 
juste idée. D'après les documens statistiques publiés par le minis- 
tère de l'agriculture et du commerce, la récolte ordinaire de blé, 
qui était de 45 à /|6 millions d'hectolitres, semences déduites, en 
1820, pouvait être estimée approxhnativement à 90 ou 92 millions 
d'hectolitres en 1870; elle avait donc doublé dans l'espace d'un 
demi-siècle. Cette augmentation n'a pas été régulière; tout le monde 
sait combien les produits de l'agriculture subissent de fluctuations 
par suite des circonstances atmosphériques. Il y a parfois des diffé- 
rences de deux cinquièmes dans le produit de la récolte : un cin- 
quième au-dessus de la moyenne dans les bonnes années, un cin- 
quième au-dessous dans les mauvaises; mais, si l'on fait abstraction 
de ces cas exceptionnels, on reconnaît que l'augmentation a été sen- 
siblement uniforme et le progrès constant dans les diverses périodes 
de ce demi-siècle. 

Pour doubler ainsi notre provision annuelle de blé, il n'a pas 
fallu moins que les efforts communs et le concours simultané des 
propriétaires et des cultivateurs. L'action des propriétaires s'est 
exercée principalement par des améliorations foncières de toute na- 
ture qui ont eu pour effet d'agrandir le domaine de la charrue et de 
porter à plus de 7 millions d'hectares la surface ensemencée, qui 
n'atteignait pas 5 millions d'hectares en 1820. Quant aux cultiva- 
teurs, ils ont amélioré partout leur mode de culture : ils nourrissent 
plus de bétail, obtiennent plus d'engrais et produisent de plus belles 
récoltes. Le rendement moyen du blé, qui n'était que de 10 hecto- 
litres à l'hectare en 1820, est aujourd'hui de 13 à Ih hectolitres, 
et, dans les bonnes années, il peut même s'élever jusqu'à 15. L'en- 
semble de ces efforts a déterminé la marche si rapide de la produc- 
tion du blé en France, qui est peut-être sans exemple chez aucun 
autre peuple connu. 

Si vite qu'ait monté chez nous la production du blé, notre con- 
sommation intérieure a suivi une marche encore plus rapide. Si nous 
produisions moyennement 92 millions d'hectolitres en 1870 , nous 
en consommions pour le moins 95 ou 96 millions. C'est à la pro- 
duction étrangère qu'il nous fallait demander un supplément annuel 
de 3 à Zi millions d'hectolitres. Nous étions ainsi devenus un peuple 
importateur. 

Au commencement du siècle , notre commerce extérieur de blé 
n'avait, pour ainsi dire, aucune importance. Même en 1817 et sous 



ETUDES D ECONOMIE RURALE. 79 

l'empire de véritables prix de famine, les eflbrts réunis du gouver- 
nement et du commerce n'avaient pu qu'à grande peine et à grands 
frais fournir à notre consommation un appoint extérieur de 5 à 
6 millions d'hectolitres. En temps normal , importations et exporta- 
tions se réduisaient à peu de chose et se balançaient sensiblement. 
Il fallait une série de récoltes médiocres ou mauvaises pour que 
l'entrée devînt prépondérante et acquît une importance réelle; le 
courant général du commerce était dans le sens de la sortie. Ce 
n'est guère qu'en 1830 que le commerce extérieur du blé en France 
commence à se développer. Depuis il a grandi lentement jusqu'à la 
suppression de l'échelle mobile, a pris alors un essor rapide, et fina- 
lement il était arrivé, dans les années qui ont précédé la guerre, à 
un mouvement annuel de 15 millions d'hectolitres, se réduisant à 
10 millions dans les années d'abondance, s'élevant jusqu'à 20 mil- 
lions dans les années de déficit. En même temps que le mouvement 
commercial du blé s'accroissait ainsi, l'importation tendait de plus 
en plus à prendre le dessus. Le mouvement annuel de 15 millions 
d'hectolitres se partageait approximativement en 10 millions à l'im- 
portation et 5 millions à l'exportation. Dans les années de déficit, 
l'importation s'élevait à 15 ou 16 millions d'hectolitres, et l'exporta- 
tion se maintenait à 5 ou 6 millions. Dans les années d'abondance, 
l'importation se restreignait à 2 ou 3 millions pendant que l'exporta- 
tion montait à 8 ou 10 millions d'hectolitres. Sous la restauration, les 
provinces méridionales de la Russie étaient presque seules appelées 
à fournir le complément nécessaire à notre alimentation dans les 
années de déficit. Le port d'Odessa, dans la Mer-Noire, était alors 
le grand marché des céréales à l'usage des peuples de l'Occident; 
mais d'autres contrées se sont ouvertes à mesure que les besoins ont 
grandi et que les prix se sont élevés (1). Les provinces danubiennes, 
la Turquie, l'Algérie française et surtout l'Union américaine ont en- 
voyé sur les marchés de l'Occident des quantités croissantes de cé- 
réales. Le Chili, la Plata et les colonies australiennes de Van-Dié- 
men et de la Nouvelle-Zélande commencent elles-mêmes à envoyer 
des cargaisons soit au Havre, soit à Londres. Quant à nos exporta- 
tions, elles se dirigent habituellement en Suisse, en Belgique et en 
Angleterre. 

L'insuffisance de notre production de blé pour les besoins de la 
consommation devient chaque jour plus évidente. De 1820 à 184A, 
les importations n'avaient dépassé les exportations que de 13 mil- 
lions d'hectolitres, soit une importation moyenne de 5Zi0,000 hecto- 

(1) Du !•=■• juillet 1872 au juin 1873, il est entré à Marseille 4,617,000 hectolitres 
de blé des provenances suivantes ; 1° Russie méridionale, 47 pour 100; 2" provinces da- 
nubiennes, 6 pour 100; " Turc{uie d'Asie et d'Europe, 22 pour 100; 4" Hongiùc, Ita- 
lie et Espagne, 6 pour 100; S" Afrique française, 18 pour 100. 



80 REVUE DES DEUX MONDES. 

litres par an. De 1845 à 1869, l'excédant des entrées a été de 50 mil- 
lions d'hectolitres, soit 2 millions d'hectolitres par année moyenne. 
Enfin, si l'on recherche l'excédant d'importations qui se rapporte 
aux dix dernières années de cette période, on voit qu'il dépasse 
28 millions d'hectolitres , ce qui est bien près de 3 millions d'hec- 
tolitres par an. 

On peut prévoir sûrement que, malgré tous les progrès de notre 
agriculture, nous continuerons à importer des masses croissantes de 
blé étranger, et que nous sommes destinés à devenir ainsi de plus 
en plus un peuple importateur. Comme toutes les industries, l'agri- 
culture s'attache à produire les denrées les plus recherchées par la 
consommation et dont le prix s'élève le plus vite : elle n'a pas de 
meilleur moyen d'accroître ses bénéfices. Bien que le prix du blé 
ne soit pas resté tout à fait stationnaire, ainsi qu'on le croit commu- 
nément, il est cependant facile de voir que, de toutes les denrées 
agricoles qui ont un grand écoulement sur le marché, le blé est 
celle dont le prix a monté avec le plus de lenteur. Nous avons tout 
autour de nous, dans des pays plus ou moins éloignés, mais avec 
des moyens de transport relativement peu coûteux, des systèmes de 
culture consacrés exclusivement à la production des céréales, et qui 
modèrent par leurs apports la hausse de nos prix. Les matières pre- 
mières que l'agriculture fournit à l'industrie, les produits animaux 
qu'elle livre à la consommation, n'ont pas encore rencontré une con- 
currence aussi active; la viande a notamment doublé de prix, et nos 
cultivateurs se dirigent de plus en plus de ce côté. Sans doute la né- 
cessité où l'on est d'alterner les cultures et de varier les récoltes 
amène l'augmentation de la production du blé parallèlement aux 
autres progrès; mais le blé n'est plus la récolte qui donne le plus 
d'argent au cultivateur, elle cède le pas sous ce rapport à bien 
d'autres plantes dont les produits assurent des profits plus élevés. 

Loin d'être un mal, l'importation croissante du blé en France est 
tout à la fois le meilleur indice et l'elVet le plus certain de notre 
prospérité. Les systèmes de culture qui exportent des céréales sont 
ceux qui s'adonnent à cette production d'une façon exclusive : ce 
sont les systèmes arriérés, tels qu'on les rencontre dans les pays 
pauvres et mal peuplés. La culture dispose là d'immenses espaces, 
mais elle est dépourvue de moyens d'action; elle n'a ni main- 
d'œuvre, ni capitaux, ni outillage, et ses procédés d'exploitation 
sont tout ce qu'il y a de plus primitif. Elle n'a pas non plus de dé- 
bouchés, c'est-à-dire de consommateurs à pourvoir : l'industrie et 
le commerce font défaut, comme le capital et la population. Ne 
pouvant se livrer à la production des denrées qui demandent des 
capitaux et de la main-d'œuvre en abondance, n'ayant pas à sa por- 
tée des consommateurs pour ses produits, elle est bien forcée de se 



ÉTUDES d'Économie rurale. 81 

livrer à la production la plus élémentaire, qui se contente à la ri- 
gueur des procédés les plus grossiers, celle des céréales, quitte à 
chercher au loin, sur les places de l'Occident, des consommateurs et 
des prix qui lui font défaut dans son voisinage. C'est une produc- 
tion peu coûteuse et néanmoins peu lucrative : les prix sont tou- 
jours faibles sur les marchés d'exportation. Tous les pays exporta- 
teurs de blé n'ont qu'une agriculture misérable. L'importation du 
blé, qui suppose des prix élevés, implique aussi une agriculture flo- 
rissante, car l'agriculture ne délaisse au commerce extérieur le soin 
de pourvoir à une part des besoins de la consommation que pour se 
livrer à d'autres cultures plus productives. Importation , prix élevé, 
grande richesse agricole, toutes ces choses vont de front; exporta- 
tion, faiblesse des prix, culture en enfance, tout cela marche en- 
semble. L'Angleterre, la Hollande, la Belgique et la Suisse, qui 
constituent avec la France l'ensemble des pays importateurs de 
blé, sont les plus riches pays de culture qu'il y ait sur notre conti- 
nent. La jachère, biennale ou triennale, n'y occupe plus qu'un ter- 
ritoire peu étendu, qui se restreint de jour en jour devant les 
progrès de la culture alterne. L'Espagne, l'Italie méridionale, la 
Hongrie, l'Algérie, la Russie, qui envoient des blés sur le marché de 
l'Occident, n'ont que des systèmes de culture avec jachère et même 
avec des repos beaucoup plus prolongés. 

On voit combien nous sommes loin des théories qui ont si géné- 
ralement cours sur la vie à bon marché, comme conséquence néces- 
saire du développement de la richesse et des progrès de l'agricul- 
ture. L'expérience a beau enseigner que la cherté des subsistances, 
loin de diminuer par l'accumulation des richesses, augmente au 
contraire avec les progrès de la culture; l'observation a beau démon- 
trer que le bon marché des denrées alimentaires ne se rencontre 
que dans les pays arriérés et pauvres, beaucoup de personnes n'en 
persistent pas moins à dire que le progrès consiste à produire à bon 
compte et à vendre peu cher, pour amener enfin l'ère tant désirée 
de la vie à bon marché. C'est là une chimère qu'il faut renoncer à 
poursuivre. La richesse est le fruit de l'abondance et de la variété 
des produits; mais, comme tous ces produits s'échangent les uns 
contre les autres, les denrées alimentaires ont d'autant plus de va- 
leur qu'elles trouvent plus de facilités à s'échanger, c'est-à-dire 
plus de produits de toute nature contre' lesquels on ait la possibilité 
d'en faire l'échange. Loin de marcher de front avec la richesse, qui 
implique une activité féconde, une demande impérieuse, une con- 
sommation exigeante, la vie à bon marché ne comporte que l'ab- 
sence de moyens d'échange, c'est-à-dire la privation et la misère. 
C'est dans les campagnes reculées que la vie à bon marché se ren- 

TOME 1". — 1874. 6 



82 REVUE DES DEUX MONDES. 

contre, mais non dans les villes populeuses ou dans les campagnes 
riches. 

Ce n'est pas le bon marché de la vie qui mesure la marche pro- 
gressive de l'humanité, c'est la puissance du travail servi par les ca- 
pitaux, fécondé par l'intelligence. Dans un milieu riche où l'outillage 
de la production est plus complet, où les besoins de la consomma- 
tion trouvent plus facilement à se satisfaire, le travail de l'homme 
est mieux rémunéré, parce qu'il est tout à la fois plus actif, plus 
habile et plus puissant, par conséquent plus fécond. La hausse des 
salaires et des rémunérations de toute sorte, conséquence inévitable 
de la richesse et du développement de l'activité qui en est la source,, 
donne au simple travailleur, malgré la cherté de la vie , plus d'a- 
vantages que dans les pays arriérés où la vie est à bon compte, 
parce que le prix du travail y monte plus rapidement que celui 
des subsistances. Les améliorations dans le régime, dans le vête- 
ment et dans l'habitation, c'est-à-dire le remplacement des grains 
inférieurs par le blé dans la nourriture, des vêtemens plus com- 
modes, plus sains, plus variés, des habitations plus spacieuses et 
plus confortables, plus de services de toute nature à échanger contre 
celui du travail, plus d'air à respirer, plus de facilité à se mouvoir, 
— voilà le progrès; mais ce progrès n'est pas incompatible avec la 
cherté croissante de la vie, car l'un ne va jamais sans l'autre. 

En dépit de toutes nos discussions d'école ou de parti, il faut 
proclamer bien haut que les hommes sont solidaires et que le bien 
de l'un rejaillit sur tous. L'agriculture ne peut prospérer qu'à la 
condition d'un nombre croissant de consommateurs qui fassent mon- 
ter le prix de ses produits; mais elle ne peut satisfaire aux exigences 
de la consommation qu'en rémunérant mieux la main-d'œun-e et 
les capitaux qu'elle emploie. Par les produits qu'elle échange contre 
ses denrées, elle fait naître partout la fécondité en ouvrant de nou- 
velles sources de travail, en provoquant l'emploi utile de nouveaux 
capitaux. Elle achète plus de meubles, d'étoffes, de fer, etc., à l'in- 
dustrie, parce qu'elle lui vend aussi plus de blé et de viande. Elle 
demande plus de services au commerce, parce qu'elle en a davan- 
tage à lui rendre. Le capital multiplie la puissance du travail et en 
élève la rémunération; le travail, à son tour, fécondant le capital, 
en tire chaque jour un meilleur parti. Ainsi monte peu à peu, par le 
concours de tous ses membres, l'humanité tout entière. Admirable 
harmonie que ne sauraient rompre les plaintes de l'ignorance ou 
les clameurs de la mauvaise foi! C'est l'humanité qui monte quand 
toutes les rémunérations s'élèvent, celle du cultivateur aussi bien 
que celles de l'industriel ou du banquier, quand les hommes les 
plus dénués trouvent dans l'abondance et la variété des produits, 
malgré la cherté des subsistances, plus de moyens d'échanger leur 



ÉTUDES d'Économie rurale. 83 

travail et leurs services, et plus de facilité pour la satisfaction légi- 
time de leurs besoins. La richesse, fruit du travail, est morale, et, 
quand elle a pour effet d'élever le prix des subsistances par l'abon- 
dance même de la production, loin d'en méconnaître la salutaire 
influence, il faut la bénir au contraire, parce que la cherté de la 
vie, qui a cette origine, est l'indice le plus sûr et le compagnon le 
plus inséparable de tous les autres progrès. 

II. 

Le blé n'est pas, comme on le sait, notre seule céréale alimen- 
taire. D'autres espèces, de qualité inférieure et de prix moins élevé, 
complètent notre approvisionnement. Parmi les denrées qui nous 
fournissent ce supplément de ressources, le seigle, soit seul, soit 
associé au blé, occupe la première place. 

Associé au blé, le seigle constitue le méteil, dont la culture con- 
vient aux sols qui ne sont pas assez riches pour produire exclusi- 
vement du blé. C'est une récolte qui perd du terrain par l'effet 
même des progrès de l'agriculture, beaucoup de terres à méteil ayant 
monté dans la catégorie des terres à froment. Elle occupait près de 
1 million d'hectares en 1820; elle se borne aujourd'hui à un peu 
plus de la moitié de cette surface. Cependant le rendement s'est 
accru, et la production, qui était de 10 à 11 millions d'hectolitres 
en 1820, ne descendait pas au-dessous de 7 à 8 millions d'hecto- 
litres en 1870. C'est là une ressource alimentaire qui n'est pas à dé- 
daigner. Le méteil est habituellement consommé sur place par les 
populations des pays qui s'adonnent à cette culture. Le centre et 
l'ouest, ainsi que la plupart de nos vallées à sol léger, font usage du 
pain de méteil, qui est excellent au goût et qui se dessèche moins 
vite que le pain de blé. 

Le seigle a plus d'importance dans nos cultures et dans notre 
alimentation que le méteil. C'est la céréale des sols légers ou mai- 
gres, et l'aliment des populations qui les cultivent. En 1820, il y 
avait 2 millions 1/2 d'hectares annuellement consacrés à cette cul- 
ture, et la production totale, après défalcation des semences, se 
montait à 20 miUions d'hectolitres. Le seigle n'occupe plus aujour- 
d'hui qu'un peu moins de 2 millions d'hectares; mais, grâce à l'élé- 
vation du rendement, nous avons encore 20 millions d'hectolitres 
pour la consommation. Les départemens qui en consomment le plus 
sont l'Allier, la Creuse, le Puy-de-Dôme et les cinq départemens 
taillés dans l'ancienne province de Bretagne. 

L'orge est une céréale alimentaire qui peut fournir à la consom- 
mation un contingent de 6 millions d'hectolitres. Le maïs et le sar- 
rasin nous donnent aussi de précieuses ressources : l'un, de l[ à 



84 REVUE DES DEUX MONDES. 

5 millions d'hectolitres, presque entièrement consommés dans le 
midi, — l'autre, de 5 à 6 millions d'hectolitres, dont la population 
bretonne fait la base de son alimentation. L'avoine elle-même sert 
à faire le pain dans les hautes montagnes des Vosges et du Jura. Les 
légumes secs, les châtaignes, surtout les pommes de terre, complè- 
tent enfin notre approvisionnement. 

Tel est l'ensemble de nos ressources. Nous avons bien peu de don- 
nées précises pour juger de quelle manière elles se répar tissaient, 
soit en 1820, soit en 1870; nous sommes réduits à de simples 
conjectures sur le nombre des consommateurs exclusifs de pain de 
blé à ces deux dates, et la ration moyenne de chacun de ces con- 
sommateurs ne saurait elle-même être établie avec une rigoureuse 
exactitude. Les calculs auxquels nous allons nous livrer pour appré- 
cier les changemens opérés dans notre régime alimentaire ne sont 
donc que de simples approximations destinées à rendre compte de 
la marche générale de la consommation. 

En 1820, la population, qui avait à se partager hô millions d'hec- 
tolitres de blé, était de 30 millions 1/2 d'habitans. Cela faisait par 
tête une part de 128 litres ou 96 kilogrammes de blé par an et une 
ration de 263 grammes de pain par jour. En 1870, la population 
n'était pas sensiblement au-dessus de 38 millions. Si l'on admet 
avec nous que la consommation fût alors portée à 95 millions 
d'hectolitres, on aura par tête une provision totale de 252 litres ou 
de 189 kilogrammes de blé, représentant une ration journalière de 
de 517 grammes de pain. La consommation du blé par habitant a 
donc presque doublé dans l'espace d'un demi-siècle; mais tous les 
consommateurs n'ont pas une part égale dans la masse de nos pro- 
visions. En 1820, les populations urbaines étaient presque les seules 
à consommer du pain de blé. Si l'on estime à 12 ou 13 millions le 
nombre de ces consommateurs et à 500 grammes de pain leur ra- 
tion moyenne, on obtient 30 millions d'hectolitres à prélever sur la 
production du blé pour la seule consommation des citadins. La po- 
pulation agricole (18 millions) n'avait plus à se partager que 15 mil- 
lions d'hectolitres, représentant une ration de 175 grammes par 
tête. Or c'est précisément la partie de la population qui absorbe le 
plus de pain, soit parce qu'elle dépense plus de forces, soit parce 
qu'elle a moins de viande à consommer. Pour assurer à nos 18 mil- 
lions de cultivateurs et de paysans 3 hectolitres de blé par tête, soit 
une ration de 600 grammes de pain, il n'aurait pas fallu moins que 
l'énorme supplément de àO millions d'hectolitres. C'est aux denrées 
de qualité secondaire ou inférieure qu'il fallait demander la valeur 
alimentaire de ce supplément. Le méteil, le seigle, l'orge, le maïs 
et le sarrasin disponibles entraient dans la consommation pour l'é- 
quivalent de 25 millions d'hectolitres de blé environ : le surplus 



ÉTUDES d'Économie rurale. 85 

du déficit n'était représenté que par de l'avoine, des châtaignes et 
surtout des pommes de terre. 

On se fera aisément une idée de ce que pouvait être le régime 
alimentaire de nos campagnes quand nous aurons ajouté que ces 
alimens, d'origines si diverses et de valeur si inégale, étaient eux- 
mêmes répartis très inégalement sur les divers points de notre ter- 
ritoire. Les campagnes riches, où les cultivateurs aisés abondent, 
consommaient la plus grande partie du blé disponible. Celles qui 
venaient ensuite dans l'ordre de la richesse avaient le méteil et le 
seigle. Le fond de la nourriture était le seigle ou l'orge dans cer- 
tains pays, — le maïs, le sarrasin, les châtaignes et même l'avoine 
dans certains autres. Un peu de blé pour la tête de la population, 
beaucoup de légumes et de pommes de terre pour la masse : voilà 
quelle était alors la ration des rudes producteurs de blé. On citerait 
des provinces entières qui ne consommaient pas de froment, sous 
quelque forme que ce fût, en dehors des villes. La viande faisait 
partout défaut, sauf celle de porc. 

A une époque où le prix du blé ne dépassait pas 13 ou ih francs 
l'hectolitre sur les marchés où il avait accès , Mathieu de Dombasle 
étonna quelque peu ses voisins et ses lecteurs en introduisant à Ro- 
ville l'usage du pain de blé pour ses domestiques de ferme; mais 
sitôt que la récolte fut moins abondante et le prix plus élevé, il 
cessa de s'approvisionner chez le boulanger du village et revint à la 
fabrication traditionnelle du pain avec du seigle, de l'orge et de la 
fécule de pomme de terre. Il raconte à ce propos qu'un très grand 
nombre de fermiers de la Lorraine, de l'Allemagne et de la Suisse 
ne prenaient même pas le soin d'extraire la fécule de pomme de 
terre pour la mêler à la farine de seigle et d'orge, et qu'ils se bor- 
naient simplement à écraser le tubercule. Le pain qui en provenait 
était si désagréable au goût que l'usage n'en survivait pas à la 
cause qui l'avait fait naître, c'est-à-dire la cherté des subsistances. 
Avant l'introduction de la pomme de terre dans les cultures, le ré- 
gime alimentaire des campagnes était bien autrement déplorable. 
Les paysans, réduits par la pauvreté à brouter l'herbe, mouraient 
comme des mouches, suivant l'expression du marquis d'Argenson. 
On sait aussi que le duc d'Orléans, voulant éclairer le souverain sur 
le sort de son peuple, porta au conseil un morceau de pain de fou- 
gère, et dit en le plaçant sous les yeux du roi : « Sire, voilà de 
quoi vos sujets se nourrissent. » Ces faits et bien d'autres du même 
genre autorisent à penser que La Bruyère n'avait point forcé les 
couleurs en nous peignant sous des traits si lugubres le paysan 
français du xv!!*" siècle. 

Si les choses avaient déjà changé en 1820, le cours du progrès 
ne s'était pas arrêté jusqu'en 1870. Malgré l'agglomération de la 



86 EEVUE DES DEUX MONDES. 

population dans les villes, le régime alimentaire des campagnes 
s'est beaucoup amélioré durant cette période d'un demi-siècle. Si 
l'on estime à 20 millions d'habitans sur 38 millions la partie de 
la population qui, soit dans les villes, soit dans les campagnes, 
ne consommait que du pain de blé en 1870 et s'approvisionnait 
habituellement chez le boulanger, on trouve qu'il lui fallait une pro- 
vision annuelle de 54 à 55 millions d'hectolitres. Il restait donc, 
ce prélèvement opéré, hO millions d'hectolitres disponibles pour 
l'usage des 18 millions d'habitans qui fabriquent eux-mêmes leur 
pain et le font cuire à domicile. Le méteil, le seigle, le mais et le 
sarrasin n'intervenaient plus dans la consommation sous la forme 
tle pain que pour une valeur alimentaire de 15 millions d'hecto- 
litres de blé environ. Le surplus disponible de ces céréales alimen- 
tait l'industrie pour la fabrication des alcools ou servait à l'engrais- 
sement du bétail. La pomme de terre était exclue de la fabrication 
du pain. D'autres améliorations du régime avaient eu lieu. La viande 
de boucherie avait pénétré peu à peu dans la consommation des 
campagnes riches. Jusque dans les communes rurales les plus écar- 
tées, l'industrie de la boucherie apparaissait sous des dehors qui, 
pour être primitifs, n'en révélaient pas moins des signes certains de 
prospérité. 

L'enquête agricole de 1866 a mis hors de doute cette améliora- 
tion de régime. Toutes les dépositions qui en forment le volumineux 
dossier s'accordent à reconnaître que l'habitant des campagnes, 
même celui de la plus humble condition, est mieux nourri que dans 
le passé. Les populations qui vivaient autrefois de seigle pur con- 
somment aujourd'hui du pain de blé ou de méteil ; celles dont la 
bouillie de maïs et la galette de sarrasin constituaient les alimens 
presque exclusifs ont pu y associer une plus forte proportion de 
pain de seigle, de méteil ou d'orge. 

C'est l'accroissement général d'aisance qui a déterminé ces chan- 
gemens dans la nature et dans la qualité des consommations. L'ex- 
périence et le cours naturel du progrès ont amené plus d'une modi- 
fication heureuse dans les procédés de la culture. L'extension de 
notre marché par l'accroissement de la population, par le perfec- 
tionnement des voies de transport et l'abaissement des barrières 
commerciales, a entraîné à son tour des changemens de prix qui 
ont exercé sur le sort des populations rurales une influence aussi 
heureuse qu'imprévue. Les profits du cultivateur se sont accrus, les 
salaires de ses aides se sont élevés, les plus modestes industries 
des campagnes les plus reculées ont conquis un peu d'aisance. 
Toute la population qui se consacre aux travaux du sol a trouvé 
ainsi clans la révolution économique opérée dans l'espace d'un demi- 
siècle les élémens d'un plus grand bien-être : elle a pu dès lors 



ÉTUDES d'Économie rurale. 87 

améliorer son régime et y faire? entrer en plus grande proportion 
le pain de blé. Or la consommation du pain blanc par l'habitant des 
campagnes est le signe le plus apparent et la marque la plus sûre 
de l'abondance générale et de la richesse publique. 

Ce qui avait manqué jusqu'à ce jour aux populations rurales ou 
plutôt agricoles, c'est le débouché, c'est-à-dire les consommateurs; 
18 ou 19 millions de cultivateurs pour nourrir 11 ou 12 millions de 
citadins et d'industriels, c'était trop d'un côté, pas assez de l'autre : 
la demande des produits agricoles étant peu active, le prix en était 
nécessairement peu élevé. Le cultivateur vendait son blé et consom- 
mait lui-même du seigle et des pommes de terre, parce qu'il était 
trop pauvre pour s'offrir le luxe d'un meilleur régime. Le dévelop- 
pement industriel et commercial qui s'est accéléré depuis lors a com- 
mencé de faire la prospérité de l'agriculture et la fortune des popu- 
lations qui s'y rattachent. Les industriels, les commerçans, les 
hommes voués aux professions libérales, tous ceux en un mot qui 
achètent à l'agriculture les élémens de leur subsistance ne sont 
plus seulement de 11 à 12 millions comme en 1820, ils forment de 
18 à 19 millions, et ces consommateurs agissent sur le prix des 
denrées agricoles tout à la fois par leur nombre et par l'intensité 
de leurs besoins. En devenant ainsi chaque jour plus active et plus 
exigeante, la consommation a fait monter tous les prix. Les cultiva- 
teurs, trompés par des effets dont ils ne connaissaient pas les causes, 
n'ont pas toujours apprécié avec justice la valeur de cette transfor- 
mation, car elle a eu pour conséquence directe, tout en les enrichis- 
sant, d'élever aussi les salaires qu'ils paient à leurs aides. Pour 
répondre aux besoins croissans de la consommation, il fallait modi- 
fier des systèmes de culture consacrés par le temps, changer les 
assolemens, labourer plus profondément le sol, le fumer avec plus 
d'abondance. D'un autre côté, les progrès de l'industrie et le déve- 
loppement des travaux dans les villes tendaient à opérer un dépla- 
cement partiel de la population et à raréfier ainsi les bras dans les 
campagnes au moment même où un surcroit de main-d'œuvre sem- 
blait le plus nécessaire. De là cette coïncidence de la hausse des 
salaires et de la crise momentanée qui en a été la suite avec l'éléva- 
tion croissante du prix de toutes les denrées agricoles. C'est l'effet 
ordinaire des transformations qui sont un peu brusques. Cette crise 
touche aujourd'hui à sa fin, et l'agriculture n'est pas loin d'avoir 
retrouvé son équilibre, soit par le développement de son outillage, 
qui supplée aux forces humaines, soit par l'extension donnée à la 
production animale, qui modère les besoins de travail. 

La hausse des salaires n'avait d'ailleurs que des inconvéniens 
restreints, si l'on tient compte des avantages si considérables qu'as- 
sure à l'agriculture le développement de l'industrie et des travaux 



88 REVUE DES DEUX MONDES. 

des villes. Stimulée par les besoins, croissans de la consommation, 
la production agricole marchait encore plus vite que les frais. Ce 
qui le prouve avec évidence, c'est que toutes les rémunérations 
suivaient une marche parallèle à celle des salaires : la rente du 
propriétaire continuait à s'accroître; le profit du cultivateur ne ces- 
sait de monter. Jamais les cultivateurs n'avaient fait autant d'épar- 
gnes et n'avaient eu autant d'aisance que depuis qu'ils se plaignaient 
d'avoir à payer des salaires si élevés. Rendons -leur cette jus- 
tice, qu'ils semblent mieux comprendre aujourd'hui leurs intérêts. 
L'expérience leur a sans doute appris que la source véritable de 
leurs bénéfices, c'est le développement de la consommation, c'est- 
à-dire l'accroissement de la population vouée à d'autres occupations 
que celles de l'agriculture, et ils sont bien près d'accepter la hausse 
des salaires, qui en est la conséquence nécessaire, comme un mal 
sans gravité à côté d'un bien considérable. 

Les lois économiques ne sont pas spéciales à un pays, ni à une 
époque; elles sont de tous les peuples et de tous les temps. Elles 
s'imposent à la raison, parce que les faits n'en sont partout et tou- 
jours que la manifestation nécessaire. De même qu'il n'y a pas de 
production active sans débouchés, de même il ne saurait y avoir de 
débouchés étendus sans salaires élevés. Les peuples qui ont la 
moindre proportion de population agricole sont aussi ceux qui ont 
l'agriculture la plus riche, bien que le salaire y soit plus haut qu'ail- 
leurs. Les pays où presque toute la population est vouée aux tra- 
vaux du sol ont des salaires très faibles, mais une agriculture mi- 
sérable. Pourquoi une agriculture productive quand il n'y a pas 
de bouches à nourrir? Avec quoi payer des salaires quand les ache- 
teurs de denrées agricoles font défaut? 

III. 

Il semble généralement admis que le prix moyen du blé en France 
est à peu près stationnaire depuis des siècles, et qu'il oscille, si on 
le calcule par périodes de dix ans, autour de 20 francs l'hectolitre. 
Un homme qui a rendu de grands services à l'agriculture, M. de 
Gasparin, voulait même s'appuyer sur cette prétendue stabilité des 
prix pour faire du blé la mesure commune des valeurs. C'est là une 
opinion inexacte dont je dois démontrer le peu de fondement, parce 
que j'aurai à en déduire des conséquences importantes. 

La France était encore, il y a un demi-siècle, une réunion de pe- 
tits marchés, souvent indépendaus les uns des autres, qui obéis- 
saient avec une grande mobilité aux fluctuations locales de l'offre 
et de la demande. Quand la récolte avait été mauvaise dans une 
région, le prix y montait rapidement et très haut sans que les ré- 



lÎTUDES d'Économie rurale. 89 

gions voisines mieux pourvues pussent lui venir en aide, les trans- 
ports étant trop difficiles et trop onéreux par le défaut ou l'insuffi- 
sance des voies de communication. Il y avait ainsi d'un point à 
l'autre de notre territoire des écarts de prix parfois énormes. En 
1822, année d'abondance, le prix du blé était, durant les mois de 
mai et juin, à 9 et 10 francs en Lorraine, à 10 et 11 francs dans le 
Berry , k\li francs dans le Nord et à Paris, à 17 francs en Normandie 
et à 22 francs en Provence. 

Il y a une limite à la baisse dans les années d'abondance, car 
le cultivateur qui ne trouve pas à vendre son blé a la ressource de 
le garder en magasin jusqu'à la prochaine disette, ou même d'en ti- 
rer immédiatement un certain parti en le faisant consommer par son 
bétail. Au contraire, dans les années de déficit, il n'y a pas de li- 
mite à la hausse : la panique s'en mêle aussitôt que le marché se 
dégarnit, et les prix exécutent des bonds violons qui n'ont aucun 
rapport régulier avec le manque de subsistances. Le fait est bien 
connu, et il se produit si généralement sur les marchés à rayon peu 
étendu qu'il a servi de base à la théorie de Tooke sur les rapports 
du prix du blé avec les besoins de la consommation. Aussi est-ce 
dans les années de disette qu'on pouvait observer, en parcourant 
nos divers marchés, les variations de prix les plus étendues. En juin 
1817, l'hectolitre de blé valait 80 francs en Alsace, 75 francs dans 
les Vosges, 65 francs dans la Lorraine, 50 francs dans la Norman- 
die, IiO francs en Provence, 35 francs dans le Berry, et 30 francs en 
Bretagne et dans plusieurs autres départemens de l'ouest. Des mar- 
chés voisins, comme Metz et Nancy, présentaient même parfois des 
écarts considérables : pendant qu'à Metz le blé valait 65 francs 
l'hectolitre, il en valait 72 à Nancy. 

Les variations dans le temps n'étaient pas moindres que les va- 
riations dans l'espace. L'Alsace, qui avait eu des prix de 80 francs 
en 1817, n'avait plus que des prix de 12 à 13 francs en 1822. En 
Lorraine, où l'hectolitre de blé avait monté à 65 francs en juin 
1817, le prix était descendu à 20 francs en juin 1818, et moins 
de quatre ans après, en 1822, nous le trouvons au-dessous de 
9 francs. Les soubresauts n'avaient pas souvent une pareille vio- 
lence, mais ils se produisaient fréquemment : rien n'est plus com- 
mun que de voir dans les mercuriales de deux mois consécutifs des 
écarts de 3 à Zi francs qui seraient inexplicables, si l'on ne connais- 
sait les fluctuations de prix de ces petits marchés. 

Il est évident que des calculs de moyennes qui mettent en œuvre 
des élémens aussi disparates ne peuvent rendre compte exactement 
ni de l'état de notre marché intérieur à un moment donné, ni de la 
marche des prix dans le temps et dans l'espace. Les prix moyens 
mensuels, annuels et décennaux qui résultent du rapprochement de 



90 REVUE DES DEUX MO?(DES. 

ces chiffres sont des expressions numériques qui ne peuvent ser^'ir 
de base à aucune comparaison vraiment sérieuse. Ces prix moyens, 
formés de chiffres extrêmes, sont toujours au-dessus des prix réels. 
Les écarts dans le sens de la hausse se produisent surtout lorsque 
le marché n'est plus alimenté par la production locale. Ce sout les 
grains du commerce et surtout ceux qui proviennent de l'extérieur 
qui bénéficient des hauts prix : ils n'entrent que pour une très faible 
part dans la consommation, et ils pèsent d'un grand poids dans le 
calcul de la moyenne. 

Il ne serait pas difficile de démontrer que les variations de prix 
sont d'autant plus rapides et étendues que le marché est plus res- 
treint et plus isolé, — que les formidables écarts qui se produisent 
dans le sens de la hausse pendant les périodes de disette impli- 
quent aussi l'avilissement des prix dans les années d'abondance, — 
qu'enfin, dans un milieu sujet à ces brusques changemens, les prix 
réels sont nécessairement faibles, au grand détriment de l'agriculture 
et sans profit réel pour la consommation. En Lorraine, le blé des- 
cendait toujours au-dessous de 12 francs l'hectolitre dans les épo- 
ques d'abondance, et il restait quelquefois plusieurs années consé- 
cutives à ce taux, comme en 182^, 1825 et 1826. Il en était à peu 
près de même dans les Vosges et dans l'Alsace, à 1 franc près; 
mais, quand venait la disette, le prix était plus élevé en Lorraine, en 
Alsace et dans les Vosges que sur aucun autre point de notre terri- 
toire. Après 1817, l'année 18/17 le prouve encore, les prix de /i5 à 
50 francs ne s'observent que dans ce coin de la France. Chose éton- 
nante, la partie de ces provinces qui avait les plus faibles prix de 
l'abondance avait aussi les prix les plus élevés de la famine; Metz, 
entre autres, passait alternativement par d'effroyables crises. 

Tous les points de notre territoire n'étaient pas exposés aux 
mêmes calamités. Quelques-uns de nos marchés présentaient même, 
grâce à leur étendue, grâce à la facilité des communications qui les 
mettaient en rapport avec d'autres marchés plus ou moins lointains, 
une remarquable fixité des prix; mieux approvisionnés dans la disette, 
moins encombrés dans la pléthore, on y voyait le prix monter beau- 
coup moins haut dans un cas, descendre beaucoup moins bas dans 
l'autre. Le marché de la Provence, qui communique avec les échelles 
du Levant par le port de Marseille, avait surtout ce caractère. En 
1822, quand le blé valait de 8 à 12 francs l'hectolitre sur un grand 
nombre de nos marchés de l'intérieur, il valait de 21 à 22 francs à 
Toulon, Marseille, Nîmes et Avignon. En 1835, le prix descendit 
encore au-dessous de 10 francs dans la Meuse, tandis qu'il se main- 
tint entre 1^f> et 20 francs en Provence. Dans les années de cherté de 
1847, de 18*^55, de 1861 et de 1868, les prix de la Provence furent 
aussi les moins élevés de notre territoire. En 18Zi7, les prix n'y 



ÉTUDES d'Économie rurale. 91 

montèrent qu'à 30 ou 32 francs, tandis qu'ils s'élevèrent presque 
partout au-dessus de /|0 francs, pour atteindre jusqu'à 50 francs 
en Alsace. Les marchés du littoral de la Manche et de l'Océan , qui 
sont en communication facile avec les marchés extérieurs, présen- 
taient le même caractère d'uniformité et de stabilité des prix. La 
Normandie et la Bretagne, si bien placées pour écouler leurs excé- 
dans de récoltes en Angleterre, avaient aussi les prix les moins 
variables. La Gascogne était dans le même cas, grâce au port de 
Bordeaux. Tous les autres marchés de l'intérieur subissaient les 
fluctuations de la production locale. Ceux qui, sillonnés de routes, 
s'alimentaient dans un rayon étendu, comme le marché de Paris, 
avaient moins à redouter ces excès. Ceux qui étaient isolés étaient 
aussi les plus dégarnis en temps de disette, et les plus encombrés 
quand l'abondance était venue. 

Le progrès des communications d'abord, la suppression de l'é- 
chelle mobile ensuite, ont eu pour résultat de fondre tous ces mar- 
chés distincts en un seul marché général, que le développement du 
commerce maritime a rattaché étroitement aux principaux marchés 
des deux mondes. A mesure que les routes de terre, les canaux et 
les voies ferrées reliaient l'un à l'autre chacun de nos petits mar- 
chés, on voyait les prix se niveler peu à peu en devenant plus uni- 
formes dans l'espace et plus stables dans le temps. Sur le marché 
où les prix étaient plus faibles, la hausse se produisait; sur les 
marchés où les prix étaient élevés, la baisse était produite ou la 
hausse enrayée. Quand venait l'abondance sur un point, le marché 
n'était plus écrasé, parce que la denrée se portait facilement sur les 
marchés voisins; le déficit qui entraînait la hausse provoquait l'ap- 
pel de la denrée, assurait l'approvisionnement et abrégeait la crise. 
Rien n'est plus curieux que de suivre la marche des prix extrêmes 
de disette et d'abondance sur chacun de ces marchés. En Lorraine 
par exemple, les prix extrêmes des années d'abondance n'ont cessé 
de s'élever : ceux des années de disette n'ont cessé de décroître. 
En 1865, année de pléthore, le prix de l'hectolitre de blé n'y est 
pas descendu au-dessous de 45 à 16 francs. En 1861, année de di- 
sette, le prix le plus élevé n'y a pas dépassé 28 francs. 

L'expérience des dernières années démontre qu'il n'y a plus au- 
jourd'hui qu'un écart maximum de 3 à Zi francs par hectolitre entre 
les divers points de notre territoire. Dans les années d'abondance, 
la Provence, la Bretagne, la Normandie, Paris et le nord ont encore 
les plus hauts prix; mais ce n'est plus la Lorraine qui a les plus fai- 
bles, ce sont les départemens du centre (Vienne, Haute -Vienne, 
Nièvre, Allier, Lidre, Cher), moins bien dotés de voies de commu- 
nication, plus isolés par conséquent que ne l'est aujourd'hui la Lor- 
raine. Les prix de Marseille n'ont pas subi de modification sensible. 



92 REVUE DES DEUX MONDES. 

A Paris, les maximum de disette sont descendus de 50 fr. hh cent, 
en 1817, de /i2 francs en 18A7, à 39 fr. 62 cent, en 1855, à 33 fr. 
en 1861 et à 32 fr. en 1868. Les minimum des années d'abon- 
dance y ont monté de 13 fr. 37 cent, en 1822 à 16 fr. 34 cent, 
en 1865. En même temps que s'atténuaient les variations de prix 
dans l'espace par la fusion de nos petits marchés en un seul, les 
variations dans le temps s'affaiblissaient aussi par la fusion de notre 
marché général avec celui des principaux marchés du monde et 
surtout de l'Occident. 

Il n'est pas nécessaire d'insister sur les avantages qui résultent, 
pour la consommation, de l'uniformité et de la stabilité des prix. 
Avec des prix incertains et sujets à de grandes oscillations, la pré- 
voyance humaine est constamment en défaut. Le chef de famille 
qui n'a que des ressources limitées , l'ouvrier qui vit de son tra- 
vail de chaque jour, sont exposés à être débordés quand la cherté 
du pain est venue. Il faut un grand fonds de sagesse pour se ré- 
soudre à épargner dans la saison d'abondance, afin de parer aux 
effets de la disette. L'expérience démontre que tous les hommes 
n'en sont point capables. Dans lous les cas, les brusques variations 
de prix, en dérangeant tous les calculs d'économie, ont pour effet 
de rendre l'exercice de cette vertu plus difficile. L'agriculture n'a 
pas moins à souffrir de ces variations. Même avec beaucoup de blé à 
vendre, le cultivateur fait peu d'argent quand les prix sont très 
faibles. Il en fait encore moins quand les prix sont très élevés, parce 
qu'il a alors peu de blé disponible. Il n'attend pas d'ailleurs que la 
crise soit arrivée à l'état aigu pour porter sa récolte au marché. 
C'est ainsi qu'avilissement et cherté sont des maux qui frappent l'hu- 
manité sans aucun profit pour l'agriculture. Les crises de subsis- 
tances sont aussi de véritables crises agricoles, dont l'intensité se 
mesure par l'amplitude et la rapidité des oscillations de prix. 

Pour montrer combien les variations de la production et des prix 
exercent une influence fâcheuse sur la prospérité de la population 
agricole, il suffira de comparer la condition du simple cultivateur 
dans le nord et dans le midi de la France ou de l'Europe. Dans le 
nord, toute l'agriculture pivote autour du bétail. Les produits ani- 
malisés entrant là en plus forte proportion dans l'alimentation de 
l'homme, le lait, le beurre, le fromage, la viande et les graisses y 
ont un cours plus élevé, un débit plus facile. Or c'est le propre des 
systèmes de culture qui font à la production animale une large place 
d'offrir la plus grande régularité dans la production et dans les 
prix. Un peu plus ou un peu moins d'humidité influe certainement 
sur l'abondance et la qualité des fourrages; mais il n'y a jamais là 
que des variations de production sans importance et des oscillations 
de prix sans grands écarts. Les cultures de céréales t[ui sont l'accom- 



ÉTUDES d'Économie rurale. 93 

pagnement ordinaire du bétail sont elles-mêmes moins sujettes aux 
intempéries des saisons, parce que le sol y est plus riche et mieux 
engraissé. Dans un pareil milieu, la classe des cultivateurs a singu- 
lièrement grandi et prospéré. Grâce à la fixité de la production, ils 
ont amassé des capitaux à l'aide desquels ils ont élevé leur système 
de culture et se sont eux-mêmes élevés : même quand ils n'ont pas 
encore acquis tout le sol qu'ils cultivent, leur situation de cultiva- 
teurs ne laisse pas que d'être enviable sous bien des rapports. Ils 
sont souvent les égaux de leurs propriétaires , et pour peu qu'aux 
vertus habituelles du cultivateur, l'activité, l'ordre et la frugalité, 
ils joignent une certaine étendue d'esprit et de l'habileté en affaires, 
ils ne tardent pas d'acquérir une influence considérable. Il y a en 
Angleterre, en Hollande et dans le nord de la France de simples 
fermiers qui, par l'influence qu'ils exercent et par la considération 
qui les entoure, sont de véritables personnages. 

Rien de pareil ne s'observe dans le midi. Là, c'est exclusivement 
le propriétaire qui est riche, influent, instruit, habile; le cultiva- 
teur n'est pas encore arrivé à l'indépendance. Le propriétaire di- 
rige habituellement l'exploitation de son domaine, et il est as- 
treint à la résidence; mais toutes les fois que la culture est dans 
d'autres mains que la propriété, ce n'est plus le fermage qui s'ob- 
serve, c'est le colonage partiaire ; au lieu d'un chef d'industrie à la 
fois instruit et riche, on ne trouve qu'un métayer, que son défaut 
de fortune et d'instruction relègue à une énorme distance du proprié- 
taire. Au pied des Pyrénées ou sur les bords de la Méditerranée, 
en Espagne, en Toscane et en Lombardie, c'est là un fait général. 

Ce n'est pas à des différences dans la fertilité du sol ou dans la 
richesse des culiures qu'il faut attribuer une pareille différence de 
situation. Le sol est parfois d'une fertilité prodigieuse dans le midi, 
et certaines cultures, telles que la vigne, y sont pour le moins aussi 
productives que les plus riches cultures dans le nord. On se trom- 
perait encore, comme l'a fait Sismondi, si l'on invoquait la tradi- 
tion romaine, restée plus vivace dans le midi que dans le nord de la 
France. Les traditions historiques ne jouent qu'un bien petit rôle 
dans le développement des sociétés; les hommes obéissent toujours 
à la loi de leurs intérêts. C'est le caractère aléatoire de la produc- 
tion agricole dans le midi qui nous donne la véritable explication 
du fait. La vigne, le mûrier, l'olivier, sont des cultures très riches 
quand on prend la moyenne des produits annuels; mais ces moyennes 
résultent de chiffres extrêmes qui présentent les plus grands écarts. 
Produits et prix, tout varie dans des proportions énormes. La gelée 
et la maladie peuvent emporter les plantations, et la production 
s'arrête alors pendant des années entières. Pendant quinze ans la 
maladie du ver à soie a presque anéanti le revenu du mûrier. On 



9A REVUE DES DEUX MONDES, 

cite des années où tous les oliviers de la Provence ont gelé. La vigne 
gèle aussi quelquefois; elle a même des ennemis bien autrement 
redoutables que la gelée dans l'oïdium et le phylloxéra. Avec de 
pareils risques, il ne faut point songer à devenir fermier, c'est- 
à-dire entrepreneur de culture. Pour garantir au propriétaire le 
paiement régulier de la rente pendant toute la durée d'un bail, il 
faudrait plus de capitaux que pour acheter le sol. Quand un culti- 
vateur, surmontant les difficultés inhérentes à ce milieu , a réuni 
quelques épargnes, il achète un peu de terre et ne songe point à les 
risquer dans une entreprise de culture ; s'il court les chances de 
mauvaises récoltes, il recueillera du moins le bénéfice des bonnes. 
Yoilà la raison de la distance énorme qui s'observe entre le pro- 
priétaire et le cultivateur dans le midi. Les Romains n'y sont pour 
rien, car ils n'ont fait que subir, comme nous, l'action du milieu. 
Ce qui le prouve avec évidence, c'est que même dans le midi, où le 
colonage partiaire est la règle générale, le fermage s'y rencontre 
néanmoins, toutes les fois qu'une production animale un peu éten- 
due donne de la sécurité au cultivateur et au propriétaire. C'est 
ainsi qu'on trouve de riches fermiers en Languedoc et dans les 
plaines aiTosées de la Provence ou de la Basse-Lombardie. 

IV. 

C'est le commerce qui, en achetant le blé dans les lieux où il 
abonde pour le transporter et le revendre dans les lieux où il fait 
défaut, abrège la durée des crises de subsistances, en atténue les 
effets, contient les prix et proportionne partout avec une préci- 
sion rigoureuse les approvisionnemens aux besoins de la consom- 
mation. Acheter au meilleur marché et revendre le plus cher pos- 
sible, c'est tout le secret du commerce. Or il se trouve que c'est là 
une mission sociale de grande importance et qu'on pourrait quali- 
fier justement d'ordre providentiel, puisque les opérations du com- 
merce, dont l'intérêt personnel des commerçans est le puissant 
mobile, tournent en dernière analyse au bien général, et ne servent 
pas moins les intérêts de la consommation que ceux de l'agriculture. 

En achetant dans le pays où la denrée abonde, le commerçant y 
fait monter les prix. En revendant ensuite sur un marché où la 
denrée est rare, et où les prix sont nécessairement élevés, il fait 
la baisse. Chacune de ces deux opérations est utile : l'achat en dé- 
sencombrant un marché trop plein et en relevant des prix trop 
faibles, — la revente, en approvisionnant un marché trop dégarni 
et en abaissant des prix trop forts. Les prix extrêmes de l'abon- 
dance et de la disette se sont ainsi rapprochés, et la provision dis- 
ponible de subsistances s'est mieux répartie. Entre deux marchés 



ÉTUDES d'Économie rurale. 95 

voisins qui sont en communication facile, l'équilibre d'appro- 
visionnement et de prix s'établira de plus en plus, parce que la 
moindre différence d'approvisi(3nnement déterminera une différence 
de prix, et que la moindre différence de prix aura pour conséquence 
nécessaire de corriger l'inégalité d'approvisionnement, le commerce 
allant toujours acheter dans les pays les mieux pourvus, parce que 
les prix y sont plus faibles, pour revendre dans les pays moins bien 
approvisionnés, parce que les prix y sont plus élevés. Quand des 
obstacles naturels s'interposent entre deux marchés, quand les 
transports de l'un à l'autre y sont difficiles et onéreux, il y aura 
nécessairement une différence dans l'approvisionnement et dans les 
prix des deux marchés respectifs, car la condition nécessaire pour 
que le commerce agisse, c'est que l'écart soit assez grand pour offrir 
la perspective d'un profit; mais cette différence se réduira aux der- 
nières limites par l'action de la concurrence, si le commerce n'est 
pas entravé dans ses opérations. _ 

Pour produire tous ses effets ou plutôt tous ses bienfaits, il n'est 
pas nécessaire que le commerce ait pris livraison du blé acheté, et 
qu'il l'ait transporté et revendu sur le lieu de consommation : il suffit 
qu'achat et vente aient été effectués ou soient même simplement 
possibles avant toute opération de livraison et de transport. Quand 
un commerçant spécule sur les grains ou sur les farines à terme, il 
produit identiquement les mêmes effets que s'il opérait au comptant 
ou sur livraison : en prenant livraison des grains,til équilibre les ap- 
provisionnemens et les prix dans l'espace; en opérant à terme, il 
corrige les inégalités d'approvisionnement et de prix dans le temps. 
Sous ce rapport, le spéculateur remplit un rôle analogue, on peut 
le dire, à celui que joue le volant en mécanique : il régularise les 
approvisionnemens et les prix sur un marché en empêchant l'en- 
combrement dans une saison et le vide dans une autre. Les mar- 
chands qui emmagasinent le blé dans les périodes d'abondance et 
de bas prix pour l'offrir à la consommation dans les époques de di- 
sette et de cherté sont dans le même cas et produisent le même 
effet : ils reportent le trop-plein d'une époque à une autre, pour en 
combler le déficit. Les marchands de blé, les spéculateurs sur le 
blé, ceux qu'on appelait autrefois accapareurs, sont des hommes 
utiles, peut-être faudrait-il dire les plus utiles des commerçans. 
C'est à leur intervention que nous devons d'être aujourd'hui dé- 
barrassés de toute inquiétude légitime sur nos approvisionnemens, 
et même de toute appréhension raisonnable sur l'intensité et la du- 
rée des crises de subsistances. 

Le commerce ne se borne pas à opérer sur notre marché inté- 
rieur, il agit aussi sur tous les marchés de l'extérieur, achetant ici, 
vendant là, suivant les approvisionnemens et les prix. J'ai déjà 



96 REVUE DES DEUX MONDES. 

signalé le double courant qui s'est établi du dehors à l'intérieur par 
Marseille, et du dedans à l'extérieur par les ports de la Manche et 
de l'Océan. Sur nos frontières de terre, des courans analogues se 
manifestent tantôt à l'entrée, tantôt à la sortie, avec une intensité 
subordonnée aux conditions de notre marché intérieur. Quand nos 
prix sont faibles par l'effet de l'abondance, c'est l'exportation qui 
prédomine. Quand nos prix s'élèvent par l'effet de la disette, c'est 
l'entrée qui l'emporte jusqu'à ce que les approvisionnemens se soient 
équilibrés sur tous les points du marché occidental. Il en doit être 
naturellement ainsi, puisque par le fait même des opérations com- 
merciales la denrée disponible tend toujours vers les lieux où les 
prix sont le plus élevés jusqu'à rétablissement du niveau. 

Ce qui fait que l'importation et l'exportation se produisent tou- 
jours simultanément en France, c'est notre position intermédiaire 
entre les divers marchés qui exportent habituellement des céréales 
et ceux qui en importent. L'Angleterre a un déficit régulier qu'on 
n'estime pas, année moyenne, au-dessous de 25 millions d'hecto- 
litres. La Belgique et la Suisse, pays importateurs, touchent direc- 
tement à notre territoire. Les pays exportateurs de céréales sont ou 
les contrées échelonnées le long de la Méditerranée et de la Mer- 
Noire, et dont les produits passent devant Marseille avant d'arriver 
aux marchés d'importation, ou les États-Unis d'Amérique dont les 
cargaisons peuvent arriver à Bordeaux, à Nantes et même au Havre 
aussi facilement qu'à Liverpool. Il en résulte que notre territoire est 
admirablement placé pour servir d'entrepôt aux grains qui alimen- 
tent le commerce extérieur de tous les peuples. Cette situation d'en- 
trepôt général serait la meilleure pour assurer notre approvision- 
nement régulier et pour niveler nos prix en les rendant de plus en 
plus uniformes dans l'espace, de plus en plus stables dans le temps. 
Pour que le blé continue d'entrer à Marseille, il est nécessaire que 
les prix y restent, ce qu'ils ont toujours été, les plus élevés de 
France. S'il n'en était ainsi, le blé de la Hongrie ou des provinces 
danubiennes passerait devant le port de Marseille au lieu de s'y 
arrêter, et poursuivrait sa route jusqu'au marché anglais. La baisse 
excessive n'est donc pas à craindre à Marseille par le fait d'impor- 
tations exagérées : les prix faibles repoussent l'importation. D'un 
autre côté, les prix du littoral de la Manche et de l'Océan s'équili- 
brent avec ceux de l'Angleterre, et se rapprochent ainsi constam- 
ment des cours de Marseille sans pouvoir en aucun temps les dépasser 
de beaucoup, car l'exportation sur nos côtes cesse aussitôt que les 
prix sont élevés. La hausse exagérée par le fait de l'exportation 
n'est donc pas non plus à redouter du côté de l'ouest. Bordeaux, 
Nantes, Marseille et Le Havre verraient ainsi se niveler leurs prix, 
et de proche en proche, si rien ne venait contrarier les opérations 



ïÎTUDES d'Économie rurale. 97 

du commerce, si l'entrée restait aussi facile et aussi libre que la 
sortie sur tous ces points, nos marchés intérieurs du centre, qui 
souffrent encore des variations de prix qu'entraînent les alternatives 
de l'abondance et de la disette, verraient leur position devenir 
meilleure en se fondant de plus en plus dans le marché national ou 
plutôt dans le grand marché du monde. Notre approvisionnement 
serait ainsi assuré malgré toutes les disettes, et nous éviterions du 
même coup la pléthore qui ruine l'agriculture sans profit pour la 
consommation, et la cherté qui pèse si durement sur la consomma- 
tion sans enrichir l'agriculture. Le moindre progrès qui s'opère dans 
ce sens est une garantie nouvelle contre le retour des crises. 

Pour que le commerce ait pu produire ces merveilles, niveler 
ainsi nos prix, assurer avec régularité notre approvisionnement dans 
les années de disette et supprimer peu à peu jusqu'aux crises de 
pléthore , il a fallu que les obstacles naturels de la distance et de la 
différence d'altitude fussent graduellement affaiblis par des voies 
perfectionnées de communication. En venant compléter notre réseau 
de rivières navigables, de canaux et de routes de terre, les chemins 
de fer nous ont rendu d'immenses services. Il a fallu aussi débar- 
rasser le commerce d'entraves en remplaçant l'ancien système de 
l'échelle mobile par un régime plus libéral. 

Tout a été dit depuis longtemps sur l'échelle mobile, notamment 
par MM. Léonce de Lavergne et Michel Chevalier, dont le talent et 
l'autorité ont préparé ici la suppression de ce système (1). C'est un 
sujet que je ne veux pas reprendre en détail; je me bornerai à un 
seul point qui donnera l'explication de quelques faits contemporains. 
Quand ce système a été établi, il n'avait pas, à beaucoup près, les 
inconvéniens qui se sont révélés plus tard. C'était une conception 
fausse, mais assez inoffensive pour le temps où elle a pris naissance. 
Notre commerce extérieur de céréales n'avait alors qu'une importance 
minime, et il y avait entre Marseille, où l'importation avait lieu, et les 
ports du littoral de la Manche, où se faisait l'exportation, une diffé- 
rence de prix assez considérable pour que le mécanisme compliqué de 
la loi n'empêchât pas absolument, tout en ayant l'air de fonctionner 
d'une façon utile, de faire entrer un peu de blé d'un côté, d'en faire 
sortir un peu de l'autre. On avait longtemps combiné, on avait rema- 
nié à plus d'une reprise l'échelle des tarifs, le nombre et la circon- 
scription des zones, le choix des marchés régulateurs, et l'on s'était 
complu dans l'idée que la prospérité de l'agriculture était désor- 
mais liée au sort de cette œuvre ingénieuse, qui devait être son pal- 

(1) Voyez l'article de M. de Lavergne sur la Liberté commerciale, dans la Revue du 
1''' mai 1856, et dans la Revue du 1" mai 1859 l'étude de M. Michel Chevalier sur 
l'Echelle mobile et le commerce des céréales. 

lOME 1". — 1874. 1 



98 BEVUE DES DEUX -MONDES. 

ladium. En réalité, si elle ne faisait aucun bien à l'agriculture, 
elle ne lui faisait pas non plus grand mal. Notre territoire était trop 
fractionné en petits marchés, isolés et indépendans, pour qu'une 
faible importation ou exportation sur l'un de ces marchés pût avoir 
le moindre effet sur les prix des autres. Quand notre comnjerce ex- 
térieur dut s'étendre pour combler les déficits croissans de nos ré- 
coltes, on ne tarda pas à s'apercevoir qu'il était mal préparé pour 
ce rôle, qu'il était gêné dans ses allures par les minutieuses com- 
binaisons de l'échelle mobile. N'ayant jamais qu'une idée assez im- 
parfaite de nos besoins et ne pouvant d'ailleurs établir aucun calcul 
un peu précis sur les bases fragiles du tarif, il n'opérait (jue tardi- 
vement et mal. Certains de nos marchés étaient déjà épuisés quand 
le blé étranger commençait à y apparaître. Tout cela, joint aux diflî- 
cullés, aux lenteurs et aux frais des transports à l'intérieur, n'ap- 
portait qu'un remède insignifiant à un mal très grave, et laissait la 
moindre disette se changer en famine dans les lieux les plus mal 
pourvus. A la suite de la désastreuse récolte de 1816, la famine avait 
véritablement régné près d'une année entière : jusqu'en juin 1817, 
les prix n'avaient cessé de monter. 

Quand le déficit de la récolte de 18/i6 fut connu, le gouvernement 
suspendit l'échelle mobile afin de faciliter l'action du commerce et 
d'assurer notre approvisionnement; mais cette suspension fut trop 
tardive et trop limitée dans sa durée : l'approvisionnement se fit 
encore dans de mauvaises conditions. Cependant la période aiguë 
de la crise, au lieu de se prolonger jusqu'au mois de juin, comme 
en 1817, s'arrêta en avril et mai de l'année 1847. Les arrivages 
étrangers commencèrent à faire baisser les prix à partir de cette 
date. En septembre 1853, à la suite d'une mauvaise récolle, qui fut 
suivie de plusieurs autres, l'échelle mobile fut suspendue de nou- 
veau sans interruption jusqu'en 1859. Le commerce eut alors à faire 
face à des besoins nombreux : il étendit ses opérations, assura sa 
marche et obtint de bien meilleurs résultats. A la suite de la récolte 
qui avait provoqué la suspension de l'échelle mobile, une crise des 
subsistances s'était déclarée, mais elle était enrayée dès le mois de 
janvier 185A, sans que le prix moyen mensuel, qui avait été de 
A5 francs en 1817 et de 38 francs en 18/17, dans la période aiguë 
de ces deux crises, atteignît tout à fait 32 francs. La récolte de 1854 
fit baisser les prix jusqu'à 56 francs dès. le mois de septembre, et 
ils se maintinrent à ce niveau jusqu'à la récolte de 1855, qui laissa 
un nouveau déficit et détermina une nouvelle crise. Cette crise 
n'augmenta d'intensité que jusqu'au mois de novembre, où le prix 
moyen fut de 33 francs l'hectolitre. Les arrivages du commerce 
firent la baisse à partir de la fin de décembre. 

Le rétablissement de l'échelle mobile ne fut que momentané. La 



lÎTUDES D'jicONOMIE RURALE. 99 

loi du 15 juin 1861 la supprima définilivement. L'année même de 
cette suppression, la récolte fut très mauvaise : une importation de 
18 millions d'hectolitres dut combler le déficit; mais le commerce 
était désormais à la hauteur de sa tâche : il avait grandi, et la loi 
venait de lui rendre la complète liberté de ses allures. A peine con- 
statée, la nouvelle crise fut conjurée : le prix moyen mensuel le 
plus élevé se rapporte au mois de septembre et ne dépasse pas 
27 francs; les prix moyens des mois suivans s'abaissent successi- 
vement jusqu'à 23 francs. C'est bien évidemment le commerce qui, 
par la précision et la rapidité de ses opérations, avait étouffé la 
crise en 18(31, car, sur les 18 millions d'hectolitres nécessaires pour 
assurer notre approvisionnement, 14 millions étaient entrés avant 
le l"'" janvier 1862. Aux époques antérieures de disette, les impor- 
tations, quoique beaucoup moindres , avaient été beaucoup plus 
tardives; parfois même elles s'étaient prolongées bien au-delà des 
crises, encombrant ainsi le marché quand il n'était plus nécessaire, 
après l'avoir laissé dégarni en temps de disette. Dans les années 
d'abondance, les services rendus par le commerce étaient moins 
apparens, mais non moins réels. L'exportation empêchait alors les 
prix de s'avilir. Après la récolte de 1821, le prix moyen mensuel le 
plus faible est de IZi fr. 69 cent., et c'est en mars 1822 qu'on l'ob- 
serve. A la suite de la récolte de 1858, le prix moyen le plus faible 
ne descend pas au-dessous de 15 fr. 60 cent.; c'est le prix moyen 
de janvier 1859. Enfin en 1865 la période la plus aiguë de la crise 
de pléthore qui a gardé le nom de crise agricole est le mois d'oc- 
tobre, et le prix moyen de ce mois est de 16 fr. 26 cent. 

Devant de pareils résultats, il ne semblait plus possible de main- 
tenir un régime qui, loin de favoriser les opérations du commerce, 
n'était pour lui qu'un obstacle et pouvait même devenir un danger. 
L'expérience avait prononcé en démontrant que la meilleure ma- 
nière d'assurer en temps utile notre approvisionnement dans les 
années de disette et de combattre l'avilissement des prix dans les 
années d'abondance était de laisser au commerce l'entière liberté 
d'acheter et de vendre, d'importer et d'exporter. Avec plus de ré- 
flexion, on aurait vu qu'il n'est pas nécessaire de poursuivre dans 
une organisation artificielle la recherche d'un prix stable, que c'est 
là toujours et partout le but du commerce, et qu'il l'atteint sûre- 
ment, puisqu'il ne saurait jamais avoir d'autres effets. 

Dans la vie des peuples , il vient un moment où l'extension des 
relations commerciales est une nécessité qui s'impose ; ils abaissent 
alors peu à peu tous les obstacles opposés par la nature ou par la 
politique aux libres communications des hommes. Quand les che- 
mins de fer sont jugés utiles et même nécessaires, les restrictions 
commerciales doivent s'effacer, parce que les inconvéniens en de- 



100 REVUE DES DEUX MONDES. 

viennent chaque jour plus intolérables. Comme l'oiseau qui sort de 
l'œuf en brisant sa coquille, les sociétés brisent aussi les entraves 
qui s'opposent à leur développement. 

L'union de notre marché national avec le marché général de 
l'Occident a produit des effets encore bien plus salutaires dans la 
douloureuse période que nous avons traversée depuis 1870. Jamais 
l'intervention du commerce n'avait été plus nécessaire, jamais ses 
bienfaits n'ont été plus apparens. De nos quatre dernières récoltes, 
l'une (1870) a été médiocre, la seconde très mauvaise, la troisième 
exceptionnellement abondante, et enfin la dernière nous laissera 
certainement, selon toutes les prévisions, un déficit considérable. 
Ces soubresauts dans la production de notre principale denrée ali- 
mentaire ont coïncidé avec des désastres dont l'histoire d'aucun 
autre peuple n'offre l'exemple: guerre déplorable avec la Prusse, 
occupation de notre territoire par l'ennemi, gueiTe civile, incendies 
de la commune, rançon de 5 milliards, difficultés politiques inex- 
tricables. Il faut bien reconnaître que l'épreuve aura été décisive, 
et que, si le commerce n'a pas failli à sa tâche d'assurer notre ap- 
provisionnement au milieu de ces calamités, c'est que nous sommes 
désormais à l'abri de toute crise aiguë en matière de subsistances. 
Il suffit de rappeler de quelle fnanière les faits se sont passés. 

Quand la funeste déclaration de guerre à la Prusse vint nous 
surprendre en juillet 1870, le prix du blé était à 23 francs l'hecto- 
litre. La médiocrité de la récolte sur pied pesait évidemment sur les 
cours, puisque le prix n'avait été que de 20 francs au mois de mai 
précédent. On prévoyait un déficit, et le commerce, en faisant ses 
achats d'avance, faisait monter le prix, ce qui accélérait l'importa- 
tion à Marseille et modérait l'exportation sur le littoral. Malgré le 
désarroi général, le commerce pourvut à tout , non-seulement au 
déficit de la récolte, mais encore aux gaspillages de la défense na- 
tionale et aux réquisitions de l'ennemi. Les prix suivirent une 
marche régulière, sans saccades, et n'atteignirent 28 francs qu'en 
mai 1871, en pleine insurrection de la commune, et alors qu'il était 
déjà évident que la récolte sur pied, détruite en partie par les ge- 
lées sans neige de l'hiver précédent, serait fort mauvaise. Les pré- 
visions sur ce point furent justifiées, et la récolte de 1871 nous laissa 
un déficit énorme . Fort heureusement . les marchés d'exportation 
qui alimentent l'Occident étaient pourvus, notamment la Hongrie 
et l'Amérique, et l'Angleterre, ce grand importateur dont les prix 
règlent les nôtres, n'avait qu'à faire face à son déficit normal. La 
denrée n'était donc pas absolument rare sur le marché général, et 
les prix n'avaient rien d'excessif. On vit alors, sous l'influence des 
opérations du commerce, se renouveler le phénomène si curieux de 
l'abaissement régulier du prix en temps de disette, qui s'était déjà 



ÉTUDES d'Économie rurale. 101 

accusé avec tant de précision en 1861. Le déficit de 1871, qui nous 
eût donné des prix de famine quinze ou vingt années auparavant, 
fut comblé, et les prix, au lieu de monter, descendirent. De mai à 
août 1871, le prix avait passé de 28 à 25 francs. En septembre, il 
y eut une légère reprise, et le prix de 26 francs l'hectolitre fut at- 
teint de nouveau. A partir du mois de novembre, une baisse régu- 
lière se déclare; nous trouvons le prix moyen de 25 francs en jan- 
vier 1872, celui de 24 francs en juin, de 23 francs en juillet. En 
août, et sous l'influence d'une récolte exceptionnellement riche, le 
prix moyen du blé tombe à 20 francs l'hectolitre.. 

La récolte de 1872 est en effet la plus abondante que nous ayons 
jamais eue en France malgré le démembrement de notre territoire. 
On ne l'estime pas à moins de 120 millions d'hectolitres, ce qui, après 
prélèvement de i!i millions d'hectolitres pour les semences, laissait 
106 millions d'hectolitres disponibles pour notre consommation in- 
térieure et notre commerce d'exportation. Le marché général était 
alors peu encombré, et l'Angleterre avait besoin d'un supplément 
à ses importations habituelles : les prix du marché général étaient 
donc élevés. Pour en bénéficier, le commerce, au lieu d'importer 
des grains, en exporta; mais ces exportations ne pouvaient que re- 
lever les cours sur notre marché intérieur, et l'élévation de nos prix 
devait, à son tour, modérer l'exportation. Au total, il n'est guère 
sorti que de 6 à 7 millions d'hectolitres de la récolte exceptionnelle 
de 1872. On avait vu le blé baisser dans la disette; on allait le voir 
monter peu à peu dans l'abondance. De 20 francs l'hectolitre en août 
1872, le blé était arrivé successivement et régulièrement à 27 francs 
en août 1873. Le prix de 22 francs avait été atteint en février, celui 
de 24 francs en juin. 

Bien des esprits ont été déroutés par cette baisse de prix coïnci- 
dant avec un déficit énorme, qui a été suivie d'une hausse régu- 
lière au sein de l'abondance. On en a vainement cherché l'explication 
dans de fausses estimations des deux récoltes; c'est dans l'effet 
d'opérations commerciales étendues qu'il faut la chercher unique- 
ment. Dès que le déficit est soupçonné, le commerce se met en 
quête d'approvisionner le marché, et ses arrivages ramènent les prix 
au niveau du marché général. Quand l'abondance est venue, le 
commerce agit inversement, et ses exportations relèvent les prix 
jusqu'à équilibre avec ceux de l'extérieur. Baisse en déficit, hausse 
en abondance, s'opèrent régulièrement, sans secousse brusque et 
sans perturbation excessive dans les habitudes de la consommation 
ou dans les intérêts de l'agriculture. Ainsi se limitent de plus en 
plus, en se rapprochant du prix général du marché, qui, toujours 
élevé, va s'élevant encore d'une façon insensible, les hausses et les 
baisses de notre marché intérieur. Ces prix moyens réguliers et éle- 



102 REVUE DES DEUX MONDES. 

vés que l'on cherchait vainement à obtenir par une législation mi- 
nutieuse et routinière, c'est le perfectionnement des voies de com- 
munication et l'extension des opérations de commerce qui nous en 
ont enfin dotés : les voies de communication en unifiant notre marché 
intérieur, et les opérations de commerce en le reliant de plus en plus 
au marché général des subsistances. C'est ainsi que nous aurons con- 
juré deux des plus grands maux qui puissent nous atteindre : des 
prix avilis dans l'abondance, la cherté excessive dans le déficit. 

Tous les faits qui sont survenus depuis quelques mois ne font 
qu'ajouter encore à cette démonstration. Ce qui avait empêché l'ex- 
portation de prendre une allure plus rapide à la suite de la récolte 
de 1872 en faisant monter le prix, seul moyen de modérer l'expor- 
tation, c'est la mauvaise apparence de la récolte suivante. Les pluies 
de l'hiver et du printemps avaient noyé le sol; le blé était atteint 
par la rouille dès le mois d'avril dernier. On prévoyait que la ré- 
colte serait sûrement mauvaise. Cette prévision s'est réalisée, malgré 
toutes les assertions contraires; mais il n'y a pas lieu d'en concevoir 
la moindre inquiétude. Les besoins de la consommation sont pré- 
vus, le commerce a pris ses mesures à temps. En se relevant suc- 
cessivement avant la récolte, les prix avaient modéré l'exportation 
et ranimé le courant de l'importation. En septembre, une hausse de 

I franc environ par hectolitre a eu lieu sur le prix moyen du mois 
précédent. Le blé a légèrement dépassé 28 francs l'hectolitre; il 
est redescendu à 27 francs à la fin d'octobre pour se rapprocher de 
nouveau de 28 fr. au commencement de décembre; mais tout porte 
à croire que la baisse est proche et qu'elle f^^'a des progrès rapides, 
lorsque les apparences de la récolte prochaine, dans les divers pays 
d'importation et d'exportation, auront permis d'établir avec certi- 
tude les conditions de l'approvisionnement général. 

On pourra trouver ces prévisions trop optimistes : elles sont ce- 
pendant justifiées par les faits constatés antérieurement. Depuis 
la suppression de l'échelle mobile, on peut observer que nos prLx 
les plus élevés des années de déficit ont lieu au mois de septembre. 

II en a été ainsi en 1861 et en 1871. La baisse actuelle est un indice 
qu'il en sera de même à la suite de la récolle de 1873. L'approvision- 
nement est sinon fait, du moins assuré. L'état de nos eosemence- 
mens au printemps prochain pourra seul, nous le croyons, arrêter la 
baisse des prix. Si la récolte future présentait alors de mauvaises ap- 
parences, les prix, au lieu de continuer à descendi'e, se relève- 
raient, et le terrain gagné pourrait être perdu de nouveau; mais cette 
hausse ne cesserait pas un instant d'être régulière, et nous ne pen- 
sons pas, dans tous les cas possibles, qu'elle pût jamais nous rame- 
ner des prix au-dessus de 30 francs l'hectolitre, conmie nous l'avons 
vu si fréquemment dans le passé et jusqu'en 1868. A ce taux d'é- 



ÉTUDES d'ÉCONOAIIE RURALE. 103 

normes quantités de céréales peuvent être versées sur le continent. 
Les États-Unis ont des réserves immenses. La grande difficulté, c'est 
le transport de l'intérieur à New- York. Quand le prix du blé est 
au-dessous de 25 francs sur les places de l'Occident, l'exportation de 
l'Amérique ne cesse pas entièrement, mais elle ne se fait qu'en 
proportion restreinte. A chaque franc de hausse au-dessus de ce 
chifl're correspond une nouvelle couche de blé, qui, pouvant sup- 
porter les frais de transport à grande distance, vient combler les 
vides du marché occidental. A 30 francs, le monde entier, pour 
ainsi dire, nous enverrait ses réserves et comblerait tous nos défi- 
cits, si grands qu'ils fassent (1). 

Il ne faut pas perdre de vue qu'avec un commerce de farine et 
de blé tel que celui qui se fait en France, les réserves du commerce 
et de l'agriculture sont considérables, La meilleure preuve qu'on 
puisse invoquer à cet égard, c'est la faiblesse de nos exportations 
à la suite de la récolte si abondante de 1872. En admettant que, 
par la réduction de notre population à 36 millions d'habitans, notre 
consommation intérieure a été ramenée à 90 millions d'hectolitres, 
la récolte précédente nous aurait laissé un excédant de 10 millions 
d'hectolitres, c'est-à-dii-e de quoi nous alimenter pendant près de 
six semaines. Fallût-il en importer deux fois autant pour nous tirer 
d'embarras, le commerce serait assurément en mesure de le faire. 

Enfin il faut tenir compte d'une certaine élasticité qui s'observe 
dans la consommation du blé. Toutes les classes de la population 
font des économies forcées de pain quand le prix s'en élève , mais 
surtout cette admirable population rurale, qui a toutes les vertus et 
souvent, hélas! toutes les misères de ce monde, qui est à la fois si 
laborieuse et si frugale. Pour prospérer et se mettre en état de 
pourvoir aux besoins croissans de la consommation , il faut que 
l'agriculture fasse des épargnes et qu'elle produise plus qu'elle ne 
consomme. Quand le blé enchérit, le cultivateur, sa famille et ses 
aides en consomment moins pour en porter davantage au marché. 
Le seigle et l'orge entrent alors en plus grande porportion dans l'a- 
limentation de la population agricole : l'habitant du midi, qui con- 
sacrait beaucoup de maïs à l'engraissement de son bétail, le réserve 
plus exclusivement à sa nourriture; le Breton vit plus spécialement 
de galettes de sarrasin, et le Limousin de châtaignes. La pomme de 
terre, ce pain du pauvre, joue aussi, en temps de cherté, un plus 
grand rôle dans l'alimentation du campagnard. Ce changement de 
régime n'est pas sans inconvénient. Avec une nourriture moins sub- 
stantielle, l'ouvrier de l'agriculture ne peut produire la même somme 

(1) Le prix de l'iiectolitre de blé est depuis trois mois, sans variation, de 21 à 22 fr. 
à New- York. C'est le meilleur indice que les exportations des États-Unis suffisent à 
combler les déficits prévus chez les peuples importateurs do la région occidentale. 



104 REVUE DES DEUX MONDES. 

de forces qu'en altérant plus ou moins sa santé; mais la nécessité 
le condamne à réserver ce pain blanc qu'il produit aux consom- 
rnateurs plus fortunés qui habitent la ville, et il s'y résout. 

Un prix moyen de 28 francs l'hectolitre, avec des écarts de 2 fr. 
au-dessus dans le nord-est et de 2 francs au-dessous en Provence , 
il n'y avait là rien qui dût nous alarmer à la fin du mois d'août der- 
nier. Pour ne rappeler ici que des faits de date récente, ces prix 
avaient été notablement dépassés en 1853, en 1855, en 1856 et 
en 18(58. Cependant l'on s'est ému et l'on a fait appel à l'interven- 
tion du gouvernement pour combattre la cherté non-seulement par 
les moyens dont il dispose, mais encore en lui suggérant les projets 
les plus chimériques, les mesures les plus insensées. C'est là mal- 
heureusement chez nous une tradition déjà ancienne. On nous a re- 
proché, à juste titre, d'ignorer la géographie; on aurait pu, avec 
bien plus cle raison, nous faire le reproche d'ignorer les plus sim- 
ples élémens de l'économie politique. L'intervention du gouverne- 
ment, toutes les fois qu'elle n'a pas eu pour unique but d'assurer la 
liberté et la sécurité du commerce, a toujours été détestable; loin 
de remédier aux crises, elle n'a fait que les précipiter et les rendre 
plus funestes. INotre histoire est pleine de ces exemples. Sur la 
simple annonce faite par Necker que le gouvernement avait opéré 
des achats à l'étranger pour combler un déficit qui n'existait pas en 
réalité, une famine véritable se déclara. Aux portes mêmes de Paris, 
dans un pays riche en céréales, à Coulommiers et à Nangis, le 
prix du blé monta de 5 à 6 francs par hectolitre dans l'intervalle de 
deux marchés. Les décrets de la convention sur le maximum, sur la 
création des greniers de réserve, etc., ne produisaient pas de meil- 
leurs résultats. Le blé se cachait dans les campagnes, et la popula- 
tion parisienne avait beau pendre les boulangers aux lanternes 
après avoir défoncé et pillé leurs boutiques, cela ne faisait ni affluer 
le blé à Paris, ni baisser le prix du pain. Plus tard, en 1811, les 
recensemens et les réquisitions ordonnés par un comité de subsis- 
tances affamèrent la France entière. En 1817, les importations opé- 
rées pour le compte de l'état ne firent qu'exagérer la crise en semant 
la panique dans la population et en décourageant le commerce. 

Les gouvernemens modernes ne font plus de réquisitions, d'im- 
portations et de greniers de réserve; mais, s'ils vont moins loin que 
leurs prédécesseurs , et si leurs mesures sont ainsi moins désas- 
treuses, leur conduite en matière de subsistances n'est pas sensi- 
blement plus correcte et plus logique : ils n'obéissent d'ordinaire 
qu'aux circonstances du moment, modifiant çà et là les pièces de 
notre régime commercial, sans se désintéresser absolument en cette 
matière. Quand la cherté arrive, à la suite du déficit, ils s'empres- 
sent de jeter à l'eau tout ce qui reste de l'ancienne réglementation 



ÉTUDES d'Économie rurale. 105 

du commerce des céréales, dirigée surtout contre les importations : 
l'approvisionnement du marché est alors l'intérêt qui domine; il faut 
l'assurer, coûte que coûte. Sitôt que la crise est passée, on se re- 
tourne : ces importations, qui étaient naguère un bienfait, devien- 
nent une menace, on craint qu'elles n'écrasent le marché. Après 
avoir pourvu aux nécessités de la consommation, il faut bien don- 
ner satisfaction aux intérêts de l'agriculture. En conséquence on 
relève contre l'importation, au moment même où la faiblesse de nos 
prix suffit à l'éloigner, des barrières qu'il faudra diHruire plus tard, 
quand l'importation sera devenue à la fois possible par la hausse 
des prix et nécessaire par le déficit. En agissant ainsi, les gouver- 
nemens contrarient évidemment tous les intérêts qu'ils veulent ser- 
vir, car empêcher l'entrée , c'est empêcher aussi la sortie, c'est 
rendre notre stock moins considérable, notre approvisionnement 
moins régulier, nos prix moins uniformes et moins stables, et fina- 
lement notre agriculture moins prospère; mais ces inconvéniens sont 
peu apparens, on s'y risque par la crainte d'un mal chimérique. 

C'est là notre histoire dans ces dernières années. La loi du 30 jan- 
vier 1872 sur la marine marchande contenait deux dispositions s'ap- 
pliquant aux céréales : l'une établissant sur les marchandises étran- 
gères transportées par navires étrangers une surtaxe de pavillon de 
75 centimes par 100 kilogrammes pour les provenances d'Europe et 
du bassin de la Méditerranée, de 1 fr. 50 cent, pour les provenances 
des pays hors d'Europe, en-deçà du cap Horn et du cap de Bonne- 
Espérance, et enfin de 2 francs pour les importations tirées des pays 
au-delà des caps, — l'autre frappant toutes les denrées d'origine 
extra-européenne d'une surtaxe d'entrepôt de 3 francs par 100 ki- 
logrammes à leur importation des entrepôts 'd'Europe. Le moindre 
inconvénient des mesures de ce genre, c'est de ne durer qu'un jour. 
On les établit en temps d'abondance parce qu'alors les inconvéniens 
en sont moins sensibles; mais la première cherté les emporte : l'ex- 
périence l'a dix fois démontré. Un décret du 29 août dernier a 
exempté les grains et les farines de ces surtaxes. Gomme consé- 
quence de cette exemption, un autre décret, en date du 18 octobre, 
a étendu à tous les bureaux de douane ouverts à l'importation des 
céréales la faculté de délivrer des acquits-à-caution d'admission 
temporaire, sous la condition expresse que la réexportation des fa- 
rines ne pourra s'effectuer que par les bureaux de la douane faisant 
partie de la direction par laquelle l'importation aura été faite. 

Ce sont là d'excellentes mesures, et si l'on y joint le décret de 
septembre dernier, qui approuve les modifications de tarif consen- 
ties par les compagnies de chemins de fer pour le transport des cé- 
réales à l'intérieur, on aura tout ce que le gouvernement pouvait 
raisonnablement faire pour atténuer les effets de la cherté. Il faut 



106 REVUE DES DEUX MONDES. 

seulement désirer que ces suppressions de surtaxes et ces facilités 
de transport survivent aux circonstances qui les ont fait naître. 

On a cependant invoqué bien d'autres mesures contre la cherté 
actuelle, A l'époque de la révolution française, il était de mode 
parmi les députés de la nation de faire chaque jour une nouvelle 
motion sur les subsistances. A ce propos, le célèbre voyageur an- 
glais A. Young conseillait à l'assemblée nationale de proclamer d'a- 
bord la liberté du commerce et de décréter ensuite « qu'on étouffe 
avec un encrier le premier représentant qui prononcera le mot de 
vivres. » Nos députés sont aujourd'hui moins ardens à conquérir 
une popularité de mauvais aloi en provoquant, sous le prétexte d'a- 
mener la baisse, des mesures qui ont infailliblement pour effet de 
faire la hausse; mais à leur défaut plusieurs de nos publiistes ne 
craignent pas de mettre en péril la liberté de la boulangerie, en 
demandant, au premier signe de cherté, le rétablissement de la 
taxe. Nous ne conseillerons pas de leur appliquer la peine dont 
il est question dans la boutade de l'écrivain anglais; mais nous 
croyons qu'il serait opportun de profiter de la première baisse de 
prix qui surviendra pour abolir définitivement la loi de 1791, et 
pour enlever enfin aux maires la faculté, dont quelques-uns usent 
encore, de taxer le pain. En achetant bon marché pour revendre 
plus cher, les boulangers sont à la fois dans leur droit et dans leur 
rôle : sans la perspective de profits légitimes, ils ne prendraient pas 
assurément la charge d'alimenter la consommation. C'est l'espérance 
du gain qui soutient et développe le commerce; c'est elle aussi qui 
assure l'approvisionnement, nivelle et modère les prix, en un mot 
fait les affaires de tout le monde au meilleur marché possible. Au 
lieu de raviver les préjugés du public et d'attiser de vieilles haines 
qui tiennent à l'ignorance autant qu'à la passion , il nous semble 
plus juste de rappeler que la carrière de la boulangerie est ouverte 
à toutes les ambitions, et que le seul moyen à la fois légitime et 
efficace de faire baisser les bénéfices de ces industriels, aussi hono- 
rables et aussi utiles que les marchands de blé, c'est de leur faire 
concurrence. L'idée des approvisionnemens par des greniers pu- 
blics, par des magasins de l'état, est encore plus fausse que la taxe. 
Il y a des institutions de ce genre chez les peuples en enfance; mais 
on ne les observe que là. Dans les sociétés avancées, le commerce 
pourvoit aux besoins de la consommation d'une façon beaucoup plus 
sûre et moins coûteuse; il suffit de ne pas contrarier ses mouve- 
mens. La liberté en matiJre économique n'e^t point seulement le 
plus commode des régimes, c'est aussi le meilleur : elle seule res- 
pecte tous les droits et sert tous les intérêts. 

P.-G. DUBOST. 



r r 



FREDERIC-GUILLAUME IV 



ET LE 



BARON DE BUNSEN 



IV. 

l'avènement du second empire et la guerre de CRIMÉE (i). 



Aus dem Briefwechsel Friedrich Wilhelms IV mit Bunson, von Leopold von Ranke, 
1 Tol. in-S»; Leipzig 1873. 



Lorsque la convention d'Olmiitz, au mois de novembre 1850, eut 
mis le comble aux humiliations que le prince Félix de Schwarzen- 
berg infligeait depuis plus d'un an à la monarchie prussienne, 
M. de Bunsen fut violemment tenté de donner sa démission. Pou- 
vait-il représenter plus longtemps auprès du gouvernement anglais 
la politique de M. de Manteuifel? Malgré ses dissentimens particu- 
liers avec tel ou tel ministre du cabinet de Saint-James, il se sen- 
tait bien plus d'accord avec les vues libérales de l'Angleterre 
qu'avec les idées de réaction si en faveur à Berlin. Pour une con- 
science honnête, il y avait là bien des sujets de scrupule. L'ambas- 
sadeur de Frédéric-Guillaume IV à la cour de la reine Victoria était 
conduit à se faire cette question étrange : suis-je vraiment le re- 
présentant de la politique prussienne auprès de l'Angleterre? ne 
suis-je pas plutôt le représentant des idées anglaises auprès de la 
Prusse? La situation lui devenait de jour en jour plus équivoque et 
plus pénible. 

M. de Bunsen n'ignorait pas d'ailleurs quel était à son égard le 

(1) Voyez la Revue des 1" et 15 août, et du 13 novembre 187 . 



108 REVUE DES DEUX MONDES. 

mauvais vouloir du cabinet de Berlin. Sans souci de l'amitié que lui 
gardait Frédéric-Guillaume IV, les hommes du parti de la croix le 
considéraient comme un révolutionnaire. Les chefs de ce parti, 
M. de Gerlach, M. Stahl, M. de Rochow, pour ne citer que les plus 
célèbres, exprimaient ouvertement leur désir de voir les hautes fonc- 
tions diplomatiques confiées désormais à des partisans de la sainte- 
alliance. Il fallait dans ces postes si importans des hommes qui fus- 
sent d'accord avec les principes généraux de l'empereur Nicolas. On 
allait jusqu'à sommer le ministre des affaires étrangères de remplacer 
sans retard M. de Bunsen. Ces ardeurs du parti absolutiste ayant 
échoué contre la circonspection de M. de Manteuffel, on eut recours 
aux plus singuliers moyens. Le bruit courut un jour à Berlin (mars 
1851) que le ministre de Prusse à Londres avait été insulté dans la 
rue par des réfugiés politiques pour avoir fêté à l'hôtel de l'ambas- 
sade l'anniversaire du 18 mars 18Zi8. On sait que le 18 mars 1848, 
date odieuse aux amis de l'ordre parce qu'elle les reporte à une 
émeute qui avait failli renverser le trône, est en même temps une 
date maudite des révolutionnaires parce que l'insurrection qu'elle 
rappelle, victorieuse d'abord, avait fini par échouer. Entre ces points 
de vue si opposés, il y en a un autre qui tient le milieu : le soulève- 
ment du 18 mars, aux yeux de certains libéraux, avait réussi dans 
la juste mesure, puisque, sans renverser le trône, il avait fait tomber 
un ministère absolutiste et obligé le roi à capituler. Le bruit ré- 
pandu à Berlin élait donc imaginé de la manière la plus perfide, car 
il autorisait cette double question : M. de Bunsen, en célébrant 
l'anniversaire du 18 mars, avait-il fêté la demi-victoire de l'émeute 
ou la défaite de l'insurrection révolutionnaire? On insinuait par là 
que c'était l'un et l'autre, et que, si les réfugiés avaient à se plaindre 
de M. de Bunsen, la cour de Berlin avait aussi les plus graves re- 
proches à lui faire. En tout cas, un ministre de Prusse qui s'était 
exposé à être insulté dans les rues de Londres ne pouvait plus 
rester à son poste. Voilà ce que lui mande un de ses amis de Berlin 
en lui signalant et la rumeur publique et les conclusions qu'on en 
tire. La personne très alarmée qui lui transmet ces étranges propos 
est impatiente de savoir ce qu'ils peuvent contenir de vrai. M. de 
Bunsen répond que tout cela est absolument imaginé; il ne sau- 
rait même indiquer la moindre circonstance, le plus petit fait qui, 
grossi et falsifié, ait pu fournir un prétexte à cette histoire. Il n'a 
pas donné de fête le 18 mars, il ne connaît point de réfugiés poli- 
tiques, soit d'Allemagne, soit des autres parties du continent, il n'en 
a jamais vu un seul ni chez lui, ni dans la rue, ni dans aucun en- 
droit de Londres. Ce récit n'est qu'une invention ridicule, et qui 
donc avait eu intérêt à inventer de telles choses? Sans accuser ses 
adversaires politiques de Berlin, M. de Bunsen démêle bientôt les 



LE SECOND EMPIRE ET LA. GUERRE DE CRLMJiE. 109 

origines de l'aflaire. Il vient d'apprendre en effet, non pas de Berlin 
cette fois, mais de Londres même, qu'un agent secret, se disant en- 
voyé par le ministre de la police de Prusse, était arrivé récemment 
à Londres pour surveiller les faits et gestes de l'ambassadeur. Le 
ministre de la police avait arrêté dans sa haute sagesse que M. de 
Bunsen devait nécessairement avoir des relations personnelles avec 
les réfugiés établis à Londres. C'est à cet agent qu'un réfugié prus- 
sien, trouvant là une occasion de gagner quelques shillings, avait 
révélé le secret d'état dont il s'agit. M. de Bunsen remarquait à ce 
propos que l'agent de la police prussienne avait été indignement 
volé, car enfin, si pareil scandale se fût passé dans une ville comme 
Londres, est-ce qu'on aurait pu en étouffer le bruit? Le soir, tous 
les journaux de la Cité auraient donné la nouvelle à leurs lecteurs, 
et le lendemain elle eût fait le tour de l'Europe. 

Il résultait de cette misérable aventure que M. de Bunsen, s'il 
restait à Londres, s'exposerait infailliblement, non pas aux grossiè- 
retés des réfugiés d'Allemagne, mais à l'injure perpétuelle du mi- 
nistère dont il était le représentant. Il se savait suspect et surveillé; 
son nom était à la merci des plus vils dénonciateurs. Il prit donc la 
résolution de se retirer des affaires. D'abord, voulant ne pas brusquer 
les choses, — car il était toujours dévoué à la personne de Frédéric- 
Guillaume IV, et il y avait là plus que des convenances à ménager, — 
il chargea M. de Radowitz de préparer le roi à cette demande de 
retraite. Pendant l'été de 1851, il fit un voyage à Bonn, examinant, 
dit-il, le port où il se proposait de chercher un refuge; mais l'homme 
propose et Dieu dispose. Peu de temps avant la date qu'il s'était 
fixée à lui-même pour offrir décidément sa démission au roi, il est 
atteint d'une maladie grave. Comment songer à sa retraite dans 
un pareil moment? Cependant le temps passe; voilà des semaines, 
voilà des mois qui s'écoulent, les événemens changent d'aspect, 
les opportunités ne sont plus les mêmes. Ce qu'il eût été si naturel 
de faire dans les deux ou trois mois qui ont suivi la convention 
d'Olmûtz, pourquoi le faire un an plus tard? Cette démarche aura 
perdu sa vraie signification. Ce ne sera plus qu'une brèche ouverte 
dans ces hautes fonctions diplomatiques d'où les absolutistes veu- 
lent expulser M. de Bunsen et ses amis. Cette pensée le retient. Sa 
retraite ferait trop de plaisir aux hommes qu'il considère comme 
les plus grands ennemis de l'Allemagne. Le prince de Schwarzen- 
berg s'en réjouirait à Vienne; à Berlin, M. Stahl et M. de Gerlach en 
pousseraient des cris de triomphe. Non , il restera. Sa conscience a 
tort de s'alarmer. Ce n'est pas du ministère qu'il est l'organe en 
conservant son poste, il est le représentant du roi Frédéric-Guil- 
laume IV et le serviteur de la patrie. 

Voilà comment M. de Bunsen se décida en 1851 à garder ses fone- 



110 REVUE DES DEUX MONDES. 

tions, dont il ne se démettra que plus tard, après un nouvel échec 
de ses idées, après un nouvel elTacement de la Prusse, au mois d'avril 
1854. Pendant ces trois dernières années de son activité diplo- 
matique et de sa correspondance personnelle avec Frédéric-Guil- 
laume IV, deux événemens principaux occupent l'Europe : d'abord 
l'avènement de Napoléon III à l'empire, ensuite la guerre de Cri- 
mée. Allons jusqu'au bout des documens que nous fournit M. Léo- 
pold de Ranke, et continuons d'y joindre les nôtres, non pas certes 
pour entreprendre un nouveau récit des faits, sur lesquels tout a été 
dit, mais pour achever de peindre ces deux âmes, ces deux con- 
sciences, le roi Frédéric-Guillaume IV et le baron de Bunsen. 

I. 

La nouvelle du coup d'état exécuté à Paris le 2 décembre 1851 
par le président de la république française ne produisit pas la même 
impression dans toutes les contrées de l'Europe. En Russie, eu 
Prusse, en Autriche, les gouvernemens y voyaient une revanche des 
catastrophes de ISliS. De la France était venue la secousse qui 
avait ébranlé tous les trônes; on se félicitait de ce coup de force qui, 
rétablissant en France un principe d'autorité, raffermissait tous les 
pouvoirs d'un bout de l'Europe à l'autre. Personne n'ignorait que 
cette autorité avait ses allures propres, qu'elle représentait tout 
autre chose que l'ordre légitime, que, si la révolution recevait là une 
rude atteinte, elle la recevait d'une main révoluiiomiaire. N'im- 
porte; l'impression dominante était une impression de soulagement. 
Quel que fût l'homme qui remportait cette victoire, la révolution 
était vaincue. En Autriche môme, les réserves que nous venons 
d'ind quer étaient fort indifférentes au principal personnage poli- 
tique; le prince Schwarzenberg tenait beaucoup plus à l'autorité 
elle-même qu'aux anciennes conditions de l'autorité. Il ne craignait 
pas de donner satisfaction à certaines exigences de l'esprit moderne, 
pourvu que le pouvoir devînt toujours plus fort à mesure que s'ac- 
croissaient les libertés publiques. Sans appartenir complètement à 
l'école napoléonienne, il s'y rattachait sur bien des points. Per- 
suadé que la crise sociale de nos jours devait tôt ou tard transfor- 
mer le monde de fond en comble, il voulait prendre hardi;nent l'of- 
fensive et organiser l'Europe d'après un plan à lui, au lieu d'attendre 
que ces changemens s'accomplissent suivant les hasards des révo- 
lutions. Le prince Louis-Napoléon, après le 2 décembre 185t, réa- 
lisait une partie de son idéal politique. Il le voyait déjà empereur des 
Français, il l'admirait comme un dompteur de peuples dans l'intérêt 
des peuples, et d'avance il saluait en lui un auxiliaire envoyé par la 
Providence. Dans ses rêves audacieux, il avait conçu l'idée d'une 



LE SECOND EMPIRE ET LA GUERRE DE CRDLIŒ. 111 

Europe que se partageraient trois grands empires, l'empire latin, 
l'empire germanique, l'empire slave. L'empire slave serait à la Rus- 
sie, l'empire germanique à l'Autriche, l'empire latin à la France. 

C'est le coup d'état de 1851 qui, exaltant l'imagination du mi- 
nistre autrichien, lui avait suggéré ces visées gigantesques. On sait, 
pour le dire en passant, que le prince Félix de Schwarzenberg 
mourut à Vienne le 5 avril 1852, avant même que le prince Louis- 
Napoléon fût empereur des Français; une chose beaucoup moins 
connue, c'est l'influence que ces idées extraordinaires ont exercée 
sur d'autres têtes politiques de l'Europe. Si la guerre allemande de 
1866 a été pour la Prusse une revanche des humiliaiions subies en 
1850, les plans ténébreux qui se sont dévoilés en 1870 et qui ont si 
profondément bouleversé l'état général de l'Europe ont été inspirés 
au chancelier du nouvel empire d'Allemagne par les conceptions en 
sens inverse du premier ministre de l'empereur d'Autriche. Dans 
tous les actes du prince de Bismarck, on retrouve les souvenirs du 
prince de Schwarzenberg, une émulation rétrospective d'entreprises 
audacieuses, une volonté inflexible non-seulement de défaire ce 
qu'il avait fait, mais de refaire autrement ce qu'il avait osé con- 
cevoir. 

Revenons au mois de décembre 1851. En Angleterre, où se trou- 
vait M. de Bunsen, l'opinion du pays se prononça énergiquement 
contre le coup d'état. Les fonds publics subirent une baisse considé- 
rable à la bourse de Londres, une baisse presque aussi forte, nous dit 
l'ambassadeur prussien, qu'à la nouvelle de la révolution de 1830. 
Les journaux jetèrent feu et flamme. Il y eut pendant plusieurs mois 
une véritable éruption de fureurs patriotiques. On croyait ou on 
aflectait de croire que l'Angleterre était menacée. Des projets de dé- 
fense aflluaient de toutes parts et sous toutes les formes. On rappe- 
lait ces paroles que le duc de Wellington avait prononcées autrefois 
en des circonstances bien difierentes : « il n'y a pas un lieu sur nos 
côtes où l'infanterie ne puisse aborder par tous les temps, par tous 
les vents, et où elle ne puisse trouver à moins de quatre milles une 
route excellente, praticable pour une armée, et conduisant au cœur 
même du pays. » On les répétait à satiété, on les commentait avec 
violence, on en tirait des reproches ou des injonctions cà l'adresse 
du minisf^re, on le sommait d'aviser au salut commun, toute affaire 
cessante, et de mettre immédiatement sur pied toutes les forces du 
pays. Quant au ministère, après une première émotion inévitable, il 
ne montra point de dispositions hostiles au nouveau gouvernement 
de la France. Les lettres de Bunsen, qui nous conservent la trace de 
cette première émotion, nous indiquent aussi les symptômes d'un 
autre sentiment qui ne tarda guère à se produire. L'ambassadeur 
prussien affirme par exemple que nulle part à Londres on ne ma- 



112 REVUE DES DEUX MONDES. 

iiifestait de sympathie pour les chefs de l'assemblée nationale de 
France. Il est vrai que M. de Bunsen est notre ennemi, et que le 
souvenir des récentes humiliations de la Prusse, bien que la France 
y soit étrangère, ravive encore ses défiances haineuses. On peut être 
persuadé qu'il est dupe de ses propres passions quand il attribue 
aux hommes d'état anglais des sentimens de mépris pour nos plus 
grands citoyens, défenseurs malheureux de la liberté parlemen- 
taire (1). Il faut du moins conclure de ces renseignemens qu'une 
fois les premières alarmes calmées, les membres du cabinet de 
Saint-James n'eurent pas trop de peine à se décider pour une po- 
litique d'expectative où l'on ne sentait rien de menaçant. 

C'est ici que se place l'épisode du renvoi de lord Palmerston, 
épisode très singulier en lui-même et qui tient une grande place 
dans cette histoire. On a dit que lord Palmerston, ministre des 
affaires étrangères dans le cabinet que dirigeait lord John Russell, 
avait été obligé de donner sa démission le 22 décembre 1851 à 
cause de l'empressement qu'il avait mis à faire des déclarations trop 
favorables au représentant de la France à Londres, M. le comte 
Walewski. Le fait n'est pas complètement exact. L'attitude de lord 
Palmerston à la suite du 2 décembre n'a été que le prétexte de sa 
disgrâce. Conformément à la décision du ministère, approuvée par 
la reine Victoria, lord Palmerston avait écrit dès le 5 décembre à 
lord Normanby, représentant de l'Angleterre à Paris, une dépèche 
qui se terminait par ces mots : « j'ai ordre de sa majesté de vous 
dire qu'il ne faut rien changer à vos relations avec le gouvernement 
français. Le désir de sa majesté est que son ambassadeur à Paris ne 
fasse rien qui ait l'apparence de la moindre intervention dans les 
affaires intérieures de la France. » En recommandant à lord Nor- 
manby la plus stricte neutralité, le ministre anglais devait-il s'in- 
terdire d'exprimer son sentiment sur le 2 décembre en des conver- 
sations particulières? Assurément cela eût été plus correct; mais il 
y avait longtemps que lord Palmerston, esprit altier et impatient de 
la discipline, se souciait peu des règles de la hiérarchie ministérielle. 
Au mois d'août de cette même année 1851, la reine avait dû lui 
adresser un mémorandum très net pour le rappeler à l'ordre. Le 
ministre s'était empressé de répondre : « J'ai pris copie du mémo- 
randum de sa majesté, et je ne manquerai pas de me conformer aux 
instructions qu'il contient. » Il croyait apparemment que, tout en 
dirigeant la politique étrangère dans le sens arrêté par le conseil et 

(1) « Uebrigons zcigt sicli nirgends liicr cinc Theilnahmc an den Icitcndon ^rànnern 
der Nationalvcrsanimlung... » Voyez l'édition allemande des Mémoires de Bunsen. — 
Christian Cari Josias Freiherr von Bunsen, ans seinen Briefen und nach eigener Erin- 
nerung geschildert von seiner WiUwe. Deutsche Ausgabe durch neue Mittheilungen 
vermehrt von Friedrich Nippold, t. III, p. 198, 



LE SECOND E-MPIUE ET LA GUERRE DE CRLMÉE. 113 

approuvé par la reine, il avait le droit de ne pas cacher ses opinions 
aux personnes qui causaient avec lui. La prétention était singulière, 
car il pouvait se faire que ces personnes eussent intérêt à répéter 
ses paroles, et alors qu'arriverait-il? Les conversations de lord Pal- 
merston auraient donné un démenti à ses dépêches. C'est précisé- 
ment ce qui eut lieu. Lord Palmerston, dès le lendemain du coup 
d'état ou au plus tard le surlendemain, causant avec M. le comte 
Walewski, n'hésite pas à lui déclarer que, pour sa part, il approuve 
complètement le coup d'état. « Nous ne nous mêlerons pas de vos 
affaires, lui dit-il, c'est à la France de décider de son sort. Toutefois, 
si votre excellence désire connaître mon opinion particulière sur le 
changement qui vient de s'accomplir, je la résume ainsi : l'antago- 
nisme entre le président et l'assemblée était arrivé à un tel degré 
qu'il n'y avait plus pour eux possibilité de coexistence. Gela devenait 
de jour en jour plus manifeste. Or il me paraît préférable pour les in- 
térêts de la France, et par suite pour les intérêts du reste de l'Eu- 
rope, que le pouvoir du président l'emporte. Le maintien de son 
autorité est une garantie pour le maintien de l'ordre social. Avec la 
division des partis et des opinions qui régnent dans l'assemblée, une 
victoire sur le président ne serait que le point de départ d'une 
guerre civile des plus désastreuses. » 

On devine avec quel plaisir M. Walewski recueille ces paroles de 
la bouche de lord Palmerston. Est-il tenu de faire une distinction 
entre lord Palmerston causant familièrement et lord Palmerston 
écrivant au nom du conseil de sa majesté? Cela ne se peut, il y a 
des situations indivisibles. M. Walewski s'empresse donc de com- 
muniquer cette conversation au ministre des affaires étrangères à 
Paris; c'était alors M. le comte Turgot. Le ministre est radieux, et 
si le lendemain lord Normanby vient lui dire qu'il a reçu des in- 
structions de Londres, que rien n'est changé dans les rapports des 
deux gouvernemens, qu'il restera spectateur attentif, mais désinté- 
ressé, des événemens intérieurs de la France, le cabinet de Saint- 
James désirant garder une neutralité absolue, n'est-il pas naturel 
que M. Turgot lui réponde : u Oh ! nous avons mieux que cela. Lord 
Palmerston s'en est ouvert avec le comte WaleAvski. Nous sommes 
assurés de son approbation. » Fort embarrassé de la situation qui 
lui est faite, lord Normanby écrit à Londres, l'affaire s'ébruite, lord 
John Russell, comme premier ministre, demande des explications à 
son collègue, qui dédaigne de lui répondre. C'est bientôt tout un 
événement, et la nouvelle en arrive à Windsor. Comment s'étonner 
de l'émotion de la reine Victoria, si l'on se rappelle le mémoran- 
dum du mois d'août? elle connaît les mauvais sentimens de lord 
Palmerston pour le prince Albert, elle soupçonne une atteinte à sa 

TOME i'''. — 1874. 8 



114 REVUE DES DEUX MONDES. 

prérogative... Bref, lord John Russell fait dccider par le conseil que 
lord Palmerston a manqué à ses devoirs hiérarchiques, et l'invite à 
offrir sa démission à la reine. La démission est donnée et acceptée. 
Lord Granville remplace lord Palmerston. 

Était-ce un désaveu de l'opinion exprimée par lord Palmerston? 
pas le moins du monde. On sut peu de temps après que les autres 
ministres, et lord John à leur tête, avaient tenu exactement le mêm'e 
langage que leur collègue. A la nouvelle des événemens de Paris, 
M. le comte Walewski ne s'était pas borné à voir le ministre des 
affaires étrangères, il avait vu le même jour et l'un après l'autre 
tous les membres du cabinet; l'opinion personnelle de chacun d'eux 
était favorable à Louis-Napoléon. Derrière ce singulier incident, 
comme nous l'avons déjà indiqué, il y avait ce qu'on a nommé à 
Londres la question du prince Albert (J). Le cabinet whig, présidé 
par lord John Russell, reprochait à l'époux de la reine une certaine 
ingérence dans le gouvernement. L'orgueil britannique s'inquiétait 
de voir un prince étranger, un Gobourg, imbu, disait-on, de tous 
les préjugés aristocratiques des petites cours allemandes, essayer 
sous main de tenir en échec la politique du ministère. Cette lutte, 
qui devait arriver à l'état aigu en 185A, durait sourdement depuis 
plusieurs années, surtout depuis les commotions européennes de 
18/i8. Lord Palmerston, avec sa hauteur d'esprit, s'y était engagé 
plus vivement que ses collègues. Entre les droits du ministère et les 
prérogatives de la couronne, la ligne précise est souvent difficile à 
garder. A force de veiller d'une façon si jalouse sur les empiéte- 
mens qu'il redoutait, lord Palmerston avait empiété plus d'une fois 
sur le domaine royal. De là ce mémorandum du mois d'août, qui 
rappelait le ministre en termes presque impérieux à l'obserxation 
des convenances hiérarchiques. Voilà comment le chef du cabinet 
whig fut amené à congédier son collègue des affaires étrangères le 
22 décembre 1851. Lord John Russell ne se sépara point de lord 
Palmerston pour un dissentiment relatif au coup d'état, il le sacrifia 
purement et simplement à une question tout intérieure, à une ques- 
tion de rapports entre le ministère et la couronne. La crise mena- 

(1) On trouve do curieux détails sur cet épisode peu connu de l'histoire d'Angle- 
terre dans les Mémoires du baron de Stockmar, médecin de la reine Victoria. Stock- 
mar était le compatriote et l'ami de Léopold P"", roi des Belges, et du prince Albert, 
mari de la reine d'Angleterre. Il a passé la plus grande partie de sa vie à Londres et 
à Windsor. C'était plus qu'un médecin et un ami pour ses augustes hôtes, c'était un 
conseiller politique. Il a été mêlé de sa personne à lu question du prince Albert. La 
presse radicale l'accusait d'exercer une influence funeste sur le prince et de l'entrete- 
nir dans des dispositions d'esprit bien moins anglaises que germaniques. Les mé- 
moires du baron de Stockmar ont été publiés l'année dernière {Denkivurdigketten aus 
den Papieren des Freihcrrn Cliristian Friedrich von Stockmar. ZusammengestelU vo» 
Ernst Freiherr von Stockmar, 1 vol. in-S"; Brunswick 1872). 



LE SECOND EMPIRE ET LA GUERRE DE CRIMÉE. 115 

çait de devenir dangereuse; lord John se débarrassa sans plus de 
façon d'un collaborateur qui le compromettait. 

Aucun doute ne fut possible à cet égard lorsque lord John fui 
obligé de donner des explications à la chambre des communes sur 
le renvoi de lord Palmerston. Ce renvoi avait causé une émotion 
profonde en Angleterre. La presse libérale était irritée. Les radicaux 
semblaient oublier que lord Palmerston était favorable au coup d'é- 
tat; ils se rappelaient seulement le langage hardi, l'attitude parfois 
révolutionnaire du ministre en face des gouvernemens absolutistes 
de l'Europe, et ils accusaient la reine d'avoir cédé à une pression 
étrangère. On parlait d'une brochure très vive qui allait paraître 
sous ce titre : Palmerston. Qua-t-il fait? On disait que Palmerston 
lui-même l'avait arrêtée pour ne pas jeter dans le public des révé- 
lations trop graves. En un mot, la colère et la curiosité publiques 
étaient excitées au plus haut point; on était impatient de savoir 
comment lord John Russell pourrait justifier sa conduite. Nous n'a- 
vons pas à nous occuper ici de cette justification; le seul point qui 
intéresse notre récit dans le discours que lord John prononça devant 
les communes le h février 1852, c'est l'exposé de ses sentimens pro- 
pres et de l'opinion du cabinet au sujet des événemens de la France. 
Cette déclaration est d'une netteté singulière; en voici un passage : 
« je me bornerai à dire que le président de la république française, 
ayant tous les moyens d'information qu'il possède, s'est sans au- 
cun doute décidé pour les mesures qu'il a prises après avoir bien 
examiné l'état de la France et s'être assuré que le parti qu'il adop- 
tait était le plus propre à établir le bien-être du pays qu'il gou- 
verne. » Des murmures ayant accueilli ces paroles, le premier mi- 
nistre reprend avec plus de force : « Oui, laissez-moi le redire, je 
crois, et tout ce que j'ai appris me confirme dans cette opinion, 
que, dans la pensée du président, mettre fin à la constitution, avan- 
cer l'élection de 1852, briser l'assemblée, tout cela importait au 
bonheur de la France. » Des murmures se font encore entendre, 
mais cette fois mêlés à des applaudissemens, et l'orateur continue ; 
« J'irai plus loin, car, je le confesse, j'ai vu avec le plus grand re- 
gret le langage tenu par une portion de la presse anglaise à l'égard 
du président. Enfant, j'ai vu, — homme, j'ai lu tout ce qui a été 
tenté pour empêcher que la paix d'Amiens ne durât, et pour préci- 
piter les deux pays dans les plus sanglantes hostilités qui aient ja- 
mais désolé l'Europe (écoutez ! écoutez ! ). Je crois qu'une discussion 
calme et des négociations entre les deux pays auraient pu prévenir 
les calamités de la guerre; mais le langage de la presse à cette 
époque était fait pour rendre impossible toute négociation et toute 
chance de paix. Monsieur le président, je serais désolé de voir la 
presse tenir aujourd'hui une conduite semblable. Nous avons pour- 



116 REVUE DES DEUX MONDES. 

tant un avantage sur l'époque dont je parle : le premier consul, si 
puissante que fût son intelligence, était complètement ignorant des 
habitudes et de la constitution de notre pays. Le président actuel 
de la France au contraire sait parfaitement de quelle liberté nous 
jouissons, jusqu'à quel point est poussée chez nous la licence de la 
polémique, et il comprendra que les invectives les plus violentes de 
notre presse n'impliquent pas le moindre sentiment d'hostilité de la 
part du gouvernement ou de la nation. » Les applaudissemens una- 
nimes qui saluèrent ces paroles montrèrent que pour le fond des 
choses l'affaire était vidée. Entre lord John Russell et lord Palmerston 
il y avait encore une question secrète, une question obscure; sur leur 
façon d'apprécier l'acte du 2 décembre 1851, ou du moins les con- 
séquences de cet acte, il n'y avait pas de dissentiment. Les minis- 
tres en place pensaient comme le ministre congédié. La chute de 
lord Palmerston n'avait aucune signification politique. 

Tout cela ne fut bien connu à Berlin qu'après la séance dont nous 
venons de parler, c'est-à-dire après le h février 1852. Jusqu'au 
jour où lord John Russell fit cette déclaration publique de ses sen- 
timens, Frédéric-Guillaume IV resta persuadé que la chute de lord 
Palmerston annonçait un changement sérieux dans la politique an- 
glaise. Le temps était passé où le roi de Prusse se faisait de si 
étranges illusions sur le noble lord. A l'époque du Sonderbund, en 
1847, il se plaignait amèrement de Vastucc de M. Guizot, qui défen- 
dait la même cause que lui, et il appelait lord Palmerston le bon 
vieux honnête John Bull en personne au moment où cet honnête 
John Bull soutenait par des moyens si équivoques la politique révo- 
lutionnaire en Suisse. Pour dessiller ses yeux, il avait fallu les évé- 
nemens de 1850. L'attitude, très équitable cette fois, de lord Pal- 
merston dans les affaires du Danemark avait causé le plus vif 
mécontentement à Frédéric- Guillaume IV, qui partageait sur ce 
point les passions de son pays. Dès lors il était passé d'un extrême 
à l'autre. A une confiance aveugle avait succédé une aversion pres- 
que ridicule. Il attribuait à lord Palmerston cette série d'échecs et 
d'humiliations que la Prusse avait subis depuis 18ii9. Aussi quel 
cri de joie lorsqu'il apprend, le 25 décembre 1851, que lord John 
Russell a chassé lord Palmerston du ministère! Chassé, le mot 
est dur; c'est le mot dont se servent les amis de lord Palmerston 
pour envenimer les reproches qu'on adresse à lord John Russell, 
c'est le mot qui, répété par Frédéric-Guillaume IV, inspire et en- 
tretient ses illusions. Évidemment, si Palmerston a été frappé de 
la sorte, c'est parce qu'il avait reconnu le nouveau dictateur de la 
France malgré la défense expresse du ministère et de la reine. 
Voilà donc le cabinet de Saint-James qui s'éloigne de la politique 
révolutionnaire. Grâces soient rendues à Dieu ! le roi de Prusse re- 



LE SECOND EMPIRE El" LA GUERRE DE CRIMEE. 117 

connaît enfin la vieille Angleterre, V Augleiarre àvanf/élique, comme 
il l'appelle clans ses lettres, l'Angleterre vers laquelle le portent 
toutes ses convictions, tous les battemens de son cœur (1). Avec 
quel enthousiasme chrétien la vieille Prusse, représentée par lui, va 
s'unir de nouveau à la vieille Angleterre sous le patronage de sa 
très gracieuse sœur Victoria (2) ! Le prince de Schwarzenberg, dès 
les premiers jours de décembre, a fait proposer au cabinet de Ber- 
lin une démarche commune par laquelle la Russie , l'Autriche et la 
Prusse reconnaîtraient les nouveaux pouvoirs de Louis-Napoléon. En 
vérité, a dit en riant Frédéric-Guillaume , le prince de Schwarzen- 
berg se pose déjà comme le pape qui doit couronner le futur em- 
pereur (3), Quant à lui, ce ne sera*pas son rôle, il ne suivra dans 
cette voie ni l'Autriche ni l'Allemagne, si les souverains allemands, 
comme il le prévoit, sont entraînés par les résolutions de Vienne. 
Assurément , dans le cas où il serait seul, il n'irait pas jusqu'à se 
séparer de la confédération germanique par un appel aux armes; 
mais que l'Angleterre et la Russie lui donnent mission d'agir , 
qu'elles lui garantissent son territoire, qu'elles s'engagent à consi- 
dérer toute agression contre l'une des trois puissances alliées comme 
les atteignant toutes les trois ensemble, alors on pourra compter 
sur lui. 

Ainsi le pacifique Frédéric-Guillaume IV se déclarait tout prêt à 
soulever une guerre européenne pour empêcher, dès le lendemain 
du coup d'état, le rétablissement de l'empire. Il voyait là une oc- 
casion de constituer une nouvelle sainte-alliance, où Y évang clique 
Angleterre tiendrait la place de l'Autriche. Dès que lord John Rus- 
sell eut parlé, ce rêve s'évanouit. 

Cependant Frédéric-Guillaume IV ne renonçait pas encore à ses 
projets. Une quinzaine de jours après la séance de la chambre des 
communes où lord John Russell avait approuvé le coup d'état, le ca- 
binet whig avait été remplacé par un cabinet tory. Un incident 
parlementaire qui ne semblait pas devoir amener un résultat si 
grave avait causé un violent dépit au premier ministre; lord John 
avait annoncé brusquement sa démission, espérant que la reine ne 
l'accepterait point et que le parlement le prierait de rester à son 
poste ; mais la reine avait pris au mot l'impétueux homme d'état, 
et le comte Derby, chargé de composer un ministère, venait de ra- 
mener son parti au pouvoir (23 février 1852). Si le renvoi de lord 
Palmerston avait excité de si vives espérances chez Frédéric-Guil- 

(1) « Meine Ueberzeugungen und Herzschlcige treiben mich ihm zu. » 

(2) Il aimait à écrire ces mots en anglais, comme pour les rendre plus expressifs, 
my most gracions sister Victoria. 

(3) « Dem Kônig kam es vor, als wolle der œsterreichische Minister gleichsam die 
Rolle des krônenden Papstes spielen. » 



118 REVUE DES DEUX MONDES, 

laume IV, on devine quels sentimens lui inspira la chute du cabinet 
whig tout entier. C'est bien cette fois un changement de principes 
dans le gouvernement. Voilà le moment ou jamais, pour le roi de 
Prusse, de reconnailre la vieille Angleterre. Le comte Derby est le 
chef des tories. Ajoutez à cela que les passions nationales de l'An- 
gleterre ne se sont pas encore apaisées. Toute une partie de la 
presse continue à jeter des cris d'alarme. C'est même afin de ré- 
pondre à ces émotions du pays que le nouveau ministère a pris à 
son compte et semble développer avec plus de zèle le bill proposé 
par ses devanciers pour la réorganisation de la milice. Voilà des 
symptômes favorables. Les événemens prévas qui s'accomplissent 
en France vont fournir au roi de Prusse une occasion toute natu- 
relle de renouveler ses instances auprès du cabinet de Saint-James. 
Louis-Napoléon a fait un voyage triomphal dans le centre et le midi 
de la France. Les départemens vont au-devant de l'empire. Le h no- 
vembre, dans l'assemblée du sénat, présidé par le prince Jérôme, 
dix sénateurs ont déposé un projet de sénatus-con suite qui rétablit 
le gouvernement impérial. Le 7, ce sénatus-consulte est adopté à 
l'unanimité, moins une voix. C'est le 21 et le 22 novembre que le 
peuple français, convoqué dans ses comices, acceptera ou rejettera 
le plébiscite qui consacre le régime nouveau. Les grandes puis- 
sances laisseront-elles s'accomplir un tel événement sans prolester? 
Si elles ne protestent pas, négligeront -elles du moins de prendre 
des précautions, d'exiger des garanties? 

Les lettres de Frédéric-Guillaume IV à M. de Bunsen pendant le 
mois de novembre 1852 discutent toutes ces questions avec une 
passion inouie. Au moindre signe d'assentiment qui lui arrive d'An- 
gleterre, il est transporté de joie. Il voit déjà les représentans des 
grandes puissances se réunir à Londres en congrès pour oppo- 
ser une quadruple alliance aux projets de bouleversement général 
qu'ils prêtent au futur empereur. « Jusqu'à présent, dit-il, quand 
j'adressais mes exhortations aux chefs des grands états, on n'y fai- 
sait pas plus attention qu'aux jappemens d'un roquet (1). Mainte- 
nant, c'est l'Angleterre qui vient à moi. Je ne compte pas sur l'Au- 
triche, mais je compte sur la Russie, et j'ai le ferme espoir que la 
légitimité l'emportera malgré toutes les erreurs qui se dressent 
pour la détruire. » Cependant il s'aperçoit bientôt que les puis- 
sances ne sont pas du tout disposées à protester, pas n)ême au sujet 
de ce chilTre III que le rapport de M. Troplong a proposé de joindre 
au nom de Napoléon, et qui a été voté par le sénat. Les cabinets eu- 
ropéens veulent oublier que Napoléon II n'a jamais régné, et que la 



(1) « Bislier liabc man alto ulinlichon Anmahnungcn voa scincr Scitc wic das Ge- 
bell eiiies Huudclicns uberliort. » 



LE SECOND EMPIRE ET LA GUEllRE DE CIUMEE. 119 

dynastie tout entière de l'empereur a été frappée de déchéance à 
perpétuité. « Eh bien! dit-il, qu'à cela ne tienne; seulement atta- 
chons-nous d'autant plus à l'idée d'une quadruple alliance. » Mais 
c'est le roi lui-môme qu'il faut laisser parler; si nous nous bornions 
à résumer ses lettres, le lecteur ne saurait pas jusqu'où peuvent al- 
ler ces hallucinations de la peur et de la haine, ni dans quel lan- 
gage il les exprime. 

« 17 novembre 1852. 

« Le fait seul que, sur l'appel de la Grande-Bretagne, les puissances 
du confinent auraient des conférences à Londres en ce moment est 
absolument inappréciable. Comme je vous l'ai dit et écrit si souvent, 
s'il y a .un moyen de maintenir à l'égard de la France révolutionnaire 
une paix honorable et glorieuse, ce ne peut être que par l'union des 
quatre puissances et par l'effet que cette union doit nécessairement pro- 
duire sur les souverains de la France, quels qu'ils puissent être... Je 
compte donc avant tout sur l'impression que cette nouvelle doit produire 
à Paris; nous en avons besoin, de cette impression-là, beaucoup plus 
besoin que ne le sait peut-être le gouvernement souvent très mal in- 
formé de la reine. Nous savons, nous, — et vous pouvez bien n'en faire 
mystère ni à la reine ni à ses ministres, — nous savons que Louis-Na- 
poléon a des engagemens avec les chefs des partis révolutionnaires 
athées dans toute l'Europe. Mazzini, Kossuth et les autres étaient cachés 
à Paris ou dans les environs. Un signe de l'homme qui est la révolution 
incarnée mettra le feu à la Pologne, à la Hongrie, à l'Italie, à l'Alle- 
magne du sud, à la Belgique, Alors Buonaparte interviendra dans les 
pays voisins de ses frontières comme empereur de la paix! ! ! et garant 
du droit de tous les peuples (1). Les adresses pour demandes d'incorpo- 
ration à la France sont déjà rédigées dans le Palatinat, dans nos contrées 
du Rhin, en Belgique, déjà même elles sont expédiées en partie (écou- 
tez! écoutez !) (2). Or il sait compter, il n'ignore pas qu'il peut mettre 
plus de vaisseaux sur mer que la vieille Angleterre. Si aujourd'hui, par 
notre union, par notre langage unanime, nous l'obligeons à demeurer 
en repos, sa machine rate, si bien montée qu'elle soit. Les conséquences 
en peuvent être très grandes et très salutaires à noire égard. Cette im- 
mobilité forcée, au fond très avantageuse pour lui, deviendra bientôt 
ridicule par suite des misères de la cour impériale, et le ridicule lue en 
France. — La reconnaissance de son chiffre 111 est pour nous quatre une 
impossibilité morale. Lorsque je n'avais encore aucun espoir de notre 

(1) Ces mots sont en français dans le texte. C'est aussi d'après le texte que nous 
reproduisons les trois points d'exclamation. 

(2) C'rst la forme en usage, soit dans les chambres anglaises, soit dans les comptes- 
rendus des séances, pour souligner une déclaration importante et la signaler plus vive- 
ment à l'attention publique. Le roi écrivant à son ambassadeur en Angleterre souligne 
ea pensée à l'anglaise. 



120 REVUE DES DEUX MONDES. 

quadruple entente, j'avais déjà donné l'ordre de glisser sur cette recon- 
naissance du chiffre. Oui, si on se met d'accord là-dessus à Londres, je 
n'y vois pas grand mal. Il serait plus digne cependant, il serait plus 
convenable pour nous quatre de verser au personnage, en toute frater- 
nité, un vin qui ne soit pas trouble. Après tout, il y a dans l'histoire 
d'Angleterre un exemple qui peut être déployé ici comme une bannière 
de paix : les rojs d'Angleterre, depuis Edouard III jusqu'à George III, 
ont porté le titre de kings of France, sans que les deux pays pendant 
longtemps aient cessé de vivre en paix. Or qu'est-ce que le chiffre III 
auprès d'un titre et des prétentions qu'il recèle? Maintenant, cher Bun- 
sen, travaillez de toute l'énergie de votre action et de votre parole à 
établir pour notre part l'entente commune que je réclame et de laquelle 
dépendent, sans phrase, les destinées de l'Europe, J'ai confiairce que 
Dieu bénira nos loyaux efforts. Qu'il vous bénisse, qu'il bénisse tout ce 
que vous ferez, chaque ligne, chaque mot, chaque pas. Vale. 

« Frédéric-Guillaume. » 

(( p._5, — Le ministre. M, de Manteuffel, a pris connaissance de cette 
lettre. Il est tout à fait d'accord avec moi. » 

On peut être assuré que M. de Bunsen s'acquitta consciencieuse- 
ment de sa tâche. Transmettre des paroles de haine, envenimer les 
passions, tout cela, quand il s'agis.sail de la France, lui semblait une 
œuvre glorieuse et méritoire. Fidèle aux instructions de son maître, 
il se serait employé avec bonheur à nous faire du mal en tout temps 
et de toute manière, quel que fût notre gouvernement. Il a dû s'y 
appliquer plus volontiers que jamais, puisqu'il s'agissait d'un Napo- 
léon. Il était de ceux qui n'avaient pu oublier 1806, et qui, même 
après 1815, malgré tant de généreux efforts pour dissiper les vieilles 
haines, accueillis chez nous à bras ouverts, appréciés, honorés de 
tous, avaient conservé sous le masque d'une bienveillance men- 
teuse des ressentimens implacables. Il paraît cependant qu'il ne 
réussissait pas à son gré. Les violences de Frédéric-Guillaume IV 
ne trouvaient pas d'écho dans les hautes sphères politiques de 
Londres. On souriait de ses terreurs. Volontiers on aurait rangé ses 
lettres parmi ces pamphlets quotidiens dont lord John Russell par- 
lait avec mépris. On voit en effet que le roi s'impatiente. Il presse 
son ambassadeur; il veut une solution prompte, et si on ne trouve 
pas le modus faciendiy c'est lui-même qui le fournira : 

« 20 novembre 1852. 

« La seule chose importante, la seule juste, la seule décisive pour 
l'avenir de l'Europe, c'est l'entente des quatre puissances; il faut, et ce 
sera la conséquence principale de cette entente, il faut que Louis Bona- 
parte sente le poids de cette formidable réunion de forces, il faut qu'il 



LE SECOND EMPIRE ET LA. GUERRE DE CRIMKE. 121 

sache bien que nous ne nous laisserons ni enlever ni contester les trai- 
tés qui garantissent les territoires actuels. Le resic n'est loiU bonnement 
que bagatelles et misères. » 

« 23 novembre 1852. 

« Devons-nous, à nous quatre, en reconnaissant l'empereur, exiger 
comme condition la garantie des territoires, ou bien faut-il simplement 
l'insinuer comme sous-entendu à propos et dans le texte même de la 
reconnaissance? Nous, puissances continentales, nous serons du pre- 
mier avis; rAngleterre sans doute adoptera le second. Si nous n'avons 
pas dès le début une pensée commune , une pensée d'entente à ce 
sujet, nous pourrons siéger à Londres jusqu'à ce q le les Français nous 
en délogent. Or il m'est venu à l'esprit un de ces points d'entente, un 
modus; j'en ai parlé à Manteuffel, qui l'approuve, et je vous le commu- 
nique sans retard. Ce point, ce modus, c'est un renouvellement des ga- 
ranties territoriales au moyen d'un acte officiel signé et ratifié par les 
quatre puissances, quelque chose comme ceci : les quatre hautes puis- 
sances, etc., renouvellent par la présente la garantie des possessions 
territoriales telles qu'elles ont été stipulées dans les traites, etc., les main- 
tiendront les armes à la main contre quiconque les enfreindrait, etc. 

« Quand nous aurons entre les mains cet acte paraphé, signé et 
contre-signe, la question de savoir si nous devons exiger que Louis y 
prenne part avant d'être reconnu empereur, ou bien le lui offrir soit au 
moment de la reconnaissance, soit après, cette question, à mon avis, 
est assez indifférente. La seule chose essentielle, c'est que Lonis Bona- 
parte apprenne et sache que les quatre grandes puissances ont garanti 
de nouveau les territoires et sont décidées de la façon la plus expresse 
à les maintenir. Alors Louis Bonaparte saura quels obstacles l'empêche- 
ront de réaliser le plan de son oncle, suivant lequel sa dynastie, au 
bout de tant et tant d'années, devait être la plus ancienne de l'Europe. 
Faites pénétrer cette, idée, comme bon vous semblera, dans le cabinet 
de. Londres et chez la reine, puis dites-moi si vous avez lieu d'espérer 
que cette ancre assurée de salut pour la paix européenne (je parle au 
point de vue purement humain) sera forgée comme je le désire. J'ai 
donné des instructions pour que mon cabinet propose cette idée simul- 
tanément à Londres, à Pétersbourg et à Vienne. 

(c Frédéric-Guillaume. » 

Le roi s'était bercé de vaines espérances, les Anglais ont le sens 
plus pratique. Les tories n'étaient pas plus disposés que les whigs 
à prendre des mesures qui auraient semblé une menace. Lord Pal- 
merston et lord John Russell avaient parlé avec bon sens des diffi- 
cultés de la France en 1851, de l'imminence du péril social, et ils 
avaient exprimé leur confiance dans un homme qui connaissait si 
bien le tempérament politique de l'Angleterre; le comte Malmes- 



122 REVUE DES DEUX MONDES. 

bury, chargé du département des affaires étrangères dans le minis- 
tère du confite Derby, tenait exactement le même langage. 

Il est impossible que M. de Bunsen ne l'ait pas su. Des symp- 
tômes de toute sorte indiquaient les dispositions du gouvernement 
anglais. Précisément k la date oii nous sommes, tandis que M. de 
Bunsen s'eiïorçait de faire accepter à lord Derby les mesures imagi- 
nées par le roi de Prusse, on préparait à Londres une grande céré- 
monie nationale qui pouvait aisément prendre un caractère hostile 
à la France. Le vieux dur de fer, comme l'appelaient les Anglais, 
Wellington, était mort en son château de Walmer, près Douvres, le 
14 septembre 1852, â;^'é de quatre-vingt-trois ans et quatre mois. 
Il avait été décidé, par l'initiative de la reine et le vote du parle- 
ment, qu'il lui serait fait des funérailles publiques. La cérémonie 
eut lieu le 18 novembre. Le corps de celui qui avait été l'adver- 
saire de Napoléon fut déposé solennellement dans les caveaux de 
l'église Saint-Paul; au milieu d'un concours immense de population. 
Plus d'un million d'hommes étaient venus de tous les points de 
l'Angleterre assister à ce grand deuil. Au sein d'une telle foule et 
dans les dispositions où se trouvait encore une partie du public, la 
moindre imprudence aurait pu provoquer des manifestations pas- 
sionnées. Il eût suffi d'un souffle pour remuer ces vagues. Le gou- 
vernement mit le plus grand soin à prévenir le péril. Il évita aussi 
de froisser les sentimens français. Tous les signes, toutes les devises 
qui rappelaient avec injure des souvenirs douloureux furent sévère- 
ment interdits. 

M. de Bunsen savait tout cela, il avait dû le faire savoir au roi 
son maître; comment donc se fait-il que le 7 décensbre Frédéric- 
Guillaume revienne encore à la charge pour une quadruple alliance? 
Ce ne serait plus l'alliance des quatre grandes puissances, Angle- 
terre, Russie, Prusse, Autriche, puisqu'il y a des hésitations ici et 
là; ce serait l'alliance de deux grandes puissances et de deux pe- 
tites, l'Angleterre et la Russie s'uniraient à la Hollande et à la Bel- 
gique. A défaut d'une alliance, qu'on lui accorde au moins une 
convention militaire. Surtout point d'indiscrétion. Une fois la chose 
conclue, il sera si heureux d'en faire la surprise aux deux empe- 
reurs! On voit ici quelle est l'agitation de Frédéric-Guillaume chaque 
fois qu'il est question de la France. Plus la réalité lui échappe, plus 
son imagination est en feu : 

« 7 décembre ISo^. 

« Cette entente peut seule écarter les flammes de la guerre; si elle 
manque, le fléau éclatera longtemps avant que les rosiers fleurissent. 
Sans rien négliger pour prévenir l'incendie, il faut dès aujourd'hui re- 
doubler d'activité, il faut tout faire pour être prêt, Prusse et Angleterre. 



LE SF.r.OND EMPIÎIE ET L\ GUERRE DE CRIMÉE. 123 

La Belgique est Tobjectif le plus prochain de l'oiseau de proie récem- 
ment couronné. Il ne fera pas la guerre à la Belgique, mais il soudoiera 
une insurrection, puis comme empereur de la paix et garanl de toute 
volonté de tous les peuples (1), il défendra au roi Léopold de réprimer les 
rebelles. Alors il envahira le territoire belge. Le moyen le plus indiqué, 
le plus sûr, le meilleur, c'est une quadruple alliance entre l'Angleterre, 
la Prusse, la Hollande et la Belgique, avec une convention militaire qui 
réunira les forces des quatre états et réglera leurs opérations. Ce der- 
nier point, quoi qu'il arrive, est indispensable. Le roi Léopold et le mi- 
nistre Thorbecke le feront de grand cœur, je le sais; mais qu'en pense 
lord Derby (car la reine et le prince pensent comme moi et le roi Léo- 
pold)? donc Derby? 

a Hâtez-vous, très cher Bunsen, de nous fournir des informations sur 
les points suivans : 1" l'Angleterre veut-elle conclure une alliance dé- 
fensive avec moi, le roi Léopold et Thorbecke? (Si lord Derby comprend 
le véritable intérêt de l'Angleterre, il doit pousser de toutes ses forces 
à ce trailé. Je suis prêt à mettre 100,000 hommes au service de la qua- 
druple alliance. Dites-le à lord Derby.) 2° Une stipulation militaire 
sera-t-elle acceptée? Ceci, c'est le minimum; l'alliance vaudrait mieux, 
caf elle agira plus fortement sur les Tuileries. Si le projet d'alliance 
n'aboutit pas et qu'on s'en tienne simplement à la convention militaire 
des quatre puissances, je chargerai Scharnhorst de la négociation. 
3° J'exige le secret le plus absolu jusqu'à ce que tout soit ratifié, que 
ce soit une alliance ou une stipulation militaire. Quand tout sera réglé 
avec les trois parties contractantes, alors seulement j'en ferai part aux 
deux empereurs (2). Ils verront de leurs yeux que la Prusse est encore 
debout dans sa force propre, qu'elle peut faire encore des actions de 
grand style et pour elle-même et dans l'intérêt du di oit général.. Hâtez- 
vous donc lentement, je veux dire avec adresse, mais aussi avec chaleur 
et éloquence. Je voudrais faire cette surprise aux deux empereurs comme 
cadeau de Noël, ou comme cadeau de jour de l'an, ou au plus tard 
comme cadeau du jour des Rois. Le ministre Manteiiffel vous écrira dans 
le même sens. Et maintenant Dieu nous soit en aide! Puissions-nous, 
s'il ne nous abandonne pas, puissions-nous trouver là une réparation, 
une consolation de la faiblesse dont les quatre puissances ont fait preuve 
dans le protocole de Londres et de l'empressement funeste que l'Angle- 
terre a mis à reconnaître Napoléon avec son III ! ! ! Vale. 

« FaÉDÉlUC-GuiLLAUME. )) 

Il est bon de rapprocher ici les dates, si l'on veut savoir jusqu'où 
allaient les illusions du roi de Prusse. A l'heure où Frédéric-Guil- 
laume écrivait qu'il était impatient de conclure cette alliance ou du 

(■1) Ces mots sont en français dans le texte. 

(2) On comprend qu'il s'agit de l'empereur de Russie et de l'emnereur d'Autriche. 



12Û REVUE DES DEUX MONDES. 

moins cette convention militaire, qu'il voulait absolument en faire 
un cadeau de Noël, un cadeau de jour de l'an, au plus tard un ca- 
deau du jour des Rois, au tsar de Russie et à l'empereur d'Autriche, 
— à cette heure-là même toute l'Angleterre pouvait lire les décla- 
rations du comte Malmesbury à la chambre des lords et de M. Dis- 
raeli à la chambre des communes. La reine ayant reçu notification 
du rétablissement de l'empire en France et de l'élévation de Louis- 
Napoléon à la dignité impériale, le ministère avait conseillé à sa 
majesté « de reconnaître promptement et complètement le nouveau 
gouvernement. » Lord Malmesbury ajoutait quelques explications 
au sujet du chiffre III, « seule objection, disait-il, qui aurait pu être 
faite par le gouvernement de la reine. » L'adoption de ce chiffre de- 
vait-elle signifier « que Louis-Napoléon descendait par succession 
directe et légitime du premier empereur, et que c'était en vertu de 
ce droit de descendance qu'il occupait naturellement le trône de 
France? » Il eût été difficile de l'admettre. « Mylords, ajoutait le 
ministre, l'empereur actuel a pressenti cette difficulté, et avec sa 
franchise ordinaire il a fait notifier au gouvernement de la reine que 
ce chiffre ne devait pas avoir d'autre signification que celle-ci : à 
savoir que, dans l'ordre des temps et de l'histoire, et conformément 
aux usages français, il y avait eu en France deux souverains du 
nom de Napoléon avant l'empereur actuel. Ni l'un ni l'autre de ces 
souverains n'a été reconnu par l'Angleterre. Le chef du gouver- 
nement français sait cela aussi bien que vos seigneuries, et il ne 
met pas ce titre en avant dans l'intention de revendiquer un droit 
émané du premier empereur. Le gouvernement français a écrit avec 
précision ces choses au gouvernement de la reine, et depuis lors 
nous avons lu le discours de l'empereur lui-même au corps législa- 
tif, discours où il a déclaré n'être souverain qu'au nom du peuple, 
ne revendiquer aucun droit héréditaire au trône, reconnaître indis- 
tinctement tous les gouvernemens qui ont existé en France depuis 
1814, accepter tous les actes de ces gouvernemens et la solidarité 
du sien comme ayant recueilli cet héritage. Après celte déclaration 
aussi franche que satisfaisante, le gouvernement de la reine n'avait 
autre chose à faire que de reconnaître cordialement et sans retard 
la volonté de la nation française et d'envoyer à l'ambassadeur de la 
reine à Paris des lettres de créance près la nouvelle cour. » Voilà 
ce que lord Malmesbury avait dit à la chambre des lords le 6 dé- 
cembre 1852; le même jour, M. Disraeli, chancelier de l'échiquier, 
avait fait la même déclaration à la chambre des communes. Telle 
était la décision suprême du gouvernement anglais au moment où 
Frédéric-Guillaume IV, poursuivant lord Derby de ses obsessions, 
lui offrait 100,000 hommes pour armer une coalition contre la 
France. 



LE SECOND EMPIRE ET LA GUERRE DE CRIMEE. 125 

II. 

Le renvoi de lord Palmerston au mois de décembre 1851, la chute 
de lord John Russell et de tout le cabinet whig au mois de février 
1852, avaient donné de fausses espérances au roi de Prusse; les 
tories, comme les whigs, avaient fermé l'oreille aux propositions de 
Frédéric-Guillaume IV. Que sera-ce si lord Palmerston, réconcilié 
avec lord Russell, reprend bientôt le pouvoir, et si une crise euro- 
péenne des plus graves, unissant les armes de l'Angleterre et de la 
France, vient justifier leur politique? C'est précisément ce qui ar- 
riva. D'abord, le cabinet Derby ayant succombé le 16 décembre 
1852 sous les attaques de toutes les opinions coalisées, lord John 
Russell, lord Palmerston, lord Clarendon, les principaux chefs du 
parti whig, prirent place dans un ministère formé par lord Aber- 
deen; ensuite, aux premiers mois de l'année 1853, éclata une des 
grandes crises de la question d'Orient, la crise si grave qui devait 
faire flotter sur les mêmes champs de bataille les drapeaux de la 
France et de l'Angleterre. 

On pense bien que nous n'avons pas à raconter, de 1853 à 1856, 
les différentes phases de cette crise; notre sujet, ce ne sont pas les 
affaires d'Orient, c'est le caractère du roi de Prusse, si vivement 
empreint dans sa correspondance. La guerre de Grimée n'appartient 
pas à notre récit, puisque Frédéric-Guillaume IV a refusé d'y prendre 
part; elle n'est pour nous qu'une occasion d'expliquer ses lettres à 
Runsen et de montrer, non pas ses incertitudes, comme on l'a dit, 
mais la ténacité de ses défiances contre les puissances révolution- 
naires de l'Occident. D'ailleurs l'histoire de cette guerre et des négo- 
ciations qui l'ont précédée a été exposée ici même avec le plus grand 
soin à mesure que se déroulaient les événemens. Dès le 15 mars 
185/1 , notre éminent et regretté collaborateur Eugène Forcade in- 
diquait les origines de la lutte d'après les documens officiels du par- 
lement britannique, puis, dans une série d'études aussi fortes que 
précises, interrogeant tour à tour l'Autriche et la Prusse, il faisait 
connaître l'attitude qu'elles avaient prise dans cette conflagration 
européenne. Nous nous proposons un but tout différent; nous étu- 
dions la correspondance de Frédéric-Guillaume IV avec M. de Run- 
sen, et nous n'empruntons à l'histoire que ce qui est nécessaire pour 
en fixer le véritable sens. 

La question d'Orient remonte à bien des siècles. Il y a une ques- 
tion d'Orient depuis qu'il y a en Europe un empire musulman au- 
quel sont soumises des populations chrétiennes. De siècle en siècle, 
la question a changé d'aspect suivant les circonstances générales. 



i*26 BEVUE DES DEUX MONDES. 

C'est au xviii^ siècle qu'elle a commencé d'être pour l'Eurcrpe une 
cause de préoccupations et d'inquiétudes. Dès que la Russie eut con- 
quis sa place parmi les grandes puissances, elle comprit et l'Europe 
redouta le parti qu'elle pouvait tirer de la situation des chrétiens en 
Turquie, surtout des chrétiens de la communion grecque. Défendre 
leur cause auprès du sultan, obtenir pour eux des droits oiïiciclle- 
ment stipulés, essayer de se faire accorder la surveillance de ces 
garanties, c'était à la fois un noble rôle et une conduite profitable. 
Un tel dévoiiment était placé à gros intérêts. Sous cette bannière 
libérale et chrétienne, on s'acheminait vers Constantinople. Les ca- 
pitulations de 17ZiO, le traité de Koutchouk-Kainardji en 1774, le 
traité d'Andrinople en 1829, l'établissement de la principauté de 
Serbie et du royaume de Grèce, sont les principaux épisodes de 
cette histoire. Chacun de ces épisodes en eflet doit être considéré 
comme une étape qui conduisait la politique russe rers un but net- 
tement déterminé. En même temps que l'empire turc, pareil à un 
chêne ébranché, perdait quelques-uns de ses plus nobles rameaux, 
la cognée essayait de pénétrer au cœur de l'arbre. Cet instrument 
manié avec tant d'adresse, c'était le droit que les tsars s'attribuaient 
de protéger les sujets chrétiens du sultan, grâce à une interprétation 
équivoque du traité de Kainardji. Cette prétention donnait lieu à de 
fréquens débats, apaisés presque toujours par des concessions de la 
Porte. Or il arriva en 1850 que l'une de ces concessions causa de 
sérieuses inquiétudes à la diplomatie française. C'était à l'occasion 
des lieux saints que se disputaient l'église grecque et l'église latine. 
Sans entrer dans le détail des contestations, il suffît d'un mot pour 
en indiquer l'importance politique : la Russie voulait que son in- 
fluence apparût aux chrétiens d'Orient comme la première de toutes, 
elle voulait que les populations chrétiennes de la Turquie s'accou- 
tumassent à voir en elle la force, l'autorité, le salut, et que dans la 
protection présente elles reconnussent la souveraineté future. La 
France vit le péril et s'empressa de le signaler à l'Angleterre. La 
question était si particulière à l'origine, l'intérêt semblait si mince, 
que^ l'Angleterre ne s'en émut pas le moins du monde. Elle était 
même disposée à quelque mécontentement envers la diplomatie 
française, lui reprochant tout bas de réveiller pour des riens cette 
formidable question d'Orient. Cela dura ainsi jusqu'au commence- 
ment de 1853. 11 fallut bien que l'Angleterre commençât à soup- 
çonner quelque chose de grave dans les intentions de la Russie, 
lorsque M. de Nesselrode lit proposer au forcign office un partage 
de l'empire ottoman. L'Angleterre, d'après ce plan, aurait eu l'E- 
gypte et l'île de Candie; la Russie, modérée en apparence, se serait 
contentée du protectorat de la Moldo-Yalachie , de la Serbie, de la 



LE SECOND EMPIRE ET LA GUERRE DE CRIMEE. 127 

Bulgaiie et de l'occupation provisoire de Gonstantinople (1). De tels 
projets disaient assez que le débat relatif aux lieux saints cachait 
des questions plus inquiétantes et préparait des entreprises bien 
autrement hardies. Cependant l'Angleterre hésitait encore; tout en 
repoussant ces projets, qu'il est toujours plus facile d'imaginer que 
d'exécuter, et qui eussent mis l'Europe en feu pour des résultats 
fort équivoques, le cabinet de Saint-James inclinait à croire que les 
discussions engagées entre la Russie et la France n'offraient pas un 
intérêt européen. 

C'est alors que la mission du prince Menchikof vint changer la 
face des choses. On se rappelle ce violent coup de théâtre. Accom- 
pagné de tout un groupe de généraux, d'amiraux, d'aides-de-camp 
du tsar, le prince arrive à Gonstantinople le 28 février 1853. Dès le 
lendemain, il va trouver le grand-vizir; mais, refusant de rendre 
visite au ministre des affaires étrangères, qui l'attend en grande 
cérémonie, il donne pour raison de cet outrage qu'il lui est impos- 
sible de traiter avec Fuad-Effendi les affaires dont il est chargé. 
C'est aggraver l'affront et se poser en maître. Fuad - Effendi est 
obligé de donner sa démission, le sultan est obligé de la recevoir; 
sinon, les négociations sur lesquelles on compte encore pour main- 
tenir la paix seraient arrêtées dès le premier jour. Voilà dans quelles 
conditions Rifaat-Pacha prend la place de Fuad-Effendi. On devine 
ce que seront des conférences inaugurées de cette nian-ière; ce n'est 
pas une mission de paix, c'est une mission de menace, et du pre- 
mier jour au dernier, l'attitude, le langage, le ton de l'ambassadeur 
du tsar Nicolas répondront à l'arrogance du début. 

Malgré les nombreux récits qu'on a faits de ce singulier épisode, 
il y reste encore bien des parties obscures. On a souvent reproché 
à M. de Nesselrode d'avoir manqué de sincérité dans ses réponses 
à l'ambassadeur d'Angleterre, sir Hamilion Seymour, quand celui-ci 
rinterrogeait sur le but de la mission confiée au prince Menchikof. 
Sir Hamilton Seymour écrivait le 2/i mars à lord Glarendon : « J'ai 
dit au comte de Nesselrode que je désirais fort savoir si l'arrange- 
ment des difficultés relatives aux lieux saints terminerait toutes les 
discussions entre la Russie et la Porte, ou bien si le prince Menchi- 
kof avait d'autres réclamations à présenter. Le chancelier n'en sa- 
vait rien. — 11 reste peut-être, a-t-il dit, quelques réclamations 
privées, mais je n'ai pas connaissance d'autres demandes. — En un 
mot, pas d'autres affaires, ai-je repris (avec insistance et afin de 
prévenir toute méprise) que celles qui peuvent exister entre deux 
gouvernemens amis? — Exactement, a répondu son excellence, lea 
demandes qui forment les affaires courantes de toute chancellerie. 

(1) Voyez VAnnuaire des Deux Mondes, 1853-1854, p. 3. 



128 REVUE DES DEUX MONDES. 

— Cet aveu me paraît très satisfaisant (1). » Quand on se rappelle 
l'issue de la mission du prince Mencbikof, on n'est pas surpris que 
la révélation du langage tenu par M. de Nesselrode ait causé en An- 
gleterre une véritable indignation, et que les ministres de la reine 
aient jugé cette conduite dans les termes les plus durs. Des documens 
nouveaux nous font concevoir aujourd'hui quelques cloutes sur les 
reproches adressés alors au ministre du tsar. Il n'est pas du tout 
certain que M. de Nesselrode ait trahi la vérité en parlant comme 
il a fait. Un témoin qui voyait très intimement les principaux per- 
sonnages de la Russie en 1853, M. Th. de Grimm, précepteur du 
grand-duc Constantin, affirme que nul, dans les plus hautes sphères 
de la cour et du gouvernement, ne soupçonnait l'objet de cette mis- 
sion. Il résulterait du récit de M. Th. de Grimm que l'affaire avait 
été concertée entre le tsar et le prince Mencbikof, que M. de Nes- 
selrode n'en savait pas le premier mot, et qu'il avait été parfaite- 
ment sincère en rassurant sir Hamilton Seymour. Quand des per- 
sonnes haut placées tâchaient de faire parler Mencbikof au sujet 
de sa mission, il répondait plaisamment : « Je vais négocier le ma- 
riage de la fille du sultan avec un des jeunes princes de Russie (2). » 
Quoi qu'il en soit, on comprend l'irritation de l'Angleterre. Plus elle 
avait refusé de croire aux mauvais desseins du cabinet de Saint- 
Pétersbourg, plus elle avait le droit de s'indigner. C'était la France 
qui avait eu le mérite de voir juste, c'était la vigilance de M. Drouyn 
de Lhuys qui avait averti l'Europe. La conduite du prince Mencbikof 
à Constantinople justifiait tout ce que le ministre des affaires étran- 
gères de France ne cessait de répéter au cabinet de Saint-James. 
Qu'avait donc fait Mencbikof? A la fin du mois d'avril 1853, il avait 
tout à coup démasqué ses batteries. Ce qu'il exigeait de la Turquie, 
et de la façon la plus hautaine, c'était un acte quelconque, une con- 
vention, un sened, qui, sous des formes plus ou moins déguisées, 
dépouillait le sultan de l'un des principaux droits de la souveraineté 
et donnait au tsar une autorité effective sur 12 millions de sujets 
ottomans. — Accepter cela, disait un des ministres turcs, c'est sou- 
scrire nous-mêmes au partage de l'empire; le démembrement est 
commencé. — Les demandes de la Russie sont repoussées par le di- 

(1) Correspondence respecting the rights and privilèges of Ihe latin and greek chur- 
ches in Turkey presented to both houses of parliament by command of her majesty. 
Londoa 1854. — N" 121.. Sir G. H. Seymour to the cari of Clareudoa. — Ce passage 
des dépêches de sir Hamilton Seymour a déjà été signalé ici par M. Eugène Forcade ; 
voyez, dans la [ievue du 15 mars 1854, l'étude intitulée la Question d'Orient, la di- 
plomatie européenne et les causes de la guerre. 

(2) Ces détails sont empruntés à l'intéressant ouvrage que M. Th. de Grimm a cou- 
sacré à l'impératrice de Russie Alexandra Feodorowna , femme du tsar Nicolas P"" et 
sœur du roi de Prusse Frédéric-Guillaume IV. Alexandra Feodorowna. Kaiserin von 
Russland, von A. Th. von Grimm, 2 vol., Leipzig 1866. Voyez t. II, p. 294. 



LE SECOND EMPIRE ET LA GUERRE DE CRIMLE. 129 

van. Aussitôt Menchikof quitte Gonstantinople (21 mai); six semaines 
après, l'armée russe passe le Pruth et envahit les principautés 
(3 juillet). 

La première lettre que le roi de Prusse adresse à M. de Bunsen 
au sujet des affaires d'Orient est datée du 5 avril 1853. On voit la 
situation. Le prince Menchikof est depuis six semaines à Gonstanti- 
nople. Bien qu'il n'ait pas encore fait connaître toutes les exigences 
de la Russie, ses allures impérieuses ont ému l'Europe. L'Angleterre 
vient d'envoyer auprès du divan un nouvel ambassadeur, lord Strat- 
ford de Redcliffe, qui va jouer un rôle considérable dans les événe- 
mens. Frédéric-Guillaume IV, malgré son dévoûment à la personne 
du tsar Nicolas, partage l'émotion générale. Son premier mot sur la 
question qui tient le monde en suspens est parfaitement conforme 
à la vérité. Il changera d'avis plus tard sous l'influence du tsar; au- 
jourd'hui il voit juste et il parle franc. Il parle au nom de l'intérêt 
chrétien comme au nom de la paix européenne. Il désire le maintien 
de l'empire turc, à la condition que les droits des chrétiens soient 
garantis. Au milieu de tant de complications subtiles, il démêle 
très nettement les deux devoirs qui s'imposent, suivant lui, à toute 
conscience souveraine, le devoir chrétien et le devoir politique, le 
devoir de religion et le devoir de sagesse. 

M 5 avril 1853. 

« La question des dangers de Tempire ottoman se divise pour nous 
en deux sortes de devoirs : 1° devoir de sagesse politique, 2° devoir de 
chrétiens. Le premier nous défend de rejeter les Turcs hors de l'Eu- 
rope, de peur que l'Europe ne gagne à cela une contagion pestilentielle 
et une nouvelle guerre de succession. Le second nous ordonne, à la 
pure et pleine lumière de notre conscience chrétienne, de ne plus voir 
avec une funeste indifférence 18 millions de chrétiens condamnés à vivre 
sous un régime de paganisme. 

(c Détruire la Turquie, c'est travailler bon gré mal gré à la guerre; au 
contraire garantir son existence à la condition que ses sujets chrétiens 
auront les mêmes droits que les musulmans, c'est travailler loyalement 
à la paix. Or travailler à la guerre, c'est attirer sur soi la malédiction 
du Seigneur, travailler à la paix, c'est mériter sa bénédiction. La sottise 
et la méchanceté des. hommes peuvent transformer une œuvre de paix 
en une œuvre de sang (exemple : l'ég-lise!), mais une politique dont 
l'issue est une contestation d'héritage n'enfantera jamais la paix. Laisser 
passer l'empire turc, assister tranquillement aux phases de son agonie, 
je déclare que c'est travailler à la guerre. Et cœterum censeo : il faut 
maintenir l'existence de la Turquie en la garantissant au nom de l'in- 
térêt général; il faut donc que cette garantie soit telle que l'histoire 

TOME i«'. — 1874. 9 



130 KEVUE DES DEUX MONDES. 

de l'église y trouve satisfaction, et que la conscience chrétienne des 
grandes puissances n'en reçoive pas une mortelle atteinte. La force 
énorme que représentent les grand-s états doit se manifester à l'égard 
des chrétiens soumis à l'islam comme une force chrétienne. Dixi et sal~ 

vavi animam meam. » 

Frédéric-Guillaume est plus explicite encore dans la lettre qu'il 
écrit le 3 juin, quinze jours après que Menchikof eut quitté Con- 
stantinople. Malgré la rupture des négociations entre la Russie et la 
Porte, il espère encore que la guerre pourra être évitée; il se garde 
bien de prononcer aucune parole de blâme à l'adresse du tsar, il lui 
en coûte de supposer que son beau-frère est animé d'un autre sen- 
timent que le désir de j)rotéger les "chrétiens; il cherche donc les 
moyens de lui donner satisfaction sans compromettre l'équilibre de 
l'Europe. Il propose une réunion des grandes puissances chré- 
tiennes, afin qu'elles fassent d'un commun accord ce que la Russie, 
dans la ferveur de son zèle religieux, essayait de faire à elle seule. 
S'il y a, comme on le voit, beaucoup de candeur dans cette façon de 
considérer les choses, c'est une candeur qui a dû singulièrement 
embarrasser les politiques de Saint-Pétersbourg : 

M Sans-Souci, 3 juin 1853. 

« La Porte, dans les convulsions qui ont précédé Taccouchement de 
Constantinople par les soins de Menchikof (1), a prononcé un mot qui 
ouvre largement les voies à la bonne solution que je vous ai déjà com- 
muniquée (la seule solution possible de ce problème à se casser le cou), 
pourvu que la traditionnelle (2)... des grandes puissances ne vienne pas 
tout déranger. Le Turc a dit (et que Dieu bénisse les Turcs pour ce 
mot ! ) qu'il ne pouvait accorder à la Russie toute seule ce qu'il concé- 
derait volontiers aux grandes puissances réunies. C'est une bonne, une 
sage, une profonde parole, une parole grosse d'un heureux avenir. Il 
faut que la Prusse, usant de tout son pouvoir et déployant tous ses ef- 
forts, fasse sortir de là tout ce qui est possible, aussi bien pour assurer 
la paix que pour sauver l'honneur chrétien des grandes puissances. Met- 
tez-vous donc à l'œuvre, très cher Bunsen, et agissez avec une pru- 
dence hardie. Soyez éloquent et pensez que je vous regarde par-dessus 
l'épaule, non pas avec 200,000 hommes (comme Frédéric le Grand l'é- 
crivait au comte Lusi à Londres), mais avec la conviction de donner le 

(1) Le roi fait allusion aux concessions que le prince Menchikof arracha au divan 
de Constantinople pendant les premières semaines du mois de mai 1853 , concessions 
qui n'empêchèrent pas la rupture des relations diplomatiques entre la Russie et la 
Porte (21 mai). 

(2) C'est lo roi qui a tracé ici plusieurs points. Il lui en coûte d'écrire un mot bles- 
sant pour les grandes puissances; Bunsen, qui saura bien deviner sa pensée, mettra 

mot qu'il voudra. 



LE SECOND EMPIRE ET LA GUERRE DE CRLMÉE. 131 

seul bon conseil, dans la plénitude de la logique et du sentiment chré- 
tien. Seulement comprenez bien la chose, excellent Bunsen. La Porte 
a mieux aimé s'exposer à une menace d'invasion prochaine que de con- 
sentir à se lier avec la Russie par un traité qui garantirait les droits de 
l'église grecque orthodoxe ; mais elle a dit : Ce que je suis obligée de re- 
fuser à la Russie, je puis l'accorder à l'Europe. Je propose donc que 
l'Angleterre, l'Autriche, la Prusse , la France, travaillent ensemble à 
préparer ce traité. J'en prends l'iniativc afin de prévenir toute invitation 
de l'Angleterre ou d'une autre puissance. C'est là ma politique dans 
cette circonstance. J'ai fait en toute loyauté annoncer à Pétersbourg le 
petit rôle dont je me charge, ajoutant que j'espérais aller ainsi au-de- 
vant des désirs de l'empereur : 1° parce que l'empereur obtiendrait sû- 
rement par ce moyen le traité qu'il souhaite; 2'' parce que les garanties 
de sécurité données à toutes les populations chrétiennes de l'empire 
turc ne pouvaient que satisfaire son propre sentiment chrétien; 3° parce 
que, grâce à ce sened (si la coopération de la Russie et des autres 
grandes puissances en assure la mise en vigueur), il atteindra sûrement 
ce qui est le but principal de sa politique : préserver l'Europe d'une 
guerre de succession de Turquie. — Dieu fasse que vous puissiez bien- 
tôt m'envoyer de bonnes nouvelles ! » 

M. de Bunsen communiqua les idées du roi au ministère et à la 
reine. La reine les approuva; lord Aberdeen, premier ministre, et 
lord Clarendon, ministre des affaires étrangères, se montrèrent 
aussi favorables à ce projet. D'autres membres du cabinet, et à leur 
tête lord Palmerston (1), étaient d'un avis tout opposé. Ils pensaient 
que l'établissement de ce protectorat, exercé par toutes les grandes 
puissances sur les sujets chrétiens de la Turquie, profiterait surtout 
à la Russie, le nombre des chrétiens de l'église grecque étant bien 
supérieur à ceux des autres communions. Ils ajoutaient qu'on ne 
pouvait attribuer ce protectorat aux grandes puissances sans créer 
mille difficultés pour l'avenir. D'abord, en principe, n'était-ce pas 
entamer l'empire turc, porter atteinte à sa souveraineté, par consé- 
quent ébranler ce qu'il importait d'affermir? Ou ce protectorat ne 
signifie rien, ou il donne un droit d'intervention dans les affaires 
intérieures. Les membres du clergé grec sont en même temps des 
fonctionnaires civils ; voilà tout un corps de serviteurs de l'état qui, 
à titre religieux, relèvera de la Russie. Combien de facilités offertes 
à de perpétuelles ingérences! combien de tentations pour l'esprit 
d'intrigue ! Ne dites pas que ce droit cessera d'être dangereux dès 

(1) Lord Palmerston, qui avait dirigé les affaires extérieures de 1847 à 1851 dans le 
précédent ministère whig, était chargé alors du ministère de l'intérieur. On pense 
bien toutefois que son influence devait être grande sur un service qu'il connaissait si 
bien et qui ne tarda point à lui revenir. 



132 REVUE DES DEUX MONDES. 

que les grandes puissances en seront investies en commun; dans la 
pratique, la Russie l'exercera seule. Voilà les objections que lord 
Palmerston, lord John Russell et leurs amis opposaient à lord Aber- 
deen et à lord Clarendon. 

M. de Bunsen était d'accord sur ce point avec lord Palmerston. 
S'il ne partageait pas, il s'en faut bien, les sympathies du hardi mi- 
nistre pour le nouveau gouvernement de la France, il partageait son 
aversion à l'égard de la Russie. Autant Frédéric-Guillaume IV était 
disposé à ne voir que des inspirations religieuses dans la politique 
du tsar, autant M. de Bunsen s'obstinait à y méconnaître tout sen- 
timent élevé. Une ambition sans frein au profit d'un despotisme 
sans scrupule, telle était, aux yeux de Bunsen, le résumé de cette 
politique. On ne peut s'empêcher de faire ici une singulière re- 
marque : si Bunsen vivait encore, que penserait-il de l'empire d'Al- 
lemagne? Evidemment il pousserait des cris de joie; mais que di- 
rait-il, si un défenseur du tsar Nicolas, s'adressant à la conscience 
libérale de l'homme d'état prussien , lui demandait où se trouvent 
aujourd'hui l'ambition sans frein et le despotisme sans scrupule? Il 
est probable que cette question le ferait un peu rougir. Bunsen était 
plus libre, il y a vingt ans, de Juger les intentions du tsar. C'est 
très sincèrement, j'en suis sûr, qu'il redoutait les empiétemens de 
la Russie dans l'Europe orientale, c'est très sincèrement qu'il ap- 
puyait les idées de lord Palmerston. Il suffisait, pour rassurer ses 
sentimens chrétiens, que la Porte accordât à tous ses sujets une 
pleine et absolue liberté religieuse. Or on annonçait déjà cette 
grande mesure, qui allait enlever bien des argumens à la diplomatie 
russe. Bunsen avait exposé tout cela dans ses dépêches, quand Fré- 
déric-Guillaume lui adressa la lettre suivante : 

« BcUcvuc, IG juin 1853. 

« Très cher Bunsen, bien des remercîmens pour votre lettre et vos 
dépêches du 13. Ainsi, sur les neuf dixièmes de mon projet, le minis- 
tère anglais est tout à fait d'accord avec moi ; pour le dernier dixième, 
sa manière de voir est réellement et essentiellement opposée à la 
mienne. Ce désaccord sur le dernier dixième fait disparaître un point 
d'attache avec la Russie, point essentiel et qui est pour moi d'une 
grande valeur. Je me servirai d'une image afin de mettre ma pensée 
dans tout son jour. Ma pensée est de saisir dans le projet de l'empereur 
de Russie ce que je reconnais, sans hésiter, comme vrai, et de le 
rendre fructueux. Or ce que je reconnais comme tel, c'est la protection, 
c'est la garantie des chrétiens. — Maintenant vous savez la fable de 
Tours qui, par amitié pour Thomme, lui tue sur le visage un insecte 
qui peut troubler son sommeil, et le tue si bien que l'homme est 
écrasé du même coup. Dans la circonstance présente, le vrai dont je 



LE SECOND EMPIRE ET LA GUERRE DE CRIMÉE. 133 

parle est compris par la Russie à la manière de l'ours. Ma pensée, plus 
que cela, ma proposition formelle, que les deux empereurs connaissent 
en ce moment, se résume comme il suit, sous la forme d'un discours à 
mon beau-frère Nicolas : 

(( Cher beau-frère, tu as parfaitement raison pour ta part d'arracher à 
la tyrannie ottomane et par des traités en règle les chrétiens dont tu 
es le protecteur naturel. Tu as si parfaitement raison que nous rougis- 
sons d'avoir été devancés par toi dans l'accomplissement de ce devoir 
chrétien tout à fait incontestable; mais il vaut mieux tard que jamais. 
Nous comprenons aujourd'hui ce devoir et nous te déclarons notre vo- 
lonté de faire tous ensemble pour toute la chrétienté soumise au crois- 
sant ce que tu demandes pour une secte. Par ce moyen, ce que tu n'as 
pas réussi à faire, ce que tu ne parviendras pas à faire (s'il plaît à Dieu 
de t'en empêcher par Slratford) (1), nous sommes assurés, nous, de l'ac- 
complir victorieusement, d'autant plus que la Porte a déjà déclaré ses 
dispositions favorables à nos projets. Ainsi, cher beau-frère, ce sened 
que tu n'espérais plus obtenir, nous l'obtiendrons nous tous immanqua- 
blement, et pour toi et pour nous. Remercie-nous donc et réjouis-toi ; 
nous allons t* aider à remporter cette victoire. » 

En ébauchant à l'adresse du tsar l'allocution familière qu'on vient 
de lire, Frédéric-Guillaume IV faisait à sa manière ce que les grandes 
puissances allaient essayer de faire aux conférences de Vienne. Il 
tentait une conciliation, il cherchait le moyen d'empêcher la guerre. 
Vains efforts! le tsar croyait son honneur engagé à ne point céder; 
comment cette obstination n'eût-elle pas irrité l'Angleterre? Au lieu 
de se rapprocher, on s'éloignait de jour en jour. Lord Aberdeen per- 
dait du terrain, les idées de Palmerston prévalaient. La reine elle- 
même trouvait que le premier ministre était trop disposé aux con- 
cessions. Bref, on s'arrêtait de plus en plus à cette idée, qu'il ne 
fallait toucher en aucune façon à l'indépendance souveraine de la 
Turquie, si on ne voulait pas jouer le jeu des Russes. Ainsi point de 
protectorat, point de traité qui fournît aux Russes l'occasion d'in- 
tervenir en Turquie. Le sultan, sur le conseil des puissances amies, 
avait donné le 6 juin un firman qui accordait toutes les libertés re- 
ligieuses à ses sujets chrétiens. Il fallait s'en tenir là. Quand le roi 
de Prusse reçoit cette nouvelle, il éclate : 

« Sans-Souci, 28 juin 1853. 

« Très cher Bunsen, il faut que je décharge mon cœur du poids qui 
l'oppresse. Vos dernières dépêches expriment une grande joie au sujet 
du firman de tolérance accordé par la Porte et de la résolution que le 

(1) M. le vicomte Stratford de Redcliffe était alors envoyé extraordinaii'e et ministre 
plénipotentiaire de la Grande-Bretagne auprès de la Porte-Ottomane, 



134 REVUE DES DEUX MONDES. 

cabinet de Londres a prise de ne plus vouloir entendre parler d'une ga- 
rantie des susdites libertés par les grandes puissances chrétiennes. Eh 
bien! d'après ma conviction absolue, c'est reconnaître comme excellent 
un acte misérable, un acte à condamner dix fois ! Ensuite c'est aban- 
donner la seule manière vraiment digne, la seule conforme à nos de- 
voirs de chrétiens : 1" de maintenir la paix, 2" de réduire la Russie au 
silence, 3° de faire sentir aux chrétiens d'Orient que nous sommes aussi 
des chrétiens. Sur ce point, je ne suivrai ni Aberdeen, ni Clarendon, ni 
l'Angleterre entière; je chercherai dans la plus absolue neutralité le 
salut de la Prusse. Yale. « F, G. » 

« P. S. Communiquez cette page à mon frère Guillaume (avec mille 
saluts). Ce que je vous écris ici est le complément de ce que je vous ai 
déjà écrit pour vous-même, pour la reine, le prince et les ministres. La 
manière de considérer aujourd'hui cette question à Doicning-slreU est 
une triste contre-partie de la marche qu'ont suivie les sentimens de 
l'Autriche. Quand j'étais à Vienne, l'empereur et son ministre parlaient 
comme parle aujourd'hui tout le ministère anglais ; à cette date au con- 
traire, le cabinet anglais concevait la question de la manière la plus 
généreuse et abondait dans mon sens (ce sont vos propres paroles). Main- 
tenant à Londres on est tombé au niveau de la politique autrichienne 
de ce temps-là, tandis que l'Autriche s'est élevée à la générosité de vues 
qui inspirait alors l'Angleterre. Je vais résolument avec les généreux (1). 
Sapienti sal. » 

Pour comprendre ce contraste ou plutôt ce chassé-croisé d'opi- 
nions que le roi de Prusse signale ici ^^ans les sentimens comparés 
de l'Angleterre et de l'Autriche, il faut se rappeler les dates avec 
précision. Au moment où nous sommes, c'est-à-dire dans l'intervalle 
qui sépare la rupture des négociations par le menaçant départ du 
prince Menchikof (21 mai 1853) et l'envahissement des principau- 
tés danubiennes par l'armée russe (2 juillet) , le cabinet de Vienne 
avait conservé l'espérance de voir le cabinet de Saint-Pétersbourg 
désavouer son impétueux ambassadeur. M. de Buol. qui après la 
mort du prince de Schwarzenberg avait été chargé par l'empereur 
d'Autriche de la direction des affaires étrangères, ne pouvait se dé- 
cider à croire que le tsar voulût braver l'Europe; il ét-ait persuadé 
que Menchikof avait dépassé ses instructions, et qu'en tout cas 
l'impression pénible produite dans le monde entier par ces impé- 
rieuses allures serait pour l'esprit élevé de Nicolas F'" un avertisse- 
ment efficace. Aussi le cabinet de Vienne, qui au début de l'affaire 

(1) On a remarqué avec raison que l'équivalent précis de ces mots si français, géné- 
reux, générosité, n'existe pas dans la langue allemande. Frédéric-Guillaume est obligé 
de nous les emprunter pour exprimer son sentiment : « Oesterreich hat sich zur da- 
maligen brittisclien Generositàt erhoben. Ich gehe entschieden mit den generosen.n 



LE SECOND EMPIKE ET LA GUERRE DE CRLMKE. 135 

des lieux saints s'était montré mécontent des dispositions de la 
Russie, prenait-il soin de manifester sa conOance dans la modération 
du tsar, précisément afin de lui faciliter le changement de ligne 
qu'il croyait possible et qu'il souhaitait si vivement. Le cabinet de 
Saint-James au contraire, après avoir d'abord su mauvais gré à la 
France d'avoir réveillé la question d'Orient par des défiances exa- 
gérées, avait reconnu la justesse de nos appréciations et la loyauté 
de notre conduite. Voilà comment l'Autriche, sans se séparer de 
nous, résistait à nos instances, tandis que l'Angleterre, surtout avec 
lord Palmerston, se rapprochait de plus en plus de notre manière 
de voir et d'agir. Le roi de Prusse savait tout cela; or tels étaient 
ses sentimcns à l'égard de la France qu'il suffisait à l'Angleterre de 
se rapprocher de nous pour encourir les reproches amers de Fré- 
déric-Guillaume. Ainsi s'expliquent ces paroles : « à Londres, on est 
tombé au niveau de la politique autrichienne de ce temps-là, tandis 
que l'Autriche s'est élevée à la générosité de vues qui inspirait alors 
l'Angleterre. » Quand Frédéric-Guillaume ajoute : « Je vais résolu- 
ment avec les généreux, » c'est comme s'il disait : Je vais résolu- 
ment avec ceux qui ont foi dans la modération du tsar. 

On sait quel brusque démenti fut infligé à la confiance calculée 
de M. de Buol et à la confiance aveugle de Frédéric-Guillaume. La 
lettre qu'on vient de lire est du 28 juin 1853; trois jours auparavant, 
le tsar avait donné au prince Gortchakof, commandant des troupes 
russes, l'ordre de pénétrer dans les principautés. Le tsar avait beau 
dire en son manifeste du 26 juin ; « Notre intention n'est point de 
commencer la guerre, nous voulons seulement avoir entre les mains 
un gage qui nous réponde du rétablissement de nos droits; » lors- 
qu'on sut que le 2 juillet un corps d'armée russe, commandé par le 
général Dannenberg, avait pénétré dans la Valachie par Leova et 
dans la Moldavie par Skallaay, toute l'Europe comprit que c'était la 
guerre. La politique suivie par le gouvernement français était de 
plus en plus justifiée. 

« Hier, au bal de la reine, — écrit Bunsen en ses mémoires à la 
date du 2 juillet 1853, — le baron Brunnow, ambassadeur de 
Russie, a annoncé la grande nouvelle au prince Albert et au corps 
diplomatique; elle s'est répandue dans les salons avec la rapidité de 
l'éclair, et pendant toute la soirée elle a été presque le seul sujet 
des conversations. Le Rubicon est passé. Il ne reste plus que cette 
alternative : une conférence européenne ou la guerre. Tel était du 
moins le refrain des considérations que j'ai entendu émettre à ce 
sujet par les hommes d'état anglais de tous les partis. » Une confé- 
rence européenne ! mais il y faut un point de départ accepté par 
toutes les puissances ; or ce point de départ ne peut être que les 
traités signés par elles, traités qui ne permettaient pas à la Russie 



136 REVUE DES DEUX MONDES, 

d'envahir les principautés danubiennes. Admettre cette invasion 
comme une base sur laquelle une discussion peut s'élever, c'est 
porter un coup mortel à la Turquie. Ainsi parlent lord Palmerston, 
lord John Russell, tous ceux qui, en signalant l'alternative où l'Eu- 
rope est enfermée, reconnaissent que l'un des deux termes est im- 
possible. Attendons encore, disent lord Aberdeen et lord Clarendon; 
« dans quelques jours, nous aurons le manifeste russe avec les 
explications diplomatiques que le cabinet de Saint-Pétersbourg aura 
fait adresser à Londres et à Paris, à Berlin et à Vienne. Alors seu- 
lement on pourra chercher les moyens de détourner de l'Europe 
le fléau d'une guerre dont les conséquences seraient incalculables.» 
Après avoir recueilli ces premières impressions du sentiment pu- 
blic, M. de Bunsen les résume en ces termes : « L'empereur de 
Russie a donné une position et une politique à qui n'avait ni l'une 
ni l'autre, et, en faussant la politique de son propre gouvernement, 
il a détruit le prestige de son caractère personnel. C'était pourtant 
ce prestige qui, aux yeux de l'Angleterre, formait l'élément le plus 
sûr de son pouvoir et de son influence. La confiance que le caractère 
du tsar inspirait en Angleterre est perdue pour lui à jamais; rien 
ne saurait la rétablir. Les ministres anglais, avec la franchise qui 
les distingue, n'ont pas épargné au baron Brunnow des observations 
dans ce sens. Ce diplomate sent de la façon la plus vive ce que sa 
situation a de pénible (1). » 

On a remarqué sans doute ces paroles singulières : <i le tsar a 
donné une situation et une politique à qui n'avait ni l'une ni l'autre.» 
Quel est donc celui à qui le tsar a rendu un tel service ? Il est im- 
possible d'en douter, c'est l'empereur Napoléon III que désigne ici 
l'ambassadeur prussien. Si M. de Bunsen reproche au roi son maître 
les sentimens si dévoués qui l'attachent à l'alliance russe, ce n'est 
pas, comme on pourrait le croire, par antipathie d'un libéral alle- 
mand contre le régime du pouvoir absolu; il obéit à des motifs moins 
désintéressés. Toujours occupé des revanches de l'unité germanique, 
il regrette que la Prusse n'ait pas su prendre dans les affiiires d'O- 
rient le rôle que la France a pris avec une si heureuse habileté. 
Depuis les dernières années du règne de Louis-Philippe, la France 
était isolée en Europe; la révolution de 1848, le rétablissement de 
l'empire en 1852, avaient augmenté encore auprès de certains gou- 
vernemens les défiances dont elle était l'objet depuis 1840, surtout 
depuis les mariages espagnols. Tout à coup, par la faute du tsar 
Nicolas, la France, saisissant l'occasion au vol avec autant de préci- 
sion que de vigueur, reprend la première place parmi les grandes 
puissances; la voilà devenue la protectrice de l'indépendance euro- 
Ci) Mémoires de Bunsen, édition allemande. Voyez t. III, page 298. 



Lt; SECOND EMI'llîL ET LA GUEURE DE CIUMÉE. 137 

péenne. Le tsar a perdu son prestige aux yeux des Anglais, et c'est 
Napoléon III, si suspect naguère à l'opinion, qui s'est emparé de 
toutes les sympathies. Celui qui n'avait « ni position ni politique en 
Europe » est en train de devenir l'arbitre des destinées européennes. 
Voilà le sens des paroles de Bunsen et l'explication de ses tristesses. 
La situation de M. de Bunsen à Londres était plus pénible encore 
que celle de M. Brunnow. Aux reproches des ministres anglais, 
M. Brunnow pouvait opposer les argumens tirés des manifestes de 
Saint-Pétersbourg; on défend toujours assez bien une cause que 
l'on croit bonne. M. de Bunsen avait à défendre auprès de lord Gla- 
rendon une conduite qu'il était le premier à blâmer. Le l*"' sep- 
tembre 1853, dans une entrevue avec lord Glarendon, le ministre 
anglais lui dit : « La Prusse est la seule des quatre puissances qui, 
dans cette grande crise de l'Europe, ne montre pas une politique 
indépendante et résolue. Au début de la crise, la Prusse a donné 
les assurances les plus satisfaisantes sans qu'on les lui demandât... 
Puis est venue « la politique du silence. » On a donné pour excuse 
qu'il fallait prendre garde d'irriter la Russie. Or entre la politique 
du silence et la politique des paroles qui blesseraient la Russie il y 
a place pour une virile franchise, pour la libre manifestation de la 
vérité quand l'heure décisive est venue. Cela seul pourrait sauver 
l'Europe, cela seul est digne d'une grande puissance indépendante. 
C'est ainsi que l'Autriche s'est montrée dès le début, c'est ainsi 
qu'elle continue d'agir. On s'en irrite à Saint-Pétersbourg, on se ré- 
pand contre l'Autriche en paroles violentes; qu'importe? L'Autriche 
s'est acquis par là l'estime du monde entier et la reconnaissance de 
l'Angleterre. Que fait la Prusse au contraire? Le général de Rochow, 
votre ambassadeur à Saint-Pétersbourg, était absent de son poste 
depuis cinq mois; on l'y renvoie (lui qui est Russe de cœur et d'âme, 
tout l'univers le sait), on l'y renvoie juste en ce moment pour offrir 
des hommages au tsar. N'est-ce pas vouloir l'affermir dans des idées 
inadmissibles? » M. de Bunsen était fort embarrassé de répondre à 
de pareils reproches. Il essayait d'atténuer les choses, il tâchait de 
faire concevoir des espérances qui n'étaient guère dans sa propre 
pensée, il suppliait lord Glarendon de ne pas juger la Prusse d'a- 
près un journal à moitié fou... « Je ne lis jamais la Gazette de la 
Croix, répondait vivement lord Glarendon, c'est une feuille que].je 
méprise. Je juge les sentimens du cabinet de Berlin d'après les rap- 
ports des hommes qui nous représentent en Prusse. » Bunsen affir- 
mait alors que lord Glarendon , s'il était aussi bien informé, devait 
connaître l'opinion de Berlin sur le passage du Pruth. « Enfin, 
ajoute-t-il, j'ai dit tout ce qu'il est possible de dire (1). » 

(I) Mémoires de Bunsen, t. III, p. 304, 



138 REVL'E DES DEUX MOiNDES. 



III. 



Pendant que M. de Bunsen subissait de tels assauts, le roi de 
Prusse avait à en repousser d'autres en sens contraire. Le tsar, in- 
quiet de l'attitude de l'Autriche et des indécisions de la Prusse, 
avait voulu reprendre, par son influence personnelle, l'autorité qu'il 
exerçait depuis longtemps sur les cours allemandes. Le 24 sep- 
tembre 1853, il se rend au camp d'Olmûtz, où l'empereur d'Autriche 
était venu passer la revue de ses troupes; il espérait que Frédéric- 
Guillaume IV, sur sa prière, ne tarderait pas à s'y rendre, et que 
cette réunion des trois souverains, rappelant la sainte-alliance de 
1815, ferait hésiter l'Angleterre et la France. N'oublions pas qu'à ce 
moment-là même les choses sont arrivées à la dernière extrémité, 
qu'après des négociations aussi laborieuses que vaines la guerre 
est imminente, et que la Russie tente un suprême eflbrt pour cir- 
conscrire la lutte entre elle et la Turquie. Si l'Autriche et la Prusse 
sont du côté de la Russie, n'y a-t-i! pas encore quelque chance de 
faire hésiter les puissances occidentales? Le tsar se rend donc à 01- 
mïitz le 2Zi septembre 1853 et fait inviter le roi de Prusse à venir 
l'y joindre. M. de Manteuffel conseille au roi de refuser l'invitation. 
Pendant ce temps, les choses marchent; c'est le 26 septembre que 
le grand-conseil national de la Turquie, réuni au palais du divan, 
déclare les négociations épuisées, ordonne les dernières mesures de 
défense et en remet l'exécution au sultan. Le 28 septembre, le tsar 
quitte Olmïitz et se rend à Varsovie, essayant de préparer sur un 
autre terrain l'entrevue qui n'a pu avoir lieu en Autriche. Deux 
fois un aide-de-camp du tsar vient inviter Frédéric-Guillaume IV; 
le roi tient bon, car il négocie par Bunsen avec Londres, et il a peur 
de son affection, de son dévoûment à la personne de son beau-frère. 
S'il le voit, s'il lui parle, pourra-t-il se soustraire à l'autorité de 
cette âme qui lui parait si grande? Il refuse deux fois, mais la troi- 
sième invitation est tellement pressante qu'il lui est impossible de 
résister plus longtemps. Il part, seulement il part sans ministres, 
sans conseillers, surtout sans aucune des personnes de la cour con- 
nues pour leurs sympathies russes; il n'a d'autre escorte que deux 
officiers d'ordonnance. Il faut qu'on sache bien que ce n'est pas un 
voyage politique. Le 2 octobre, le roi de Prusse arrive à Varsovie, 
où l'empereur d'Autriche s'est rendu de son côté; le 6, il est de re- 
tour à Sans-Souci, et c'est là que le lendemain 7 le tsar vient lui 
rendre sa visite. Il paraît bien que Frédéric-Guillaume ne fit aucune 
concession à son beau-frère; mais qu'on se représente les anxiétés 
et les colères du gouvernement anglais, les craintes et les perplexi- 
tés de M. de Bunsen pendant ces entrevues. C'est quelques semaines 



LE SECOND EMPIRE ET LA GUERRE DE CRIMEE. 139 

après ces voyages d'OImûtz, de Varsovie, de Berlin, qu'eut lieu entre 
le tsar Nicolas et la reine Victoria un échange de lettres si vives, si 
personnelles, on peut dire si amères au fond malgré la courtoisie 
et la dignité des jformes. 

Bien que ces lettres aient fait grand bruit alors, le texte en est 
peu connu. On nous saura gré sans doute d'en reproduire ici les 
fragmens, tels qu'ils sont publiés dans les mémoires de Bunsen. 
«Le 8 novembre, dit Bunsen, un courrier de cabinet, qui avait 
quitté Pétersbourg le 1"", remit à la reine Victoria une lettre auto- 
graphe de l'empereur de Russie. L'arrivée de cette lettre était fort 
inattendue; le contenu l'était bien plus encore. La lettre couvre 
près de quatre grandes pages. Le tsar commence par exprimer sa 
confiance absolue dans la générosité et les sentimens amicaux de la 
reine ; c'est k ces sentimens qu'il fait appel à l'heure où de péril- 
leuses complications se produisent et où s'annoncent des événe- 
mens graves. Une confiance réciproque peut seule empêcher un 
mal plus grand et préserver les deux pays des calamités de la 
guerre. Après ce début, le tsar passe à l'entretien qu'il a eu au mois 
de février 1853 avec sir Hamilton Seymour au sujet des affaires de 
Turquie et de sa politique vis-à-vis de la Porte; il parle des assu- 
rances qu'il a données et de celles qu'il a reçues. » Jusqu'ici, M. de 
Bunsen ne fait que résumer la lettre du tsar; dans les extraits qui 
suivent et qui se rapportent au point décisif, il ne prétend pas re- 
produire littéralement les expressions mêmes, « mais certaine- 
ment, dit-il, les mots essentiels y sont, et c'est bien là le fond des 
choses. » 

« Que votre majesté veuille bien se faire lire les pièces tant officielles 
que confidentielles échangées dans le temps entre nos deux ministères, 
elle pourra se convaincre que, pour ma part, je pris alors un engage- 
ment solennel et que j'obtins, de la part du gouvernement de votre ma- 
jesté, des assurances que l'Angleterre était satisfaite de mes explica- 
tions... Il résulte de ces faits que ma parole impériale est engagée, et 
que le gouvernement de votre majesté a pris l'engagement formel d'ob- 
server envers moi une politique d'amitié et de confiance comme dans le 
passé... Rien n'est arrivé depuis qui ne soit conforme de ma part à cet 
engagement... Je fais donc votre majesté l'arbitre entre moi et son gou- 
vernement, » 

Une pareille lettre, dit M. de Bunsen, devait nécessairement cau- 
ser une vive émotion à la reine. Pouvait-elle s'attendre à ce que 
lord ALerdeen fût accusé d'avoir méconnu les intentions du tsar et 
manqué audacieusement à sa parole? Le ih novembre , elle envoya 
sa réponse, conçue en ces termes : 



lAO . REVUE DES DEUX MONDES, 

«... Personne n'apprécie plus que moi les sentimens nobles qui ani- 
ment votre majesté et la confiance que vous me montrez dans cette oc- 
casion. Comme vous m'en exprimez le désir, sire, j'ai relu avec la plus 
grande attention tout ce que le bon sir Hamilton Seymour me manda 
dans le temps, et les pièces de la correspondance à laquelle ses com- 
munications donnèrent lieu. Je ne puis mieux répondre à la confiance 
que votre majesté m'accorde qu'en lui exprimant librement la convic- 
tion que j'ai gagnée par cet examen. En voici les résultats : 

« 1° Votre majesté me fit déclarer que la mission du prince Menchi- 
kof n'avait d'autre but que d'assurer à l'église grecque ses droits et 
privilèges dans les lieux saints. Je fus confirmée dans la confiance que 
cette déclaration m'inspira par la conduite conciliante de la Porte et 
par l'empressement du gouvernement français à ne pas s'opposer à un 
arrangement dont il ne reconnaissait pas la justice. Votre majesté sait 
que les demandes du prince Menchikof outre-passèrent cependant ces 
limites et s'étendirent des demandes applicables aux pèlerins à une de- 
mande de protectorat sur 12 millions de sujets de la Porte. 

« 2° Votre majesté ayant appelé mon attention sur les traités , je les 
ai fait examiner de nouveau par les hommes les plus éminens comme 
les plus impartiaux, et je les ai examinés moi-même avec le plus grand 
soin. Le résultat est que Tarticle vu du traité de Kainardji est le seul 
qui puisse être cité à l'appui de telles prétentions, et que cet article né 
contient rien sur quoi on puisse fonder un droit quelconque de protec- 
torat sur les sujets grecs de la Porte. 

(( L'occupation des principautés est injustifiable d'après tous les 
traités... 

(( Je trouve que mon cabinet, en exprimant ma conviction, a tenu en- 
vers votre majesté un langage loyal, et je puis vous assurer, sire, qu'il 
n'a jamais perdu de vue le haut prix que je mets à la continuation de 
la paix entre les deux pays. Quant à moi, je conserve encore aujour- 
d'hui la confiance que votre majesté, dans ses sentimens élevés de jus- 
tice et dans son amour de la paix, voudra aider mes efforts pour la 
maintenir. » 

Si l'on songe au caractère de Frédéric-Guillaume IV, on recon- 
naîtra que la situation des choses, au point où nous sommes parve- 
nus, a dû être pour lui l'occasion des plus douloureuses angoisses. 
D'un côté il approuvait certaines idées de la politique anglaise; il 
aimait le prince Albert, dont il connaissait les sentimens germa- 
niques, ces sentimens que les whigs et la presse radicale repro- 
chaient au prince-époux avec une défiance irritée; il avait comme 
une affection paternelle pour la reine Victoria, qui l'avait prié d'être 
le parrain du prince de Galles, il n'oubliait pas qu'au mois de jan- 
vier 18/i2 il était allé à Londres remplir ce devoir de famille; enfin 



LE SECOND EMPIRE ET LA GUERRE DE CRIMEE. Ihi 

l'Angleterre était pour lui la grauclc puissance évangélique, et, la 
voyant placée pour ainsi dire entre l'Évangile et la révolution, il 
considérait comme un devoir de la détacher de la France pour la 
rapprocher de la Prusse; d'autre part, l'amitié que lui inspirait 
l'empereur de Russie allait jusqu'à l'exaltation, il venait de revoir 
son beau-frère, le plus grand, le plus saint des hommes, -comme il 
l'appelait souvent; il avait recueilli directement les paroles de ses 
lèvres, il avait de nouveau subi l'ascendant de sa personne, il était 
persuadé que le tsar avait la ferme conviction d'accomplir une haute 
mission chrétienne, d'obéir à un devoir strict, à un devoir impérieux 
de souverain chrétien en revendiquant le protectorat de l'église 
grecque en Turquie; il reprochait à M. de Bunsen et à tous les 
hommes d'état anglais de méconnaître la beauté morale ainsi que la 
parfaite loyauté de celte grande âme. Quels troubles, quelles per- 
plexités pour la conscience de Frédéric-Guillaume! On retrouve la 
trace de toutes ces émotions dans la lettre qu'il adresse le 20 no- 
vembre à M. de Bunsen. Il faut se rappeler en la lisant que, si les 
puissances occidentales n'ont pas encore déclaré la guerre à la Rus- 
sie, la flotte anglo-française vient d'entrer dans le Bosphore (18 oc- 
tobre 1853) ; il faut se rappeler aussi que l'Angleterre et la France, 
même à cette dernière heure, n'ont pas tout à fait renoncé à l'es- 
poir de prévenir une guerre générale : 

« Potsdam, 20 novembre 1853. 

« Deux mots, très cher Bunsen, mais de grande importance. Une 
lettre de votre main à Manteuffel signale la possibilité d'imprimer une 
autre direction à la question turque, si les grandes puissances ordon- 
nent à la Porte, — je crois bien lire, — ordonnent à la Porte d'éman- 
ciper complètement les chrétiens. Ai-je besoin de vous dire que je m'as- 
socierai à cette entreprise avec des transports de joie? J'éprouve, vous 
le comprenez, ce que ressent un homme à qui on enlève un quintal de 
dessus la poitrine. Je ne comprends pas ce que vous insinuez à la fin de 
votre lettre au sujet des conséquences de notre accession à cette poli- 
tique ; il faut que tout cela me soit expliqué en détail de votre propre 
bouche. Si la pensée anglaise est pure, c'est-à-dire si le devoir chré- 
tien joue réellement sa partie dans le concert (ne fût-ce que le second 
violon), si le ministère anglais a loyalement et avant tout la pensée, la 
volonté, l'espérance de rétablir la paix et d'empêcher la guerre géné- 
rale, le Seigneur répandra sur cette entreprise des milliers de bénédic- 
tions. Mais..., mais... il faut que la chose soit pure, c'est-à-dire que !a 
haine ne doit pas jouer le premier violon dans le concert. Vous pouvez 
faire usage de tout ceci à Buckingham Palace et dans Downing-street, 
suivant que vous le jugerez bon après mûr examen. 

(( Voici maintenant la pensée de mon cœur que je confie, jusqu'à nou- 



142 REVUE DES DEUX MONDES. 

vel ordre, à l'ami seul. On peut appliquer à « la pensée anglaise » ce 
qu'un officier français répondit à feu Humboldt, qui, pendant son séjour 
en France, lui demandait des nouvelles : « nous sommes à cheval, la 
route est devant nous, et le destin derrière. » Je crois que cette pensée 
(la pensée anglaise) conduit à des choses que la raison ne permet pas 
d'admettre et de rêver. Au contraire les conséquences que je prévois 
répondent à ma conscience, à mon sentiment d'honneur chrétien, et à 
mes pressentimens des décrets de Dieu sur l'Orient. 

(( Il faut ici que je vous dévoile tout ce que je sais, et vous pouvez 
même en faire librement usage, si vous le désirez. Je suis profondément 
convaincu, et je garderai cette conviction jusqu'à mon dernier souille, que 
le cabinet anglais, dans la politique qu'il a suivie jusqu'ici, s'est inspiré 
d'une pensée vraie, juste, parfaitement exacte, à savoir qu'il ne faut pas 
permettre à la Russie de devenir prépondérante en Orient en dominant 
ou en absorbant l'empire turc. Que l'empereur Nicolas, en toute fran- 
chise, en toute sincérité, redoute ce dernier point, l'absorption de l'em- 
pire turc, beaucoup plus que ne le craignent l'Angleterre, la France et 
l'Autriche, c'est une considération que je laisse de côté, d'autant plus 
que l'intelligence anglaise, dès qu'il s'agit d'apprécier le rôle de cet 
homme unique, si fort, si pénétrant, si vrai, tout-puissant chez lui (à 
parler humainement), — oui, dès qu'il s'agit d'apprécier cet homme, le 
plus noble des hommes et le plus grand des caractères, l'intelligence 
anglaise est frappée de mort ! ! Mais l'Angleterre devrait comprendre que 
les moyens dont elle fait usage aujourd'hui pour réaliser une pensée 
très juste en soi conduisent précisément et par une nécessité inévitable 
au but le plus opposé, au contraire même de cette pensée. Ce secours 
direct en armes, en hommes, en vaisseaux, envoyé par l'Angleterre, — 
ô folie antichrétienne! — envoyé à l'islam contre des chrétiens, n'aura 
pas d'autre résultat (sans parler du jugement de Dieu, qui châtiera ce 
crime, — entendez-vous?) que de livrer un peu plus tard à la domi- 
nation russe les contrées aujourd'hui soumises à la Turquie. » 

A peine cette lettre était-elle parvenue à Londres qu'un nouvel 
incident vint redoubler les perplexités de Frédéric-Guillaume. Bien 
que la Russie et la Turquie fussent en état de guerre depuis le 
26 septembre 1853, la Russie avait promis à l'Angleterre et à la 
France de ne pas entreprendre d'opération agressive contre la Tur- 
quie tant que dureraient les négociations. Les amiraux français et 
anglais, dont les vaisseaux étaient déjà entrés dans la Mer-Noire, 
avaient reçu de leurs gouvernemens des instructions conformes à 
cet enga-gement de la Russie (1). Sir Hamilton Seymour avait fait 

(1) Lord Clarcndon avait écrit à lord Stratford au commcncemont du mois d'octobre : 
« Mylord, il sera nécessaire que l'aoïiral Dundas iuforme l'amiral russe commandaut 
à Sébastopol que, si la flotte russe sortait de ce port pour débarquer des troupes sur 



LE SECOND EMPIRE ET LA GUERRE DE CRIMÉe. Iii3 

part de ces instructions à M. de Nesselrode, lui indiquant les cas 
dans lesquels les vaisseaux russes ne seraient pas inquiétés par la 
flotte anglo-française et ceux dans lesquels « la force devrait être 
repoussce par la force. » Tout était donc convenu sur ce point et 
parfaitement accepté de part et d'autre. Cependant le 30 novembre 
1853, par une journée brumeuse, l'amiral russe Nachimof sort de 
Sébastopol avec six vaisseaux de ligne, surprend une division de la 
flotte turque à l'ancre devant Sinope, sur la côte asiatique de la Mer- 
Noire, et l'anéantit en quelques heures. L'escadre ottomane se com- 
posait de treize bâtimens; les uns sont coulés à fond, les autres 
sautent en l'air. A, 000 Turcs périssent. L'amiral commandant, Os- 
man-Pacha, blessé et fait prisonnier, est conduit à Odessa, où il 
mourra bientôt de ses blessures. Une partie de la ville de Sinope 
devient la proie des flammes. 

L'indignation fut très vive dans toute l'Europe. M. de Nesselrode 
eut beau dire que l'escadre d'Osman-Pacha se préparait à jeter un 
corps d'armée sur les côtes russes, les diplomates réunis à Con- 
stantinople, et qui faisaient tant d'efforts pour prévenir la guerre 
générale, étaient témoins de la modération de la Turquie; ils sa- 
vaient avec quelle docilité le divan écoutait leurs conseils. Les al- 
légations du cabinet de Saint-Pétersbourg ne pouvaient être prises 
au sérieux ; il était évident qu'il y avait eu là une violation de la pa- 
role donnée. Sous le coup de ces émotions, Frédéric-Guillaume IV 
se rapprocha de l'Angleterre. M. le comte Albert Pourtalès, un 
des amis de Bunsen, un des adversaires déclarés du parti russe à 
Berlin, fut envoyé en mission particulière auprès du cabinet de 
Saint-James (décembre 1853). Il venait sonder le gouvernement de 
la reine au sujet des avantages qui pourraient être assurés à la 
Prusse, si elle devenait l'alliée de la Grande-Bretagne. En de longs 
entretiens que le baron de Bunsen et le comte Pourtalès eurent 
avec lord Clarendon (29 décembre) et lord Aberdeen (31 décembre), 
les deux diplomates allemands firent espérer aux ministres anglais 
la coopération directe de la Prusse, à la condition que la Prusse 
serait garantie contre la Russie et l'Autriche, que l'Allemagne en- 
tière serait garantie contre la France, enfin que la Prusse serait 
libre d'organiser l'unité germanique suivant le désir des peuples 
allemands. Exemple bien significatif de la ténacité prussienne ! c'é- 

une portion quelconque du territoire turc ou pour commettre un acte d'iiostilité ou- 
verte contre la Porte, ses ordres sont de protéger contre de pareilles attaques les états 
du sultan. Il exprimera l'espoir que l'amiral russe n'aura recours à aucune mesure qui 
pourrait mettre en danger les relations pacifiques de la Grande-Bretagne et de la 
Russie. Une communication semblable sera probablement faite en même temps par 
l'amiral français. » Voyez Correspondence presented to both houses of parliament by 
command of her majesty. Londres 1854, part II, n° 134. 



ilili REVUE DES DEUX MONDES. 

tait la revanche de 1850, la revanche de Cassel et d'Olmutz, pour- 
suivie obstinément au milieu des complications sans nombre de la 
question d'Orient. Il est à peine nécessaire de dire que ni lord Aber- 
deen, ni lord Clarendon, ne prêtèrent l'oreille à ce langage. « Il ne 
s'agit pas de l'unité allemande, disaient-ils; l'antagonisme de la 
Prusse et de l'Autriche est ici hors de cause. La question qui occupe 
l'Europe devrait réunir ces deux puissances dans une action com- 
mune. Quant à la France, vos craintes sont de pures chimères. Le 
gouvernement de l'empereur Napoléon a montré dans les affaires 
(l'Orient la plus grande loyauté, le plus sérieux dévoûmeni aux in- 
térêts européens. Il n'y a aucune raison de croire qu'il veuille re- 
prendre un jour l'ancienne politique napoléonienne et troubler le 
repos de l'Europe. » Si lord Aberdeen et lord Clarendon parlaient 
ainsi, on devine ce qu'aurait dit lord Palmerston, défenseur si ré- 
solu de la politique française; le comte Pourtalès ne chercha môme 
pas à l'entretenir de l'objet de sa mission. Il se consola auprès du 
prince Albert, qui, dévoué de cœur à la cause de l'unité allemande 
par la Prusse, avait accueilli avec joie les confidences du comte 
Pourtalès. Malheureusement pour l'envoyé prussien c'était le mo- 
ntent où la question dit prince Albert excitait chez les A\higs une 
irritation si violente; le mari de la reine était obligé plus que ja- 
mais à une entière réserve dans toutes les affaires politiques. 

La mission toute germanique du comte Pourtalès, introduite 
brusquement au milieu de ces grands intérêts européens, était déjà 
un incident bien extraordinaire; voici une chose plus étrange en- 
core. Tandis que le comte Pourtalès entretient lord Clarendon de 
hies projets d'unité allemande, condition expresse de la coopération 
de la Prusse dans les affaires d'Orient, Frédéric-Guillaume IV y 
met une autre condition bien plus inattendue. M. de Bunsen nous 
dit en son journal que lord Clarendon ne put dissimuler sa surprise 
lorsque le comte Pourtalès lui parla du prix auquel le gouverne- 
ment prussien estimait son alliance; quel eût été son étonnement 
s'il avait pu lire la lettre suivante, adressée par le roi de Prusse à 
son ambassadeur ! La nouvelle condition exigée par Frédéric-Guil- 
laume lY, c'est que l'Angleterre et les puissances alliées s'engagent 
à lui faire restituer sa fidèle principauté de Neufchatel. On a vu 
par la première de ces études quelle était sur ce sujet la manie du 
roi de Prusse, manie affectueuse et opiniâtre devenue pour lui un 
point d'honneur (1). Personne pourtant ne se serait attendu à voir 
•cette manie reparaître au milieu des perplexités que lui cause la 
question d'Orient. Une autre manie obstinée, incurable, mais qui ne 

(1) Voyez U Revue du l" août 1873, les Affaires de Suisse et la principauté de 
jSevfchatel, 



LE SECOND EMPIRE ET LA GUERRE DE CRLMKi:. 1^5 

peut plus nous surprendre, c'est la haine qu'il a pour la France, et 
qu'il exprime en paroles si peu royales : V inceste de V Angleterre et 
de la France! C'est un roi allemand qui parle ainsi à l'heure où la 
France et l'Angleterre s'unissent pour protéger l'indépendance de 
l'Europe : 

M y janvier 1854. 

« Si jo rends des services à la Grande-Bretagne dans les complica- 
tions présentes, le prix de ces services, la condition sine qua non, c'est 
le rétablissement de mon autorité et de mes titres légitimes dans ma 
chère, dans ma fidèle petite principauté du Jura, aujourd'hui foulée aux 
pieds des impies. 

a Je ne sais rien, absolument rien, de négociations avec deux puis- 
sances; même, à parler exactement, je ne sais rien de négociations 
avec l'Angleterre, car je n'attends rien de l'Angleterre qu'une réponse à 
ma question : l'Angleterre est-elle disposée à me garantir l'intégrité 
des frontières de la confédération germanique , je dis les frontières de 
toute la confédération germanique, celles de la Prusse comme les autres? 
Le veut-elle? le fera-t-clle? peut-elle le faire? Si l'Angleterre n'est pas 
claire et précise dans sa réponse, j'adresserai cette question à la Russie, 
et si la Russie non plus ne me répond pas clairement, j'invoquerai Dieu, 
je le prierai de me rendre fort, et alors ce sera le cas de dire : le glaive 
de Dieu et Gèdéon! ou mieux encore : la volonté de Dieu soit faite! 

« Vous me dites qu'il n'y aurait pas un ministre anglais qui voulût 
prendre sous sa responsabilité la restauration de Neufchatel. C'est pos- 
sible, mais n'oubliez pas ceci : il n'y a pas un seul roi de Prusse qui ne 
fît de la restauration de Neufchatel la conditio sine qua non de ses ser- 
vices. 

« Les choses, depuis votre lettre, ont pris une tournure de plus en 
plus sérieuse, particulièrement pour la Prusse. Il y a eu samedi dernier 
huit jours, M. de Budberg m'apporta une lettre de son empereur qui 
m'invite de la façon la plus pressante à conclure sous ses auspices un 
traité de neutralité avec l'Autriche. J'ai exposé de vive voix d'abord et 
bientôt par écrit que fêtais lié d'honneur envers l'Angleterre, dont j'at- 
tends la réponse à mes questions et à qui j'ai promis de ne prendre 
aucun engagement avant cette réponse. Pendant ce temps-là, Orlof se 
rendit à Vienne, et, sans qu'il y ait eu à ce sujet aucun pourparler entre 
Vienne et nous, il essuya un refus. J'ai envoyé à Vienne, à mon impérial 
neveu, la lettre de Nicolas, accompagnée de ma réponse, et je l'ai invité 
à se concerter avec moi pour une action commune, mais sans traité, car 
notre fidélité allemande à la confédération, les intérêts et les dangers 
qui nous sont communs, nous prescrivent d'une manière assez impé- 
rieuse les voies que nous devons suivre. Représentez-vous donc ma sur- 

TOiiE i'^'-. — 1874. 10 



l/t6 REVUE DES DEUX MONDES. 

prise lorsqu'au lieu de la réponse de l'Angleterre attendue par moi avec 
une si vive impatience je reçus, au nom de l'Angleterre et de la France 
réunies, une invitation à me joindre à elles deux pour maintenir ou 
imposer la paix par mon attitude. Il paraît que ce qui est bon pour l'une 
est bon pour l'autre. Quant à moi, je reste neutre, et de la façon que 
j'ai indiquée par ma lettre à l'empereur de Russie : ma neutralité ne 
sera ni indécise ni vacillante (réponse aux expressions dont il s'est servi), 
elle sera souveraine. Sachez maintenant, très cher Bunsen, que je main- 
tiendrai souverainement ma neutralité, et que, si quelqu'un veut me 
battre pour cela, je le battrai. La position de la Prusse est trop avanta- 
geuse, elle lui met trop évidemment dans les mains la possibilité de la 
décision suprême pour que je me refuse à le voir et à me conduire en 
conséquence, — Je sais bien que l'Angleterre peut détruire cette poli- 
tique si elle veut me contraindre, mais j'ai la ferme espérance que 
l'Angleterre évangélique ne voudra pas affaiblir la Prusse évangéli- 
que. En d'autres termes (en des termes que je sens bien vivement), 
je compte que l'Angleterre ne se rendra coupable à mon égard d'au- 
cune folie ni d'aucune infamie. J'y compte en me fiant non pas à une 
chance heureuse, — ce serait folie, — mais à la bénédiction de Dieu, — 
ce qui est précisément le contraire de V infamie. En me refusant à ce 
qu'on me demande du côté de l'ouest comme du côté de l'est, je me 
sens droit, ferme, délivré de toute inquiétude, et ce sentiment me vient 
de ma fidélité à ma parole, de ma fidélité à mes alhances. Ne vous faites 
pas d'illusions, et dites aux hommes d'état anglais, soit en confidence, 
soit en public, que je ne laisserai pas attaquer l'Autriche par la révolu- 
tion (moi qui connais sa puissance incendiaire) sans tirer l'épée pour la 
secourir, et cela tout simplement par amour de la Prusse, par sentiment 
de mon devoir envers la Prusse, par instinct de conservation person- 
nelle. Je n'ai pas étudié en vain la période de 1792 à 1796, l'année 1805 
et ses conséquences, anno iS06. Enfin prenez bien note de ceci : c'est 
la quintessence de ma situation actuelle vis-à-vis de l'Angleterre. Je de- 
mande pour prix de ma neutralité sincère et autonome, pour prix du 
service que je rends de la sorte à l'Angleterre dans cette funeste rupture 
avec la Russie et les traditions chrétiennes, je demande la garantie 
des possessions territoriales européennes, l'inviolabilité du territoire de 
la confédération germanique dans sa totalité, enfin la promesse sacrée 
de me restituer sans condition mon fidèle Neufchatel après la paix, dans 
la paix, au moyen de la paix. 

(( Si je suis attaqué pendant l'inceste de l'Angleterre et de la France 
ou par suite de cet inceste, si les deux puissances incestueuses, prenant 
la révolution pour alliée, la déchaînent par le monde, alors je fais al- 
liance avec la Russie, alliance à la vie et à la mort. Je connais ma tâche 
et mon devoir. )) 



LE SECOND EMPIRE ET LA GUERRE DE GRIMEE. 1^7 

Ainsi, neutralité absolue, neutralité souveraine, a et je battrai 
qui me voudra battre, » — voilà le parti auquel s'arrête Frédéric- 
Guillaume IV après une année d'hésitations. Or, tandis qu'il résume 
en ces termes sa politique personnelle et s'y attache avec force, le 
représentant de la Prusse à Vienne, M. d'Arnim, continue de prendre 
part avec ses collègues de France, d'Angleterre et d'Autriche aux 
négociations qui ont pour but d'aplanir les difficultés pendantes et 
de maintenir la paix générale. C'est ce qu'on appelle la conférence 
de Vienne. Il y a six mois que cette conférence est à l'œuvre et 
qu'elle poursuit son but avec une patience à toute épreuve. Elle a 
échoué pourtant, tous ses efforts ont été inutiles, l'Angleterre et la 
France vont être contraintes de protéger la Turquie par les armes. 
Avant que la lutte s'engage, la conférence de Vienne juge néces- 
saire de couronner ses travaux par un grand acte : une convention 
proclamera les principes communs aux quatre puissances et la per- 
sistance de leur union sur le terrain de ces principes malgré la dif- 
férence de leurs résolutions suprêmes. En d'autres termes, deux de 
ces puissances, la France et l'Angleterre, vont déclarer la guerre à 
la Russie; les deux autres, l'Autriche et la Prusse, ne croient pas 
devoir recourir à l'emploi des armes; toutes les quatre cependant 
tiennent à faire une proclamation solennelle des principes qui ont 
dirigé leurs efforts. Ce qui fait la valeur des conventions dans la 
hiérarchie des actes diplomatiques, c'est qu'elles doivent nécessai- 
rement porter la signature des souverains. Le roi de Prusse voudra- 
t-il signer la convention de la conférence de Vienne? Celui qui a 
écrit le 9 janvier la lettre citée plus haut, celui qui parle si fière- 
ment de neutralité souveraine et qui ne veut plus être pressé ni 
d'un côté ni de l'autre, celui-là consentira-t-il à s'engager de sa 
personne dans une déclaration de principes qui atteint l'empereur 
de Russie? 

Les ministres anglais connaissaient assez le caractère de Fré- 
déric-Guillaume IV pour éprouver bien des doutes à ce sujet. C'est 
pourquoi lord Clarendon, pressant M. de Runsen d'agir sur le cabi- 
net de Berlin, ne ménageait ni les adjurations ni les reproches; 
voici ce que Bunsen écrit dans son journal à la date du h mars 
1854 : 

« Hier, dans l'après-midi, lord Clarendon m'a tenu le langage le plus 
vif, le plus véhément, disant que la Prusse devait se décider sans re- 
tard, joindre sa sommation à celles des autres puissances, par consé- 
quent déclarer la guerre à la Russie, Aujourd'hui le Times publie un 
article, d'une inspiration évidemment officielle, où la politique de la 
Prusse est traitée avec mépris, tandis que l'Autriche est exaltée. Ambas- 



148 . REVUE DES DEUX 5I0NDES. 

sadeur du roi, je devais considérer comme un devoir d'honneur de tenir 
à lord Clarendon un langage aussi ferme et aussi franc. C'est pourquoi 
je lui ai dit ce qui suit : il n'est ni politique ni amical d'exiger de la 
Prusse qu'elle déclare la guerre à la Russie sans lui marquer un but im- 
portant à poursuivre, surtout sans lui garantir ces deux points : pre- 
mièrement qu'à la conclusion définitive de la paix elle sera toujours 
couverte du côté du nord-est, où elle ne possède ni frontières ni moyens 
de défense, secondement que la prépondérance de la marine russe dans 
la Baltique sera pour jamais détruite. Dans l'esprit de mes instructions 
et dans le sentiment de l'honneur prussien, j'ai ajouté : La Prusse ne se 
laissera pas entraîner à cette guerre sans ces deux garanties. 

u Lord Clarendon me dit qu'il ne s'attendait pas à ce langage, car 
c'était dans l'intérêt de l'indépendance de l'Europe qu'on demandait à 
la Prusse de prendre les armes. 

« Oui, ai-je répondu, cela est facile à dire de la Tamise, de Paris, des 
Carpathes; mais pour que la Prusse ait le droit de demander de si grands 
sacrifices à la nation, il faut un grand objet d'intérêt national ou tout au 
moins les deux garanties que j'ai indiquées. Ni de ce grand objet ni de 
ces garanties, on n'a dit un seul mot à Berlin jusqu'au 1" mars 185/i. 
La convention même ne parle que de l'évacuation des principautés et de 
la renonciation au protectorat de l'église grecque, 

« Je suis persuadé que c'est ce ton-là seulement qui réussit à Lon- 
dres, et j'ai lieu d'espérer que mon argumentation sera chaleureusement 
soutenue aujourd'hui même au conseil des ministres. 

« h mars, dans la soirée. — Par suite de ma conversation de ce ma- 
tin, lord Clarendon a eu une conférence avec l'ambassadeur français. 
Celui-ci s'est complètement déclaré pour ma proposition, et l'a soutenue 
à l'aide d'une dépêche envoyée de Berlin le 2 de ce mois qu'un courrier 
venait précisément de lui apporter de Paris. En conséquence, le conseil 
des ministres a décidé les deux points qui étaient l'objet de ma de- 
mande : 1" la flotte sera dans la mer Baltique avant le 1" avril, et elle 
y restera; 2° dès que la convention sera signée, le premier acte des 
quatre plénipotentiaires sera de proclamer que le but de la guerre est 
de détruire la prépondérance de la Russie, et de déclarer en même 
temps que l'intérêt de la Prusse, à savoir de posséder une frontière 
sûre au nord et à l'est, est un intérêt dont toute l'Europe se rend soli- 
daire (1). )) 

Voilà des ouvertures toutes nouvelles. Peut-être y trouvera-t-on 
le germe d'une négociation qui rattachera la Prusse à l'Occident. 
Déjà l'Angleterre et la France s'y prêtent de tout cœur. C'est une 
affaire à mener habilement, rapidement. En attendant le succès, 

(1) Mémoires de Bunsen^ édition allemande, t. III, p. 353. 



LE SECOND EMPIRE ET LA GUERRE DE CRIMÉE. 1/|9 

M. de Bunsen peut se réjouir; la journée du h mars a été bonne... 
Quelle illusion! Le lendemain 5 mars 185/i, M. de Bunsen reçoit de 
Berlin l'ordre formel de cesser toute négociation avec le ministère 
anglais. Le 9, le général comte Groeben arrive à Londres porteur 
d'une lettre autographe de Frédéric-Guillaume IV à la reine Victo- 
ria; le roi de Prusse a tenu à désavouer lui-même ce que son am- 
bassadeur a pu dire. Qu'est-ce donc? que s'est-il passé? pourquoi 
cette brusque rupture à l'heure qui devait être décisive? 

Dans une très belle étude sur la conduite de la Prusse pendant 
les affaires d'Orient, notre collaborateur M. Eugène Forcade a ra- 
conté ici même la scène qui explique ce revirement soudain. Elle 
eut lieu à Berlin, dans le cabinet du roi. Il s'agissait de la signa- 
ture de la convention préparée par les diplomates de la conférence 
de Vienne, y compris le représentant de la Prusse, M. le comte 
d'Arnim. Les ministres, connaissant les perplexités du roi, avaient 
hésité longtemps à lui parler de cet acte pour lequel la conférence 
réclamait sa signature. Enfin on se décida; la convention lui fut 
présentée le 28 février. M. de Manteuffel donnait les explications 
les plus persuasives pour dissiper les inquiétudes du roi; il était 
secondé par M. le comte Albert Pourtalès, ancien ambassadeur à 
Constantinople, récemment chargé d'une mission à Londres et qui 
occupait alors à Berlin une des plus hautes positions du ministère 
des affaires étrangères. M. de Manteuffel et M. Pourtalès, après 
quelques jours d'entretiens avec le roi, avaient presque triomphé de 
ses irrésolutions, quand arriva de Londres le 3 mars un télégramme 
conçu en ces termes : « L'Autriche, en proposant officiellement son 
contre-projet de convention arrivé ici dimanche dernier, y met pour 
condition l'accession de la Prusse, car toute l'importance de cette 
mesure est dans l'action en commun des quatre puissances. Il s'en- 
suit que l'odieux d'une reculade serait rejeté sur la Prusse. Le 
mécontentement que soulève la Prusse ferait explosion de toutes 
parts, si le plan de la convention échouait par son refus. On pense 
ici que l'accession à la convention est absolument nécessaire et que 
tout retard serait funeste. » Ce langage pressant, ce résumé si bref, 
auquel la brièveté même donne l'apparence d'un ordre, agite l'esprit 
du roi. En même temps il reçoit des dépêches de Bunsen qui rendent 
compte d'un discours prononcé par lord Glarendon à la chambre des 
communes dans la nuit du 2/i février. Ge discours , qui a produit à 
Londres une impression extraordinaire et que Bunsen appelle un 
grand événement, épouvante Frédéric-Guillaume IV. « Que sert, 
a dit lord Glarendon , de faire la guerre au tsar, si on ne lui rogne 
pas les griffes pour l'avenir? Il ne fera que griffer plus violemment. 
H faut qu'il paie avec usure et les 100 millions et le sang que l'Eu- 



150 REVUE DES DEUX MONDES. 

rope va sacrifier dans cette lutte , et ce n'est pas en argent qu'il 
faut qu'il les paie, c'est en restituant les conquêtes que la Piussie a 
faites pour menacer, pour attaquer la Turquie, la Suède et l'Alle- 
magne. » Ainsi, au sud, au sud-ouest, au nord-ouest, la Russie avait 
des restitutions à faire! L'Angleterre, par la bouche de lord Claren- 
don, se chargeait d'élever des revendications au nom de l'Allemagne! 
Ce que Bunsen approuvait, ce que Bunsen négociait avec lord Gla- 
rendon, c'était le démembrement de la Russie! Ah! tout s'explique 
maintenant : voilà sans doute pourquoi depuis une quinzaine de 
jours le tsar interdit à ses officiers de porter des décorations prus- 
siennes, pourquoi il annonce l'intention de refondre sous d'autres 
noms les régimens inscrits sous le nom des princes de la maison 
de Prusse. Frédéric-Guillaume ne se contient plus. M. de Mameuffel 
et M. Pourtalès étant venus lui reparler de la convention, il éclate. 
Lui, ordinairement si doux, si réservé, il s'emporte en paroles irri- 
tées, et défend au comte Pourtalès de se mêler jamais de la ques- 
tion d'Orient. 

Quand cette scène, ou du moins une partie de cette scène, fut ra- 
contée ici par M. Eugène Forcade, on s'étonna de la précision de 
ses renseignemens. 11 y eut même quelque émotion à ce sujet dans 
le monde diplomatique. Il était pourtant bien naturel que le comte 
Pourtalès eût parlé de l'affront qu'il avait reçu, soit pour exhaler sa 
colère, soit pour justifier sa conduite. On a vu, après la convention 
d'Olmûtz, quelle était chez ce diplomate la violence des premières 
impressions. La chose était ébruitée à Berlm; on ne tarda guère à 
la connaître à Paris. Aujourd'hui les mémoires de Bunsen viennent 
confirmer le récit de notre collaborateur, en y ajoutant des détails 
plus vifs encore. iNon-seulement le roi avait malmené le comte Pour- 
talès, mais il avait ordonné au général Grœben de partir immédia- 
tement pour Londres et d'y faire une enquête sur la conduite du 
baron de Bunsen. Le général Grœben arrive donc à Londres le 
9 mars, il va trouver l'ambassadeur prussien, il l'interroge au nom 
du roi, il lui demande des explications. M. de Bunsen apprend alors 
les choses les plus étranges. Ses ennemis de Berlin l'ont accusé 
d'avoir proposé à lord Glarendon un partage de la Russie dont l'é- 
noncé a fait frissonner le ministre anglais. Malgré la répugnance de 
lord Glarendon, Bunsen aurait réussi à conclure avec lui un arran- 
gement. La Prusse était gagnée à l'alliance de l'Occident. C'était 
l'inauguration d'une politique nouvelle. Il n'y manquait plus que le 
consentement du roi. Quand MM. de Mauteuffel et Pourtalès présen- 
tèrent la convention à la signature de Frédéric-Guillaume IV, il crut 
eu vérité qu'on lui demandait de signer le premier engagement par 
lequel il se liait à ce nouveau système. Au lieu de signer, il eut une 



LE SECOND EMPIRE ET L\ GUEUP.E DE CRIMÉE. 151 

explosion de colère; il rompit toutes les négociations, congcklia le 
comte Pourtalès et chargea le général Grœben d'aller rappeler M. de 
Bunsen à l'accomplissement de ses devoirs. 

Quel parti devait prendre M. de Bunsen? Il répondit aux ques- 
tions du général Grœben, il rétablit les faits, il prouva que, s'il avait, 
suivant son devoir, signalé à Berlin les sentimens de l'Angleterre et 
donné loyalement ses conseils, jamais il n'avait manqué à une autre 
obligation de sa charge, qui était de justifier le roi son maître auprès 
du cabinet de Saint-James. Après cela, il n'avait plus qu'à résigner 
ses fonctions. Dès que le général Grœben eut quitté Londres, M. de 
Bunsen envoya sa démission au roi, qui l'accepta (avril ISbli). Ainsi 
finit la carrière diplomatique de l'ami de Frédéric-Guillaume IV. II 
avait envié à la France sa politique de 1853. Suivant lui, c'était sur- 
tout à la Prusse qu'il convenait de s'allier avec l'Angleterre dans la 
question d'Orient. La Prusse, si humiliée en 1850, aurait trouvé là, 
disait-il, une admirable occasion de se relever; elle se serait débar- 
rassée de la tutelle de la Russie, et l'Angleterre, en échange des 
services rendus, se serait prêtée à l'accomplissement de ses desseins 
sur l'Allemagne. Le dévoûment de Frédéric-Guillaume IV à la per- 
sonne du tsar ayant fait échouer tout ce système. Bunsen fut comme 
frappé au cœur. Sachons bien, victimes de 1870, à quelles passions 
nous avons eu affaire; nous les avons ignorées trop longtemps. 
Lorsque M, de Bunsen quitta son poste de Londres, accompagné des 
affectueux regrets de la reine et du prince Albert, ses déboires per- 
sonnels lui furent à peu près indifférons ; insensible à sa disgrâce, 
il ne se consolait point de l'échec de ses idées politiques. Toutes les 
forces de son âme étaient concentrées sur ce point. Ses Mémoires 
nous ont révélé que, dans les complications sans nombre de la ques- 
tion d'Orient, il n'avait jamais poursuivi qu'un seul but : la re- 
vanche d'Olmtitz et le triomphe de l'unité allemande. 

IV. 

En résumant la conduite du roi dans les affaires d'Orient, M. Léo- 
pold de Ranke affame que les événemens ont donné raison à sa 
politique. Qu'on ne parle plus des irrésolutions de Frédéric- Guil- 
laume IV; au fond, sa pensée était très arrêtée. Ce dévoûment à la 
Russie que les libéraux de Berlin lui reprochaient si amèrement en 
1853, la Prusse en a recueilli le bénéfice en 1870. Frédéric-Guil- 
laume, si courtois pour tous les Français qui l'ont approché, avait 
pour la France une sorte de haine très particulière. La France, à 
ses yeux, était comme un ennemi infernal que Dieu même lui ordon- 
nait de surveiller avec défiance. Les ressentimens de 1806 ne suffi- 



152 REVUE DES DEUX MONDES. 

raient pas à expliquer cette |manière de voir, il y avait là des idées 
d'un autre ordre; c'était l'horreur de la révolution qui le mettait en 
garde contre nous bien plutôt que le souvenir des anciennes luttes. 
Entre la France, qui représente la révolution, et la Russie, qui re- 
présente le droit divin, Frédéric-Guillaume IV pouvait-il hésiter? 11 
prévoyait une guerre avec la France, et jamais, à aucun prix, pour 
aucune cause, il n'aurait rompu avec le tsar. Sans dire les choses 
aussi nettement, M. de Ranke estime que la Prusse a été récom- 
pensée de cette politique de Frédéric-Guillaume IV. « Le mérite 
qu'il s'était acquis auprès de la Russie dans une heure de grand 
péril pour cet empire a produit des fruits bénis de Dieu, quand a 
sonné l'heure de la lutte prévue. » En d'autres termes, la Russie, 
qui n'avait peut-être pas un grand intérêt à cet accroissement dé- 
mesuré de la Prusse, a laissé la Prusse en 1870 asservir l'Allemagne 
et accabler la France. 

Il y aurait bien des choses à dire sur ce point : ces fruits bienfai- 
sans, ces fruits bénis de Dieu [segensreiche Frucht) inspirent sans 
doute à la Russie d'autres sentimens que ceux d'une admiration sans 
mélange. Ce n'est pas le droit divin qui a vaincu la révolution dans 
ces derniers événemens; soit en 1866, soit en 1870, la Prusse royale 
ou impériale a fait des œuvres révolutionnaires qui mineront les 
fonclemens du trône. Elle en fait encore sous nos yeux; engagée* 
dans cette voie, elle n'en sortira plus. Voilà un voisinage dangereux 
pour la Russie. C'est une conséquence fort inattendue de la politique 
de Frédéric-Guillaume IV et de son dévoûment passionné à l'empe- 
reur Nicolas; mais, sans insister sur ces remarques, il y a des ré- 
flexions qu'on ne saurait écarter ici, tant elles nous touchent directe- 
ment et d'une manière poignante. Ainsi, selon M. de Ranke, la Russie 
a reconnu en 1870 le service que la Prusse lui a rendu en 1854 par 
sa neutralité dans les affaires d'Orient. Et nous, qui défendions en 
185/4 la cause de l'Europe, n'avions -nous pas droit à quelques 
sympathies de la part de l'Europe aux jours de l'invasion prus- 
sienne? Non, c'eût été folie d'y compter. La reconnaissance n'est 
qu'un élément de second ordre en pareille matière; la reconnais- 
sance se rapporte à des choses passées, tandis que la politique ne 
voit que les intérêts présens. Il nous eût été plus profitable en 
1870 d'avoir été moins chevaleresques en 185/j. Je sais bien que 
nous poursuivions d'autres desseins encore que le but apparent 
lorsque nous prenions feu, il y a vingt ans, pour la cause de l'indé- 
pendance européenne; c'était là pourtant le principal mobile, et, 
quand nous jetons les regards en arrière, nous sommes un peu sur- 
pris d'avoir été les plus chaleureux dans une affaire où nous étions 
les moins intéressés. Que n'avons-nous laissé l'Angleterre et l'Au- 



LE SECOND EMPIRE ET LA GUERRE DE CRIMEE. 153 

triche aviser toutes seules au péril qui les menaçait ! La France se 
tenant à l'écart, l'Autriche aurait été obligée de suivre une politique 
plus résolue, elle n'aurait pu rester neutre, elle eût été entraînée 
dans la lutte, et l'union des trois états fondateurs de la sainte- 
alliance se serait trouvée profondément entamée. A Dieu ne plaise 
que nous méconnaissions les services des hommes éminens qui diri- 
geaient alors nos affaires extérieures et auxquels la lievue a donné 
un appui si efficace dans cette généreuse entreprise ! Sans regret- 
ter ce qu'on a fait jadis, on peut avoir d'autres vues en songeant 
à l'avenir. Nos négociateurs d'il y a vingt ans se demandent peut- 
être aujourd'hui, comme nous-mêmes, à quoi nous a servi d'avoir 
été si généreux. Enfin, pour tout exprimer sans ambages, une al- 
liance de la France avec la Russie dans la question d'Orient n'au- 
rait-elle pas été plus utile à nos intérêts que l'alliance avec l'Angle- 
terre ? 

On peut dire que la situation de la France au sujet de ces deux 
alliances a offert dans le passé quelque chose de tragique. Nos in- 
térêts politiques étaient en opposition flagrante avec nos intérêts 
moraux : j'appelle intérêts moraux les sympathies intellectuelles, la 
communauté de principes, une sorte de fraternité au sein d'une 
même culture générale; j'appelle intérêts politiques les avantages 
que présente une alliance en dehors de tou-te communauté de prin- 
cipes, de toute sympathie intellectuelle et sociale. Quand les États- 
Unis recherchent l'amitié de la Russie, quand la Russie fait des 
avances aux États-Unis, ce n'est pas un intérêt moral qui les dé- 
cide; les deux puissances obéissent à un intérêt politique. Pour 
nous, si une grande question nous place entre l'Angleterre et la 
Russie, c'est vers l'Angleterre que nous pousse toujours notre inté- 
rêt moral, tandis que l'intérêt politique dans beaucoup de cas de- 
vrait nous porter vers la Russie. Situation tragique, ai-je dit; com- 
ment en effet ne pas nous attacher à cette Angleterre qui repré- 
sente les grands principes libéraux de la société moderne? et d'autre 
part, bien que la Russie appartienne à une civilisation si différente 
de la nôtre, ne peut-il se faire qu'il y ait un grand intérêt politique 
à nous tourner vers elle? Nous sommes trop logiques, trop amou- 
reux de l'absolu, par conséquent trop dédaigneux des accommode- 
mens que conseille l'esprit pratique, nous allons droit à ce qui est 
généreux. Voilà ce qui rendait notre situation douloureusement per- 
plexe; mais si les choses avaient changé? si l'intérêt moral, en ce qui 
concerne la Russie, n'était plus en lutte avec l'intérêt pohtiqiie? si 
l'empire des tsars avait cessé de représenter, comme autrefois, l'es- 
prit asiatique au sein de l'Europe , une civilisation plus tartare que 
chrétienne, un absolutisme que rien ne tempère et ne justifie? si la 



154 REVUE DES DEUX MONDES. 

vieille Russie plus qu'à demi barbare avait fait place insensiblement 
à une Russie nouvelle? si cette transformation, très visible dans les 
institutions, dans les progrès de l'industrie, dans le développement 
des sciences, dans la culture des lettres, apparaissait d'une manière 
plus noble encore dans l'histoire de la famille souveraine? enfin, 
si ce monde de la cour, théâtre de tant de conjurations, de tant de 
drames asiatiques pendant le xviii'' siècle, était devenu depuis 
Alexandre P'' un asile chrétien où s'épanouit le sentiment profond de 
la vie de famille? Un écrivain que nous avons déjà cité, M. Th. de 
Grimm, dans sa vie de l'impératrice Alexandra Feodorovna, a tracé un 
tableau bien touchant de cette existence à la fois si haute et simple. 
Ce livre, que remplit la tsarine, est en même temps le plus complet 
éloge du tsar. On y voit resplendir partout cette grande et austère 
image, le souverain pénétré de ses devoirs, et toujours conscien- 
cieux, alors même que ses actes nous révoltent le plus. Or, comme 
l'auteur n'a pu s'empêcher de consacrer quelques pages à la ques- 
tion d'Orient, on nous permettra de recueillir ici quelques traits de 
l'opinion publique en Russie. Nous avons toujours apprécié ces 
choses au point de vue de nos idées, c'est bien le cas d'appliquer 
le vieil adage judiciaire : audiatur et altéra pars. 

M. Th. de Grimm, précepteur du grand-duc Constantin iSico- 
laévitch, vivait depuis vingt ans à la cour de Russie quand éclata la 
guerre de Crimée. Assurément son témoignage est celui d'un ami; 
en revanche, c'est le témoignage d'un homme qui sait bien ce dont 
il parle. Il a de bons argumens à produire quand il nie absolument 
les projets ambitieux attribués au tsar par l'Europe entière. Il rap- 
pelle le voyage que le grand-duc Constantin, son élève, fit en 1845 
dans les états du sultan. Si le tsar, à cette date, avait voulu con- 
quérir la Turquie, il n'avait qu'à se prêter au mouvement naturel 
des choses. Les peuples chrétiens l'appelaient. « A l'arrivée du jeune 
prince, six cent mille grecs étaient prêts à planter la croix sur la 
coupole de Sainte-Sophie. Le patriarche Constantinos, exilé dans 
une île de la mer de Marmara, espérait bien, malgré son grand âge, 
recevoir cette nouvelle avant de mourir. Les populations grecques 
exprimaient de toutes les façons leurs vœux, leurs espérances; il eût 
suffi d'un signe de ce jeune homme pour rejeter d'Europe en Asie le 
trône des Osmanlis. L'empereur savait tout cela; il donna les in- 
structions les plus sévères à son fils. Le prince eut ordre de ne rien 
entendre, de n'accepter aucune invitation, de ne recevoir aucune 
députation. Il devait seulement, comme un prince en voyage, faire 
au sultan une visite de politesse. » M. de Grimm nous montre en- 
suite l'esprit SCTupuleux du tsar, son dévoûment à son devoir, son 
idée si haute de la responsabilité souveraine. Il peint ses anxiétés 



LE SECOND EMPIRE ET LA GUERRE DE CRIMÉE. 155 

en môme temps que sa fermeté d'âme à l'heure où il se voit seul 
contre toute l'Europe. 11 raconte ses douleurs quand arrivent les 
premières nouvelles du théâtre de la gueiTe, même avant cette ba- 
taille de l'Aima, dont le récit le frappa de stupeur. « Bien des hommes 
y succombèrent qu'il connaissait et appréciait personnellement. Ce 
n'est pas seulement son esprit qui nuit et jour était tendu; les coups 
qui atteignaient son grand cœur se succédaient sans relâche. Le fils 
de son ami le comte Orlof avait reçu treize blessures et perdu un 
œil; l'empereur, au milieu de ses affaires désespérées, écrivit une 
lettre à la mère du jeune général. Il trouvait le temps de visiter les 
familles dont les enfans étaient morts ou blessés, et, si le temps lui 
manquait, il envoyait un des grands-ducs en s-on nom. » 

Son activité, toujours si ardente, avait pris quelque chose de fié- 
vreux. Bien des symptômes annonçaient que cette puissante nature 
était sérieusement atteinte. Le 8 février 1855, il tomba malade et 
refusa de se soigner. Le 21, en proie à une fièvre aiguë, il voulut 
passer la revue d'un corps d'armée qui partait pour Sébaslopol. Ses 
deux médecins s'y opposaient de tout leur pouvoir, tantôt employant 
la prière, tantôt invoquant l'autorité que leur donnait leur mission : 
u C'est bien, messieurs, leur dit-il; vous avez fait votre devoir, per- 
mettez que je fasse le mien. » Le lendemain, il sortit encore pour 
une revue des troupes. Le 23, il dut s'avouer vaincu, ses forces l'a- 
bandonnaient; étendu sur un lit de camp, couvert 4'un manteau de 
soldat, il luttait encore par l'énergie de sa volonté contre un épui- 
sement aggravé d'heure en heure. C'est là qu'il apprit la victoire de 
l'armée turque à Eupatoria. Que de blessures morales ajoutées aux 
souffrances du corps! Le jeudi l'^'" mars, il n'y avait plus d'espoir 
de le sauver. Dans la soirée, après qu'il eut rempli ses devoirs reli- 
gieux et pris congé de tous les siens dans les termes les plus émou- 
vans, il voulut eu quelque sorte associer tout l'empire à la bénédic- 
tion des adieux. Il fit envoyer à Moscou, à Kief, à Varsovie, une 
dépêche contenant ces simples mots : l'empereur est à la mort. Il fit 
venir ses am's le comte Orlof, le comte Adelsberg, ministre de la 
ocur, le prince Dolgorouki, ministre de la guerre, les remercia de 
leurs loyaux services, les recommanda à son successeur, les char- 
gea de transmettre ses remercîmens aux autres ministres, aux héros 
de Sébastopol, à sa garde, à son armée, à tout l'empire. Quelques 
instans avant de rendre l'âme, il tourna encore les yeux vers son 
fils et lui dit : a Je voulais te laisser un empire bien ordonné,... en 
paix;... la Providence en a décidé autrement... Je ne puis plus que 
prier pour vous tous, pour toute la Russie. » Ses dernières paroles, 
prononcées d'une voix défaillante, furent un souvenir au roi de 
Prusse Frédéric-Guillaume IV. Alors on commença les prières des 



156 REVUE DES DEUX MONDES. 

agonisans; l'empereur semblait suivre, il tenait la main de l'impé- 
ratrice et cherchait dans son regard une consolation suprême. Les 
douze coups de minuit vinrent à sonner. C'était le vendredi 2 mars. 
Quelques minutes après, le tsar Nicolas I" expirait. La ville entière 
était préparée à la triste nouvelle. Bientôt, malgré l'heure avancée 
de la nuit, une foule silencieuse, éplorée, remplit toutes les églises 
de Saint-Pétersbourg, priant pour l'âme de l'empereur (1). 

Ces détails nojys disposent cà lire la lettre suivante, la dernière 
que Frédéric -Guillaume IV ait adressée à M. de Bunsen relative- 
ment à la guerre de Crimée. C'est au mois d'avril 185â que le roi 
de Prusse avait accepté la démission de son ambassadeur à Londres; 
pendant l'année 185/i, il lui a écrit plusieurs fois encore, mais sur 
des sujets très particuliers, sur des affaires d'administration ecclé- 
siastique; le li mars 1855, dans la douleur profonde que lui cause 
la mort du tsar, ayant reçu de Bunsen une lettre datée précisément 
du 2 mars, il lui répond en ces termes : 

« 4 mars 1855. 

« Vous ne soupçonniez pas, très cher ami, qu'au moment même où 
vous m'écriviez un des plus nobles hommes, une des plus magnifiques 
apparitions de l'histoire, un des cœurs les plus loyaux et en même 
temps l'un des plus puissans souverains de ce bas monde était passé de 
la foi à la plénitude de la lumière. Je remercie Dieu à genoux de ce 
qu'il m'a jugé digne de ressentir une si profonde affliction de la mort 
de l'empereur Nicolas, de ce qu'il m'a jugé digne de devenir et de res- 
ter fidèlement son ami dans le plus beau sens de ce mot. 

«Vous, cher Bunsen, vous l'avez jugé autrement, et il vous sera pé- 
nible désormais de vous l'avouer à vous-même devant votre conscience, 
il vous sera surtout pénible d'avoir à confesser une vérité (que toutes 
vos lettres de ces derniers temps, hélas! n'ont exprimée que trop ou- 
vertement contre moi), c'est que vous le haïssiez! Vous le haïssiez, non 
pas comme homme, car à ce point de vue il vous était bien indifférent, 
mais comme représentant du principe despotique. Lorsqu'un jour, jus- 
tifié comme lui par la simple foi au sang du Christ, vous le verrez dans 
l'éternelle paix, pensez à ce que je vous écris en ce moment : vous lui 
ferez amende honorable. Puissiez-vous dès ce monde, cher ami, éprou- 
ver la bénédiction du repentir! J'aime votre âme, et je voudrais la voir 
avec ses dons, son savoir et sa foi, se déployer comme une bannière 
dans les mains du Seigneur au-dessus du' mauvais siècle. La règle pour 
arriver là est invariablement tracée de la main même de Dieu dans 

(1) Voyez Alexandra Feodorowna Kaiserin von Russland, von A. Th. von Grimm, 
2 vol., Leipzig 1800, t. II, p. 296-307. 



LE SECOND E.MI'IllE ET LA f.UERRE DE CRDIÉE. 157 

TépUre de la Quinquagésime; regardez-y en vous inclinant avec foi de- 
vant le verset 9 et sa garniture de diamant (1), Entre vos désirs, vos 
exigences intellectuelles et la véritable réalité des choses il y a un 
abîme que l'amour seul peut combler. L'amour produit nécessairement 
la haine du monde, de même que sous la voûte du ciel l'action de la 
chaleur sur le froid produit la décomposition de l'atmosphère; mais 
Vamour triomphe en toute certitude et en toute vérité. La proposition 
si rebattue, à savoir que la victoire appartient à la vérité, est foncière- 
ment fausse. La vérité ne triomphe et ne peut triompher que par Va- 
mour du Christ, l'amour du Verbe fait homme. 

(( Frédéric- Guillaume. » 

Est-ce seulement pour amener cette lettre et l'encadrer comme 
il convient que nous nous sommes transportés un instant de Londres 
à Saint-Pétersbourg, c'est-à-dire au foyer même de ceux qui étaient 
alors nos ennemis? Non certes; nous avons des visées plus hautes. 
Notre dessein est de montrer, par un exemple mémorable , combien 
l'esprit général de la société russe s'est transformé depuis la fin du 
xyiii*^ siècle. Puisse-t-il accomplir encore de nouveaux progrès ! 
Puissent toutes les ombres disparaître entre la Russie et la France! 
Il est facile de prévoir que des intérêts communs uniront un jour 
ces deux grandes nations; préparons-nous donc à connaître et à 
aimer les hommes dont M'"^ de Staël disait déjà en 1812 : u Je n'ai 
rien vu de barbare dans ce peuple; au contraire ses formes ont 
quelque chose d'élégant et de doux qu'on ne retrouve point ail- 
leurs (2). » 

V. 

Nous avons interrogé toutes les lettres adressées à M. de Bunsen 
par Frédéric-Guillaume IV, du moins toutes les lettres relatives à 
de grandes questions politiques. Il est temps de mettre fin à ce tra- 
vail; nous laissons de côté la partie de la correspondance qui se 
rapporte aux affaires de l'église évangélique en Prusse. C'est un su- 

(1) Le texte dont il s'agit est tiré do la première cpître de saint Paul aux Corin- 
thiens, chapitre xiii. — Le verset 9 est ainsi conçu : « Tout ce que nous avons de 
science et de prop.h('tie est bien imparfait. » La garniture de diamant, ce sont les 
sublimes pensées de saint Paul qui encadrent et éclairent les paroles ci-dessus. Le 
roi fait allusion surtout à ce passage : « nous ne voyons maintenant Dieu que comme 
en un miroir, mais alors nous le verrons face à face. Je ne connais maintenant Dieu 
qu'imparfaitement, mais alors je le connaîtrai comme je suis connu de lui. » — La 
pensée du roi est très obscure, et ces notes ne la rendront pas plus intelligible; nous 
devions cependant, après avoir traduit aussi fidèlement que possible les termes de sa 
lettre, citer les passages des livres saints auxquels il renvoie M. de Bunsen. 

(2) M"'« de Staël, Dix années d'exil, chap. XII. 



158 BEVUE DES DEUX MONDES. 

jet trop spécial; nous la signalons pourtant à ceux qui étudient les 
directions diverses du protestantisme au xix^ siècle. Nous y trouve- 
rions encore, s'il nous était loisible de nous y arrêter, bien des 
traits curieux qui achèvent de peindre la physionomie du souverain 
piétiste. En 185/i par exemple, à l'époque où le pape se préparait à 
proclamer le dogme de l'immaculée conception , Frédéric-Guil- 
laume IV n'eut-il pas l'idée d'apparaître au monde chrétien comme 
une sorte de pape évangélique? Il voulait provoquer des manifesta- 
tions doctrinales de la part de toutes les églises protestantes. Tout 
cela d'ailleurs se liait dans son esprit à des projets d'organisation 
ecclésiastique qui eussent assuré une certaine unité aux églises 
protestantes sans porter atteinte à leur liberté. Il rêvait une con- 
stitution analogue à celle des temps apostoliques, des communautés, 
des assemblées, des églises à la fois distinctes et uniss, quelque 
chose comme une république chrétienne féiérative. L'occasion du 
dogme nouveau lui parut bonne pour provoquer un mouvement 
d'ensemble qui aurait profité à ses plans. Il écrivit donc à M. de 
Bunsen, le priant d'être son ambassadeur, non pas auprès du cabi- 
net de Saint-James, mais auprès de l'église anglicane. N'avait-il pas 
des amis parmi les hauts dignitaires? Ne pouvait-il concerter un 
grand acte avec l'archevêque de Cantorbéry, pî'ùnat de toute l' An- 
gleterre et métropolitain? Bunsen ne croit pas que cette tentative 
ait la moindre chance de succès, il l'écarté et propose simplement 
de provoquer une guerre de brochures, un assaut général à coups 
de pamphlets. Y pensez-vous? répond le roi. a Votre guerre de bro- 
chures ne serait pas même une guerre évangélique^ ce serait une 
guerre gei^maniqne . La guerre évangélique, je veux dire celle dont 
le monde évangélique tout entier serait le centre, serait déjà une 
chose bien mauvaise ; la guerre germanique serait absolument in- 
tolérable. Commençât-elle avec dignité, la grossièreté allemande, la 
lourdeur allemande, l'impiété allemande, la fausse science alle- 
mande, et le piétisme allemand, et le romanisme allemand, et le 
rationalisme allemand, et l'irwingerie, et la baptisterie (1), auront 
en quelques mois si bien défiguré la cause sainte de fond en comble, 
que Rome en rugira de joie (2). » Voilà certains caractères de l'es- 
prit allemand assez vivement retracés par le roi de Prusse. Ces in- 
dications suffisent sans que nous insistions davantage. 

Trois ans plus tard, nous retrouvons chez Frédéric-Guillaume IV 
les mêmes velléités d'une espèce de pontificat évangélique. M. de 
Bunsen, qui, depuis son départ de Londres, s'était installé dans une 

(1) Allusions à des sectes protestantes. 

(2) Je traduis littéralement : u dass Rom von Wonne brûllcn wird. » 



LE SECOND EMPIRE ET LA GUERRE DE CRIMÉE. 159 

maison de campagne aux environs de Heidelberg, fut invité par le 
roi de Prusse, le 5 septembre 1857, à venir passer quelques se- 
maines auprès de lui, à Berlin. Un appartement lui était réservé 
au château. L'invitation était si amicale et si pressante que Bunsen 
ne put s'y refuser. Il arrive à Berlin; le 10, il dîne avec le roi à Sans- 
Souci, et ce jour-là même il assiste aux assises générales de l'alliance 
évangélique. Il y avait environ mille personnes présentes dans la 
grande salle du palais de marbre. 

« J'entrai dans la salle, dit Bunsen, pour opérer une reconnaissance 
et faire mon rapport au roi. A gauche, je trouvai d'abord les vingt-deux 
Américains, M. Wright, de l'Indiana, en tête. Quand je lui adressai la 
parole, le remerciant, comme Prussien et comme chrétien, du beau dis- 
cours qu'il avait prononcé le jour de l'ouverture, il me prit pour le roi 
et voulut me présenter ses concitoyens. Je le détrompai , il me dit : 
(! Sir, I corne straight from the woods. Forgive: but I do love your good 
king. I am a senator, and hâve been governor in Indiana (1). » Je parcou- 
rus ensuite la longue ligne des rangs, je reçus sans fm des saluts, des 
signes de tête, des poignées de main, et je pus assurer au roi (il était 
légèrement inquiet) que tout se passerait à merveille. Dès qu'il parut, 
un millier de voix fit retentir des lebehoch ! des hurrah ! des eljen ! Al- 
lemands, Anglais, Américains, Magyars, tous lançaient leurs vivats. 
M. Wright fit un beau discours d'un sentiment profond. Le roi fut tou- 
ché jusqu'aux larmes; il se remit, remercia en bon anglais l'envoyé 
américain, puis, se tournant vers la foule, il dit en allemand : « Mes- 
sieurs et amis chrétiens, je suis profondément touché de vos sympa- 
thies. Je n'osais espérer tant. Je n'ai rien à vous répondre, sinon que 
voici mon ardente prière au Seigneur : puissions-nous tous nous sépa- 
rer ici les uns des autres comme les disciples du Christ se sont séparés 
à la première Pentecôte! » — Amen! crièrent mille voix devant nous, 
et derrière nous, plus doucement, des voix de femmes; c'étaient des 
dames anglaises pour qui j'avais obtenu la permission d'entrer au pa- 
lais, et que la reine en ce moment même recevait de la façon la plus 
gracieuse dans un salon voisin. — Ensuite vinrent trois Austrahens, puis 
quatre-vingts Anglais, puis les Magyars, les Belges, les Hollandais, les 
Suisses, les Français, les Allemands des différentes races, enfin les Ber- 
linois. Tous prononcèrent des allocutions courtes, mais vraiment belles. 
On entendit de nouveaux vivats ! Tout à coup il y eut un silence. Les 
Allemands s'étaient groupés en cercle, et, quand le roi rentra dans Tin- 
térieur du palais, ils entonnèrent le cantique: «Notre Dieu est une 
solide forteresse ! » Le roi ne pouvait dissimuler son émotion. Je m'em- 

(1) « J'arrive directement des forêts. Excusez-moi, monsieur. J'aime votre bon roi. 
Je suis sénateur, et j'ai été gouverneur de l'Indiana. » 



160 REVUE DES DEUX MONDES. 

pressai vers lui pour le féliciter. « Dieu soit loué, dit-il, pour cette jour- 
née bénie ! Et quel bonheur que vous ayez été là ! » 

Ce fut le dernier beau jour de Frédéric-Guillaume IV. M. de Bun- 
sen prit congé du roi le 3 octobre 1857; quelques heures après, le 
roi fut frappé d'un coup de sang, première atteinte du mal qui peu 
à peu ébranla tout son être et l'obligea un an plus tard (9 octobre 
1858) de laisser à son frère Guillaume la régence du royaume de 
Prusse. 

M. de Bunsen, sans être aussi gravement menacé, avait besoin de 
réparer ses forces. Les hivers d'Allemagne ne lui convenaient plus. 
Au mois d'octobre 1858, à l'inauguration de la régence, il fut 
nommé membre de la chambre des seigneurs; il y siégea quelques 
semaines, puis il s'empressa d'aller chercher un climat plus doux. 
Il s'était préparé une installation à Cannes; il y arriva aux derniers 
jours de décembre et y resta jusqu'au milieu de mai. Il y retourna 
encore l'hiver suivant, du mois de décembre 1859 au mois de mai 
1860. Dans l'intervalle, il était allé retrouver sa retraite studieuse 
aux environs de Heidelberg. Ces deux séjours prolongés en France 
avaient contribué à rectifier ses idées et à calmer ses passions. Il ne 
maudissait plus cette France qu'il connaissait mieux. Il avait eu oc- 
casion de voir, soit à Paris, soit à Cannes, quelques-uns des hommes 
qui forment l'élite de la société française. Il savait enfin rendre 
hommage aux grandes qualités de notre esprit. Il se demandait en 
quoi les Allemands avaient l'avantage sur les Français, en quoi les 
Français reprenaient le premier rang, et il traitait cette question 
avec modestie, avec impartialité, sans aucune trace de la lourde 
vanité germanique. « Paris, écrivait-il, m'a réconforté au physique 
et au moral... On sent quelque chose se dégager et dans la langue 
et dans l'esprit, quand on s'entretient avec des hommes tels que 
Mignet, Villemain, Cousin, Laboulaye, Saisset, Parieu, Michel Che- 
valier. )) Il appréciait beaucoup ce dernier comme collaborateur de 
Cobden et le félicitait d'avoir préparé le traité de commerce avec 
l'Angleterre. A Cannes, il avait vu Mérimée, Ampère, Tocqueville 
surtout, qu'il â^^^eWe le phts grand^ le plus Jioble publiciste du sù'rle. 
Il le visitait souvent pendant sa dernière maladie. Quand l'heure su- 
j)rême s'annonça, ce fut lui qui prévint Ampère par le télégraphe. 
II se mettait à la place du fidèle ami et craignait qu'il n'eût pas le 
temps d'arriver. Ampère en effet n'arriva que le lendemain de la 
mort de Tocqueville; il put du moins conduire le deuil, et M. de 
Bunsen tint à honneur de l'assister dans ce douloureux office (avril 
1859). 

Parmi tant d'épisodes que renferment ses lettres des deux der- 



LE SECOND EMPIRE ET LA GUERRE DE CRIMÉE. 161 

ftièrcs années, parmi tant de confidences sur ses grands travaux 
d'histoire et de philosophie religieuse, tant de notes politiques, tant 
de curieux détails sur les événemens contemporains, sur la guerre 
d'Italie, sur l'attitude de l'Allemagne, nous voulons nous borner aux 
indications qui précèdent. Il nous est doux d'en rester avec M. de 
Bunsen sur une impression si bienfaisante. L'ennemi passionné, 
l'ennemi haineux parfois, avait fini par disparaître; l'âme élevée 
du savant chrétien se déployait dans sa noblesse. M. de Bunsen était 
mûr pour une vie plus haute. Après ces deux hivers à Cannes, il 
passa l'été de 18(50 à Bonn, aux bords du Rhin. Des étouflemens, 
des crampes violentes du côté du cœur, qui s'étaient déjà déclarées 
vers la fin de son séjour à Cannes, reprirent avec plus d'intensité. 
Il resta six mois entre la vie et la mort. Ses derniers momens furent 
d'un chrétien convaincu. Il consolait sa famille en larmes et souriait 
à la lumière d'en haut. Il parlait sans cesse de Dieu, du Christ, des 
certitudes sublimes de la foi. Par instans, les mots lui manquaient 
et il s'épuisait en vains efforts pour exprimer sa pensée. Un jour, on 
remarqua un singulier phénomène : ce fut en langue française qu'il 
donna un libre cours à ses effusions. Il tenait deux de ses fils par la 
main, il leur dit : « Que Dieu vous bénisse éternellement! Dieu, 
c'est l'éternel; Dieu, c'est la vie et l'amour. La vie, c'est l'amour. 
Que Dieu vous bénisse tous ! Partons en paix. Christiis est ! Christus 
est Victor l » Le 28 novembre 1860, à cinq heures du matin, il s'é- 
teignit doucement. 

Le roi Frédéric-Guillaume IV, dont l'intelligence s'était voilée de- 
puis plus d'un an, ne tarda point à suivre son ami dans la tombe. On 
sait qu'il mourut le 2 janvier 1861. Avec ces deux hommes, quelles 
que fussent d'ailleurs leurs perpétuelles controverses, disparaît tout 
un monde d'idées et de sentimens que l'Allemagne ne reverra plus 
d'ici à bien des années. Malgré la diversité de leurs points de vue, 
les mêmes mots peuvent servir à résumer leur caractère : scru- 
pule, conscience, droiture de l'âme. Ce sont choses dédaignées 
aujourd'hui au-delà du Rhin, on compte sur d'autres forces que 
l'on croit plus efficaces. On se trompe. Le Dieu invoqué par Bunsen 
et Frédéric-Guillaume IV se réserve un jour ou l'autre de châtier 
cet orgueilleux dédain. Nous pouvons en parler savamment : nous 
avons connu, nous aussi, les ivresses de la victoire, et nous savons 
que, dans la vie des nations comme dans celle des individus, la con- 
science n'est pas un vain mot. 

Saint-René Taillandier. 



ïOME 1". — 1874. Il 



UN CHEMIN DE FER 

A TRAVERS LES AINDES 



En France, notre attention se porte trop rarement au-delà de l'O- 
céan; la situation matérielle des républiques de l'Amérique latine est 
à peu près ignorée chez nous. Ainsi l'on a bien entendu parler des 
mines du Pérou, on sait vaguement qu'il nous fournit le guano que 
l'agriculture emploie depuis une vingtaine d'années; mais l'on s'est 
peu soucié de savoir s'il présente d'autres ressources et les moyens 
de les mettre en valeur. L'honneur d'avoir signalé ces ressources 
reviendra tout entier au gouvernement prévoyant et réparateur qui 
a récemment lancé un appel aux travailleurs de toutes les nations 
en leur offrant sur le sol péruvien des élémens de fortune comme 
peu de pays en pourraient fournir. Il ne suffisait pas pourtant d'ap- 
peler l'émigration en faisant luire à ses yeux le mirage de richesses 
devenues proverbiales, il fallait pouvoir la conduire aux lieux de 
production et assurer l'écoulement du travail par des voies de com- 
munication nouvelles. L^effort a été tenté avec une persévérance que 
n'ont point arrêtée des obstacles naturels qu'on pouvait croire insur- 
montables, un puissant élan a été donné à la construction des che- 
mins de fer, et la chaîne des Andes est sur le point d'être franchie à 
5,000 mètres d'élévation. Ce ne sont point là des travaux ordinaires, 
et nous avons pensé qu'il y avait intérêt à les faire connaître; tou- 
tefois un coup d'oeil rapide sur le territoire du Pérou, sur la nature 
de ses productions et sur l'état social du pays sera nécessaire pour 
faire apprécier l'importance de ces travaux, les difficultés vaincues, 
celles qui restent à vaincre, et qui retardent de quelque temps en- 
core le commencement d'une ère nouvelle pour le pays. 

I. 

Le Pérou, situé entre le S*" et le 2"2« degré de latitude sud, est tra- 
versé dans toute sa longueur par la Cordillère des Andes, qui le 



LE .CHEMIN DE FER TUANSANDIN. 163 

divise en deux parlies fort inégales. Du côté qui regju'dc le Pacifique 
règne sur une faible largeur une région sablonneuse, coupée à iu- 
tervalles assez rares par des vallées plus ou moins cultivées et n'of- 
frant dans, son ensemble qu'un pays aride, voilé les trois qu.-irts de 
l'année par un épais brouillard. Il semble que la nature, imitant en 
cela les soins jaloux d'un avare, ait semé la désolation sur cette 
contrée pour dérober à la cupidité humaine les incomparables ri- 
chesses qu'elle renferme. De l'autre côté de la Cordillère au con- 
traire se déploie dans toute sa beauté l'admirable bassin de l'Ama- 
zone avec les grands adluens qui l'arrosent. Tandis que vers le 
Pacifique les rares cours d'eau encaissés entre les parois d-es mon- 
tagnes roulent une eau torrentielle qui les rend impropres à la na- 
vigation, à l'est les tributaires de l'Amazone, l'tîcayali, et plus haut 
le Rio Tambo et l'Apurimac, grossis eux-mêmes de nombreux af- 
fluens et débarrassés dès lell"^ degré des bas-fonds ou des rochers 
qui encombraient ou resserraient leur lit, roulent à ti*avers des 
forêts immenses leurs eaux Ihnpides et profondes. 

Entre ces deux régions si différentes d'aspect se dresse, avec ses 
crêtes dentelées, ses volcans et ses sommets neigeux, dont quelques- 
uns atteignent 6,700 mètres d'élévation, la chahie des Andes, tan- 
tôt unique et présentant à son sommet une suite de plaines acci- 
dentées couvertes de maigres pâturages, tantôt se dédoublant en 
plusieurs chaînes parallèles et formant des vallées profondes, prodi- 
gieusement fertiles, entre lesquelles s'écoulent, en remontant vers 
le nord, l'Amazone et son affluent le Rio HuaHaga,puis en descen- 
dant vers le sud jusqu'au lac de Titicaca , des cours d'eau de 
moindre importance qui arrosent les hauts plateaux. En résumé, 
si l'on avance vers l'intérieur en partant du Pacifique, on parcourt 
à vol d'oiseau de 10 à 30 lieues dans cette plaine nue que baigne 
l'Océan et qu'on appelle la côte, puis on rencontre la chauie paral- 
lèle des Andes avec ses plateaux et ses vallées, désignée sous le 
nom d3 la sierra, enfin la montana, c'est-à-dire cette région éle- 
vée, montagneuse et boisée qui incline vers l'est et regarde la fron- 
tière du Brésil. 

On comprend tout de suite les inconvéniens qui résultent à plus 
d'un point de vue d'une semblable situation géographique : la mer 
étant la route par laquelle arriva la conquête espagnole, le littoi'al 
était naturellement le point d'appui des premiers établissemens, et 
cette partie du pays est précisément la moins favorisée sous le rap- 
port topographique. Les rivières ne sont que des torrens dont les 
eaux seules peuvent être utilisées pour l'irrigation des vallées. La 
double chaîne des Andes, dont les hautes cimes s'abaissent rarement 
à moins de 3,000 mètres , formait une barrière difficile à franchir 
pour gagner les riches contrées de l'intérieur, arrosées par de nom- 



16A REVUE DES DEUX MONDES. 

breux cours d'eau dont la profondeur, offrant à la navigation une 
voie facile et sûre, eût permis d'exporter les produits vers l'Eu- 
rope en débouchant par le bassin de l'Amazone dans l'Océan-Atlan- 
tique. Aussi cette contrée est-elle restée jusqu'à nos jours le do- 
maine exclusif des populations sauvages qui l'habitent. L'Amazone 
même, qui prend sa source dans la sierra, à moins de 30 lieues 
de Lima, vers le 10" degré de latitude, ne pouvait fournir à sa nais- 
sance une voie navigable pour transporter les produits des mines 
qu'il traverse. Le pays s'est donc trouvé dès le principe privé de ce 
qui pouvait former son plus clair revenu, — je veux parler de ses 
forêts, comme aussi des richesses agricoles, dont les plus belles par- 
ties gisent enfermées dans les vallées de la Cordillère. On sait que 
c'est l'agriculture, plus encore que les mines d'or, qui a fait de nos 
jours la fortune de la Californie. 

Il est cependant peu de pays dans le monde où la nature se soit 
montrée aussi prodigue. La côte, dont l'aspect désolé produit une 
si désagréable impression sur le voyageur qui arrive au Pérou, la 
côte elle-même n'est point aussi aride ni aussi déshéritée qu'on 
pourrait le croire au premier abord : ce sable, en apparence si en- 
nemi de toute végétation, est au contraire une terre vierge qui, sans 
engrais d'aucune sorte, rend au centuple ce qui lui est confié lors- 
qu'on peut y conduire un peu d'eau. Cette remarque n'avait point 
échappé à l'attention des premiers conquérans, et, bien qu'à celte 
époque la recherche de l'or fût à peu près l'unique préoccupation 
des esprits, les premières villes qui s'élevèrent sur le littoral furent 
précisément bâties au débouché des vallées, qui marquaient, il est 
vrai, la route pour remonter aux mines de la sierra, mais dont les 
champs, irrigués avec une rare habileté par les travaux des Incas, 
devaient suffire pour alimenter cette population nouvelle, que le com- 
merce maritime mettait à l'abri des autres besoins de la vie, — villes 
de boue sans doute qu'une pluie ferait fondre et qu'un orage empor- 
terait, mais qu'un climat exceptionnel met à l'abri de ces dangers, car 
il ne pleut jamais sur cette côte , où le froid comme le chaud sont 
également inconnus. Telle est la situation de Lima et de son port, 
le Callao, qui semble appelé dans un avenir prochain à prendre une 
bien plus grande importance. 

Au point de vue agricole, la côte fournit abondamment le riz, le 
coton, la canne à sucre. Cette dernière industrie surtout a pris de- 
puis quelques années un développement considérable qui va s'aug- 
mentant chaque jour. Depuis mon arrivée au Pérou, j'ai eu l'occa- 
sion de visiter quelques-unes des haciendas où l'exploitation de la 
canne se pratique sur la plus grande échelle, et j'ai pu constater 
les résultats obtenus spécialement dans le département de Lima. 
Au sud dans la vallée de Canete, dans celle de Lurin, au nord dans 



LE CHEMIN DE FER TRANSANDIN. 165 

la vallée de Huacho, dans celle de Ghancay, la canne pousse avec 
une vigueur dont la végétation des Antilles donne à peine une idée. 
Coupée après dix-huit mois ou deux ans, elle rend au bout du même 
temps une seconde récolte presque aussi riche que la première; dans 
certains terrains, elle peut fournir jusqu'à huit ou dix récoltes et 
même davantage, sans qu'une nouvelle plantation soit jugée néces- 
saire. On admet qu'une fanegada., qui contient environ 3 hectares, 
donne une récolte estimée à /i,000 ou 5,000 piastres, c'est-à-dire 
de 16,000 à 20,000 francs, La coupe ayant lieu au plus long terme 
tous les deux ans, on peut fixer le revenu annuel à la somme de 
3,000 ou Zi,000 francs par hectare! Il faudrait bien se garder de 
prendre ce chiffre comme base pour l'estimation de la valeur du sol, 
car c'est bien plus dans la valeur de la plantation que dans celle de 
la terre elle-même que réside cet énorme revenu. C'est au nord du 
Pérou surtout, dans le département de Libertad, que l'industrie de 
la canne s'est le plus développée : on parle d'une usine nouvelle- 
ment installée qui fabriquerait jusqu'à 800 quintaux par jour. Sans 
aller aussi loin, à la porte de Lima, dans la vallée du Rimac, l'ha- 
cienda de Candivilhà peut donner 500 quintaux par jour; celle de 
Palpa, un peu plus éloignée dans la vallée de Chancay, fabrique 
journellement de 600 à 700 quintaux. Actuellement le quintal de 
sucre vaut 28 francs, c'est donc par jour un revenu brut qui varie 
de l/i,000 à 19,000 francs, suivant le rendement de la canne, et, 
comme la végétation ne subit aucun arrêt, la fabrication n'étant 
point interrompue, on arrive aux chiffres fabuleux de 3,600,000 fr. 
et 4,900,000 francs pour 250 jours, qui représentent la moyenne du 
temps consacré au travail pendant une année. Ce résultat, qui peut 
paraître exagéré, est par le fait plutôt inférieur à la réalité. 

Le riz se cultive avec succès sur tout le littoral, particulièrement 
dans les provinces de Chiclayo, Lambayeque, Santa, et aux environs 
de Trujillo. Au contraire la culture du coton, favorisée par un cli- 
mat exceptionnellement doux et régulier, semble appelée à moins 
d'avenir, probablement à cause des grands soins qu'elle demande et 
des risques qu'elle fait courir. On a vu des plantations rendre jus- 
qu'à 3 kilogrammes par pied; mais l'espèce la plus cultivée, c'est le 
coton d'Egypte, dont la valeur est à peu près la même (de 90 à 
100 francs le quintal) : il ne donne que la moitié du produit que 
fournit le coton du pays ; on le préfère pourtant , car les risques 
sont beaucoup moindres, et les soins qu'il exige sont infiniment 
moins coûteux. Le coton de Sea-Island, qui forme une troisième va- 
riété, se cultive aussi avec facilité et a une valeur plus que double 
de celle des deux autres; par contre il rend à peine 150 grammes 
par pied. On se trouve ainsi ramené aux conditions ordinaires de la 
culture du coton aux Antilles, au Brésil et sur tous les autres points 



166 REVUE DES DEUX MONDES. 

du continent américain. M. l'amiral Duptstit-Tliouars s'est donc gra- 
vement trompé lorsqii'en 1837 il prédisait à l'industrie coionnière 
au Pérou un si brillant avenir; en général ses appréciations sout fort 
inexactes. N'oublions pas la vigne, qui vient avec abondance aux en- 
vii'ons de Pisco et donne un fort bon vin et des alcools estimés; le 
cacao, qui se récolte encore dans k campagne de Cuzco, produit 
le meilleur chocolat du monde. 

Le climat plus froid des plateaux de la sierra nous offre les cé- 
réales de nos contrées, le blé, l'orge, l'avoine, la pomme de terre. 
Tandis que le Pérou va demander au Chili les grains nécessaires à 
sa subsistance, la vallée de Jauja, qui pourrait être le grenier du 
pays, voit périr sur pied, à 40 lieues de Lima, l'excès de ses mois- 
sons, faute de débouchés. De l'autre côté des Andes, dans cette con- 
trée sauvage qu'on aj psUe la montawt, les arbres de toute essence, 
le cèdre, l'acajou, le palissandre, la cascarilla, dont l'écorce fournit 
le quinquina, tous les bois les plus précieux se pressent et s'étouffent 
les uns les autres sous l'ardente action de la végétatioin tropicale. 
Une seule de ces forêts ferait en Europe la fortune d'un état : le 
Pérou, loin de pouvoir en profiter, va chercher à San-Francisco les 
bois dont il a besoin pour l'édification de ses maisons et la constiiic- 
tion de ses chemins de fer. 

Faut-il, hélas! parler des mines du Pérou? Les nîêmes miaes 
qui, de l'annce 1780 à l'année 1789, donnèrent à l'Espagne i8â mil- 
lions de francs, produisent aujourd'hui une quantité de métal à 
peine suffisante pour les besoins de la monnaie. Elles existent tou- 
jours cependant, ces 70 mines d'or, ces 884 mines d'argent, ces 
mines de mercure de cuivre et de plomb, qu'exploitait avec tant de 
succès en 1791 l'ancienne vice-royauté du Pérou; malheureuse- 
ment pendant les événemens qui précédèrent ou sui\irent la guerre 
de l'indépendance les travaux furent à peu près abandonnés; l'eau 
envahit à la longue les puits et les galeries souterraines, forées du 
reste avec peu de soin, et d'immenses travaux seraient aujourd'hui 
nécessaires, ainsi que des appareils de pompe dont on ne peut dis- 
poser, pour rendre à l'industrie les incalculables richesses que re- 
couvre cette épaisse nappe liquide. Les mines d'argent, qui soait les 
plus nombreuses, se rencontrent un peu sur tous les points die la 
sierra, mais particulièrement dans le district de Huaraz, et surtout 
au Cerro de Pasco, à 4,000 mètres au-dessus du niveau de la mer. 
On s'explique dès lors facilement les difficultés qu'il y aui'ait à 
transporter à une semblable iiauteur, à dos de mulets et à travers 
des chemins impraticables, des appareils d'un poids énorme. De 
bonnes voies de commmîication permettraient seules de surmontei' 
les obstacles opposés par la nature à l'extraction des métaux. 

Les richesses minérales ne sont pas moins abondantes : le sai- 



LE CHEMIN DE FEU TRAJVSANDIN. 167 

pêtre, la houille, le pélrole, ne demandent que des bms pour être 
exploités; m>ais on se heurte dès le principe aux mêmes difficultés. 
Toutefois les salines de la province de Tarapaca diuis le sud, dont 
le sol n'est qu'une innnense salpêtrière, — dans le nord, le pétrole, 
que l'on rencontre dans la province de Piura à peu de profondeur, 
sont d'une exploitation facile grâce au voisinage de la mer. Le char- 
bon est plus éloigné, les gisamens les plus importans sont situés sur 
les plateaux de ki sierra^ mais il s'en trouve aussi sur des points 
plus rapprochés; le district de lïuaraz par exemple, qu'un chemin 
de fer aujourd'hui presque terminé va mettre en connnunication di- 
recte avec la mer, en contient en assez grande quantité, et les 
échantillons sont d'une qualité bien supérieure aux produits que l'on 
a coram.encé à tirer du Chili depuis quelques années. Quoi qu'il en 
soit, jusqu'à présent le charbon qui se consomme dans tout le Pérou 
et sur la côte du Pacifique \'ient presque entièrement d'AngJeterre 
par les navires à voiles c[ui doublent le cap Horn, et le prix en 
atteint, suivant les besoins, des proportions à peine croyables. 
Chargée à bord dans les ports d'Angleterre, la tonne de charbon 
coûte au maximum 8 piastres, c'est-cVdire emTiron 30 francs; dé- 
barquée au Callao, elle est vendue dans une moyenne qui varie de 
20 à 30 piastres (de 80 à J 20 francs); la valeur a donc triplé et quel- 
quefois quadniplé. • 

Bien qu'elle n'ait rien à faire avec la question des chemins de 
fer ni même avec les voies de communication, je ne puis passer 
souS' silence dans cette revue des richesses du Pérou celle de ses 
ressources qui forme aujourd'hui à peu près le seul revenu de l'é- 
tat comme aussi l'unique nantissement offert pour gage à ses créan- 
ciers. Je veux parler du guano, dont les couches épaisses, répandues 
à la surface du sol dans des îles situées à une faible distance de la 
côte, sont d'une exploitation bien facile, puisqu'il suffit de bras pour 
les prendre et de navires pour les charger. Cette mine d'une nou- 
velle espèce, — ■ car elle n'est autre chose qu'un dépôt de fiente 
d'oiseaux de mer, aujourd'hui chassés par le mouvement des nom- 
breux bateaux qui sillonnent la côte dans tous les sens, — n'était 
point ignorée des anciens încas, qui l'employaient avec succès poui' 
leur agriculture. L'usage s'en était perdu lorsque M. de Humboldt, 
visitant le Pérou en ISOâ, eut l'idée d'en envoyer quelques échan- 
till'ons aux chimistes français Fourcroy et Vauquelin pour les anar- 
lyser. On fit alors peu d'attention à cette découverte, et, lorsque 
trente ans plus tard un autre chimiste français, M. Cochet, vou- 
lut en propager l'usage, il fut à peu près traité de fou. Cet homme, 
qui a fait à lui seul la fortune d'un état, est mort, il y a quelque 
mois, pauvre et ignoré, dans un hôpital de Bordeaux. Sa décou- 
yerte ne fut pas perdue cependant; depuis vingt-deux ans, le Pérou 



168 REVUE DES DEUX MONDES. 

a tiré comme 75 millions annuels environ de la vente de cet en- 
grais. Dès 1842, le commerce du guano avait commencé à lui rap- 
porter des sommes importantes, et dans ces dernières années les 
produits de la vente ont atteint jusqu'à 90 millions de francs. Lors- 
que les gisemens des îles Ghinchas furent épuisés, on alla chercher 
ceux des îles Guanape; il en existe d'autres sur difTérens points de 
la côte qui pourront être exploités plus tard, et, quoique moins riches 
en matières ammoniacales fertilisantes, ces dépôts assurent au Pé- 
rou un revenu certain pour plus de dix années encore. Les engrais 
chimiques que l'on fabrique maintenant en Europe pourraient, il 
est vrai, faire au guano une concurrence sérieuse; mais le Pérou 
trouve encore son compte dans cette concurrence même. En effet, 
si le phosphate de chaux que fournit en abondance le vieux conti- 
nent est un des élémens essentiels à cette composition, les nitrates, 
qui manquent en Europe et que l'on rencontre ici à l'état presque 
pur dans la province de Tarapaca, n'en sont pas moins un des élé- 
mens indispensables. Gette nouvelle source de revenus n'est donc 
pas près de disparaître, et le gouvernement, qui l'a compris, n'a 
pas manqué de décréter cette année le monopole du salpêtre. 

Tel est le tableau des richesses que renferme ce merveilleux 
pays, richesses agricoles, richesses forestières, métallurgiques, mi- 
nérales, tout enfrn^ car rien n'y manque qu'une population de tra- 
vailleurs assez nombreuse pour les mettre en valeur. Malheureuse- 
ment l'indépendance, en apportant au Pérou une ombre de liberté, 
n'a point développé dans la nation, comme au Ghili, le goût du 
travail, qui est la première condition de l'existence d'un peuple. La 
découverte du guano, qui eût pu fournir l'instrument le plus actif 
de la régénération du pays, puisqu'elle mettait aux mains du gou- 
vernement le levier puissant du crédit, lui fut au contraire fatale. 
On crut ne voir jamais la fm de cette fortune tombée du ciel; l'ar- 
gent fut dépensé comme à plaisir, jeté au hasard dans les entreprises 
les plus folles, et, quand il n'y en eut plus, on engagea l'avenir 
pour en trouver encore. Aussi la nation, n'ayant point été élevée à 
l'école du travail par la nécessité, habituée bien vite à un gaspil- 
lage effréné qui est passé dans les mœurs de toutes les classes, s'est 
trouvée tout à coup sans ressources, par conséquent sans crédit, 
face à face avec une dette de 1 milliard et une population qui n'at- 
teint pas 3 millions d'habitans, dont beaucoup vivent à l'état sauvage. 

Si nous arrêtons nos regards sur les conditions sociales du pays, 
nous trouvons au premier chef la race blanche, descendant des con- 
quérans et beaucoup moins mêlée qu'on ne le pense généralement aux 
races du pays. Longtemps tenue à l'écart des affaires par la jalousie 
de l'Espagne, qui lui préférait des citoyens qu'elle envoyait de la 
mère-patrie, cette classe eût pu marquer son avènement au pouvoir 



LE CHEMIN DE FER TRANSANDIN. 169 

par de sages institutions et prouver ainsi qu'elle était mûre pour 
cette liberté qu'elle venait de conquérir au prix de son sang. Il n'en 
fut point ainsi; la soif du pouvoir pour les uns, celle des richesses et 
des pensions pour les autres, ont plongé le pays dans un état de ré- 
volution permanente où le despotisme militaire le plus absolu s'as- 
sociait à l'ignorance la plus crasse. La dernière crise, il est vrai, 
semble avoir voulu faire justice de ces abus; mais pourrait-on ga- 
rantir que la bonne volonté du pouvoir ne se heurtera pas contre 
la rancune des intérêts blessés? 

Les cholos, c'est-à-dire le peuple ou la race indienne primitive 
plus ou moins abâtardie sur la côte par son commerce avec les blancs 
et les noirs, sembleraient devoir former une classe de travailleurs; 
mais, abrutis par une civilisation dont ils ont pris tout le mal sans 
en saisir les bienfaits, ils constituent au contraire une race vicieuse 
et inintelligente qui n'est d'aucun secours. Dédaignant les travaux 
des champs, tout au plus cultivent-ils quelques jardins aux environs 
des villes : les uns préfèrent les emplois de la domesticité dans les 
grands centres, qui offrent des alimens plus faciles à leurs débau- 
ches; les autres, remontant vers les villages de l'intérieur, vivent 
au jour le jour, pauvres, mais sans besoins, préférant le toit qui les 
abrite et la part qui leur revient dans la communauté des biens de 
leur pueblo à l'amélioration de leur condition par le travail. Les 
noirs, beaucoup plus intelligens et plus robustes, pourraient fournir 
à l'agriculture les bras dont elle manque; malheureusement cette 
race a presque disparu du pays depuis l'abolition de l'esclavage. On 
en rencontre encore dans les grandes villes du littoral, où ils se 
livrent à différens métiers; ils font en général de bons majordomes, 
que l'on emploie à la direction des travaux dans les haciendas; néan- 
moins il n'y a pas là, on le comprend, des élémens suffisans pour 
répondre aux besoins du pays. C'est à l'émigration asiatique que 
l'agriculture a dû s'adresser, et depuis une quinzaine d'années l'im- 
portation des Chinois a pris des proportions qui pourraient paraître 
inquiétantes pour l'avenir du pays, si les maladies, les pénibles tra- 
vaux auxquels ils sont assujettis, quelquefois les mauvais traite- 
mens, n'en ravissaient pas un si grand nombre à l'industrie qui les 
exploite. Plus de dix mille chaque année débarquent au port du 
Callao, dont bien peu reverront jamais leur patrie, car au bout de 
huit années d'un contrat qui n'est au fond qu'un véritable escla- 
vage il ne leur reste guère d'autres ressources que de s'engager à 
nouveau, mais cette fois librement. D'un caractère doux et résigné, 
ils sont d'ailleurs faciles à gouverner, et leur intelligence, qui se 
plie à tous les genres de travaux, les rend d'un précieux secours 
pour assurer les divers services que nécessite une vaste exploitation 
industrielle et agricole. 



170 REVUE DES DEUX MONDES. 

En résumé, malgré l'état social du pays, qui a été jusqu'à pi'é- 
sent le principal obstacle au développement de ses ressources, on 
peut affirmer que sous un gouvernement fort, reposant sur la loi 
et non point sur le sabre, comme il est arrivé trop souvent, le 
Pérou ne tarderait point à prendre le premier rang parmi les ré- 
publiques de l'Amérique latine. La richesse du sol, la douceur du 
climat, semblent appeler l'émigration étrangère, qui, habilement 
attirée, sagement conduite, trouverait facilement des élémens de 
fortune dont le pays bénéficierait lui-même. Aujourd'hui que la 
condition essentielle, celle du gouvernement, semble résolue dans 
son sens le plus favorable, il nous reste à faire connaître les travaux 
dont ce gouvernement poursuit l'exécution au prix des plus grands 
sacrifices; la hardiesse même de la conception est en rapport avec 
le but qu'il se propose, celui de la régénération d'un peuple par le 
travail. 

II. 

On comprendra maintenant l'utilité qu'il y aurait à établir de 
bonnes voies de communication, comme aussi l'écueil, moral plus 
encore que physique, contre lequel devait se heurter toute tentative 
sérieuse. Le Pérou n'avait point pour lui l'exemple du passé : la do- 
mination espagnole n'avait rien fait sous ce rapport, et lorsqu'on 
1825 le pays se trouva tout à coup maître de ses destinées, il ne se 
rencontrait pas dans toute l'étendue de la république une seule route 
carrossable. Le régime de la liberté ne fut pas plus fécond, et il faut 
attendre jusqu'aux premiers mois de cette année même pour trou- 
ver entre le Callao et Lima la première route livrée à la circulation 
des voitures. Sur la côte et à la porte même de la capitale, il n'y a 
d'autres chemins cpie des routes de sable où quelques charrettes 
peuvent encore circuler; mais, si l'on s'écarte un peu, le chemin 
se transforme bientôt en un sentier qui n'est plus accessible qu'aux 
seules mules de charge. Dans la sieiTa, c'est encore bien autre 
chose : les transports s'opèrent à dos de mules ou de lamas, et je 
sais, pour les avoir éprouvés, les embarras sans nombre, je pour- 
rais dire les dangers qu'occasionne une rencontre avec un convoi de 
ce genre. Les animaux marchent l'un derrière l'autre à la file in- 
dienne; le maximum de la charge du mulet est de 150 kilogrammes 
et du lama de 50 kilogrammes seulement. Or, depuis que le Pérou 
existe, il n'y a jamais eu d'autre moyen de transport ni d'autres 
communications avec les différens points de la côte et ceux de l'in- 
térieur. Peut-on s'étonner dès lors du prix exorbitant atteint par cer- 
taines choses? Ainsi le fret d'une tonne de marchandise arrivant 
d'Europe se paie une cinquantaine de francs, lorsqu'il faudrait don- 



LE CHEMIN DE FER TRANSANDIN. I7l 

ner jusqu'à 500fi'ancs pour tirer le même objet à 50 lieues de Lima. 
Quajit aux voies de navigation fluviale, il n'y fallait point penser-; 
le sîimple examen de la carte suffit pour s'en convaincre , et l'on a 
peine à croire qu'un esprit sérieux ait jamais pu concevoir un projet 
de canal a qui, partant du Pacifique, devait aboutir à l'un des af- 
âuens de l'Amazone. » 11 ne faut pas oublier en effet qu'entre les 
points navigables de UAmazone ou de l'un de ses affluens, s'il s'en 
ti'ouve quelques-uns qui ne soient guère distans de plus de 60 lieues 
du Pacilique, il reste à franchir la chaîne des Andes et 5,000 mètres 
d'élévation. 

Cette jonction se fera pourtant, elle est même aujourd'hui en 
pleine voie d'exécution, mais c'est au moyen d'un chemin de, fer 
qui, partant du port du Callao, escalade les pentes des Andes à des 
hauteurs inabordées jusqu'alors pour redescendre ensuite dans le 
bassin de l'Amazone. Nous allons essayer de décrire les travaux de 
cette ligne, qu'il nous a été donné de parcourir à deux reprises dif- 
férentes jusqu'aux points qu'elle doit atteindre un jour : ce n'est 
pas exagérer que d'affirmer qu'elle est l'œuvre la plus colossale 
qui ait été jusqu'ici tentée dans ce genre, l'une de ces entreprises 
qui immortalisent un homme et un peuple lorsqu'elles peuvent être 
menées à bonne fin. 

Le Pérou, qui n'avait pas une route carrossable jusqu'à nos jours, 
possédait depuis iSàS deux lignes de chemin de fer de 10 à 15 ki- 
lomètres environ chacune et unissant la capitale au port du Callao et 
aux bains de mer de Chorillos, Si la première avait son uliUté, la 
seconde était purement une ligne de plaisance; toutes deux furent 
cependant pour les capitalistes qui l'entreprirent une excellente opé- 
ration. Après vingt années, l'entreprise fut cédée à la compagnie 
anglaise qui l'exploite aujourd'hui avec avantage pour la somme de 
15 millions de francs, et la maison qui servit d'intermédiaire à cette 
transaction put encore réaliser un bénéfice de 5 millions de francs 
sur un ouvrage dont les frais de premier établissement n'avaient 
pas dépassé li millions. Quoi qu'il en soit, on en était resté là, et 
jusqu'en 1869 l'idée de nouvelles voies ferrées semblait complète- 
ment abandonnée, lorsque l'arrivée au Pérou d'un capitaliste amé- 
ricain, M. Henry Meiggs, bien connu sur la côte du Pacifique et au 
Chili, où il avait construit le premier chemin de fer entre Valparaiso 
et Santiago, vint changer la face des' choses. Déjà des plumes au- 
torisées, celle de don Manuel Pardo, aujourd'hui président de la 
république, celle aussi de M. Malinowski, sous la direction duquel 
de\'ait s'exécuter plus tard le premier railway transandin , avaient 
signalé au gouvernement l'utilité de nouvelles voies ferrées ral- 
liant la côte aux riches contrées de fintérieur. Dès 1859, M. Mali- 
nowski exposait au général Castilla, alors président du Pérou, que 



172 REVUE DES DEUX MONDES. 

ces voies étaient la condition vitale et indispensable de l'avenir du 
Pérou; mais le général Castilla était absorbé par les préoccupations 
de sa politique, et, lorsqu'on 1868 le général don Pedro Diaz Ga- 
meco, qu'une révolution venait de placer à la tête des destinées du 
pays, rendit une loi pour l'étude des difTérens chemins de fer inté- 
ressant la république, sa courte apparition au pouvoir fut bientôt 
suivie du régime le plus néfaste par lequel un pays ait jamais passé. 
L'esprit borné et l'administration corrompue du colonel Balta firent 
de ce qui devait être le salut du pays l'instrument même de sa 
ruine. Le remède fut pire que le mal. On voulait des chemins de fer 
en moins de quelques mois; sans se préoccuper des ressources dont 
on pouvait disposer ni de l'utilité qu'ils pouvaient avoir, on en dé- 
créta une dizaine qui tous plus ou moins furent immédiatement en- 
trepris pour le compte de l'état. Un budget équilibré de 150 mil- 
lions de francs, et dont les recettes provenaient pour les deux tiers 
des revenus épuisables du guano, se trouva de la sorte grevé tout à 
coup d'un passif excédant un demi-milliard, auquel il fallut faire 
face par des emprunts. C'est là l'origine des lourdes charges qui 
pèsent aujourd'hui sur le pays et menacent de paralyser à jamais 
ceux de ces importans travaux qui étaient réellement utiles. 

Le principal de ces railways, le seul peut-être qui méritait un 
sacrifice aussi grand, c'était, comme nous l'avons dit, le chemin de 
fer central transandin. A la construction de cette ligne se rattache 
en effet, en dehors des intérêts commerciaux, un intérêt }X)litique 
de premier ordre. Les principales richesses du Pérou, celles qui for- 
ment pour lui les véritables garanties de l'avenir, résident de l'autre 
côté des Andes. Là, sous un climat délicieux, l'émigration étrangère 
semble appelée à un degré de prospérité dont ceux qui, comme 
nous, ont visité ces contrées peuvent seuls se rendre compte; mais, 
si ces provinces restent isolées de la côte, n'est-il pas naturel que 
peu à peu, le centre de leurs intérêts se trouvant déplacé, elles 
ne tardent plutôt à se rapprocher du Brésil, vers lequel les conduit 
le plus beau bassin fluvial qui se rencontre dans le monde? 

Lorsque furent mis à l'étude les différens tracés, l'importance de 
Lima, capitale de la république, et du Callao, son principal port, 
mettait hors de discussion le point de la côte par où devaient s'exé- 
cuter les travaux de la ligne. Trois vallées convergent vers ce point, 
et appelèrent l'attention des ingénieurs, c'étaient celles de Chancay, 
du Rimac et de San-Damian, toutes trois également fertiles et re- 
liant la côte à des points importans : la première mène en droite 
ligne au Cerro de Pasco, qui est un centre minier fort riche, un 
lieu d'activité et de production qui ne peut que gagner; la seconde 
conduit plus directement au Chanchamayo, pays aujourd'hui peu 
connu, mais dont j'ai pu constater l'incroyable richesse forestière et 



LE CHEMIN DE FEU TRANSANDIN. . 173 

agricole ; la troisième aboutit à la vallée de Jauja. L'hésitation était 
permise, on s'arrêta au tracé qui offrait en somme le plus d'avan- 
tages réunis, à la vallée du Rimac, qui, placée entre les deux 
autres, permettait cà un moment donné de joindre le Cerro de Pasco 
et Jauja par deux lignes transversales partant de la Oroya, au faîte 
même de la Cordillère. Le tracé du Rimac par la Oroya était d'ail- 
leurs le plus direct, et aussi au point de vue technique le plus avan- 
tageux pour l'établissement d'une voie ferrée. II faut considérer en 
effet que, pour gagner une hauteur de près de 5,000 mètres sur un 
développement qui ne dépasse pas 30 lieues, il est nécessaire de 
faire d'assez grands détours , que par conséquent la vallée la plus 
large offre plus de facilités pour les travaux; d'autre part, une pente 
maximum de h pour 100 et de courbes minimum de 150 mètres de 
rayon peuvent être admises pour les machines perfectionnées que 
l'on possède aujourd'hui, lesquelles permettent de traîner dans ces 
conditions un train de 100 tonnes avec une vitesse de 13 kilomètres 
à l'heure; mais excéder cette limite, c'était s'exposer à des frais de 
traction trop considérables pour une exploitation productive. A tous 
ces points de vue, la vallée du Rimac était préférable; moins large, 
il est vrai, que celle de San-Damian, elle présentait une pente plus 
régulière, évitait par conséquent le percement de trop longs tunnels, 
et dans la vallée de Chancay, plus étroite que les deux autres, on 
eût rencontré dans la partie la plus élevée, à Huactapunco, Huam- 
pon et Vichaycocha, des cascades et des pentes insurmontables. 

Le système Fell, inauguré alors en Europe sur le Mont-Cenis, eût 
permis de parer en partie à ces inconvéniens ; il avait aussi l'avan- 
tage de coûter moins cher, de se construire plus vite, et d'admettre 
des pentes de 8 pour 100 avec des courbes plus fortes; toutefois ce 
système était encore peu connu, les avantages n'en étaient pas en- 
core bien démontrés, les dérangemens étaient fréquens, et les frais 
d'exploitation assez élevés. Au Pérou d'ailleurs, à cette époque, on 
regardait peu à l'argent; la ligne centrale transandine semblait ap- 
pelée à beaucoup d'avenir; il suffit que le système ordinaire, avec 
une seule voie et des rails ayant 1 mètre lih centimètres d'écart, ne 
fût pas jugé impraticable pour qu'il fût adopté. Il le fut en effet, et 
le 22 décembre 1869 M. Henry Meiggs voyait, par un double dé- 
cret du colonel Balta, ses propositions acceptées pour la construc- 
tion des deux premiers chemins de fer transandins de Puno et de la 
Oroya. Pour ce dernier, qui nous occupe seul, le gouvernement pé- 
ruvien accordait 27 millions de solis (136 millions de francs), payables 
en bons du trésor, l'admission en franchise de tout le matériel né- 
cessaire à la route, l'autorisation de faire venir des travailleurs de 
l'étranger, et l'usage gratuit des terrains appartenant à l'état que la 
voie devait traverser; une semaine plus tard, en janvier 1870, eut 



17 A REVUE DES DEUX MONDES. 

lieu la pose de la première pierre qui marquait le moment où devait 
courir le délai de six années accordé pour la construction de la 
ligne. Depuis cett€ époque, le temps n'a pas été perdu; de 8,000 à 
12,000 travailleurs, Chiliens ou Chinois pour le plus grand nombre, 
sont occupés nuit et jour au percement de cette voie, dont plus d'un 
tiers est déjà livré à la circulation. Les terrassemens sont achevés 
d'un point extrême à l'autre et prêts ii recevoir les rails; l'établis- 
sement des ponts, le percement des tunnels dans la partie inter- 
médiaire, qui sont l'œuvre capitale du tracé, sont commencés sur 
plusieurs points, et l'on peut espérer que le 21 juillet 1876 le Pérou 
pourra célébrer le cinquante-troisième anniversaire de son indé- 
pendance par l'inauguration de ce chemin de fer. 

La ligne commence au Gallao, et n'offre rien de remarquable dans 
sa première section jusqu'à Lima. C'est un espace de 10 kilomètres 
environ que l'on franchit dans les conditions normales d'un chemin 
de fer ordinaire. Depuis Lima jusqu'à San-Pedro-Maura, on remonte 
la rive gauche de la rivière et on s'élève insensiblement en se sou- 
mettant aux exigences du terrain; la vallée est large d'ailleurs et 
fort bien cultivée. Jusque-là, la pente n'a pas dépassé 2 1/2 pour 
100; mais depuis San-Pedro-Maura l'inclinaison de la vallée est 
telle qu'elle exige déjà la pente maximum de /i pour 100, ou seule- 
ment de 3 pour 100 dans les courbes, dont le rayon ne psut être 
moindre de 120 mètres. On arrive ainsi jusqu'à Goca-Ghacras sans 
remarquer autre chose que les cliacrtis et haciendas situées à droite 
et à gauche dans la vallée, deux ou trois misérables villages, et 
plus loin, de chaque côté, les crêtes désolées des montagnes adja- 
centes. A San-Bartholomé, station située un peu plus haut, la val- 
lée est devenue tellement étroite qu'il n'y a plus guère place que 
pour le lit de la rivière et quelques terrains formés d'alluvion. 
Tandis que les nombreux convois de mulets et de lamas sui^ent sur 
la droite l'étroit sentier pratiqué sur les flancs mêmes de la mon- 
tagne, le train, revenant sur ses pas, escalade les pentes de la rive 
gauche et arrive par un détour à la station de Huco, située à 10 ki- 
lomètres plus loin. Le Rio-Rimac présente en effet en cet enKlroit 
une pente bien supérieure à 4 pour 100, et si l'on eût persisté à en 
suivre le cours, la voie se fût inévitablement noyée dans la rivière 
sans qu'il fût possible d'utiliser plus loin les collines latérales. C'est 
dans ce même ti'ajet que l'on rencontre les premiers travaux d'art : 
d'énormes tranchées, dont l'une ne mesure pas moins de 30 mètres 
de profondeur, de nombreux murs de soutien rendus nécessaires 
par l'escarpement des pentes, plusieurs tunnels, surtout le fameux 
viaduc de Verrugas, le plus haut qui existe au monde, puisqu'il me- 
sure sur une longueur de 175 mètres une hauteur de 90 au centi-e. 
Il repose sur trois piliers verticaux de 50, 55 et 70 mèires d' éleva- 



LE CHEMIN DE FER TUANSANDIN. 175 

lion, s'appuyant eux-mêmes sur une base construite en granit et en 
ciment de Portland, disposés de façon que la plus grande distance 
entre les points extrêmes de support ne dépasse pas 38 mètres. Ce 
pont, entièrement en fer et d'un poids total de (300 tonnes, est venu 
par morceaux d'Amérique, où il a été forgé. 

A Surco s'arrête aujourd'hui la partie de la ligne livrée à la cir- 
culation régulière des trains; mais elle atteindra bientôt le village 
de Mantucana, situé à 5 kilomètres plus haut. Déjà en partant de 
Surco la chaussée est descendue au niveau de la rivière, qu'elle 
traverse en cet endroit par un pont de 60 mètres de long. Ici se 
présentent de nouvelles difficultés résultant de la différence consi- 
dérable de niveau qui existe pour une distance fort courte entre les 
deux villages. Il a fallu traverser deux fois encore la rivière au 
moyen de deux ponts, dont l'un, celui de Ghallapa, n'est pas moins 
remarquable que celui de Verrugas; il a une longueur de 108 mè- 
tres, et l'arche du milieu, s'appuyant sur deux piliers de fer, laisse 
passer sous une travée de 58 mètres le cours torrentiel du Rimac. 
Ces ponts, construits en France par la maison Eifel et compa- 
gnie, font honneur à notre industrie métallurgique. De la sorte, au 
moyen d'un zigzag que favorisent fort heureusement deux petites 
vallées latérales situées l'une vis-à-vis de l'autre, la chaussée gagne 
Mantucana par un gracieux détour, se trouvant encore une fois 
au niveau de la rivière. La vallée est plus large eu cet endroit; 
pendant quelque temps, la pente dispai^iît, et la ligne peut décrire 
tout à son aise ses vastes courbes le long du torrent. Déjà nous 
sommes à 90 kilomètres de la mer et nous avons atteint la hauteur 
de 2,300 mètres ; mais il nous reste à peine une distance de !iO ki- 
lomètres pour arriver au faîte de la Cordillère, et nous avons en- 
core une hauteur de '2,h00 mètres à franchir. A première vue, il 
semble impossible d'aller plus loin, car un peu au-dessus de Man- 
tucana la vallée disparaît complètement, et, seul au fond d'un ravin, 
le Rimac roule ses eaux écumantes entre les parois élevées de ses 
rives, dont les cimes vont se perdre au milieu des nuages. La vue 
cherche en vain le chemin, elle ne rencontre partout que les arêtes 
effilées des montagnes, des gorges étroites et profondes, le roc dur 
et sec. Quelquefois seulement le torrent ralentit son cours et forme 
quelque petite vallée où l'Indien a bâti sa chaumière, utilisant les 
eaux pour arroser son champ. Il a su les conduire à des hauteurs 
souvent considérables, et l'œil s'étonne de rencontrer une verdure 
champêtre sur des pentes tellement escarpées qu'elles semblent 
inaccessibles. Cette culture aérienne n'est pas toutefois sans dan- 
ger; dans le cours du mois d'août dernier, Lima a tremblé dans ses 
murs en voyant arrêté subitement le cours de la rivière. Sous l'ac- 
tion incessante d'une infiltration qu'avait produite l'eau de ces 



1"6 REVUE DES DEUX MONDES. 

canaux pratiqués par les Indiens pour irriguer leurs champs, une 
montagne s'écroula tout à coup, interceptant le cours du Rimac et 
transformant en une immense lagune, qui mit plusieurs jours à se 
remplir, toute une partie de la vallée un peu en amont de Mantu- 
cana. La chaussée du chemin de fer disparut sous cet éboulement, 
qui ensevelit aussi plusieurs hommes. La digue ainsi formée fut 
heureusement assez forte pour maintenir dans leur nouvelle limite 
les eaux du torrent, qui reprirent en cascade leur cours interrompu 
dès qu'elles furent arrivées à niveau de l'obstacle. 

Dans cette partie du tracé, entre Tambo-Viso et Chicla, il y a dif- 
férons sites véritablement elïrayans; la vue se trouble en contem- 
plant ce spectacle gigantesque et désordonné de la nature, et l'es- 
prit demeure étonné à la pensée qu'une locomotive doive bientôt 
franchir ces terribles défilés. Aussi quelles ont été les difficultés 
vaincues ! Il serait impossible de la suivre pas à pas sur la ligne et 
de décrire les hautes tranchées et les remblais que l'on a du établir 
pour aplanir le terrain et lui donner la pente uniforme nécessaire à 
la voie. Il n'a pas fallu moins de trente ponts ou viaducs qui, 
ajoutés l'un à l'autre, figurent une longueur de plus de 1 kilo- 
mètre, et trente-cinq tunnels, représentant ensemble 5 kilomètres, 
au nombre desquels il faut compter celui du sommet de la Cordil- 
lère, long de 1,173 mètres. Au milieu de tant d'obstacles, et avec 
l'inévitable nécessité de monter toujours, on ne fût jamais arrivé 
jusqu'au sommet sans les nombreux détours qu'il a fallu faire et 
que facilitaient du reste les petites vallées latérales; en certains en- 
droits, la gorge est même si étroite que, le détour en courbe deve- 
nant impossible, il a fallu employer le zigzag en forme de Y, con- 
dition toujours défavorable pour les mouvemens de la machine et 
que l'on évite en général dans des pentes aussi fortes. 

En sortant de Mantucana, la ligne poursuit difficilement son che- 
min sur la rive gauche en côtoyant le pied des montagnes, passe 
devant l'effrayante gorge de Chacahuaro, entre dans le défilé et 
vient croiser le Kimac un peu en aval de Tambo de \iso. Elle fait 
là un premier zigzag qui n'a pas moins de 2 kilomètres, et, traver- 
sant encore une fois la rivière, débouche enfin dans la quebrada du 
Parac, dont elle suit la rive gauche pour arriver à la station d'Arure. 
Les montagnes se sont un peu écartées, et dans le fond de la vallée, 
sur la rive opposée, on peut apercevoir le joli village de San-Ma- 
teo, pittoresquement situé sur le cours de la rivière, à 3,000 mè- 
tres au-dessus du niveau de la mer, et à 5 lieues de Mantucana. 

Tout à coup la vallée se resserre, disparaît, et l'on n'a plus de- 
vant soi qu'une vaste fente, profonde de quelques centaines de mè- 
tres, au fond de laquelle la rivière coule majestueusement comme 
dans un gouffre ; les bords en sont coupes à pic et forment comme 



LE CHEMIN DE FER TRANSANDIN. 177 

deux murailles. Au loin, on entend déjà le bruit de la cascade dont 
l'écume blanchâtre frappe le regard; le sentier taillé dans le roc 
vous y conduit à travers mille détours , suspendu sur l'abîme en 
dessus et en dessous de masses de porphyre et de trachytes à moi- 
tié en équilibre et qui menacent de vous écraser. C'est la célèbre 
gorge de Vlnfernillo, la plus belle peut-être, en tout cas la plus 
saisissante de toute la Cordillère. Le Rimac , large environ de 
/4O mètres, s'y précipite du haut d'une cascade de 50 mètres et 
poursuit impétueusement son cours au milieu des rochers. 

Conduire un chemin de fer à travers un semblable défilé, c'était 
chose impossible; fort heureusement les larges versans de la que- 
brada du Parac ont permis de gagner une hauteur considérable, 
et c'est au moyen d'un tunnel que la voie aborde l'obstacle et se 
lance sur la rivière, qu'elle domine verticalement sur un pont à 
60 mètres de haut, puis elle rentre de nouveau sous terre et réap- 
paraît à une distance considérable, continuant toujours son inter- 
minable ascension. Après un petit détour sur la rive droite, elle 
rencontre bientôt la quebrada du Rio Rlanco, dont elle contourne 
quelque temps les deux rives, et parvient à Chicla après avoir croisé 
de nouveau le Rimac sur un beau viaduc de 100 mètres de long, 
élevé de 80 mètres. Cette région est assez riche en minerais de dif- 
férente nature et ressemble en cela du reste aux autres points que 
va parcourir la ligne jusquà la Oroya; l'exploitation de ces richesses, 
aujourd'hui en souffrance, ne devra pas tarder à se relever dès qu'une 
voie ferrée procurera de faciles moyens de transport. 

Les principales difficultés du tracé sont maintenant vaincues, et 
le reste du trajet jusqu'à la cime ne présente plus que des obstacles 
de moindre importance. La vallée est assez large; toutefois, comme 
la pente y excède toujours le h pour 100 réglementaire, trois dé- 
tours ont encore été nécessaires , le premier à Bella-Vista , village 
minéral voisin de Chicla, l'autre plus petit au hameau de Casapalca, 
le troisième enfin, plus long que les autres, puisqu'il mesure 7 kilo- 
mètres, dans la quebrada de Chinchan. Au sortir de ce défilé, les 
montagnes ont pris un aspect plus grandiose, tout est morne et 
triste; le Rimac n'est plus alors le torrent impétueux que nous 
voyions tout à l'heure, c'est un misérable ruisseau dont les divers 
filets découlent silencieusement des hauteurs environnantes; au 
fond de la vallée apparaît la cime avec ses pics éblouissans de neige, 
mais les yeux peuvent à peine en supporter la lumière, la respira- 
tion devient haletante; mules et cavaliers ne cheminent plus que 
lentement, vivement incommodés par les effets de la raréfaction de 
l'air. A gauche, sur l'escarpement de la montagne, la ligne se voit 
toujours, à une hauteur considérable, tantôt taillée dans le rocher, 

TOME 1". — 1874. 12 



178 REVUE DES DEUX MONDES. 

tantôt dans une argile rougeâtre ; bientôt elle atteint Antarangra et 
disparaît sous terre; c'est le dernier tunnel, celui qui marque le 
point culminant de la ligne et la séparation des eaux pour les deux 
océans. La Cordillère est désormais franchie à A, 800 mètres au- 
dessus du niveau de la mer. Sur les hauts plateaux des Andes, la 
voie dévelo'ppe maintenant tout à l'aise ses courbes à larges rayons, 
la pente est douce et facile, et sans difficulté d'aucune sorte elle 
arrive à la Oroya, qui marque le terme de sa laborieuse carrière. 
Le misérable village qui a donné son nom à une œuvre aussi colos- 
sale est situé à 218 kilomètres de la mer et à 3,700 mètres d'élé- 
vation, il n'a d'autre importance que celle qui résulte de sa position, 
point de réunion des deux routes de Jauja et de Tarma conduisant 
à Lima. Le pays est toujours aussi laid, les montagnes aussi déso- 
lées; la déception est grande, le tableau qui s'offre au regard ne 
répond en rien à ce cpi'on attendait. 

Telle est la ligne transandine jusqu'au point qu'ont atteint au- 
jourd'hui les travaux. C'est, on le voit, la ligne de beaucoup la plus 
élevée qu'il y ait au monde, puisque celle qui vient après elle, le 
chemin du Pacifique transcontinental, ne s'élève point au-delà de 
1,800 mètres. Pour arriver là, h millions de mètres cubes de terre 
et de roches auront été bouleversés, 13(5 raillions de francs auront 
été dépensés. De telles sommes seraient peu de chose, si le résu/ltat 
répondait aux sacrifices que s'est imposés le gouvernement; malheu- 
reusement plus du double de ce chiffre est encore nécessaire pour 
conduire la voie ferrée aux lieux de production, et le pays, épuisé 
par un si grand effort, semble demander grâce. On objecte, non sans 
raisons, que la ligne ne rapportera jamais rien, qu'elle devient au 
contraire une charge nouvelle pour l'état. On se plaint également 
qu'elle ait été contractée à des prix beaucoup trop rémunérateurs. 
Cette dernière objection ne touche pas aux concessions à venir, 
puisque le gouvernement aura entière liberté d'adopter, s'il le peut, 
tout autre mode de contrat; pour y répondre cependant, on peut 
dire qu'il a fait ce qu'il a pu. La construction pour compte de par- 
ticuliers était chose impossible, personne ne l'eût acceptée; une en- 
treprise mixte, c'est-à-dire avec la garantie d'un intérêt de 6 pour 
100, n'était guère avantageuse, car en imposant à l'état une charge 
indéfinie, en reculant à quatre-vingt-dix ans l'échéance de sa pro- 
priété, on lui enlevait aussi pendant ce temps la perspective de pro- 
fits possibles lorsque le développement du trafic et de la prospérité 
du pays aurait créé des conditions meilleures. On adopta donc la 
construction pour le compte de l'état, et l'on paya fort cher : près 
de 700,000 francs pour une voie simple , tandis qu'en France par 
exemple le coût kilométrique n'atteint pas ZiOO,000 francs pour une 
voie double; c'était par le fait un ch'ffre près de quatre fois supé- 



LE CIIEMIN DE FER TF.AWSAKDIN. 179 

rieur. Est-ce à dire qu'on pouvait payer moins? l'I est bîen permis 
d'en douter, si l'on n'a pas ouiblié que la Taleur des choses est au 
Pérou le quadruple de oe qu'elle est ailleurs; faut-il dire qu'à cer- 
taines époques on dut payer jusqu'à 100 francs la journée d'un tail- 
leur de pierres? L'œuvre d'ailleu'rs était gigantesque, les risques 
étaient grands; en admettant que les bénôiîces de l'entreprise de- 
viennent considérables, ce qui est coaatestable et même fort contesté, 
doit-oû y voir autre chose que la compensation équitable d'un con- 
trat aussi aléatoire? — Je reviens à là première objection, qui ne 
paraît pas moins sérieuse : il est certain qu'au point de vue finan- 
cier la ligne transandine est ce qu'on peut appeler une détestable 
affaire, les bénéfices de l'exploitation ne couvriront jamais les inté- 
rêts du capital dépensé ni môme probablement les frais nécessaires 
à l'exploitation de la veie. Cela se con prend lorsqu'on considère la 
pente extraordinaire qu'il faut gravir, le prix non moins exorbitant 
du combustible à dépenser, enfin les frais considérables d'un, ma- 
tériel venu d'outre-mer, qu'il sera nécessaire de renouveler fré- 
quemment, grâce à l'usure produite par l'adhérence des roues dans 
des courbes aussi fortes. Pour cette raison, il est probable que le 
trafic s'effectuera toujours à des conditions assez onéreuses; mais il 
ne faut pas perdre de vue non plus qu'à rencontre de ce qui se passe 
en Europe les chemins de fer au Pérou doivent être la cause et non 
l'effet de la prospérité dîia pays. Ce que le pays perd aujourd'hui, il 
doit le retrouver plus tard avec usure par la mise en valeur des ri- 
chesses de la sierra et de la montitka. 

C'est pour le Pérou une question de vie ou de m.ort : ou la ligne 
de la Oroya aujourd'hui en construction sera continuée, lançant du 
haut de la sierra des embranchemems importans, ou elle demeurera 
une œuvre stérile pour laquelle l'es derniers millions du pays au- 
ront été jetés au vent. En effet, les terrains qu'elle ti-averse jusqu'à 
présent sont éminemment pauyres, les populations insignifiantes, 
ks villages miséi'ables, et, quelque riches que Fon suppose les gi- 
semens miniers de la Cordillère, ils seront toujours iusuffisans pour 
alimenter le trafic d'une ligne aussi coûteuse. Le point central de la 
Oroya au contraire forme pour ainsi dire la limite de cette ^erre 
promise de richesses minières et agricoles aujourd'hui perdues ou 
improductives : c'est à dlroite Jauja, Concepcion et Huancay^, qui 
doivent porter vers Lima les céréales de leurs riches vallées, rendant 
ainsi la vie plus facile et moins chère, — à gauche le Cerro de Pasco 
et ses fameuses mines d'argent et de houille, — directement enfin, 
en avançant vers l'intérieur Tarma et le Ghanchamayo, la moniana 
et ces contrées fertiles que forme le riche bassin de l'Amazone. 

J'ai voulu voir par moi-même ce pays, qu'on m'avait tant vanté 
et dont on parle à Lima comme du paradis, sans le connaître. Après 



180 BEVUE DES DEUX MONDES. 

quelques jours d'un pénible voyage, j'atteignis le fort San-Ramon, 
situé au pied du versant oriental des Andes, à la jonction du Rio 
Tulumayo et du Chanchamayo, à 700 mètres seulement au-dessus 
du niveau de l'Atlantique, encore éloigné de près de 1,000 lieues; 
cette misérable forteresse, perdue au milieu des forêts, marque le 
dernier point occupé militairement par les troupes de la république. 
De l'autre côté du fleuve, et cachés au milieu d'épaisses broussailles, 
les Indiens Ghunchos lançaient leurs flèches contre la palissade du 
fort, tandis qu'à une faible distance l'hacienda de San-Juan faisait 
entendre comme un cri de défi le sifflet de sa machine à vapeur. A 
l'abri de la petite garnison, sept haciendas se sont en efl'et formées 
en cet endroit depuis une vingtaine d'années, et leur prospérité est 
un exemple frappant qui montre ce qu'on obtient par le travail dans 
cette riche contrée. Un capital quelconque retrouvé en trois années, 
ou, si l'on veut, représenté après ce temps par une propriété dont 
le rapport n'est pas moindre de 50 pour 100, tel a été jusqu'ici le 
sort du colon de Chanchamayo. Tous sont riches aujourd'hui ou 
tout au moins dans l'aisance, et plusieurs n'avaient pour commen- 
cer d'autres capitaux que la force de leurs bras. J'ai passé huit jours 
au milieu de ces forêts vierges, allant d'une exploitation à l'autre, 
admirant ces belles plantations qui sous la hache du pionnier ont 
remplacé la végétation tropicale qui les enveloppe de tous côtés; 
partout ce que j'ai vu a dépassé mon attente, et je n'eus plus rai- 
son de m'étonner lorsque j'appris que le rhum consommé sur place 
dans le seul département de Junin, le riz et le café alimentaient un 
commerce d'environ 10 millions de francs à l'année, dont les qua- 
torze petites haciendas établies dans le Chanchamayo et la vallée 
voisine du Vitoc avaient pour ainsi dire le monopole. 

Le jour où l'ingénieur Francisco Paz-Soldan, chargé par son gou- 
vernement des études de la ligne qui doit mettre Lima et Oroya en 
communication avec l'Amazone, aura rejoint sur le Rio Pecchis 
l'amiral Tucker, qui l'attend avec sa petite flottille, c'est-à-dire 
lorsque les 20 lieues qui séparent ce point navigable et le fort San- 
Ramon auront été franchies ainsi que le Chanchamayo par la ligne 
transandine, ce jour-là le Pérou aura fait un grand pas vers l'ave- 
nir; il aura ouvert à la civilisation et au progrès du monde un nou- 
vel entrepôt dont il sera le centre; ce jour-là, le guano pourra lui 
manquer pour payer ses emprunts, — l'émigration, se portant en 
foule vers ces contrées nouvelles, lui donnera l'argent dont il man- 
que, et son commerce, à cheval sur les deux océans, lui assurera 
désormais la première place parmi les nations de l'Amérique latine. 

F. B. d'Avricourt. 

Lima, 13 octobre 1873. 



LA 



GUERRE DE FRANCE 



— 1870-1871 — 



I. 

l'empire et l'invasion. ■— LES ORIGINES DE LA GUERRE. 

I. La Guerre franco-allemande de 1870-1871, rapport de l'état-major prussien. — II. Enquêtes 
parlementaires. — III, Un peu de lumi&re sur les événemens politiques et militaires de 1866, 
par le général La Marmora. — IV. Ma Mission en Prusse, par M. Beuedetti. — Y. La 
France et la Prusse avant la guerre, par M. le duc de Gramont. — Documens inédits, etc. 



La guerre de 1870 a été pour la France la guerre aux courte 
illusions, aux longs et accablans revers; elle a été surtout la rançon 
cruelle, implacable, d'une politique de faux calculs et d'impré- 
voyance, car, si ce sont les armées qui tiennent l'épée, c'est la poli- 
tique qui prépare les meurtrières collisions des peuples (1). Ce n'est 
point évidemment pour un médiocre et futile incident, pour la can- 
didature d'un Hohenzollern à la couronne d'Espagne, qu'elle s'est 
déchaînée sur nous, cette guerre chargée de tant de conséquences 
imprévues et redoutables, cette guerre qui portait à la France un 
démembrement et une révolution, à l'Allemagne l'unité nationale 
par la victoire, par la suprématie prussienne, à l'Europe un profond 

(1) L'étude de cette première partie de la guerre avait dû être réservée dans un sen- 
timent facile à comprendre, par suite du procès qui était en suspens et qui embras- 
sait toutes les affaires de Metz. Voyez, pour l'autre partie de la guerre, la Revue du 
15 septembre, du 15 octobre, du 15 décembre 1872, du 1" mars, du 15 mai, du 
15 juin, du 15 juillet, du 1" septembre et du 1" octobre 1873. 



182 KEVUE DES DEUX MOKDES. 

ébranlement d'équilibre. Un jour est venu où le moindre prétexte 
a suffi pour donner le signal de l'explosion : les élémens de confla- 
gration existaient et s'accumulaient d'heure en heure, tout se dis- 
posait dans une sorte de mystère menaçant pour refl"royable choc. 
Les illusions pacifiques n'étaient qu'un leurre de plus, et si au mo- 
ment de la crise décisive l'empire, trahi par la fortune, est resté 
frappé à mort par les premières défaites, ce n'est point parce qu'il 
a été malheureux, c'est parce qu'il a mérité son malheur, parce 
qu'il est apparu subitement à la sinistre lueur de nos désastres 
comme l'auteur imprévoyant et frivole d'une situation où, après 
avoir tout fait pour rendre la lutte inévitable, il s'est trouvé n'avoir 
rien fait pour la soutenir. 

On peut tout expliquer, si l'on veut, par la fatalité des antago- 
nismes héréditaires, des hostilités traditionnelles d'ambitions et 
d'intérêts qui conduisent parfois deux nations rivales sur un champ 
de bataille. On dira tant qu'on voudra que la Prusse, toujours impa- 
tiente de grandir, de fonder sa prépondérance en Allemagne, et la 
France, toujours portée à tourner un regard d'envie ou de regret vers 
le Rhin, devaient inévitablement se rencontrer. C'est la philosophie 
des causes générales. En réalité, ce sont les événemens de 1866 qui 
ont été politiquement, militairement, l'origine directe et précise des 
événemens de 1870 : ils en ont été l'ébauche, le prologue, ou, pour 
mieux dire, ils ont été une des péripéties de ce drame qu'on pour- 
rait appeler le drame des agrandissemens prussiens, le drame aux 
trois actes sanglans, — la guerre de Danemark, la guerre d'Au- 
triche, la guerre de France, — et, chose étrange, ces événemens 
dont la France à son tour devait être la victime après l'Autriche, 
après le Danemark, c'est la France qui les a rendus possibles, 
c'est par elle qu'ils ont pu s'accomplir pour retomber bientôt de tout 
lem' poids sur elle! Les événemens de 1866 ont eu en effet cela de 
particulier, j'oserai même ajouter d'irritant, qu'on pouvait certai- 
nement les empêcher ou du moins en profiter, si on ne voulait les 
empêcher; au lieu de suivre l'une ou l'autre de ces politiques, on 
préférait se jeter dans une voie d'équivoques périlleuses ou sté- 
riles,, laissant tout faire sans compensation, flottant entre les con- 
nivences secrètes et les réserves énigmatiques, sacrifiant les ga- 
ranties les plus anciennes au vain orgueil de voir disparaître des 
traités dont on aurait été trop heureux de se couvrir le lendemain 
contre des combinaisons qu'on avait imprudemment favorisées. C'est 
là l'histoire de la France en 1866. Je ne raconte point tout ce 
triste passé; je n'en veux dégager que ce qui montre comment cette 
crise de 1866, née de la guerre de Danemark, préparait fatalement 
notre guerre à nous, la guerre française, par les brusques déplace- 
mens de puissance qu'elle déterminait, par les aniinosités et les mé- 



LES ORIGINES DE LA GLERKE DE 1870. 183 

fiances qu'elle ravivait ou qu'elle décJbaînait, par les conditions 
nouvelles d'antagonisme politique et militaire où elle plaçait la 
France et l'Allemagne. Tout s'enchaîne ici, tout concourt à former 
le redoutable nœud qui ne sera plus désormais tranché que par 
l'épée. 



L 

Les événemens gardent leur moralité même quand l'audace a 
réussi. Que la guerre de 1866 ait été l'œuvre calculée et violente 
d'une volonté unique résolue à ne reculer devant rien, à procéder 
« par le fer et le feu » dans l'intérêt des ambitions prussiennes, ce 
n'est même plus une question, tant les aveux de M. de Jîismarck, 
récemment divulgués, sont d'une précision et d'une crudité presque 
naïves. C'était le rôle de M. de Bismarck de faire la guerre du Sles- 
vig pour engager la terrilDle partie qu'il méditait, pour se créer une 
occasion de dispute et de rupture avec l' Autriche. C'était le rôle de 
l'entreprenant ministre prussien de faire sortir de la guerre de Da- 
nemark la guerre avec l'Autriche elle-même à la faveur de ce qu'il 
appelait un « sens-dessus-dessous » produit par une proposition de 
(c réforme germanique assaisonnée d'un parlement allemand, » et 
c'était aussi l'affaire de sa diplomatie d'étourdir l'Europe de ses 
combinaisons, de chercher à se ménager l'alliance de l'Italie, l'ap- 
pui ou la neutralité de la France (1). Ce qui est un peu plus éton- 
nant, c'est qu'il se soit trouvé à la même heure en France un gou- 
vernement assez visionnaire ou assez coupable pour se prêter à une 
politique qui, de toute façon, quelle qu'en fût l'issue, ne pouvait 

(1) M. de Bismarck expliquait au gcaéral Govone comment la gueire de Danemark 
avait été nue suprême expérience tentée pour vcir si on ne pourrait pas nouer une 
véritable alliance austro-prussienne, comment cette expérience « avait complètement 
manqué ou plutôt avait réussi, » selon les prévisions du ministre prussien, puisqu'elle 
avait guéri le roi Guillaume de son goût pour l'alliance autrichienne. — « Le comte de 
Bismarck, ajoutait le diplomate italien en racontant ces confidences , le comte de Bis- 
marck a formulé alors ses vues de la manière suivante : dans peu de temps, trois 
ou quatre mois, remettre sur le tapis la question de la réforme germanique assaison- 
née d'un parlement allemand. Avec cette proposition et avec le parlement, produire un 
sens-dessus-dessous qai ne tardera pas à mettre la Prusse face à face avec l'Autriche. 
La Prusse était décidée à faire alors la guerre, guerre à laquelle l'Europe ne pouvait 
s'opposer, puisqu'il s'agissait d'une question grande et nationale... » Dans l'exécution 
de ce plan, M. de Bismarck prétendait avoir besoin du traité avec l'Italie pour main- 
tenir le roi. « Telle fut substantiellement, ajoute l'envoyé italien, la signification dans 
sa crudité du discours du comte de Bismarck. » Dépêche du général Govone, 14 mars 
1866. — Voyez le livre du général La Marmora, Un peu plus de lumière sur les événe- 
mens politiques et militaires de Vannée 1S66, 



184 REVUE DES DEUX MONDES. 

que susciter à notre pays de nouveaux dangers. Un homme qui a 
eu la singulière fortune de marquer d'un avertissement patriotique, 
d'un pressentiment passionné chaque étape de cette douloureuse 
carrière, M, Thiers, devant le corps législatif ému, fasciné par sa 
parole, mais toujours soumis à l'empire, dévoilait le 3 mai 1866 
cette situation unique peut-être dans l'histoire. Il montrait la 
Prusse impatiente d'ambition et de domination, l'Autriche expiant 
sa complicité dans la guerre danoise par les périls dont elle se voyait 
maintenant assaillie, l'équilibre de l'Europe près de disparaître 
dans une convulsion de la force, et au bout ce phénomène extraor- 
dinaire, « un nouvel empire germanique, » un empire de Charles- 
Quint reconstitué, a qui résiderait désormais à Berlin, qui serait 
bien près de notre frontière, qui la presserait, la serrerait... » Ne 
restait-il donc plus rien à faire pour suspendre ces déchaînemens 
de la guerre et de la conquête? On n'avait pas même besoin de par- 
ler bien haut, on n'avait point certes à menacer de la guerre pour 
empêcher la guerre, il n'y avait qu'à décourager toutes les tenta- 
tives, à ne point laisser à M. de Bismarck la moindre illusion, la 
moindre espérance d'un appui, d'une connivence quelconque. C'est 
tout le contraire qu'on faisait. 

Rien n'est plus avéré aujourd'hui. Cette révolution de l'Europe, 
elle ne devenait possible que parce que la France de l'empire s'y 
prêtait avec une désastreuse complaisance, sans prendre les plus 
vulgaires sûretés. C'est elle qui mettait en quelque sorte la main 
de l'Italie dans la main de la Prusse. Cette alliance, dont le prix était 
pour les Italiens l'acquisition définitive de la Vénétie, on la connais- 
sait aux Tuileries, on l'avait encouragée et approuvée, on l'avait 
corroborée, dirai-je, car, en ayant l'air de s'effacer dans toutes ces 
combinaisons, on garantissait l'Italie contre une agression de l'Au- 
triche, contre les conséquences d'une défection de la Prusse, d'une 
paix séparée de la cour de Berlin avec Vienne. La France était si 
bien maîtresse des événemens que, même en signant le traité avec 
l'Italie, M. de Bismarck disait au général Govone : « Tout ceci, bien 
entendu, si la France le veut, car, si elle montrait la moindre mau- 
vaise volonté, on ne pourrait plus rien. » Puisque la politique impé- 
riale n'empêchait rien et laissait tout faire, se ménageait -elle du 
moins quelque avantage en compensation de tout ce qu'elle permet- 
tait? Évidemment M. de Bismarck n'aurait point hésité, quoi qu'il en 
ait dit depuis, à désintéresser la France. Il ne faisait de réserve que 
pour Mayence et les villes du Rhin. Plutôt que de céder sur ce point, 
il l'avouait, il préférait renoncer à tout, s'entendre encore une fois 
avec l'Autriche, et, comme on lui demandait si, à défaut de toute la 
rive du Rhin , il n'y aurait pas un autre moyen de satisfaire la 



LES ORIGINES DE LA GUERRE DE 1870. 185 

France : « Oui, disait-il, il y aurait la Moselle. Je suis, quant à moi, 
beaucoup moins Allemand que Prussien, et je n'éprouverais aucune 
difficulté à souscrire la cession à la France de tout le pays entre 
Rhin et Moselle : Palatinat, Oldenbourg, une partie du territoire 
prussien. Le roi, il est vrai, aurait de graves scrupules ei on ne l'y 
déciderait que dans un moment suprême. De toute façon, pour in- 
cliner l'esprit du roi à un arrangement avec la France, il faudrait 
connaître le dernier mot des prétentions de celle-ci (1)... » M. de 
Bismarck n'attendait qu'une ouverture, il se proposait même un in- 
stant de venir à Paris pour avoir une entrevue avec l'empereur, pour 
savoir, disait-il, « ce qu'il désire de nous. » 

La France ne s'expliquait pas cependant; elle jouait son rôle 
de sphinx, assistant avec une apparence d'impassibilité à toutes ces 
complications croissantes, aux préparatifs de la lutte qui se dessi- 
nait et se resserrait d'heure en heure entre la Prusse ayant l'Italie 
pour alliée et l'Autriche ayant à faire face de deux côtés à la fois, 
sur l'Adige et sur l'Elbe, mais appuyée sur tous les états secon- 
daires de l'Allemagne encore liés à sa cause. Au lieu de suivre la 
haute et prévoyante politique conseillée par M. Thiers, ce qui était 
le mieux, — ou tout au moins d'imposer à M. de Bismarck des condi- 
tions précises, ce qui était possible jusqu'à la dernière heure, — la 
France officielle faisait deux choses : elle faisait le discours impérial 
d'Auxerre, qui était une réponse acerbe à M. Thiers, qui semblait 
destiné à aiguillonner, à rassurer la Prusse, en lui livrant l'ordre 
européen de 1815; quelques jours plus tard, après un vain essai de 
congrès, elle résumait sa pensée dans une lettre de Napoléon III à 
M. Drouyn de Lhuys, qui était une déclaration de neutralité, — « neu- 
tralité attentive ! » — accompagnée d'un programme de reconstruction 
européenne réservant tout au plus un droit vague pour le cas où l'é- 
quilibre public viendrait à être rompu. La politique impériale faisait 
une troisième chose qui était la digne suite et le couronnement de 
toutes les autres. Au moment oii tous les combattans se jetaient 
déjà sur leurs armes, elle n'envoyait pas même une division aux 
frontières, et en cela, qu'elle agît par impuissance ou par une im- 
prévoyance de plus, elle favorisait visiblement la Prusse, qui, tran- 
quille de ce côté, restait libre de jeter deux de ses corps d'armée 
du Rhin sur l'Elbe, où elle sentait qu'elle avait à frapper le grand 
coup. Pour la première fois une guerre allait s'ouvrir au centre de 
l'Europe sans qu'un simple corps d'observation placé vers le Rhin 
pût répondre de nos intérêts, c'est-à-dire qu'après avoir ouvert ou 
laissé ouvrir l'outre aux tempêtes, on se désarmait volontairement 

(1) Voyez le livre du général La Marmora, dépêche du général Govone. 



186 REVUE DES DEUX MONDES. 

devant l'imprévu, on se mettait hors d'état de surveiller les évéae- 
mens, de les contenir ou d'en profiter. 

Qiu' arrivait-il m. effet? Ce qu'on avait le moins prévu était juste- 
ment ce qui se réalisait. En quelques jours, la guerre était fmie 
presque aussitôt que commencée. Sadowa avait tranché le terrible 
nœud, et lorsque la France, réveillée en sursaut, flattée un instant 
encore d'un rôle d'ostentation qu'on lui laissait en acceptant sa 
médiation, lorsque la France, déçue, inquiète, se souvenant enfin 
qu'il y avait des intérêts pour elle, se décidait à parler de compen- 
sations, à, demander Mayencc et le Rhin à la Prusse gonflée de vic- 
toires, il n'était plus temps (1). 

Aller demander après la gueri'e ce qui n'eût jamais été accordé 
diplomatiquement avant la guerre, aller le demander, sans avoir 
une division sous les armes, au quartier-général prussien campé à 
NikolsboTiirg, c'était, à vrai dire, choisir étrangement son heure et 
s'eTcposer gratuitement à l'humiliation d'un refus, dont M. de Bis- 
marck ne }irenait même pas le soin d'adoucir la dureté, qu'on était 
réduit à dévorer assez piteusement. C'était trop montrer surtout 
qu'après une question qui venait de s'agiter entre l'Autriche et la 
Prusse une autre question venait de naître entre la Prusse victo- 
rieuse et la France. On ne réussissait qu'à compléter en quelque 
sorte les succès prussiens. M. de Bismarck, sans perdre un instant, 
se servait précisément de ces demandes de compensations de la 
France comme d'une menace pour achever la défaite des alliés de 
l'Autriche, des états allemands du sud, en leur im}X)sant des traités 
secrets qui les liaient militairement à la Prusse, qui étaient comme 
l'ébauche de l'unité allemande. Les réclamations françaises sont du 
6 août ISoe, les traités militaires sont du 17 août jx»ur Bade, du 22 
pour la Ba\-ière et le Wurtemberi^- (2). La }:olitique impériale triom- 
phait par ses revendications de la dernière heure comme elle avait 
réussi par ses -conniwnces dans la préparation de la guerre. 

Laisser tout faire quand on pouvait tout arrêter d'un nwt, puis 

(1) Voir le livre do M. Benodctti : Ma mission en Pnisse. 

('2) A ce moment critique, — selon une relation manuscrite que j'ai sous les yeux, 
— M. de Beust, alors ministre du roi d?. Saxe, était venu à Vichy, où se trouvait l'em- 
pereur. Il passa quatre jours attendant une audience; il ne put rien obtenir des nù- 
nistrcs qu'il eut occasion de voir, et il repartit sans avoir été reçu par le souverain. A 
son passage dans une des capitales de l'Allemagne du sud, M. de Beust disait au prin- 
cipal ministre de l'état où il se trouTait : « Noos ne devons plus compter sur la France. 
L'empcreinr est malade, tellement malade que je ne sais pas s'il se reoiettra; ses mi- 
nistras ne s'entendent pas; à vrai dire, il n'y a plus de gouvernement. Il faut nous 
tirer d'afifaire comme nous le pourrons, chacun pour notre compte. » Et c'est alors, 
ajoute la relation, que les états de l'Allemagne du sud ont tous successivement subi 
les volontés de la Prusse. 



LES orjcmES dil la gueube de 1870. 187 

prétendre réparer l'irréparable quand il n'est plus temps, livrei' la 
paix de l'Europe, le droit public, les intérêts les plus évidcns d(; la 
France aux jeux de l'ambition et de la force sans s'assurer les plus 
simples garanties, être tout à la fois complice et dupe de combinai- 
sons qu'on a favorisées la veille el contre lesquelles on se trouve 
désarmé le lendemain, ne rien prévoir et se réveiller brusquement 
devant une puissance ennemie, tout au moins redoutable, tp'on a 
presque créée de ses propres mains en lui donnant des alliances et 
la liberté de tout oser : il faut bien préciser ces faits pour montrer 
ce qu'ils préparent. 

Lorsque 31. de Bismarck , au courant de la dernière guerre, par- 
lait avec une hauteur sai-donique des inexplicables resseiitimens de 
la France contre Sadowa, qui n'était pas son affaire, cpii ne la re- 
gardait pas, il disait ce qu'il voulait; il feignait d'oublier que, si l'o- 
pinion française avait été si violemment émue de la grande bataille 
de Bohême, ce n'était point par une jalousie vulgaire des succès de 
la Prusse, c'était parce que Sadovfa aA^ait été la révélation fou- 
droyante d'mie situation où tous les rapports de puissance se trou- 
vaient subitement et absolument transformés , où la France avait 
l'instinct qu'elle venait d'essuyer un désasti*e sans avoir été au com- 
bat, par une défaillance de politique. Ce sentiment, il se produisait 
sous toutes les formes, partout , au dehors aussi bien qu'en France. 
Une personne royale qui s'intéiessait à la fortune napoléonienne, 
la reine de Hollande, écrivait dès le 18 juillet : « Vous vous faites 
d'étranges illusions! Votre prestige a plus diminué dans la dernière 
quinzaine qu'il n'a diminué pendant toute la durée du règne. Vous 
permettez de détruire les faibles, vous laissez grandir outre mesure 
l'insolence et la brutalité de votre plus proche voisin... C'est plus 
qu'un crime, c'est une faute (1)... » Un des conseillers les plus 
éclairés de l'empire, qui est, encore aujourd'hui ministre des finances, 
M. Magne , précisait le sens vrai de ces événemens tout chauds en- 
core dans une lettre confidentielle à l'empereur, le 20 juillet : « Tout 
le monde se dit que la grandeur est une chose relative, et qu'un 
pays peut être diminué tout en restant le même , lorsque de nou- 
velles forces s'accumulent autour de lui (2)... » Quelle était en effet 
cette situation qui se dessinait dès lors, qui allait s'aggraver d'heure 
en heure pendant quatre ans, pour finir par se résoudre dans un 
nouveau et sanglant duel entre la Prusse et la France? 

Cette situation, elle était écrite en traits palpables, précis comme 
des chiffres, dans les résultats les plus immédiats de la guerre. La 

(1) Papiers et Correspondances de la famille impériale. 
{2) Idem. 



188 REVUE DES DEUX MONDES. 

veille encore, la Prusse était une puissance assurément sérieuse, 
vivace de sève et d'ambition, mais ne comptant pas plus de 
18 millions d'âmes, embarrassée de difformités territoriales, con- 
tenue par la prépondérance traditionnelle de l'Autriche en Alle- 
magne, limitée et liée dans son action par le système de fédéra- 
tion germanique. Le lendemain, tout avait changé. L'Autriche était 
exclue de l'Allemagne, l'ancienne constitution germanique avait dis- 
paru. Seule la Prusse restait debout, agrandie tout à coup, — di- 
rectement par l'annexion du Hanovre, de la Hesse électorale , de 
Nassau, de Francfort, — indirectement par la création de cette nou- 
velle confédération du nord dont elle devenait la tête et le bras. Ce 
n'est pas tout, l'Allemagne du sud elle-même, malgré cette fron- 
tière du Mein dont la paix de Prague semblait la couvrir encore, 
l'Allemagne du sud n'avait plus évidemment qu'une indépendance 
fictive et provisoire déjà plus qu'à demi livrée à la suprématie de 
Berlin par les alliances secrètes imposées à la Bavière, à Bade, au 
Wurtemberg. C'était la pierre d'attente de l'unité définitive au profit 
de la Prusse, qui, passant d'une population de 18 millions d'âmes à 
25 millions, — à 29 millions avec la confédération du nord, — n'avait 
plus qu'un pas à faire pour étendre son hégémonie sur liO millions 
d'Allemands. La puissance militaire prussienne grandissait natu- 
rellement dans les mêmes proportions. La Prusse, telle qu'elle était 
avant 1866, avec une organisation patiemment, énergiquement ré- 
formée depuis 1860, combinée de façon à fortifier l'armée par l'ac- 
croissement des contingens, par l'augmentation d'une année dans 
le service permanent, par le perfectionnement de l'éducation mili- 
taire et de tous les moyens de guerre, la Prusse disposait de 
370,000 combattans d'armée active, de 600,000 hommes avec la 
landwehr. Par les annexions et par l'assimilation de la confédéra- 
tion du nord, elle avait maintenant 950,000 hommes, dont 550,000 
au moins pouvaient être mobilisés en quelques jours. Les traités mi- 
litaires avec l'Allemagne du sud lui assuraient 130,000 hommes de 
plus, de telle sorte que la Prusse victorieuse, politiquement maîtresse 
de l'Allemagno, s'appuyait désormais sur une force militaire de plus 
d'un million d'hommes. Yoilà le résultat, voilà l'œuvre que la poli- 
tique impériale avait laissée s'accomplir à notre frontière! 

En face de cette Prusse nouvelle, dans quelles conditions , dans 
quelles dispositions restait la France? A Paris, on voyait trop tard 
ce qu'on avait fait. On avait beau garder l'apparence d'un rôle im- 
posant par une médiation qui n'était qu'une sanction des victoires 
prussiennes, — par cette cession de la Vénétie que l'Autriche vaincue 
consentait en faveur de Napoléon III dans l'espoir de le lier à sa 
cause; on se sentait sous le poids d'événemens dont on n'avait 



LES ORIGINES DE LA GUERRE DE 1870. 189 

prévu ni la rapidité ni la puissance , et au premier moment on ne 
pouvait se défendre de cette « angoisse patriotique » dont le mi- 
nistre d'état, M. Rouher, allait bientôt faire l'aveu. Deux politiques 
étaient possibles , bien qu'étrangement difficiles, pour la France : 
ou bien se résignant après coup à ce qu'on avait eu l'imprévoyance 
de favoriser, on devait accepter sans mauvaise humeur la révolution 
qui venait de s'accomplir par les armes, prendre son parti de cette 
unité déjà plus qu'à moitié réalisée, et nouer avec l'Allemagne nou- 
velle des relations de sympathie et de paix; ou bien, si l'on jugeait 
de si graves transformations incompatibles avec les intérêts les 
plus essentiels de la France, si l'on était décidé tout au moins à 
maintenir l'intégrité de la ligne du Mein entre les deux Allemagnes, 
il fallait s'avouer qu'on entrait dans une ère d'inévitables antago- 
nismes, et on devait « se préparera la guerre sans relâche, » comme 
le disait bientôt notre ambassadeur à Berlin, M. Benedetti. Aussi 
incohérente après l'événement qu'elle avait été aveugle avant Sa- 
dowa, la France impériale allait perdre quatre ans à confondre ou 
à brouiller ces deux politiques , passant du trouble à des affecta- 
tions de sérénité et de confiance, d'un côté laissant entrevoir des 
désirs de compensations, négociant secrètement l'affaire du Luxem- 
bourg , d'un autre côté déclarant, par une des plus étonnantes ma- 
nifestations de notre diplomatie, par la circulaire du 16 septembre 
1866, que tout était bien, que les grandes agglomérations étaient 
le résultat d'une loi providentielle, que l'ordre nouveau était la plus 
sûre garantie de la paix. La politique française était l'image de l'es- 
prit qui l'inspirait, du souverain à qui, selon le mot curieux de 
M. de Morny, il était « le plus difficile d'ôter une idée fixe et de 
donner une volonté ferme. » 

La vérité perçait dans un fait bien autrement significatif. La pre- 
mière conséquence de Sadowa était l'obligation pour la France de 
sonder ses forces, d'élever son état militaire à la hauteur de la si- 
tuation nouvelle. Le dithyrambe diplomatique de 16 septembre 
1866 avait pour corollaire inattendu la nécessité avouée, pressante, 
d'une réorganisation de l'armée. Certes l'armée française restait 
toujours un des plus merveilleux instrumens de combat. Elle gar- 
dait devant le monde le lustre des campagnes de Crimée, d'Italie, et 
dans ses rangs ne cessaient de se presser les soldats intrépides, 'les 
officiers intelligens, brillans et dévoués. La révélation soudaine d'une 
force de guerre comme celle qui venait de se déployer en Bohême, 
le sentiment d'un danger réel , conduisaient néanmoins à une sorte 
d'examen de conscience plein d'anxiété, à des doutes qui de proche 
en proche s'étendaient non-seulement à des questions d'effectif et 
d'armement, mais aux institutions, au moral militaire lui-même. 



190 REVUE DES DEDX MONDES. 

C'éta-Lt la vive et patriotique préoGCBtpation: de bien des esprits réilé- 
chis, préoccupation à kïjuelie le général Trochu éomiait une focme 
précise et aintorisée clans un livre aussi courageux que sincère, 
r Année française en i867. 

Aiu fond, on en venait à se cleaaander si cette armée, sans avoir 
rien perdu de sa vaillance et de son élan, n'avait pas subi par de- 
grés des inIluGiaces de na.ture à l'altérer dans sa constitution, dans 
sa forte cohésion. Le système de l'exonération (loi de 1855), avec 
ses primes et ses pécules a/ttacJaés au remplacement administratif, 
au réengagement, ce système n'avait-il point eu pour efîet de tarir 
jusqu'à un certain point la sève, l'émulation, la puissance de ra- 
jeunissement, en eiîcombranit les ca-dres d'élémens vieillis, en ob- 
striiajnt les premières avenues d& la carrière devant les généira- 
lions n-ouvelies de soldats? L'action dissolTante des révolutions, les 
contagions du bien-être et du liuxe passajit de la société civile dans 
l'ai-mée, les illusions nées de rtiabi-tude du succès, le favoritisme 
impérial, toutes ces canases réanies n'avaient-elles pas contribué 
à développer des mœurs où le goût d'une instruction sérieuse, la 
discipline, l'esprit militaire, avaient reçu plus d'une atteinte? Quant 
à la question de l'effectif, elle prenait certainement aussi une im- 
portance singulière. Numériquement, l'armée française comptait à 
peu près 600,000 honîiïies, dont 2'0O,OOO de réserve à peine in- 
struits. Sur ces chifî^res, il fallait déduire (30,000 hommes pour 
l'iUgérie, 2/4,000 hommes de gendarmerie, les garnisons des places 
fortes, les troupes de dépôt ou de service intérieur, les non-va- 
leur^s organiques, — tout ce qui avait une destination, ou ce (jui 
ne pouvait compter pour la guerre. Que restait-il donc pour ou- 
vrir une campagne? Peut-être 250,000 hommes, tout au plus 
300,000 hommes, avec de médiocres ressources pour fonner une 
armée nouvelle, — et on avait désormais devant soi une force ac- 
tive, disponible, de 550,000 hommes pouvant aiTiver sur nos fron- 
tières en plusieurs armées de plus de 100,000 soldats, appuyées 
elles-mêmes sur des réserves sérieuses de plus de iiOO,000 hommes ! 
Le problème de la réorganisation militaire se présentait ainsi à la 
fois sous toutes les formes. De là des projets successivement soumis 
à des commissions de maréchaux et de généraux, au conseil d'état, 
et qui allaient se résumer défmitivement dans cette loi du 1^'' février 
1868 combinée de façon à jGaire face à un danger qu'on ne pouvait 
se dissimuler, sans trop vixDlenrtier' um pays à qui on ne cessait èe 
répéter par des circulaires diplomatiques et par des discours que 
tout était bien. 

La puissance militaire de la France se treuvait^elle réellement 
acci-ue? Sans mil doute cette loi du 1^'' fénier 1868 qui supprimait 



LES ORIGINES DE LA GUERRE DE 1870. 191 

l'exonération, qui portait le service militaire à neuf années, et qui 
coupait cette cMrée du service en deux périodes, — cimq ains dans 
l'armée permanente, quatre ans dans la réserve, — cetl/e loi ne man- 
quait pas d'une certaine valeur. Elle était surtout séricuïse en ce sens 
qu'elle donnait deux contingens annuels de plus, et que les hommes, 
ne passant désormais dans la réserve qu'après cinq ans de .sei'- 
vice effectif sous le drapeau, étaient des soldais instruits, façon- 
nés au métier des armes. De cette manière, on avait une armée ac- 
tive de plus de 700,000 hommes qui, toute défalcation faite do ce 
qui n'était pas disponible, pouvait offrir encore plus de 500,000 vrais 
soldats de campagne. Enfin une création nouvelle qui n'était qu'une 
application indirecte et très mitigée du service obligatoire, une 
garde nationale mobile composée de toute la jeunesse française qui 
échappait au recrutement, évaluée à plus de 400,000 hommes, con- 
stituait une force supplémentaire destinée à remplacer l'armée ac- 
tive à l'intérieur ou dans les places fortes au début d'une guerre. 
On avait dès lors, on le croyait et on le disait du moins, une masse 
de 1,200,000 hommes suffisant aux éventualités les plus extrêmes, 
couvrant de ses baïonnettes comme d'un inexpugnable rempart l'in- 
dépendance et l'honneur du pays! 

Oui, c'était là l'apparence; mais, pour que la réforme du l*"'" février 
1868 devînt une réalité, il fallait du temps. Ce n'était pas avant cinq 
ou six ans et même plus que la réserve commencerait à prendre le 
caractère sérieux qu'on lui attribuait, en devenant par degrés un 
second ban de l'armée active composé des hommes ayant fait leur 
service régulier. Cette garde mobile qu'on créait, il fallait l'organi- 
ser, l'armer, l'équiper, l'instruire tout entière à commencer par les 
officiers, — et par une inconséquence étrange, en créant cette garde 
mobile, on lui refusait les plus simples moyens d'instmction. On 
limitait à une jùurnée la durée des réunions et des exercices pério- 
diques auxquels elle serait souonise. C'était une journée perdue d'sr- 
vance à se rassembler, à se reconnaître, pour se séparer sans avoir 
rien fait. De plus cette réorganisation militaire C{u'on inaugurait, il 
fallait la vivifier par une impulsion d'ensemble, la compléter de 
toute façon. Il fallait donner à notre infanterie une arme au tir ra- 
pide égale au fusil à aiguille prussien, refaire notre matériel ap- 
pauvri ou arriéré, reconstituer nos approvJsionnemens, épuisés par 
la guerre du Mexique, preportionner les moyens de défense de nos 
places aux transformations de l'artillerie. Tout cela supposait du 
temps, des efforts énergiques et beaucoup de suite. 

Un homme qui, après avoir été un habile officier du génie, s'était 
montré un vigoureux chef de corps d'armée à Solferino et qui avait 
été appelé au ministère de la guerre peu après les événemens de 



192 . REVUE DES DEUX MONDES. 

1866, le maréchal Niel, déployait dans cette œuvre autant de sa- 
gacité que d'ardeur. Éclairé par la guerre de Bohême, il se préoccu- 
pait de tout, de la garde mobile aussi bien que de l'armement de 
l'infanterie française par le fusil Ghassepot, du rôle des chemins 
de fer dans les concentrations militaires, des moyens de prompte 
mobilisation de l'armée active, de la nécessité d'adapter l'instruc- 
tion des officiers et des soldats aux tactiques nouvelles, et même de 
la disposition des armées, de l'organisation des commandemens de- 
vant l'ennemi au cas d'une campagne prochaine. Le maréchal INiel, 
homme d'esprit, de savoir et d'éloquence toute militaire, ne se fai- 
sait-il pas quelquefois illusion à lui-même? ne s'abusait-il pas lors- 
que dès le mois de juillet 1868 il assurait devant le corps législatif 
qu'il ne lui faudrait que quinze jours pour avoir 500,000 hommes, 
qu'en douze jours tout ce qui appartenait à l'armée pouvait avoir 
rejoint? Ce qu'on peut dire de mieux de ce vaillant homme, c'est 
qu'il a laissé l'impression que bien des malheurs eussent été évités, 
s'il n'eût point été enlevé subitement en 1869, presqu'à la veille 
des grandes conflagrations. 

L'œuvre du maréchal Niel, sans être absolument interrompue 
sous son successeur le général, depuis maréchal Lebœuf, semblait 
presque aussitôt dévier ou s'embarrasser au milieu de toutes les 
complications d'un régime qui pliait sous le poids des déceptions 
extérieures ou intérieures, qui, après avoir vécu jusque-là par l'om- 
nipotence la plus autocratique, cherchait maintenant sa sûreté dans 
des essais de libéralisme, dans le ministère parlementaire du 2 jan- 
vier 1870. Pour avoir moins d'argent à demander, peut-être aussi 
parce qu'on aimait peu l'institution, on abandonnait la garde mo- 
bile en pleine organisation. Pour flatter le corps législatif dans ses 
goûts d'économie, on se résignait à une diminution du contingent, 
on multipliait les congés au risque d'un appauvrissement dangereux 
de l'effectif permanent. Les études, les projets dont le maréchal 
Niel avait pris l'initiative, se trouvaient pour le moment fort délais- 
sés ; mais sous le maréchal Lebœuf comme sous le maréchal Niel, 
sous le ministère du 2 janvier 1870 comme sous les ministères pré- 
cédens, la question était la même. Poursuivie avec incohérence ou 
avec fermeté, cette réorganisation militaire qu'on avait inaugurée 
restait l'expression d'une politique d'inquiétude, d'observation et 
d'attente, toujours réduite à se demander ce qui pouvait sortir de 
ces événemens de 1866 qu'elle n'avait pas su empêcher. 

Ainsi, par la logique ou par la fatalité d'une première crise, la 
France et la Prusse demeuraient en présence. La guerre n'était 
point sans doute dans la volonté délibérée des hommes, des gouver- 
nemens; elle était dans la force des choses, dans l'opinion lasse d'in- 



LKS OIUGINES DE LA (iUEKKli DE 1<S70. 193 

certitudes, dans l'ambiguïté irritante d'une situation où le moindre 
prétexte ravivait les antagonismes péniblement contenus par la di- 
plomatie, où les années, les mois, se marquaient en quelque sorte 
par une traînée d'incidens qui pouvaient à tout moment allumer un 
conflit. Tantôt c'était l'affaire du Luxembourg, tantôt c'était la ques- 
tion des chemins de fer belges, où se rencontraient l'influence fran- 
çaise et l'influence prussienne. Un jour c'était l'occupation de 
Mayence par les troupes de l'Allemagne du nord, un autre jour c'é- 
tait le percement du Saint-Gothard par l'intervention de la Prusse. 
En d'autres termes, la guerre restait à la merci de l'imprévu, d'un 
accident. Il y avait seulement une différence des plus graves entre 
ces deux nations ainsi placées face à face. 

La Prusse, sans désirer précisément la guerre, la croyait et la sa- 
vait inévitable. Elle sentait ce qu'il y avait d'incertain et d'inachevé 
dans la situation nouvelle créée par ses conquêtes. Résolue non- 
seulement à défendre ces conquêtes, mais à les étendre, à ne pas 
laisser subsister cette barrière du Mein qu'on lui opposait, à pous- 
ser en un mot jusqu'au bout l'unification allemande, elle était per- 
suadée que la France, qui avait déjà tant de peine à s'accommoder 
des transformations de 1866, saisirait cette occasion de trancher la 
question par les armes ; elle ne doutait pas de la guerre pour ce 
jour-là, et elle s'y préparait avec une vigilante et méthodique acti- 
vité. Elle travaillait sans relâche à encadrer dans son organisation 
militaire les provinces annexées d'abord, puis la confédération du 
nord tout entière, créant trois nouveaux corps dans son armée, un 
corps saxon spécial, une division hessoise, qui, tout en gardant une 
apparence d'autonomie, ne restait pas moins soumise au régime 
prussien. Au lieu de s'endormir sur leurs succès, les généraux alle- 
mands, les chefs de l'état-major de Berlin, s'appliquaient à corriger 
ce que la campagne de Bohême avait révélé de défectueux dans le 
mécanisme déjà si puissant qu'ils avaient entre les mains. De toute 
façon, la Prusse touchait au moment où les effets des réformes ac- 
complies depuis 1860 et même depuis 1866 allaient se déployer 
dans leur énei'gique efficacité. L'armée prussienne apparaissait de 
plus en plus comme un corps vigoureux composé d'hommes qui 
étaient dans la force de l'âge, entre vingt et trente-deux ans, qui 
n'arrivaient dans la landwehr qu'avec une éducation toute faite. 
Cette landwehr, sur laquelle on se méprenait si étrangement à Pa- 
ris, dans laquelle on voyait une sorte de garde nationale, elle allait 
compter dès 1870 des classes ayant fait les guerres de I86/1, de 
1866. La Prusse était désormais en mesure de suffire à tout. 

La France, de son côté, flottant toujours entre les rancunes de 
Sadowa et des préoccupations d'un ordre tout intérieur, la France, 

TOME I". — 1874. 13 



194 REVUE DES DEUX MONDES. 

elle aussi, croyait au fond la guerre inévitable, et elle ne s'y prépa- 
rait pas ou elle s'y préparait mal, avec le décousu d'une politique 
livrée à toutes les contradictions. Elle vivait de la superstition de 
son vieux prestige, d'illusions sur ses propres forces aussi bien que 
sur les forces des adversaires qu'elle pouvait avoir à combattre, et 
tandis que, justement en 1870, la Prusse touchait au plus haut de- 
gré de puissance militaire, la France en était pour plusieurs années 
encore à se débattre dans cette transition dont le maréchal Niel 
avait signalé les difficultés. Si on l'oubliait à Paris, on le savait à 
Berlin, et ceci était pour sûr un élément d'une redoutable gravité 
dans la question des rapports entre la France et l'Allemagne. Le 
gouvernement avait certes la première et la plus grande part dans 
cette situation, qui était son œuvre, et, il faut bien le dire, l'opposi- 
tion elle-même, le corps législatif presque tout entier, n'avaient 
pas un sentiment plus exact, plus élevé de la crise où la France se 
trouvait engagée. C'était l'opposition qui choisissait ce moment pour 
demander l'abolition des armées permanentes, l'armement de la na- 
tion pour toute défense. C'était M. Jules Simon qui entreprenait de 
démontrer qu'il fallait détruire l'esprit militaire pour avoir de meil- 
leures armées. C'était un homme, orateur de l'opposition en 1868, 
garde des sceaux en 1870, M. Emile OUivier, qui avait montré la 
sûreté de son jugement et de ses connaissances en combattant la 
réorganisation militaire, en s'efTorcant de prouver qu'il n'y avait 
rien à craindre, que l'armée prussienne était « une armée essentiel- 
lement défensive, » qu'elle ne supporterait pas une longue cam- 
pagne. 

Seul M. Thiers ne se méprenait pas au milieu de ces confusions 
où la clairvoyance patriotique semblait s'obscurcir. Le 3 mai 1866, 
il avait d'avance dévoilé les conséquences de la guerre qui se pré- 
parait. Après l'événement, il avait prononcé ce mot profond, qu'il 
n'y avait plus « une seule faute à commettre, » ce qui ne voulait 
point dire assurément qu'on ne pouvait pas commettre cette faute, 
mais que, si on la commettait, elle pouvait être cette fois irrépa- 
rable. Le 30 juin 1870, à cette extrémité, M. Thiers se levait encore 
pour défendre l'intégrité de l'armée contre l'opposition, presque 
contre le gouvernement lui-même qui, pour se donner un petit re- 
lief pacifique, consentait à une réduction de contingent. M. Thiers 
montrait d'une façon saisissante la nécessité de fortes conditions 
militaires pour la France dans l'état de l'Europe, le danger de ne 
rien prévoir d'avance, de se laisser surprendre avec des effectifs de 
moins de 1,500 hommes par régiment, comme ceux qu'on avait en 
ce moment même, et il laissait échapper ces prophétiques paroles, 
dont on ne croyait point certes alors voir une application si pro- 



LES ORIGINES DE LA GUERRE DE 1870. 195 

chaîne et si douloureuse : « Savez-vous pourquoi, à Sadowa, on a 
assisté à un spectacle aussi imprévu?.. C'est parce que, par des rai- 
sons trop longues à développer ici, on n'était pas préparé à Vienne 
et qu'on l'était à Berlin depuis plusieurs années; c'est parce qu'il y 
avait un homme profondément prévoyant qui avait préparé ses 
forces, et c'est par des raisons de ce genre que les empires gran- 
dissent ou périssent! » Voilà une première moralité originelle de la 
guerre. 

II. 

C'était le 30 juin 1870 que M. Thiers parlait ainsi. C'était le même 
jour que le chef du ministère libéral et pacifique du 2 janvier, 
M. Emile Ollivier, disait avec une imperturbable suffisance : « Le 
gouvernement n'a aucune inquiétude; à aucune époque, le main- 
tien de la paix en Europe ne lui a paru plus assuré. De quelque 
côté qu'il porte ses regards, il ne voit aucune question irritante en- 
gagée... )) Avant que deux semaines fussent écoulées, la guerre 
était partout, deux nations étaient sous les armes prêtes à s'entre- 
détruire. Que s'était-il donc passé? L'incident inattendu et toujours 
attendu était né; la candidature du prince de Hohenzollern à la 
couronne d'Espagne venait d'éclater tout à coup, et le cabinet qui 
se montrait si pacifique, surtout si clairvoyant dans ses discours, 
qui laissait diminuer le contingent de 10,000 hommes, ce cabinet se 
jetait avec une frivole impétuosité sur une querelle qui n'était peut- 
être qu'un piège. On oubliait qu'autant la Prusse avait d'intérêt à 
provoquer un de ces « sens-dessus-dessous » dont parlait M. de 
Bismarck à la veille de son duel avec l'Autriche, à soulever des in- 
cidens, des diversions au profit de sa politique, autant la France 
était intéressée à mesurer sa conduite, à résister aux excitations, à 
réserver sa prévoyance, ses résolutions et ses forces pour les seules 
questions où elle pouvait, où elle devait avoir la raison de l'Europe 
pour elle. Je ne dis pas qu'un prince prussien allant régner au-delà 
des Pyrénées, ce fût là un événement insignifiant et inoffensif qu'on 
pût laisser passer tranquillement. C'était, sinon dans la pensée des 
politiques de Madrid, du moins dans la pensée des politiques de 
Berlin, une manœuvre évidente pour placer la France entre la Prusse 
et l'Espagne, comme on avait placé quatre années auparavant l'Au- 
triche entre l'Italie et* la Prusse; mais certainement aussi de toutes 
les manières de conduire une affaire qui commençait, la plus dan- 
gereuse était une agitation effarée de nature à tout compliquer et à 
tout perdre dès la première heure. 

Histoire étrange en effet que celle de ces quelques jours de 1870, 



196 REVUE DES DEUX 310NDES. 

— huit jours tout au plus, — où tout semblait marqué d'une sorte 
d'emportement fiévreux, où se précipitaient, comme s'ils eussent 
été pris de vertige, le gouvernement, le corps législatif, l'opinion, 
s'excitant mutuellement, aggravant les fautes par les fautes, les lé- 
gèretés de la veille par les incohérences du lendemain. La première 
de toutes les fautes, c'était cette déclaration qu'on portait en toute 
hâte le 6 juillet au corps législatif. Tout était extraordinaire dans 
cette déclaration. Elle avait été à peu près improvisée le matin à 
Saint-Gloud, dans un conseil où une note préparée au ministère 
des affaires étrangères avait été transformée au feu de la discussion 
entre des ministres s'échauffant à l'envi. Ce n'était plus vraiment un 
exposé diplomatique, c'était un défi de guerre précédant toute ex- 
plication, conçu de manière à désintéresser l'Espagne pour aller 
droit à la Prusse. Devant le pays, devant l'Europe, on déclarait 
qu'on ne souffrirait pas « qu'une puissance étrangère, en plaçant 
un de ses princes sur le trône de Charles-Quint, pût déranger à 
notre détriment l'équilibre actuel,... mettre en péril les intérêts et 
l'honneur de la France... » En exprimant l'espoir que cette éventua- 
lité serait détournée par la « sagesse du peuple allemand, » par 
« l'amitié du peuple espagnol, » on ajoutait aussitôt : « wS'il en était 
autrement, forts de votre appui et de celui de la nation, nous sau- 
rions remplir notre devoir sans hésitation et sans faiblesse... » Cette 
déclaration, portée avec une certaine solennité au corps législatif 
par le ministre des affaires étrangères, par M. le duc de Gramont, 
avait et devait avoir immédiatement une double conséquence. D'un 
côté, on mettait le feu à l'esprit public; on ravivait des passions, des 
ressentimens toujours mal apaisés contre la Prusse, au risque de 
dénaturer, de compliquer de la façon la plus grave cette question 
nouvelle qui venait de s'élever à l'improviste. On montait l'opinion 
à un point où de simples et raisonnables satisfactions lui semble- 
raient pâles. D'un autre côté, parler ainsi du haut d'une tribune, 
devant l'Europe, à un gouvernement fier, gonflé de récens succès, 
c'était commencer par le piquer dans son orgueil et lui rendre peut- 
être les concessions plus difTiciles. De toute manière, on créait une 
situation inextricable. 

Une seconde faute, après la déclaration du 6 juillet, c'était d'a- 
voir l'air de s'engager dans une telle affaire un peu au hasard, sans 
préciser dès le premier moment ce qu'on voulait, au risque de se 
donner l'apparence d'un gouvernement indécis et emporté qui de- 
mandait à la fin ce qu'il n'avait pas demandé au commencement. 
Là était le danger de cette négociation que l'ambassadeur de France 
à Berlin, M. Benedetti, allait poursuivre dans des conditions déjà 
bien délicates auprès du roi de Prusse, à Ems. Qu'avait-on voulu 



LES ORIGIiNKS DE LA GUERRE DE 1870. 197 

tout d'abord? L'abandon de la candidature Hohenzollern semblait 
rester évidemment l'objectif unique, essentiel de la négociation. 
Tout pouvait donc paraître fini le jour où cette candidature dispa- 
raissait par la retraite du candidat, bien mieux encore, lorsque le 
roi de Prusse autorisait M. Benedetti à faire savoir au gouvernement 
français « qu'il approuvait la renonciation » du prince son parent. 
Durant quelques heures, on le croyait ainsi, l'Europe n'en doutait 
pas et se sentait soulagée. Qu'arrivait-il cependant? Au même in- 
stant partait de Paris l'ordre de réclamer du roi Guillaume un en- 
gagement pour l'avenir contre toute résurrection possible de la can- 
didature Hohenzollern, c'est-à-dire qu'on avait l'air de vouloir faire 
revivre la question au moment où elle semblait s'éteindre. On allait 
assez étourdiment au-devant de la réponse que le roi Guillaume 
adressait à M. Benedetti : « Vous me demandez un engagement 
sans terme et pour tous les cas, je ne puis le prendre. » Vainement 
l'ambassadeur de France insistait-il, le roi s'abstenait dès lors de le 
recevoir en le faisant informer qu'il n'avait plus rien à lui commu- 
niquer à ce sujet. Ce complément inattendu de la dernière heure ne 
pouvait s'expliquer que par la nécessité de satisfaire l'opinion, livrée 
depuis quelques jours aux plus violentes surexcitations, et, s'il en 
était ainsi, on payait tout simplement la rançon de la faute qu'on 
avait commise par la déclaration du (5 juillet; on subissait les en- 
traînemens d'une opinion qu'on avait déchaînée et contre laquelle 
on n'osait plus réagir. Que la renonciation du prince de Hohenzol- 
lern fût spontanée, conseillée ou ordonnée, qu'elle fût du prince 
Léopold ou du prince Antoine son père (1), elle n'existait pas moins : 
<( le fond était obtenu, » selon le mot de M. Thiers aussi bien que 
de toute la diplomatie étrangère; le reste était pour l'orgueil, pour 
les susceptibilités engagées. 

Voilà justement le point précis, grave et délicat. L'objet direct et 
légitime des réclamations françaises avait disparu, une question 
nouvelle venait de naître. Ce n'était plus la Prusse, cherchant à 
placer un de ses princes sur le trône de Charles-Quint, et la France, 
cherchant à l'empêcher, qui se trouvaient en présence; c'était la 
France et la Prusse armées de bien autres griefs, de bien autres 
ressentimens qui entraient en conflit, et, par une conséquence qui 
allait se dévoiler presque instantanément, l'Europe qui avait jus- 
que-là donné raison à la France, qui avait pressé vivement la Prusse 
de retirer la candidature Hohenzollern, cette Europe, déconcertée 

(1) La renonciation était du prince Antoine, comme l'acceptation était du prince 
Antoine. Cette distinction entre le père et le fils, que M. le duc de Gramont jugeait 
assez importante pour la mentionner à titre de grief, dans une dépêche à M. Bene- 
detti, n'avait dès lors aucune portée. 



198 REVUE DES DEUX MONDES. 

tout à coup, changeait d'attitude, elle passait à une réserve inquiète 
et soupçonneuse. 

Une dernière faute qui se mêlait à toutes les autres pour les com- 
pliquer et les aggraver, c'était l'impatience presque puérile avec 
laquelle on se précipitait vers un dénoûment. La négociation est à 
peine ouverte que déjà on ne se contient plus. On traite les ques- 
tions les plus redoutables, on fonde les résolutions les plus graves 
sur des télégrammes nécessairement incomplets, souvent altérés 
dans la transmission (1). « Je vous préviens, dit M. de Gramont 
lui-même à M. Benedetti, que votre dernier télégramme chiffré 
d'hier soir a été tronqué et dénaturé. » M. Benedetti à son tour ne 
déchiffre qu'imparfaitement les dépêches qu'il reçoit. N'importe, il 
faut se hâter sans attendre même des informations plus étendues et 
plus sûres, tout au moins authentiques, sans prendre un répit pour 
réfléchir, sans laisser aux cabinets le temps d'exercer des interven- 
tions utiles. « Il nous faut une réponse pour demain, dit M. le duc 
de Gramont, après-demain il serait trop tard... Écrivez-nous, télé- 

(1) Il n'y aurait qu'à prendre la plupart des pièces et des incidens de cette négo- 
ciation pour montrer par un exemple terrible le danger qu'il y a pour tout le monde 
à, laisser s'établir ce système de diplomatie télégraphique. Ceci est uu intérêt supérieur 
pour les nations et pour les gouvernemens. Le roi do Prusse, je dois le dire, commen- 
çait par prévenir M. Benedetti qu'il ne pouvait « traiter des questions si délicates par 
le télégraphe, » et il avait raison; on aurait dû suivre cette règle. Que le télégraphe 
soit un moyen d'information rapide et sommaire dont on ne peut désormais se passer 
pas plus dans la diplomatie que dans tout le reste, ce n'est point la question; mais 
aucune résolution sérieuse, surtout une résolution pouvant décider de la paix ou de la 
guerre, ne devrait être prise sur des communications télégraphiques, d'abord parce que 
ces communications sont nécessairement incomplètes , ensuite parce qu'elles suppri- 
ment un élément essentiel, le temps, c'est-à-dire la réflexion dans la délibération des 
affaires humaines. Nul doute qu'on n'eût évité bien des malheurs en 1870, si on eût 
pris le temps de suivre une négociation réguUère par des moyens réguliers, si on n'eût 
été incessamment à la merci d'un coup de télégraphe. 

En veut-on la preuve saisissable? C'est le 12 juillet, à deux heures et demie, qu'ar- 
rivait à Paris la dépêche Havas annonçant la renonciation du prince Antoine de Hohen- 
zoUern au nom de son fils le prince Léopold. Quelle valeur avait cette nouvelle? Au- 
cune; c'était un coup de théâtre, et on ne devait pas même en tenir compte, si ce 
n'est à titre d'information dénuée d'authenticité. C'est cependant sous l'impression de 
cette dépêche, qui n'avait rien d'officiel, dont on n'avait pas communication directe, 
que M. le duc de Gramont formulait sa demande de garantie pour l'avenir. Si M. de 
Gramont avait pris la peine d'attendre, il aurait eu, dès le lendemain 13, un élément 
de décision authentique dans la véritable communication officielle que M. Benedetti 
lui transmettait d'Ems, et qui disait : « Le roi a reçu la réponse du prince de Hohen- 
zoUern; elle est du prince Antoine et elle annonce que le prince Léopold, son fils, se 
désiste de sa candidature à la couronne d'Espagne. Le roi m'autorise à faire savoir au 
gouvernement de l'empereur qu'il approuve*cette résolution... » C'est le télégraphe qui 
décidait la guerre au commencement, c'est le télégraphe qui devait décider la perte de 
l'armée de l'est à la fin ! Voilà ce qui devrait rester toujours sous les yeux de ceux 
qui ont à conduire des affaires sérieuses. 



LES ORIGINES DE LA GUERRE DE 1870. 190 

graphiez-nous; si le roi ne veut pas conseiller au prince de Hohen- 
zollern de renoncer, eh bien ! c'est la guerre tout de suite, et dans 
quelques jours nous sommes au Rhin ! » Voilà comment marchent 
les choses! Le 6 juillet, on commence par une déclaration qui com- 
promet tout. Le 8 au soir seulement, M. Benedetti est à Ems; le 10, 
le Jl, on se plaint déjà des lenteurs. Le 12, dans la journée, arrive 
par une agence publique la nouvelle du désistement du prince de 
Hohenzollcrn. C'est peut-être une solution, c'est tout au moins le 
cas de s'arrêter, d'attendre d'Ems une communication officielle qui 
arrivera le lendemain, qui peut éclaircir la situation. Point du tout, 
le soir môme on expédie l'ordre d'exiger un engagement pour l'ave- 
nir. Ici tout se complique plus rapidement encore par la brusque 
intervention de M. de Bismarck, qui a semblé jusque-là se tenir 
effacé. Toute l'habileté de M. de Bismarck est de savoir abandonner 
à propos cette candidature Hohenzollern, de profiter des fautes de 
ses adversaires, de leur laisser toutes les apparences de la provoca- 
tion, en se réservant de leur fermer la retraite par un acte qui, sans 
être une insulte, est un coup d'aiguillon de plus, un moyen de plus 
d'intéresser l'orgueil allemand à sa cause. Le 13 juillet, il fait pu- 
blier partout que le roi a décliné l'engagement qu'on lui demande 
et a refusé de recevoir M. Benedetti. A ce moment du reste, M. de 
Bismarck ne cache plus à l'ambassadeur d'Angleterre à Berlin, à 
lord Loftus, qu'il serait impossible à la Prusse « de rester tran- 
quille et pacifique après l'affront fait au roi et à la nation par le lan- 
gage du gouvernement français. » M. de Bismarck parle de l'affront 
fait au roi et à la Prusse, nos ministres parlent de l'outrage fait à la 
France par la divulgation affectée du refus d'audience. Dans la nuit 
du 1/i, le dernier mot est dit, c'est la guerre définitivement résolue 
à Paris. 

Ainsi en moins de huit jours les destinées du pays sont engagées 
au milieu de la confusion de télégrammes fiévreux et entrecoupés, 
et ce que le gouvernement a décidé en quelques jours, le corps lé- 
gislatif va le sanctionner en quelques heures du 15 juillet, sans 
prendre même connaissance de quelques dépêches dont on lui 
parle, tenant pour avérée une offense que personne ne peut définir. 
Vainement M. Thiers se lève alors, opposant au torrent la prévoyance 
d'un patriotisme désespéré, répondant à ceux qui l'outragent par ces 
prophétiques paroles : « Je suis tranquille pour ma mémoire, je 
suis sûr de ce qui lui est réservé pour l'acte auquel je me livre en 
ce moment; mais pour vous je suis certain qu'il y aura des jours où 
vous regretterez votre précipitation... » Vainement M. Thiers parle 
ainsi, on ne veut pas l'écouter, on lui crie fièrement : « Gardez vos 
leçons!.. Allez à Goblentz!.. » et on ne laisse pas même à l'Europe 



200 REVUE DES DEUX MONDES. 

le temps de faire une dernière tentative pour prévenir la grande 
conflagration. 

Quel était donc le secret de cette impatience avec laquelle on 
semblait courir tête baissée au champ-clos où l'on devait pourtant 
bien savoir qu'on ne trouverait pas un ennemi au dépourvu? Elle ne 
pouvait s'expliquer que si on avait eu le soin de s'assurer des con- 
ditions favorables par une longue et activ* prévoyance, que si, en 
un mot, on était prêt diplomatiquement et militairement. C'était la 
question qui s'élevait aussitôt. Diplomatiquement, cette question 
restait, à vrai dire, des plus obscures. Après ce qui venait de se pas- 
ser, l'opinion de l'Europe faisait une volte-face qui ne promettait 
pas même un appui moral. L'Angleterre était d'avance en dehors 
de toute lutte continentale. La Russie avait à Berlin ses habitudes 
d'intimité , ses liens de toute sorte habilement entretenus depuis 
plusieurs années par M. de Bismarck, et on allait bien voir que, 
tout en témoignant de l'intérêt, de la sympathie pour la France, la 
Russie était plutôt disposée à faire de sa neutralité une garantie 
pour la Prusse. Lorsque la commission nommée par le corps légis- 
latif pour décider de la paix ou de la guerre se réunissait le 15 juil- 
let au soir, on interrogeait M. le duc de Gramont, qui s'était fait 
attendre; on lui adressait justement cette question : « Avez-vous 
des alliances? » Et M. de Gramont faisait cette réponse d'une di- 
plomatie transparente : « Si j'ai fait attendre la commission, c'est 
que j'avais chez moi, au ministère des affaires étrangères, l'ambas- 
sadeur d'Autriche et le ministre d'Italie. J'espère que la commission 
ne m'en demandera pas davantage. » Là était en effet le nœud de 
la situation. Qn se flattait d'avoir l'alliance du Danemark, qu'on 
ne nommait pas, de l'Italie et de l'Autriche, qu'on nommait, et peut- 
être aussi de réussir, avec quelque habileté ou par un premier suc- 
cès, à retenir, à enlever une partie de l'Allemagne du sud, méfiante 
ou secrètement hostile à l'égard de la Prusse. On se flattait , c'est 
le i^^iot; — où en était-on réellement? La vérité est qu'on n'avait rien , 
fait jusque-là, qu'on avait engagé, précipité cette crise sans préve^- 
nir même les cabinets les mieux disposés pour la France, qu'on se 
trouvait enfin sans avoir rien préparé avant la guerre et avec des 
alliés possibles du lendemain, dont le concours restait subordonné 
à toute sorte de considérations, à des éventualités qui échappaient 
à tout calcul. Des sympathies, des vraisemblances de coopération 
fondées sur des solidarités de situations et d'intérêts, il y en avait 
assurément ; au-delà, rien de précis, rien de décisif, rien qui res- 
semblât à une communauté d'action délibérée , concertée et as- 
surée. 

C'était vrai pour l'Italie comme pour l'Autriche. Sans doute, de- 



LES ORIGINES DE LA GUERRE DE 1870. 201 

puis plusieurs années, depuis Sadowa, il y avait eu entre la France 
et l'Autriche un rapprochement qui s'était manifesté dès 1867 par 
une entrevue de l'empereur Napoléon III et de l'empereur François- 
Joseph à Salzbourg, qui s'était prolongé en conversations, en pour- 
parlers plusieurs fois renoués pour arriver à une entente. On cher- 
chait une combinaison destinée à établir des rapports d'intimité, des 
habitudes d'intelligence diplomatique dans les questions générales, 
et par une singularité où se révèle la politique impériale du temps, 
ces négociations, sur la demande de Napoléon III, s'étaient pour- 
suivies en dehors et à l'insu de l'ambassadeur de France à Vienne, 
M. le duc de Gramont lui-même, qui ne les connaissait qu'à son en- 
trée au ministère des affaires étrangères, au mois de juin 1870. De 
ces pourparlers interrompus depuis la fin de 1869, il ne restait qu'un 
engagement : les deux cabinets ne devaient songer à entrer en ar- 
rangement avec une troisième puissance qu'après s'être entendus 
l'un avec l'autre. L'Autriche était liée dans cette mesure, elle n'é- 
tait point évidemment engagée à suivre la politique française dans 
toutes ses entreprises, surtout lorsque la politique française ne pre- 
nait conseil que d'elle-même. Aussi l'Autriche, surprise comme le 
reste de l'Europe par l'éclat de la candidature Hohenzollern et par 
la déclaration du 6 juillet, se tenait-elle dans une certaine réserve. 
Bien loin de pousser à la guerre, elle en était troublée; elle écrivait 
à Paris qu'on était « en train de s'engager dans une bien grosse 
affaire. » Au moment de la renonciation du prince de Hohenzollern, 
elle se désolait de voir qu'on ne s'en tenait pas à ce qu'elle consi- 
dérait comme un succès pour la France, comme un échec pour 
M. de Bismarck. « Ce sont des enfans ! » s'écriait dans sa familia- 
rité M. de Beust. Sans désavouer ses liens intimes avec la France, 
l'Autriche s'efforçait d'en préciser le caractère et la portée. Jusque- 
là il n'y a point trace d'une alliance plus active, ou du moins, si vers 
le 11 juillet on en disait un mot, c'était « académiquement, » selon 
l'expression du chargé d'affaires de France, et sans insister pour le 
moment. 

Ce qu'on n'avait pas fait jusqu'au 15 juillet, le faisait-on après 
la déclaration de guerre? En d'autres termes, dans les dernières se- 
maines de juillet et les premiers jours d'août, y avait-il un vrai 
traité d'alliance offensive et défensive réglant l'intervention armée 
de l'Autriche et de l'Italie? Les défenseurs de l'empire le disent. 
M. le duc de Gramont laisse croire qu'un traité a existé en effet, que 
ce traité a disparu dans nos premiers revers et dans la catastrophe 
du II septembre (1); il a même cité comme un indice suffisamment 

(1) M. le duc de Gramont, dans l'enquête parlementaire, a paru d'abord ne point 



202 REVUE DES DEUX MONDES. 

révélateur quelques mots d'une dépêche secrète que M. de Beust au- 
rait adressée le 20 juillet au prince de Metternich, et qui aurait dit: 
« Veuillez donc répéter à sa majesté et à ses ministres que nous 
considérons la cause de la France comme la nôtre, et que nous con- 
tribuerons au succès de ses armes dans la limite du possible, n Que 
l'Autriche, dans cette dépêche destinée à être le commentaire bien- 
veillant et secret d'une déclaration de neutralité qu'elle venait de 
faire, tînt à rester en intimité avec l'a France, qu'elle ne considé- 
rât pas la neutralité comme sa politique définitive, qu'elle gardât 
le désir et l'intention de prêter un concours plus actif à la cause 
française, c'est vraisemblable, c'est même certain. C'était une 
sympathie acquise, une disposition toute favorable. Jusqu'où est 
allée cette disposition? A-t-elle pris jamais la forme d'un engage- 
ment diplomatique d'un effet immédiat? L'Autriche, accoutumée à 
plus de mesure, pressée de prendre un parti, se trouvait, à vrai dire, 
dans la situation la plus compliquée, la plus difficile. D'un côté, la 
Russie la surveillait de près et ne tardait pas à peser de tout son 
poids sur elle, de façon à la retenir par ses conseils ou par ses me- 
naces; la Russie ne lui laissait pas ignorer qu'à chaque mouvement 
autrichien répondrait un mouvement russe. D'un autre côté, le ca- 
binet de Vienne, M. de Beust, avait à compter avec l'opinion, qui 
s'agitait autour de lui. La France avait certes à la cour et dans l'ar- 
mée des partisans nombreux, l'empereur lui-même, l'archiduc Al- 
bert, qui peu auparavant était venu à Paris; mais les Allemands de 
l'Autriche se déchaînaient à la seule idée d'une participation à la 
guerre, d'une alliance française, et ils étaient soutenus par certains 

vouloir se départir d'une reserve et d'une discrétion complètes, ajoutant qu'il y avait 
un « avantage national, patriotique, » à prouver au monde qu'on savait encore garder 
un secret en France, que les cabinets pouvaient traiter en toute siireté avec notre 
pays. Rien de mieux; bientôt cependant M. de Gramont en est venu à des demi-divxU- 
gations qui ont provoqué des réponses de M. do Beust, sans éclaircir les faits. De 
deux choses l'une : ou M. le duc de Gramont devait persister dans l'attitude de réserve 
qu'il avait prise, et c'eût été un exemple aussi utile qu'honorable; ou bien, s'il entrait 
dans la voie des explications, il devait parler plus clairomont. De plus, il y a deux 
circonstances au moins singulières. On peut se demander comment M. de Gramont 
peut se croire autorise à se servir de pièces qu'il dit ne point garder « à son domi- 
cile, » et dont le domicile réel devrait être le ministère des affaires étrangères. D'un 
autre côté, s'iA avaient entre les mains des traités comme ceux dont on parle, on ad- 
met difficilement que des ministres d'un gouvernement tombé, voyant la défense na- 
tionale se poursuivre, non plus, il est vrai, au nom de l'empire, mais toujours au nom 
de la France, n'aient pas cru devoir communiquer ces documens soit à la délégation 
des affaires étrangères, qui était à Tours, soit à M. Thiers, qui parcourait l'Europe. Il 
est à craindre qu'il n'en soit de ces traités comme de cette dépêche venue, dit-on, 
vers le 4 septembre de Saint-Pétersbourg pour garantir l'intégrité de la France, au 
moment où la Russie assurait la liberté de la Prusse en faisant de sa neutralité une 
gêne et une menace pour l'Autriche. 



LES ORIGINES HE LA GUERRE DE 1870. 203 

hommes d'état hongrois. On ne pouvait brusquer des senlimens qui 
se manifestaient avec une vivacité bruyante. Enfin l'Autriche, sur- 
prise par les événemens, mal remise de ses épreuves, n'était nulle- 
ment préparée à la guerre; elle avait, dans tous les cas, besoin de 
temps et de prudence pour ses armemens. L'Italie elle-même, qui 
était sans doute disposée à partager la fortune de la France, et avec 
laquelle il fallait d'ailleurs s'entendre au sujet de Rome, d'où l'on 
devait retirer ce qu'il y avait encore de forces françaises, l'Italie 
n'était pas plus prête que l'Autriche pour une action immédiate. 

Qu'on mette les choses au mieux : malgré tout, il y aurait eu, 
dit-on, entre le 20 juillet et le A août, un traité ou un projet de 
traité, non plus entre la France, l'Autriche et l'Italie, mais entre 
ces deux dernières puissances. Et qu'aurait-il dit, ce traité? Il aurait 
prévu, réglé l'action combinée de l'Autriche et de l'Italie, — lorsque 
la France serait sur le Rhin, lorsqu'elle aurait pénétré dans l'Alle- 
magne du sud, de façon à pouvoir donner la main à l'armée autri- 
chienne et à l'armée italienne s'avançant sur la Bavière! Ce traité, 
dans tous les cas, n'aurait eu d'effet que vers le 15 septembre, bien 
entendu si rien jusque-là n'avait compromis la situation militaire 
de la France. Cela signifiait en définitive que tout dépendait de ce 
qui arriverait jusqu'au 15 septembre, de ce que la France aurait 
pu faire par elle-même, par ses propres forces, et c'était la preuve 
la plus évidente de l'imprudence qu'on avait commise en précipi- 
tant les choses, lorsqu'avec un peu d'habileté, avec des négocia- 
tions, on pouvait gagner au moins quelques semaines peu utiles 
pour la Prusse, singulièrement profitables pour nous. — J'ai parlé 
du Danemark, était-on plus avancé de ce côté? Le général Trochu, 
destiné à un commandement dans le nord, écrivait le 23 juillet que 
ce jour-là même il venait de rencontrer aux Tuileries le duc de Ga- 
dore, qui lui avait annoncé « son prochain départ pour Copenhague, 
où il allait tâcher de réaliser l'entente avec le Danemark. » La ques- 
tion la plus essentielle, dont la solution devait fixer le gouverne- 
ment sur la possibilité ou l'impossibilité d'une opération dans la 
Baltique, cette question, dit le général Trochu, « n'avait pas été 
traitée, encore moins résolue. Neuf jours après la déclaration de 
guerre, le diplomate qui devait être chargé de cette négociation était 
encore à Paris ! » Est-ce là ce qu'on appelait avoir des alliances? 

La question est bien plus tristement claire pour l'Allemagne du 
sud. Ici, j'en conviens, le terrain était devenu étrangement difficile 
depuis 1866. Toujours partagés entre la fascination de l'idée alle- 
mande et le sentiment inquiet de leur indépendance, les états du sud 
avaient à supporter tout l'effort de la Prusse, qui les serrait, qui les 
enlaçait de ses influences, qui les tenait déjà par les traités militaires 



20/| REVUE DES DEUX MONDES. 

du lendemain de Sadowa. Au fond, la pensée incessante du cabinet de 
Berlin était d'arriver à provoquer une démonstration collective qui, 
en constatant l'union officielle du midi avec le nord, aurait irrévo- 
cablement engagé l'Allemagne du sud. Bade, sinon par ses popula- 
tions, du moins par son gouvernement, était entièrement acquis à la 
Prusse, et allait au-devant d'une annexion immédiate. La résistance 
était plus vive à Darmstadt; elle ne laissait pas aussi de se manifes- 
ter à Munich et à Stuttgart dans une certaine mesure et sur cer- 
tains points. Il y avait en 1868 à Munich une réunion de délégués 
du nord et du sud pour examiner les moyens de fortifier la partie 
la plus faible de l'Allemagne, la trouée entre Rastadt et la Suisse. 
Bade, inspiré par la Prusse, proposait de faire en commun, c'est- 
à-dire sous la direction de Berlin, ces travaux de fortification qui 
devaient embrasser Rastadt, Ulm, la Forêt-Psoire. La Bavière et le 
Wurtemberg refusaient absolument de se livrer ainsi et maintenaient 
leur droit exclusif de décider ce qu'il y aurait à faire. C'était l'in- 
dice d'un esprit persistant de méfiance et d'hostilité dont la Prusse 
comptait bien avoir raison. Les états du sud , en se défendant 
comme ils pouvaient, sentaient bien eux-mêmes qu'ils ne pourraient 
pas résister longtemps, peut-être pas au-delà de deux ou trois ans, 
surtout s'ils n'étaient pas soutenus. D'où pouvait leur venir un se- 
cours? La France les avait abandonnés en 1866, et elle avait l'air 
de se désintéresser de leurs affaires. 

La diplomatie française, entre 1866 et 1870, semblait avoir pour 
mot d'ordre de s'abstenir à l'égard de l'Allemagne du sud. Pour évi- 
ter le danger d'une apparence d'intervention qui aurait pu blesser 
ou exciter le sentiment allemand, on tombait dans l'excès contraire. 
On poussait la réserve jusqu'à l'affectation; on avait toujours l'air 
de décourager les états du sud, de ne pas vouloir se mêler de leurs 
affaires. Un diplomate français, que M. le duc de Gramont connaît 
peut-être, disait à un des principaux hommes politiques du sud qui 
s'étonnait de cette attitude : « Une grande nation comme la France ne 
peut parler sans être prête à l'action, et elle ne doit pas agir sans être 
certaine de dicter la paix aux portes de Berlin. » A quoi l'homme po- 
litique du sud répondait : « Comme on ne sait jamais le résultat de la 
guerre, cela veut dire que vous ne voulez ni parler ni agir, et qu'au 
lieu de préparer les événemens vous préférez les subir. » Avec un 
peu d'habileté et de prévoyance, on aurait pu fortifier ces états contre 
la prépotence prussienne, profiter de ces sentimens sympathiques, de 
c€s besoins d'appui qui se manifestaient discrètement, et se ménager 
des intelligences , des facilités précieuses dans une circonstance dé- 
cisive. Il aurait fallu du temps, une politique attentive et suivie. Pour 
le moment, au point extrême où l'on arrivait sans transition, brus- 



LES ORIGINES DE LA GUERRE DE 1870. !>05 

quement, en 1870, on ne pouvait compter sur rien, pas même sur 
ujie neutraliti'' impossible entre la Prusse, armée de ses traités, et 
la France, qui engageait malheureusement la lutte sur le terrain le 
plus dangereux. 

Les dispositions les plus favorables, si elles existaient, ne pou- 
vaient se produire que dans des conditions nouvelles, déterminées 
par la marche des hostilités. Une année auparavant, en 1869, un 
des souverains du sud les mieux portés pour nous, confiant à un 
personnage français ses griefs, ses espérances, ses craintes, avait 
dit le mot de toute la situation dans le présent et dans l'avenir : 
« Pourquoi donc l'empereur nous a-t-il abandonnés aux Prussiens? 
Gomment a-t-il toléré la formation de cette confédération du nord, 
qui est une menace perpétuelle contre la France et contre l'Europe? 
Il y a longtemps que la Prusse rêvait tout cela, et elle ne s'arrêtera 
pas en si bon chemin : ses vues ambitieuses vont plus loin. J'es- 
père bien qu'elle n'est pas près de les réaliser, nous tâcherons de 
les faire échouer; mais il faut que vous nous souteniez... Rappelez- 
vous bien ce que je vais vous dire, et répétez-le à votre empereur. 
Qu'il fasse en sorte, le jour où il voudra commencer la guerre, de 
pouvoir passer immédiatement sur la rive droite du Rhin. Le plus 
léger succès déterminera tous les états du sud à marcher avec vous. 
Si au contraire vous hésitez, si vous laissez à la Prusse l'avantage 
de l'offensive, comme c'est arrivé en 186(5, soyez-en sûr, vous êtes 
perdus, car nous serons tous obligés de marcher avec la Prusse, et 
une fois engagés, nous ne pourrons plus nous arrêter. Alors vous 
succomberez fatalement sous le nombre. » 

C'était le mot trop cruellement vrai de la situation au mois de 
juillet 1870, de telle sorte qu'ici encore, et pour l'Allemagne du sud 
bien plus que pour l'Autriche, tout revenait à une question unique, 
souveraine, la question des forces militaires sur lesquelles on pou- 
vait s'appuyer pour ouvrir victorieusement la campagne. Déclarer la 
guerre sans avoir un concours assuré, avec l'Angleterre froide et 
sévère, la Russie engagée avec Rerlin, le Danemark attendant un 
négociateur français, l'Autriche et l'Italie commençant par la neu- 
tralité, l'Allemagne du sud livrée pour le moment à la prépondé- 
rance prussienne, si ce n'est pas là ce qu'on peut appeler l'isole- 
ment de la France, qu'est-ce donc? On n'eût point été isolé, dit-on 
naïvement, si on avait été heureux. Oh! sûrement, si on eût débuté 
par d'éclatans succès, si on avait franchi le Rhin , si on eût été en 
pleine marche sur Munich, on n'aurait point été seul, on aurait 
trouvé bien des concours et pu signer bien des traités de la pointe 
de l'épée victorieuse. Gela veut dire tout simplement que les al- 
liances dont on avait besoin, qu'on promettait trop, on était réduit 
à les conquérir, avec la chance de les avoir lorsqu'elles ne seraient 



206 UEVUE DES DEUX MONDES. 

peut-être qu'un luxe, et de ne point les rencontrer le jour où elles 
seraient le plus nécessaires. Ce que la diplomatie n'avait pas fait, il 
fallait que l'armée française fût en mesure de le faire par elle- 
même. « C'était une question militaire, » a dit M. le duc de Gra- 
mont, qui ne s'est jamais moins trompé. 

Être prêts ou n'être pas prêts, c'était là en effet tout le problème, 
et ici M. le duc de Gramont s'effaçait devant M. le maréchal Lebœuf, 
qui déclarait à son tour que rien ne manquait, qu'on était <( abso- 
lument prêt. » Seulement il est clair qu'on allait à une étrange et 
redoutable crise, si M. le maréchal Lebœuf était aussi bien préparé 
que le ministre des affaires étrangères. Au moment d'aborder cette 
guerre moralement déclarée à Paris le 15 juillet, officiellement si- 
gnifiée à Berlin le 19, on semblait oublier cette scène du corps légis- 
latif où, quinze jours auparavant, M. Thiers avait dit devant le gou- 
vernement, qui confirmait aussitôt cette parole : « Vous êtes sur le 
plus modeste pied de paix, vos régimens n'ont pas 1,500 hommes. » 
Pour transformer cette armée de paix en armée de combat contre 
une puissance dont on ne pouvait ignorer les ressources, était-ce 
assez de quelques jours désormais comptés? Suffisait-il de précipiter 
des régimens vers la frontière, d'appelei: en toute hâte des réserves 
sans instruction, d'improviser des états-majors? C'était là le premier 
acte réellement militaire d'une lutte qui commençait au milieu d'une 
fiévreuse agitation. Paris alors offrait le spectacle d'une ville livrée 
aux émotions les plus violentes, aux illusions les plus frivoles, 
d'une ville où l'on semblait préluder aux grandes hécatombes par 
les chants, par les manifestations d'une ardeur souvent factice, par 
la jactance, par les cris : à Berlin ! par les cortèges de soldats quel- 
quefois désordonnés s' écoulant comme un torrent vers les chemins 
de fer. On allait peu sérieusement à la plus sérieuse, à la plus dan- 
gereuse épreuve. 

Au fond cependant, ceux qui avaient engagé légèrement, im- 
prudemment, cette terrible partie commençaient à subir l'anxiété 
de cette situation qu'ils avaient créée. L'empereur lui-même, af- 
faissé d'esprit et de volonté, semblait être entrahié au combat par 
une fatalité à laquelle il s'abandonnait en lui livrant la fortune de 
la France. Son langage ne laissait pas d'avoir une gravité triste. 
H La guerre qui commence, disait-il, sera longue et pénible. » C'est 
que déjà, à travers les fumées de la fièvre belliqueuse, on entre- 
voyait la réalité inexorable, l'inégalité des forces, l'insuffisance des 
moyens militaires, se traduisant en faits précis, palpables, dans l'or- 
ganisation d'une guerre qu'on avait précipitée sans se demander si 
on était mieux en mesure de la soutenir par les armes que par la 
diplomatie. 

Gh. de Maïade. 



L'ÉMIGRATION ALLEMANDE 



I. Uebn- Auswanderung, von Fried. Kapp, Berlin 1871. — 11. Vonchlàge zur Deseiligung 
der Massen-Auswanderung, von H. v. H., Berlin 1873. — III. Die deulsche Ausioanderung , 
von Nessmann, Leipzig 1873 (Extrait des Annales de l'empire de M. G. Hirth). 



La statistique de l'émigration allemande, publiée au début de 
l'année qui vient de finir, constate qu'on n'a jamais autant émigré 
d'Allemagne qu'en 1872. De Brème et de Hambourg sont parties 
15/i,82/i personnes; mais on a calculé que les chiffres relevés sur 
les registres de ces deux villes ne représentent que 70 pour dOO de 
l'émigration totale , car on s'embarque aussi dans d'autres ports 
d'Allemagne, et les déserteurs de la réserve et de la landwehr pren- 
nent la voie de l'étranger : 215,000 personnes environ se sont donc 
expatriées dans le cours de 1872. Le mouvement ne paraît point 
s'être ralenti en 1873; du moins M. Nessmann, chef du bureau de 
statistique à Hambourg, affirme qu'au bout des six premiers mois le 
chiffre de la période correspondante en 1872 était dépassé. La guerre 
la plus terrible, le fléau le plus meurtrier n'enlèverait donc pas à 
l'Allemagne autant d'hommes que fait l'émigration. Aussi les Alle- 
mands se préoccupent et s'inquiètent des progrès constans du mal : 
ils calculent ce qu'il coûte à leur pays, ils cherchent à en pénétrer 
les causes et à découvrir les remèdes. 

L'émigration coûte très cher à l'Allemagne, d'où elle enlève 
chaque année un capital considérable. D'abord chaque émigrant 
emporte avec lui en argent, vêtemens et outils une certaine valeur. 
D'une enquêie faite à New-York en 1856 sur l'état de fortune de 
plus de 100,000 arrivans, il est résulté que chacun d'eux apportait 
en moyenne 100 thalers (375 francs); encore la plupart, se voyant 
soumis à cet interrogatoire, avaient cru qu'il cachait quelque ar- 
rière-pensée fiscale et s'étaient faits plus pauvres qu'ils n'étaient. 
M. Kapp, ancien commissaire de l'émigration à New-Yark, raconte 
qu'un jour pendant cette enquête il vit un paysan qui avait toute 



208 REVUE DES DEUX MONDES. 

l'apparence d'un propriétaire aisé répondre aux questions qu'on lui 
adressait en montrant 2/i dollars contenus dans son porte -monnaie. 
Il lui remontra qu'il s'agissait uniquement de prouver aux Américains 
que l'émigrant d'Allemagne n'était point un mendiant : l'homme 
aussitôt tira son portefeuille, où il y avait une lettre de change de 
2,700 dollars; chacun des trois grands garçons qu'il amenait avec 
lui en cachait autant dans sa poche. Assurément on ne trouverait 
point parmi ces exilés volontaires beaucoup d'aussi riches familles, 
mais il en est très peu qui arrivent dénuées de ressources, et l'on 
peut sans exagération évaluer à 150 thalers l'apport de chaque per- 
sonne. Les calculs des Américains concordent sur ce point avec ceux 
des Allemands. Or il est arrivé aux États-Unis depuis 1819 environ 
2,500,000 Allemands; il est donc sorti d'Allemagne pendant cette pé- 
riode plus de 375 millions de thalers, c'est-à-dire 1 milliard AOO mil- 
lions de francs. 

Si élevé que soit ce chiffre, la perte de travail causée par l'émi- 
gration en représente un bien plus considérable. Ceux qui s'expa- 
trient sont pour la plupart de bons ouvriers : à peine 2 pour 100 
d'entre eux sont des non-valeurs, c'est-à-dire des incapables ou des 
aventuriers. Ils sont solides, autrement l'Amérique ne les recevrait 
pas, car une loi interdit le débarquement d'un émigré boiteux, 
aveugle, sourd ou vieux. Les trois quarts sont dans l'âge que les 
économistes appellent productif, qui commence à quinze ans et finit 
à soixante, et dans cette catégorie la proportion des hommes entre 
quinze et trente ans est des deux tiers : or en Allemagne, sur l'en- 
semble de la population, les individus de quinze à soixante ans for- 
ment seulement les trois cinquièmes, et il s'en faut de beaucoup que 
la moitié d'entre eux ait entre quinze et trente ans. Enfin si parmi 
les enfans emmenés par les émigrés les garçons et les filles sont en 
nombre à peu près égal, au-dessus de la vingt-cinquième année le 
sexe masculin est deux fois plus nombreux que l'autre. « L'expé- 
rience démontre, dit M. Kapp, que ce sont surtout les hommes 
forts, entreprenans, résolus qui émigrent. » 

Les Allemands ne font point de gaîté de cœur un tel présent à 
l'Amérique ; il y a dans le soin qu'ils mettent à en calculer la va- 
leur pécuniaire une sorte d'amertume. Ils estiment que l'éducation 
d'un adulte arrivé à l'âge de quinze ans a coûté 750 thalers, ce 
qui représente le double aux Etats-Unis, où l'argent a moitié moins 
de valeur qu'en Allemagne. L'n homme fait apporte donc un capi- 
tal de 1,500 thalers; mais il faut tenir compte des enfans et des 
femmes, et les statisticiens allemands veulent bien s'arrêter au 
chiffre moyen de 500 thalers par tête. Ajoutez cette somme aux 
150 thalers apportés argent comptant, et multipliez par 2,500,000, 
vous arrivez au chiffre de 1,625 millions de thalers, c'est-à-dire 



l'émigration allemande. 209 

de plus de 6 milliards de francs. Ce n'est pas tout : une foiis- 
établis, les émigrés contribuent aux progrès de la population et 
de la fortune publique dans leur nouvelle patrie. Si les États-Unis 
étaient fermés à l'étranger, le surcroît du nombre des naissances 
sur celui des morts marquerait seul le progrès de la population. 
Ce surcroît étant de 1,38 pour 100, la population, qui était en 
1790 de 3,230,000 âmes, aurait dû être en 1870 de 10 millions 
d'âmes; or elle s'élevait à 38 millions et demi. Sans l'émigra- 
tion, ce chiffre n'eût été atteint que dans quarante ans. La for- 
tune publique a marché d'un pas aussi rapide : depuis 18/iO, qui 
ouvre la période de grande immigration , les revenus de l'état se 
sont élevés de 25 millions de dollars à 74 millions; ils ont donc 
triplé en trente années. Les Allemands s'attribuent une très forte 
part dans ces progrès; d'abord ils sont parmi les immigrans les 
plus nombreux après les Irlandais, puis ils disent avec raison qu'ils 
apportent plus d'argent et plus d'instruction que ceux-ci. Au tra- 
vail de leurs ouvriers ils veulent qu'on ajoute encore celui de leurs 
ingénieurs, de leurs officiers et de leurs professeurs; à les en- 
tendre, l'Union leur est redevable de bienfaits de toute nature. 
Pendant que le bras de nos paysans défriche le sol, dit l'auteur 
d'une remarquable étude sur l'émigration (1), à la ville s'exerce 
l'intelligence allemande, et « peut-être l'Amérique doit-elle à ce 
nouvel élément d'avoir mis fin aux abus de la bureaucratie en cul- 
tivant la science allemande et ces vertus allemandes qu'on nomme 
l'amour du travail et la bonne foi. » Ces prétentions paraissent 
exagérées aux Américains, à qui elles laissent à peine le droit de 
se croire pour quelque chose dans la prospérité de l'Amérique, mais 
en faisant leurs réserves sur ces vanteries, ils se reconnaissent les 
débiteurs de ces millions d'hommes qui font à flots jaillir la ri- 
chesse de leur sol vierge, et parmi ces fugitifs de l'ancien monde, 
ils préfèrent et recherchent ceux qui viennent d'Allemagne. D'autres 
états d'Amérique imitent l'exemple de l'Union : une maison d'Anvers 
vient de traiter avec des agences allemandes pour se procurer 
ZiO,000 hommes dont elle a le placement assuré au Brésil. 

Y a-t-il au moins pour la mère-patrie quelque dédommagement 
à tant de pertes dont le compte est si pénible aux statisticiens d'Al- 
lemagne? Absolument aucun. Il ne faut pas croire que l'émigration 
soit un remède à l'excès de population, car elle se recrute surtout 
dans les parties d'Allemagne les moins peuplées, où le manque de 
bras se fait le plus vivement sentir. La province du Rhin et la Si- 
lésie ont par mille carré (2), la première 7,466 habitans, la seconde 

(1) Vorschloge sur Beseitigung der Massen-Auswanderung, von H. v. H. 

(2) Le mille carré a une superficie de 5,025 hectares. 

TOME 1". — 1874. 14 



210 REVUE DES DEUX MONDES. 

5,175 : or la province du Rhin n'a fourni à l'émigration en 1871 et 
1872 que 0,li pour 100 de sa population, la Silésie 0,12 pour 100. 
Au contraire, les provinces de Prusse et de Poméranie, qui n'ont 
que 2,825 et 2,67/i habitans par mille carré, ont perdu, dans la 
même période, la première 0,66, la seconde 1,46 pour 100 de leur 
population. Il n'est pas vrai non plus que l'émigration préserve le 
pays des dangers du socialisme, car elle enlève beaucoup plus de 
paysans que d'ouvriers, et ceux qui partent, en emmenant tous les 
leurs avec eux, prouvent qu'ils ont l'amour de la famille, c'est- 
à-dire le sentiment le plus capable de défendre un homme des 
folies révolutionnaires. Le départ de tant de pères de famille in- 
quiète d'autant plus les économistes qu'ils voient croître dans les 
villes le nombre des ouvriers célibataires. Dans un discours pro- 
noncé au début de 1872 devant la chambre des députés de Prusse, 
le ministre de l'intérieur, après avoir parlé de l'émigration en homme 
qui en comprend toute la gravité, signalait la décroissance de la 
population rurale dans deux cent vingt et un cercles, et il attribuait 
le fait à la guerre, à l'émigration, mais surtout à l'attrait que les 
villes exercent sur le paysan pauvre. Arrivé à la ville, celui-ci 
trouve une société près de ses camarades, du plaisir dans les mau- 
vais lieux. A la campagne, il se fût marié; à la ville, il se passe 
plus aisément d'une famille et n'en prend point la charge. Aussi est- 
il difficile de l'attacher quelque part; cet émigré à l'intérieur voyage 
par toute l'Allemagne, s'engage le cœur léger dans toutes les grèves 
et quitte son patron à la première querelle. C'est de gens de pa- 
reille sorte qu'est composée l'énorme population flottante de Berlin : 
en 1871, elle comptait 211,452 individus, parmi lesquels un tiers de 
partans et deux tiers d'arrivans; parmi ces derniers, 3,104 seule- 
ment avaient une famille, 123,087 étaient des célibataires venus à 
Berlin pour y mener, comme on dit en Allemagne, « une existence 
catilinaire. » Comment nos voisins ne s'afïligeraient-ils pas de faits 
pareils, eux qui se vantent d'avoir plus que nous l'esprit de famille, 
qu'ils mettent à la base de toutes leurs vertus ? 

On peut voir à Hambourg dans la même journée deux spectacles 
bien différons : le jour, dans les rues et sur les quais, de solides 
campagnards, à l'air honnête , accompagnés de leurs femmes et de 
leurs enfans, font les derniers préparatifs avant de quitter pour tou- 
jours leur patrie; le soir, dans les clubs socialistes, des ouvriers 
à mine moins avenante discutent des théories étranges sur la fa- 
mille et la patrie. C'est l'opinion de Karl Marx, leur chef, que la 
famille actuelle est un produit historique, et qu'elle devra un jour 
« être reconstruite suivant les principes de la raison pure. )> La 
question est souvent traitée dans les assemblées ouvrières. A Ber- 
lin, dans une réunion de la ligue générale des travailleurs, Hasen- 



l'émigration allemande. 211 

clever, une des notabilités du parti, démontra un jour que, lorsque 
l'exploitation par le capital aurait cessé, la prostitution cesserait du 
même coup : l'état communiste en effet prendrait à sa charge l'édu- 
cation des enfans, et la coutume d'attacher la femme à l'homme par 
un lien juridique n'aurait plus de raison d'être. Un autre orateur 
est plus précis encore. « Une femme, dit-il, qui dispose librement 
de son amour n'est pas une prostituée : c'est la femme de l'ave- 
nir (1). » La comparaison entre ceux qui partent et ceux qui restent 
fait donc dire avec raison au publiciste cité plus haut que l'émigra- 
tion est le plus grand mal social dont souffre l'Allemagne. 

On a beaucoup disserté sur les causes du mal, et des esprits su- 
perficiels en imaginent de singulières, celle-ci par exemple, que 
l'Allemand est porté vers l'émigration par la tournure philoso- 
phique et cosmopolite de son esprit. Une telle cause ne peut agir 
que sur un nombre d'individus très petit en tout temps et que les 
derniers événemens ont bien réduit au-delà du Rhin. Contre l'im- 
puissance politique de l'ancienne Allemagne et les misères de l'exis- 
tence dans les petits états, l'Allemand cultivé avait recours aux 
spéculations de la philosophie et de la science, qui le menaient au 
cosmopolitisme. L'orgueil, qui est dans la race, l'excitait au mépris 
de sa patrie, qu'il trouvait petite. Quand il pouvait, il émigrait, 
comme fit un jour ce comte de Schlavendorf, qui, sans prévenir 
personne, quitta son château de Silésie, chevaucha tout seul jusqu'à 
Paris, et cinquante années durant y vécut dans la solitude et l'obs- 
curité. Avant de mourir, il ordonna qu'on gravât sur sa tombe ces 
simples mots : ci- gît un citoyen qui a j^endant soixante-dix ans 
cherché une patrie. S'il avait vécu jusqu'à nos jours, cet homme 
serait sans doute retourné pour y mourir dans sa patrie; il aurait, 
comme beaucoup de philosophes de son espèce, célébré la politique 
d'un ministre qui ne se pique point de philosophie. On a vu de ces 
repentis revenir même d'Amérique, comme pour montrer que le 
cosmopolitisme allemand a cessé le jour où l'orgueil allemand a été 
satisfait. Encore une fois d'ailleurs, ce cosmopolitisme n'a rien à 
voir avec les pauvres gens qui s'expatrient par centaines de mille. 
II faut bien admettre que, même dans un pays qui <( peut se glorifier 
d'être le plus savant et le plus travailleur du monde, ') il reste 
quantité d'êtres dont le premier souci est de satisfaire le vulgaire 
besoin de boire et de manger. 

Afm d'atténuer l'effet produit par l'émigration en masse, on dit 
encore qu'elle n'est point un fait nouveau, que les Allemands ont 
toujours émigré, et l'on invoque à l'appui l'histoire des Gimbres et 
des Teutons, des Germains du iv^ siècle et des chevaliers de l'ordre 

(1) Comptes-rendus du Nouveau démocrate socialiste, 1872, n°^ 18 et 19. 



212 BEVUE DES DEUX MONDES. 

teutoîiique. L'auteur des Vorschlœge fait justice de cette nouvelle 
erreur. Je n'ai pas bien compris, il est vrai, la différence qu'il fait 
entre les émigrations grecques, romaines ou néo-latines et celles 
des peuples germaniques. Il a raison de dire que l'envoi d'une colo- 
nie grecque ou latine était une entreprise politique, dirigée par l'é- 
tat, et qui avait pour objet d'accroître l'influence et la puissance de 
la métropole; mais que signifie cette théorie que les anciennes émi- 
grations allemandes, comme celles des Cimbres et des Teutons, sont 
l'acte « d'individus cherchant le développement de leurs forces et de 
leur individualité en se mettant au service de l'idée dominante d'une 
époque? » Il eût été diflîcile que les Cimbres et les Teutons fussent 
envoyés au - delà des frontières par un état quelconque, puisqu'il 
n'y avait point d'état en Germanie, et l'on cherche en vain quelle 
idée dominante a pu les guider, si ce n'est bien celle de trouver 
de bonnes terres, comme ces barbares l'ont avoué à Marins, qui 
vint si mal à propos les arrêter dans le « développement de leur in- 
dividualité. » L'auteur eût mieux fait de se borner à dire qu'il n'y a 
point de ressemblance entre ces migrations anciennes et l'émigra- 
tion contemporaine : celle-ci est un fait moderne; elle date du 
siècle dernier, et n'a pris que depuis vingt ans des proportions co- 
lossales. Le seul moyen de la combattre efficacement, c'est d'en 
chercher les vraies causes, au lieu de s'arrêter à ces niaiseries qui 
sentent à la fois l'orgueil et le pédantisme. 

L'étude raisonnée des statistiques peut seule découvrir ces causes. 
Les premières qui donnent des renseignemens précis datent de 
1832 : c'est l'année où Brème commence à tenir ses registres; Ham- 
bourg imitera cet exemple quatre ans plus tard. Jusque-là d'ailleurs 
l'émigration n'avait pas eu d'importance. Il est vrai qu'en 1818 
20,000 Allemands partirent pour les États-Unis, mais c'était un fait 
exceptionnel, une conséquence de la famine de 1817, et l'Union ne 
reçut, chacune des années suivantes, que quelques centaines d'émi- 
grés d'yUlemagne. A partir de 1832, on ne trouve plus de nombres 
aussi modestes. Pourtant l'émigration, qui devait dépasser en 1872 
le chiffre de 200,000 hommes, n'enleva, de 1832 à 1839, qu'une 
moyenne annuelle de 12,000 personnes environ. Pourquoi en qua- 
rante ans une telle différence et ce progrès inoui du fléau? On se 
tromperait beaucoup, si l'on en cherchait seulement la raison dans 
l'histoire intérieure de l'Allemagne. Voici d'abord une circonstance 
dont il faut tenir compte. La propagande la plus redoutable n'est 
point celle des agens spéciaux des compagnies d'émigration qui ar- 
rivent chez le paysan au temps où la vente de bestiaux lui a donné 
quelques centaines de thalers, et font briller à ses yeux toutes les 
séductions de la terre d'Amérique. Le paysan sait très bien que 
l'agent touche une prime par tête d'enrôlé : il est donc eu défiance 



l'émigration allemande. 213 

contre son éloquence; mais il croit volontiers ses parens, ses amis, 
les camarades de son enfance ou même quelque inconnu d'un village 
voisin, dont on lui communique les lettres venues d'Amérique. 
L'émigration s'alimente ainsi d'elle-même, et plus elle croît, plus 
elle a chance de croître encore, 

II ne faut pas oublier non plus que les bateaux à vapeur et les 
chemins de fer sont venus lui apporter des facilités nouvelles. Au- 
trefois le voyage était plein de dangers, et souvent encore, sur le 
pont des bateaux qui partent de Brème ou de Hambourg, les émi- 
grans d'aujourd'hui se racontent d'horribles histoires du temps 
passé qui sont vraies. Au siècle dernier, des agens hollandais al- 
laient recruter en Allemagne de pauvres gens, les entassaient sur 
de mauvais bateaux, et les soumettaient à de telles privations que 
beaucoup mouraient en route. La traversée était fort longue : le 
missionnatre Yungmann en a raconté une qui dura vingt-cinq se- 
maines, pendant lesquelles moururent 108 passagers sur 156, la fa- 
mine ayant sévi sur le bateau mal approvisionné. Au débarquement 
se tenait comme un marché d'esclaves. Pour payer leur voyage, les^ 
émigrés signaient des contrats par lesquels ils aliénaient leur tra- 
vail pour plusieurs années : les plus vigoureux étaient naturellement 
les plus recherchés , et souvent les membres d'une même famille 
étaient obligés de se séparer. Peu à peu celte coutume barbare dis- 
parut; mais pendant la première moitié du siècle la traversée fut 
encore très pénible. Il n'y avait pas de bateaux spéciaux pour les 
émigrés. Un entrepreneur louait l'entre-pont d'un navire, où il met- 
tait le plus de passagers qu'il pouvait : chacun devait s'être pourvu 
des vivres nécessaires et faire lui-même sa cuisine; mais, comme 
il y avait trois ou quatre cuisines pour quelques centaines de per- 
sonnes, la plupart vivaient de mets froids, et ce mauvais régime les 
exposait au mal de mer, au typhus et au choléra : de 18l\7 à 18/i8, 
20,000 Allemands ou Irlandais moururent en chemin. Aujourd'hui 
l'émigrant est humainement traité. Les bateaux de Brème et de 
Hambourg ont installé des cuisines communes; il y a des inspections 
d'hygiène au départ et à l'arrivée ; enfin la navigation à vapeur a 
grandement réduit la durée du voyage. De 1856 h 1869, la pro- 
portion des émigrés voyageant par bateau à vapeur s'est élevée de 
5 à 88 pour 100. La mortalité n'est plus que de 1 sur 1,000; la tra- 
versée se fait donc dans les meilleures conditions possibles, et l'ap- 
préhension qu'elle causait autrefois a disparu. Or dans le temps où 
s'accomplissait ce progrès , les États-Unis multipliaient leurs che- 
mins de fer, et par là ouvraient à l'activité des pionniers étrangers 
l'immense région du far-west, qui serait demeurée déserte, si les 
moyens de locomotion étaient encore ceux du siècle dernier. Au- 
jourd'hui le voyageur met moins de temps à traverser le continent 



214 REVUE DES DEUX MONDES. 

de l'Atlantique au Pacifique qu'il n'en fallait, il y a vingt ans, pour 
aller de New -York au lac Erié : le domaine de l'émigrant s'est 
agrandi à l'infini. La force d'attraction s'est donc accrue au moment 
même où les obstacles s'aplanissaient sur la route. 

L'énorme développement de l'émigration de 1832 à 1872 est dû 
en partie à ces causes pour ainsi dire extérieures, mais l'histoire 
d'Allemagne peut seule expliquer les variations constatées par la 
statistique dans le cours de cette période. Il n'y a point de doute 
que les troubles politiques qui ont agité le pays à la suite de notre 
révolution de 1830 ont déterminé le progrès subit qu'on remarque 
dans les années suivantes. A partir de 1845, une nouvelle crue se 
produit. La moyenne annuelle, qui de ISZiO à 18h!i était de 14,600 émi- 
grans, monte à 36,700 de 1845 à 1849, à 77,000 de 1850 à 1854 : 
c'est l'effet d'une série de mauvaises récoltes, puis des agitations ré- 
volutionnaires. Elle s'abaisse à 54,400 de 1855 à 1859, puis à 41,600 
de 1860 à 1864 : le rétablissement de la tranquillité en Allemagne 
et l'explosion de la guerre civile aux États-Unis expliquent cette dé- 
croissance. Sitôt au contraire que la paix, rétablie en Amérique, 
est troublée en Allemagne, les gros chiffres reparaissent : de 1865 
à 1869, la moyenne est de 107,670; enfin le chilfre le plus élevé se 
présente après la guerre de France. Tout événement qui trouble le 
travail favorise donc l'émigration, mais aucun avec autant de force 
que la guerre. On a coutume en France d'insister beaucoup sur ce 
point, et l'on croit que l'horreur du service militaire est la cause 
principale des émigrations. C'est en effet une cause importante, 
mais non la principale. 

Il est vrai que le peuple en Allemagne n'est point belliqueux. La 
noblesse du métier des armes n'est appréciée que par ceux qui en 
tirent le plus grand profit, qui reçoivent les couronnes de laurier aux 
jours de rentrée triomphale, les honneurs et les dotations. Un jour, 
•au parlement de l'empire, un jeune officier supérieur, qui parlait en 
qualité de commissaire des gouvernemens alliés dans la discussion 
d'une loi sur les pensions militaires, combattit la tendance qu'il re- 
marquait dans la chambre à restreindre les pensions des officiers 
au profit de celles des soldats. Il y a, dit-il, une grande différence 
entre le point d'honneur de l'officier et celui du soldat. Les démo- 
crates du parlement murmurèrent, pourtant l'orateur avait raison. 
Les traditions de famille, l'éducation, l'esprit de caste et l'esprit 
'de corps contribuent à former le caractère de l'officier. Élevé pour 
le régiment, il est naturel que le régiment lui paraisse jouer sur terre 
le principal rôle. Il croit que les guerres périodiques sont néces- 
Wires au bien de l'humanité, à la santé du monde. Il n'a point assez 
de mépris pour l'économiste et le libéral qui qualifient d'improduc- 
tives les dépenses de la guerre. En 1866, un colonel, après avoir 



i,'jî;mig.ratiois allemande. 215 

dans une brochure additiroané les eoritiribiaïons, réquisitions et iû- 
demnités' itle glu erre 'perçiures par l'ai^mée pruiseicnine^cond ut ainsi : 
(c Voilà; te que l'armée a ^agné, ce qui proUve que de bonnes troupes 
ne sonit! pas toujours im=t)r(iKluctives coninne le prétendent les. théo- 
riciicnâ politiques, h L'arguraenti est devtou plu» foift, après la guerre 
de France^ Ajoutez qu© l;offidei' a reçu « la culture > allemande» » 
Il est tout pénétré ded'idéeide La. supérioaité de sa race. S'il est 
croyanty il se consîdlère cwume un instrument de la, Providence; 
s'il est philosophe, il pense que l'histoire du monde se réduit a au 
combat pour l'existence, it où le plus fort a le droit et même la 
mission d'écraser le plus; faiblei.. L'officier trouve donc à la guerre 
des satisf actions de toute feorte qui ne peuvent être goûtées igâx 
l'homme du commun. To^te la théorie du simple soldat sur la guerre 
tenait dans ce mot, qjii'il a si souvent répété pendant l'invasion: 
grand malheur, la gueiT.eF II sait bien que les impôts seront, pI^s 
lourds même après la. victoire. Quant au combat pour l'existenceB 
il connaît celui qu'il luii faut tous; les jours livter pour gagner, son 
pain eit; celui de sa famille, ku retour, le combat sera plus rude :' 1^ 
longue interruption du travail, a consommé les économies; L'av/enir 
apparaît plus somlore, car l'instinct populaire sait que la guerre en- 
gendre la guerre, et l'on n'a point cru l'empeneur Guillaume quand 
il a déclaré en recevant la couronne à Versailles que l'empire serait 
la paix. Aussi en 1871 „ parmi. les émigrés prussiens, ceux qui;sont 
partis sans permission, c'est-à-dîre évidemment les déserteurs'de la 
réserve et de la landtvehr, formant, le tiers du nombre total. D^ns 
le seul cercle d'Inoiwraeliaw, d« la prOviïice d'e Posen, 1,102 per-r 
sonnes ont été poursuivies ipour fait de désertion. Dans les pays an- 
nexés en 1866, l'introduction de la loi militaire prussienne a, cer- 
tainement contribué beaucoup à l'énorme, émigration qui en| six 
années a enlevé plus die 170,000 personnes. ;:!,,' 

Cependant il faudrait que l'émigration fût répainie égal ejnent sûr 
tout l'empire pour qu'on pût l'attriteuer sm'toiit à l'eâet d'ime loi 
qui pèse sur l'Allemagne entièFe4 Or il s'en faut qu'il en soit ainsi. 
Certaines provinces sont dei préféi^ence visitées, par le^ fléau. Que. ce 
soit la guerre qui sévisse, oU) la cherté des vivyes, ou, la, révolution, 
ces causes diverses agissent aVéc plus, de force à l'est qu'à l'ou.eat. 
Une observation prolongée démontre que l'on a toujours beaucoup 
plus émigré au-delà qu' en-deçà» de l'Elbe,, Le fait ne peut s'expli- 
quer ni par la densité de la population, nous l'avons déjà dit, ni 
par la pauvreté du sol, car le Mecklembourg et la province de Posen, 
qui fournissent le plus d'émigrés, sont très favorisés par la nat,ure. 
C'est le mauvais régime de la propriété (jui est, la. cgiyse permanente 
du mal. !i ; ,; rc,,.; ■ i , 

L'Elbe est la frontière historique qui sépare l'Allemagne propre- 



216 REVUE DES DEUX MONDES. 

ment dite des pays slaves qu'elle a conquis. Sur la rive droite, les 
conséquences de la conquête durent encore. Il y a là d'immenses 
domaines seigneuriaux; la petite propriété y est rare, et le code 
civil prussien l'empêche de se développer. Tandis que dans le vieux 
droit germanique l'immeuble est une propriété de la famille, qu'ad- 
ministre son chef ou bien un mandataire élu par elle, le droit prus- 
sien, s'inspirant du droit romain, donne à l'immeuble à la fois le 
caractère d'une propriété collective et celui d'une propriété per- 
sonnelle. Quand la succession est ouverte, un seul héritier reçoit 
le bien-fonds, mais il dédommage les autres en argent. Or la part 
des cohéritiers est considérable : s'il y a plus de quatre enfans, elle 
s'élève aux deux tiers de la valeur totale de l'immeuble. Dès l'en- 
trée en possession, il faut donc recourir au crédit. Le grand proprié- 
taire trouve à emprunter; mais que fera le petit cultivateur? (( Son 
bien, dit encore l'auteur des Vorschlœge, lui arrive souvent en- 
detté par son père de la moitié de sa valeur. Il cherche à joindre 
les deux bouts, mais une échéance vient après l'autre, les revenus 
ne suffisent pas à payer les dettes; il vend et part pour l'Amérique. » 
La vente de quelques lots , qui tirerait le cultivateur d'embarras et 
peu à peu amènerait le morcellement des grandes propriétés, est im- 
possible, car il ne se trouve peut-être pas un seul bien dans tout l'est 
qui ne soit grevé d'hypothèques dont chacune pèse sur l'ensemble 
du domaine. Si l'hypothèque ne grevait qu'une partie, correspon- 
dant à la valeur de l'argent prêté, l'endettement à outrance ne sau- 
rait exister, tandis qu'il est le fruit du régime actuel : « les inscrip- 
tions s'accumulent; la mobilité des titres les fait passer de main en 
main, et le propriétaire ne sait plus s'il lui reste quelque chose de 
son bien, ou s'il n'est point l'administrateur du bien d'autrui. » Il 
ne peut vendre une parcelle sans l'agrément de tous les créanciers 
hypothécaires, sans un long travail juridique d'arpentage et d'esti- 
mation. S'il succombe à la fin, le domaine est vendu tout entier par 
autorité de justice. Les ventes de cette sorte sont très fréquentes. Du 
1'^'' mai 1867 au 30 avril 1860, il y en a eu ili,hh'2 en Prusse, et la 
part des provinces de l'est dans ce total est très considérable. 

Ainsi dans les provinces orientales « il est d'une part impossible 
au petit propriétaire de garder son bien et à l'artisan d'acheter une 
motte de terre; d'autre part les grands biens sont surchargés de 
dettes... En haut, les ventes par autorité de justice; en bas, l'émi- 
gration, qui croît sans cesse, » telles sont les conséquences de ce 
déplorable état de choses. La conquête a laissé d'autres traces dans 
ce pays. A proprement parler, la vie communale n'y existe pas, 
car l'administration des communes appartient à la seigneurie d'où 
elles relèvent. La propriété d'un domaine seigneurial confère le 
patronage sur une ou plusieurs communes, et le propriétaire, que 



l'émigration allemande. 217 

ce soit une ville, l'état ou un particulier, nomme le maire, le juge 
et l'instituteur. Aucun lien ne réunit donc les habitans de ces 
pauvres villages; ils n'ont point d'intérêts à débattre, de devoirs à 
remplir en commun, rien en un mot qui les attache au sol. Il est 
singulier que les provinces qui sont le berceau de la monarchie 
prussienne en soient les moins favorisées. L'école y laisse beau- 
coup à désirer : la gratuité de l'enseignement primaire n'y est point 
étendue à tous ceux qui en ont besoin ; les instituteurs, mal rétri- 
bués, se recrutent plus difficilement que dans le reste de la Prusse. 
Dans l'Allemagne occidentale, beaucoup de villes importantes, les 
petites capitales, offrent mille ressources pour l'étude; au-delà de 
l'Oder, il n'y a qu'une université, celle de Kœnigsberg; Bromberg, 
qui en a demandé une il y a plusieurs mois, n'a pu l'obtenir : il est 
vrai que le ministre de l'instruction publique a donné cette raison 
sans réplique, qu'il manque de professeurs. Le pays n'est pas non 
plus bien pourvu de voies de communication. Frédéric le Grand a 
montré que la construction de canaux, rendue facile par la nature 
du terrain et par la quantité d'eau qu'on y trouve, était le meilleur 
moyen de vivifier l'exploitation agricole de ces contrées; mais de- 
puis un siècle on a oublié l'exemple de Frédéric. Dans les projets 
de créations nouvelles de chemins de fer, l'est n'a point sa part. A 
l'exception d'un tronçon du chemin de l'est, la province de Posen 
n'a pas de chemins de fer de l'état, et ses compagnies privées ne 
reçoivent aucun subside. 120 millions de thalers vont être dépensés 
dans les pays les plus riches de la monarchie, qui ont seulement 
besoin de raccorder les lignes nombreuses qui les traversent, 
et l'on n'a point destiné un groschen à la malheureuse province 
qui possède en tout un réseau de 52 milles pour une superficie de 
532 milles carrés. Pourtant la nécessité de nouvelles voies s'y fait 
si bien sentir que l'on a souscrit avec empressement à toutes les 
entreprises qui ont été annoncées, sans regarder d'assez près à 
l'honnêteté des entrepreneurs, et le brigandage financier, qui depuis 
quelques années se déchaîne dans toute l'Allemagne, a fait beau- 
coup de victimes dans les provinces orientales. Enfin jusqu'à ces 
derniers temps la frontière était mal armée du côté de la Russie : 
on y va construire une double rangée de forteresses de premier 
ordre. Les patriotes sont rassurés, mais leur orgueil n'est pas satis- 
fait : ils voudraient que la partie de l'Allemagne qui confine au 
grand empire slave fût toute pénétrée de culture allemande, riche 
et forte, au lieu d'être abandonnée au régime d'institutions mau- 
vaises qui l'appauvrissent et la dépeuplent. 

On est naturellement amené à comparer une situation si malheu- 
reuse avec celle des pays de l'ouest. Le contraste est complet. La 
province rhénane est régie par le code Napoléon, et le partage 



âl8 REVUE I>ES DEUX MOPÎiDES. 

égal des biens y est de règle. La prorpriiété est souveirt petite, 
mais;<!)n ki demande et elle donne beaucoup. Dans un ipays riche 
en; voies de -coWioiunication, les piroduitis ' ont un marché plus 
étendu et gagnent ainsi en valeur. Les socijétés de crédit, incon- 
mies'dans l'^st, où elles courraient ide trop grands risques, prêtent 
leur assistance aux cuJlivateuTS rjcaisses d'épargne, sociétés de pro- 
duction, de 'Consommation, d'assurances mutuelles, s'y multiplient et 
prospèrent. Si le partage amène un tel morcellement que l'exploita- 
tion devienne impossible, le paysan vend le bétail et le mobilier, 
mais il gaTCle la maison entourée d'un jardin , et se fait ouvrier de 
culture ou d'industrie : les ouvriers de cette sorte sont lesmeillem'S 
parce qu'ils ;sont fixés au sol et défendus contre la propagande des 
agitateurs socialistes. En un mot, dans la province du Rhin l'ai- 
sance est partout répaiidue parce qu'un grand nombre d'hommes a 
part à la propiiété. Aussi quelle différence d'aspect avec la province 
de Prusse, la Poméranie, Posen! « Dans l'ouest, dit l'écrivain alle- 
mand, tout revêt un vif colori»; il est rare aujourd'hui d'y rencon- 
ti'er 'des fermes isolées; l& commerce, l'agriculture, l'industrie, se 
mêleiTt et se soutiennent; les champs, morcelés à l'infini, ofi'rent 
à l'œil une -variété de «ouleure qui le réjouit. Dans l'esté le voya- 
geur trouve ia solitude ; xles champs de pommes de teri-e à perte 
de vue, par "endroits une cheminée qui fume, une propriété qui 
annonce la fortune, mais ailleurs un village désert, des maisons 
abandonnées, de triste apparence et près de s'écrouler; puis vous 
rencontrez cà et là un contrôleur d'impôts à cheval, un juif en voi- 
ture, un piiêtre qui chemine, et c'est tput !; » 
' On voit à quelles causes profondes tient l'émigration allemande. 
C'est parce que l'amour de la propriété, un des sentdmens les plus 
puissans sur le cœur de l'homme, ne peut être satisfait dans ces 
malheureuses provinces que la population n'y a point de racines. 
Elle^ se déplace à la moindre occasion qui lui est offerte. En ce mo- 
ment, la Prusse pousse ses travaux militaires du côté de la France; 
les entrepreneui's , pour faire baisser les salaires, ont envoyé dans 
l'est des racoleurs qui, l'argent à la maiîi, ont aisément embauché 
quantité de terrassiers et de maçons. Les cuiltivateurs se plaignent 
sans cesse du manque de brag, et n'est-ce pas une chose caractéris- 
tique queJdatts'le pays> de Mecklembourg,'qui pourtant souûre du 
même mai, des agences se mettent aujourd'hui à recruter des va- 
lets de ferme pour les grandes propriétés des provinces de l'est? 
Ces agences entraînent quelques pauvres gens, mais ceux qui peu- 
vent disposer d'une centaine de thalers écoutent les choses mer- 
veilleuses qu'on leur raconte d'Amérique. Ils savent qu'au-delà de 
l'Océan le travail étant très recherché, la maiai-d'œuvre est à très 
haut prix, tandis que la terre est à bon marché. Ils vont donc cher- 



L EMIGRATION ALLEMANDE. 219 

cher aux Ëtats-Unis l'existence indépendante qu'il ne leur est pas 
permis d'espérer en Europe. Ils n'ignorent pas qu'il leur faudra 
renoncer à leur nationalité, car l'Union veut s'approprier les forces 
vives qu'elle attire à elle, et l'on ne devient pleinement propriétaire 
sur son territoire qu'après avoir acquis le titre de citoyen améri- 
cain; pourtant ils n'hésitent pas, et sans esprit de retour l'émigrant 
dit adieu à sa patrie. 

Les Allemands savent toute l'étendue du mal : il faut leur rendre 
cette justice. Il est utile que l'on connaisse chez nous les plaies de 
notre ennemi pour que notre esprit , prompt à se porter aux ex- 
trêmes, n'aille point s'imaginer que l'Allemagne est un tranquille et 
florissant Éden, qui n'a point à lutter contre les difficultés politiques 
et sociales avec lesquelles nous sommes aux prises. L'empire alle- 
mand n'est point bâti pour l'éternité; la société allemande est moins 
solide que la nôtre; ni l'un ni l'autre ne supporterait les orages qui 
nous ont laissés debout, voilà la vérité; mais il faut aussi louer, 
même chez notre ennemi, surtout chez lui, ce qui est à louer. L'Alle- 
mand a l'habitude de ne se faire d'illusion sur rien et de voir les 
choses comme elles sont. Il se vante d'aimer mieux que nous la vé- 
rité : son esprit plus calme, plus rigoureux dans ses procédés d'exa- 
men, éprouve en effet plus que le nôtre le besoin de voir le vrai et 
de toucher le réel, besoin qui n'est point incompatible avec l'hy- 
pocrisie du caractère. Quand le gouvernement prussien a été inter- 
pellé au sujet de l'émigration, au lieu de chercher des échappa- 
toires, il a exposé la situation sous les plus sombres couleurs. Mettre 
toujours les choses au pis, telle est, on peut dire, la devise prus- 
sienne, celle du ministre de l'intérieur comme du ministre de la 
guerre. Un gouvernement n'en saurait trouver de meilleure, car 
en la pratiquant on ne s'expose jamais à mesurer mal la grandeur 
de l'effort qu'il faut faire. Dans la question présente, la tâche sera 
longue et difficile. Les esprits sérieux ne se sont pas arrêtés à cer- 
tains moyens superficiels qui ont été proposés, comme la suppression 
des agences ou la restriction par des mesures de police de la liberté 
d'émigrer. On ferait ainsi la fortune des agens secrets, qui presque 
toujours sont des agens malhonnêtes. Un plus grand souci des in- 
térêts des provinces orientales, les réformes politiques, civiles et 
économiques capables de créer la vie communale et provinciale, de 
favoriser la division de la propriété et d'en accroître la valeur, peu- 
vent seuls arrêter le flot qui monte sans cesse. Il faudra de la per- 
sévérance, — les Allemands n'en manquent pas, — mais aussi du 
temps et de la tranquillité, choses peut-être malaisées à trouver 
dans l'état où la politique prussienne a mis le vieux continent. 

ERNEshr LàvIsse. 



CHRONIQUE DE LA QUINZAINE 



31 décembre 1813. 



Il y a pour les peuples des périodes privilégiées où tout est bonheur, 
où le succès fait oublier la fuite des choses, où cette dernière heure 
d'une année qui finit est sans amertume, parce qu'elle n'éveille ni un 
remords ni un mauvais souvenir, ni le regret du temps qu'on a perdu 
et qu'on aurait pu mieux employer. Il y a des périodes ingrates, labo- 
rieuses, où cette heure suprême qui sépare deux années devient presque 
poignante, parce qu'elle ne rappelle que des efforts souvent contrariés, 
des luttes plus bruyantes que profitables, parce qu'enfin, après avoir 
franchi une étape de plus, on en vient à se demander si on est beaucoup 
plus avancé que lorsqu'on est parti. Certes ceux qui, en regardant der- 
rière eux, n'ont à compter que des succès dans une vie régulière et fa- 
cile, ceux-là sont heureux ; ils peuvent se réjouir, ils ont la certitude du 
présent, l'illusion de l'avenir; les prospérités de la veille sont pour eux 
le gage et la promesse des prospérités du lendemain. Notre pays n'est 
pas de ceux à qui la fortune est si clémente, tout est sérieux pour lui. 

La France est occupée depuis trois ans, non à faire le compte de ses 
succès, mais à relever des ruines, à renouveler ses forces épuisées par 
les plus terribles épreuves, à se mesurer incessamment avec toutes les 
difficultés d'une tâche qu'on ne lui adoucit pas toujours. La France, 
sans désespérer jamais, sans envier personne, reste courageusement à 
l'œuvre, et à cette heure, où d'autres se réjouissent, elle peut une fois 
de plus se demander où elle en est de ce travail réparateur si souvent 
troublé et toujours nécessaire, quels gages de sécurité on lui a donnés, 
comment elle aborde cette année nouvelle qui va être la quatrième de- 
puis la paix qui a été l'inexorable dénoûment de ses désastres. Assuré- 
ment ceux qui la représentent et qui la gouvernent ont une manière à 
eux de lui souhaiter la « bonne année. » Ils votent en courant des im- 
pôts nouveaux, ils promettent des fêtes à Paris. Des législateurs qui ont 



REVUE. — CHRONIQUE. 221 

probablement des loisirs ouvrent à Versailles une académie où, sous 
prétexte de lois organiques, ils se livrent à l'étude de toutes les théo- 
ries connues et inconnues du droit constitutionnel. Le ministère nomme 
des préfets et des ambassadeurs; puis c'est toujours la grosse question : 
il s'agit de savoir de quel côté on penchera sans tomber, sur quelle 
fraction de la chambre on pourra s'appuyer, si M. le duc Decazes dis- 
pute l'influence à M. le duc de Broglie dans le cabinet, et si M. le duc 
d'Audiffret-Pasquier, sentant s'agiter en lui l'âme d'un Louvois, se dis- 
pose à escalader le ministère de la guerre! Impôts, coups de tactique^ 
conflits de vanités, rêveries sur les lois constitutionnelles, ce sont là 
sans nul doute des étrennes de nature à flatter le pays ; mais , si le pays 
à son tour pouvait parler, il aurait peut-être, lui aussi, ses souhaits de 
bonne année pour ceux qui le représentent et pour ceux qui le gouver- 
nent. Il leur souhaiterait, dans son propre intérêt, une activité un peu 
moins tournée aux petites combinaisons et un peu plus occupée des af- 
faires sérieuses, un peu moins de satisfaction d'eux-mêmes et un peu 
plus de netteté de direction. Il souhaiterait au gouvernement une vraie 
politique et à l'assemblée une vraie majorité, aux royalistes la résigna- 
tion à ce qu'ils ne peuvent pas empêcher, et aux républicains un peu 
de sagesse. A tous, il souhaiterait un sentiment à la fois plus précis, plus 
énergique et plus désintéressé de l'œuvre qu'ils se sont donné la mis- 
sion d'accomplir, et qui depuis quelque temps ne fait pas de sensibles 
progrès, — car enfin, il faut bien l'avouer, cette année qui expire au- 
jourd'hui, elle laisse tout inachevé : elle laisse des pouvoirs mal définis, 
une politique intérieure sans précision et réagissant jusque sur nos re- 
lations extérieures elles-mêmes, une réorganisation militaire toujours 
incomplète, des commissions parlementaires toujours en travail de lois 
qui n'arrivent pas, d'un régime d'institutions fixes qui pourrait donner 
une certaine sécurité au pays et qu'on ajourne sans cesse. 

Ce n'est point assurément que cette année 1873 qui finit ait passé sans 
aucun profit pour la France. De toute façon, elle restera d'abord l'année 
de la libération du territoire par l'acquittement définitif de la colossale 
indemnité de guerre dont nos désastres nous avaient légué le fardeau. 
Un peu plus de deux ans après que les armes étaient tombées des mains 
des combattans, la France a pu racheter de l'occupation étrangère la 
dernière de nos villes laissée en gage à l'Allemagne. En ce court es- 
pace, elle a trouvé dans son travail, dans son épargne, dans son crédit, 
de quoi payer 5 milliards ; elle a même devancé les termes des paie- 
mens pour délivrer plutôt nos provinces, et cette opération si compli- 
quée, si difficile, conduite avec autant de prévoyance que d'habileté, 
avec autant de prudence que de résolution au miUeu des circonstances 
les plus douloureuses, reste l'ineffaçable honneur de M. Thiers, qui a pu 
laisser ce patriotique héritage entre les mains de ses successeurs au 



222 REVUE DES DEUX MONDES. 

pouvoir. La libération n'est devenue définitive qu'aux premiers jours de 
septembre, mais elle était préparée et assurée avant le 24 mai. Oui, 
c'est l'année de la libération du territoire, et sous ce rapport Tœuvre de 
dévoûment qui s'imposait au patriotisme de tous a été complète. Ce 
succès a été le prix des efforts collectifs de M. Thiers, de l'assemblée 
et du pays lui-même. La France retrouvait ce jour-là son indépendance, 
la liberté de son action extérieure. Au premier abord, il semblerait 
qu'un événement de ce genre dût exercer une influence calmante, sa- 
lutaire sur tout le monde, et que les partis, également frappés, égale- 
ment éclairés aussi, dussent se piquer d'honneur, montrer une modé- 
ration plus attentive à mesure qu'on approchait du dénoûment, d'autant 
plus que, si le deuil finissait pour les provinces occupées, il ne finissait 
pas pour les provinces que nous ne retrouvions plus. Malheureusement 
il n'en a rien été, et si c'est l'année de la Ubération du territoire, c'est 
aussi l'année des élections de Paris aux derniers jours d'avTD, de la 
chute de M. Thiers au 24 mai, des tentatives de restauration monar- 
chique, de toutes ces violentes oscillations de pai'tis qui, à travers une 
série de fautes des uns et des autres, ont fini par conduire à une sorte 
d'équilibre dans l'impuissance. Voilà le résultat. Tout découle en réalité 
de cet enchevêtrement de complications qui pendant quelques mois ont 
fait passer le pays par toutes les émotions, par toutes les crises intimes, 
sans le conduire, jusqu'ici du moins, à une situation fixe et définitive. 
Ce sont les élections de Paris et de Lyon, au printemps de 1873, qui 
ont fait le 24 mai; c'est le 24 mai qui a fait la situation actuelle avec 
ses caractères essentiels, avec ses incertitudes et ses faiblesses à peine 
voilées par la récente garantie de la septennalité. Cette révolution par- 
lementaire du 24 mai, accomplie d'un tour de main dans une nuit, fa- 
cilement accepitée à la faveur d'un nom honoré du pays, cette révolu- 
tion avait pour objet, disait-on, d'enrayer le mouvement qu'on accusait 
M. Thiere de laisser se précipiter vers le radicalisme, de redresser la di- 
rection des affaires, d'assurer la prépondérance aux idées et aux inté- 
rêts" conservateurs représentés par la majorité. C'était le programme 
ostensible. Soit, cela devait être habile, et c'était dans tous les cas pos- 
sible, puisqu'on a réussi. La vérité est que ce qu'on appelait une poli- 
tique n'était peut-être que l'absence de toute politique, qu'en s'enfer- 
mant dans les conditions où l'on se plaçait on se réduisait à vivre 
d'expédiens, de combinaisons, d'industrie parlementaire, pour maintenir 
une majorité en apparence compacte, en réalité profondément incohé- 
rente. Ce qui a manqué justement, c'est cette politique simplement 
conservatrice, ajournant les questions de république et de monarchie, 
maintenant ce qui existait, assurant au pays l'ordre, la paix, sous un ré- 
gime impartial et protecteur. Cette netteté de politique, elle a manqué 
surtout en présence dé ceà tentatives de restauration monarchique qui 



REVUE. — CHRONIQUE. 223 

ne tardaient pas à se produire, qui étaient sans doute dans la logique 
du 2[i mai, et qui n'ont été en définitive qu'un humiliant mécompte 
pour ceux qui se sont jetés tête baissée dans cette aventure sans être 
sûrs de rien, sans savoir oij ils allaient. Si le gouvernement était favo- 
rable à ces tentatives, c'était à lui de s'en emparer pour les diriger, 
pour les dominer, au lieu d'affecter une neutralité mystérieuse qui ne 
pouvait tromper personne; s'il les croyait irréalisables, dangereuses, il 
devait intervenir franchement, résolument pour les arrêter, au lieu de 
s'effacer et de se retrancher dans une inaction calculée qui ne pouvait 
que favoriser toutes les incertitudes , toutes les agitations. Le seul ré- 
sultat de ce long et pénible imbroglio a été de montrer la vanité des 
combinaisons monarchiques et l'indécision d'un gouvernement qui lais- 
sait tout faire, qui au fond n'évitait de prendre un parti que pour ne 
pas s'exposer à blesser des fractions de la majorité dont il avait eu 
besoin pour naître, dont il allait encore avoir besoin pour vivre. On 
sacrifiait tout, et on risquait de tout compromettre , même quelquefois 
le nom de M. le président de la république, pour une nécessité parle- 
mentaire. 

Ces faits sont d'hier, ils résument une des plus singulières péripéties 
de cette année 1873, ils montrent à l'œuvre une politique qui a certai- 
nement l'intention d'être conservatrice, quoiqu'elfe ait quelquefois une 
étrange manière d'interpréter et de servir les intérêts conservateurs. 
Eh bien ! qu'on y prenne garde, on semble maintenant recommencer 
cette campagne de l'équivoque au milieu de la confusion des partis, 
plus divisés que jamais, surtout peu éclairés 'jpkt Inexpérience. Ce qu'on 
a fait une première fois, au lendemam du 24 mai, avant les tentatives 
monarchiques, on a tout l'air de vouloir le refaire après le vote de la 
septennalité. Assurément cette présidence septehnâle, à laquelle on a 
été trop heureux de se rallier dans la dérouté des espérances royalistes, 
cette présidence consolidée créait au premier abord des conditions nou- 
velles, précieuses, où le gouvernement pouvait prendre une direction 
plus décidée, on le pays pouvait trouver la garantie d'une sécurité plus 
durable; mais, pour que cette combinaison devînt cette « réalité vi- 
vante n dont parlait M. le duc de Broglie , il fallait au moins savoir 
prendre son parti. 11 y avait une politique qui se présentait d'elle-même, 
qui consistait tout simplement à déterminer sans plus de retard le rôle 
de cette présidence de sept ans au milieu d'un ensemble d'institutions 
qui ne peuvent pas s'appeler autrement que la république, puisque 
M. le maréchal de Mac-Mahon reste toujours président de la répu- 
blique. C'était tout bonnement se rendre à la, nécessité des choses, et 
on n'avait même pas le choix. Peut-on en efi'et songer sérieusement à 
reprendre les projets de restauration monarchique après la désastreuse 
campagne qui a laissé de si cuisans souvenirs? On ne se fait pas pro- 
bablement de telles illusions. Dès lors il n'y avait plus à disputer 



2'24 REVUE DES DEUX MONDES. 

avec la nécessité, il n'y avait qu'à prendre les choses comme elles 
étaient, à s'établir dans la situation où l'on se trouvait et à organiser la 
république. Dans ces conditions, la politique conservatrice pouvait re- 
prendre toute son efficacité, parce qu'elle s'appuyait sur un terrain dé- 
siré et assuré. 

Une des choses les plus curieuses au contraire, c'est que depuis le 
premier moment ceux qui ont créé la présidence septennale sont juste- 
ment ceux qui ont l'air de la prendre le moins au sérieux ou de l'in- 
terpréter de façon qu'elle ne soit qu'une fiction, un expédient de cir- 
constance, dont on reste libre de se débarrasser quand on voudra ou 
quand on pourra. An lieu d'entrer franchement dans la voie nouvelle 
qu'on a ouverte, on tergiverse, on équivoque, on est plein de réticences. 
Au lieu de tenir pour résolues les questions de forme politique qui divi- 
sent le plus les esprits et de s'occuper des affaires sérieuses du pays, 
on délaisse les affaires, on les traite avec distraction ou avec une impa- 
tience hâtive, et on se jette sur tout ce qui peut entretenir l'incertitude 
et l'agitation. Quelle est la politique du ministère au milieu de cette 
confusion? Le ministère a probablement une politique qu'il fera con- 
naître un de ces jours un peu mieux qu'il ne l'a fait jusqu'ici avec la 
loi des maires et avec la menace d'une loi sur la presse. En attendant, il 
déploie ses talens de tacticien. Il met tout son zèle à calmer la mauvaise 
liumeur des uns, à donner aux autres des espérances, à rallier les indis- 
ciplinés. 11 ménage les légitimistes, il s'efforce de retenir les bonapar- 
tistes. Au fond, il voudrait bien aller jusqu'à un bout de centre gauche, 
mais il faut du temps, on ne voudrait pas trop se brouiller avec la droite. 
Bref, le ministère est trop habile, il se perd trop en combinaisons, c'est 
là sa faiblesse; il multiplie autour de lui les petites complications, lors- 
qu'il ne pourrait prendre un ascendant réel sur les partis que par la 
fermeté de ses résolutions. Le tort du ministère est de peu diriger, et 
s'il croit faire ainsi de la politique, il se trompe; il n'arrive qu'à com- 
promettre une situation qui aurait pu être aisément très forte, à épuiser 
le prestige de cette présidence septennale dont il est le représentant, en 
l'exposant à perdre devant l'opinion le caractère d'un pouvoir impartial 
et supérieur. C'est là en effet une question que M. le duc de Broglie, 
devenu ministre de l'intérieur, peut s'adresser à lui-même. Quels sont 
jusqu'ici les résultats de la présidence septennale? Les inquiétudes 
sont-elles sensiblement diminuées? la confiance renaît-elle dans les af- 
faires, dans le mouvement des transactions et des intérêts? Qu'on y 
songe bien , M. le maréchal de Mac-Mahon a pu donner un nom res- 
pecté à la présidence ; c'est à ceux qui sont chargés de la direction po- 
litique de ne point dissiper en vaines combinaisons une autorité dans 
laquelle le pays a pu voir une rassurante promesse. 

Que fait de son côté l'assemblée? C'est elle qui a créé cette situation, 
cette septennalité , et il semblerait naturel qu'elle fût vivement préoc- 



REVUE. — CHllOMQUE. 225 

cupée d'organiser, de constituer ce régime qu'elle a donné au pays. 
Malheureusement l'assemblée épuise de temps à autre tout son feu dans 
une discussion passionnée, puis elle revient à ses divisions, à ses con- 
fusions, ajournant souvent les questions les plus sérieuses, ou bien 
finissant comme aujourd'hui par subir l'obligation de voter en toute 
hâte un budget et des impôts nécessaires. On semble oublier à Ver- 
sailles que l'assemblée actuelle n'est point une chambre ordinaire ayant 
son rôle limité et partiel dans un ensemble d'institutions. C'est au con- 
traire une assemblée souveraine, omnipotente, résumant tous les pou- 
voirs; elle représente une époque de crise, une situation certainement 
irrégulière et exceptionnelle. Lorsqu'elle prolonge cette crise, lorsqu'elle 
perd son temps en vaines et irritantes récriminations de partis, lorsque, 
par impuissance ou calcul, elle semble ajourner l'organisation d'un ré- 
gime régulier, tout reste pour ainsi dire en suspens, c'est le pays qui 
paie ses divisions, ses querelles, ses lenteurs, les fantaisies de son om- 
nipotence. 

Un des spectacles les plus curieux à coup sûr est celui qu'offre en ce 
moment à Versailles la commission des trente, digne héritière de feue 
la commission des trente de l'année dernière. S'il ne s'agissait pas des 
intérêts les plus graves du pays, ce serait presque comique, La commis- 
sion de cette année semble vouloir perfectionner l'art de perdre son 
temps. Il y a un mois déjà qu'elle a été nommée pour préparer les lois 
constitutionnelles, elle a tenu bon nombre de séances , où en est-elle ? 
Ce qu'il y a de plus clair d'abord, c'est qu'on a voulu retarder le plus 
possible les lois essentiellement organiques sur le pouvoir exécutif, sir 
la seconde chambre, celles dont M. le président de la république atten- 
dait la stabilité, la sécurité, pour le gouvernement. On a commencé par 
la loi électorale, et avant tout on s'est dit qu'il fallait nommer des sous- 
commissions chargées de se livrer à l'étude consciencieuse et attentive 
de toutes les élucubrations possibles, de toutes les théories imaginables, 
des œuvres des publicistes, des législations étrangères. Bref, on a ou- 
vert à Versailles une succursale de l'Académie des sciences morales et 
politiques, sans se douter qu'on suivait l'exemple assez ridicule du con- 
ventionnel fameux qui, avant de faire une constitution, envoyait cher- 
cher les lois de Minos à la Bibliothèque nationale. Si on n'arrive pas à 
faire une loi électorale parfaite et à organiser le suffrage universel, ce 
n'est pas qu'on n'ait à choisir entre les systèmes. Ils se sont tous pro- 
duits, et tous partent de ce point que la première nécessité est de chan- 
ger la direction du suffrage universel en l'organisant , en le moralisant 
ou en le disciplinant. Seulement organisera-t-on le suffrage universel 
par en haut ou par en ba&? Aura-t-on une représentatien des intérêts 
pour faire contre-poids à la représentation du nombre? Donnera-t-on un 
supplément de vote proportionnel au chiffre des contributions ou'inhé- 

TOME I". — 187i, 15 



226 REVUE DES DEUX MONDES. 

rent à la qualité de chef de famille? Substituera-t-on à la candidature 
officielle de l'empire une sorte de tutelle légalement représentée par 
des comités de département, d'arrondissement, de commune? 

En un mot, on a fait, on continue même encore le cours le plus com- 
plet et le plus varié sur l'électorat, puis après le défilé de tous les sys- 
tèmes, après bien des dissertations, des exposés qui nécessairement ne 
conduisaient à rien, le président de la commission, M. Batbie, a fait 
observer d'un ton flegmatique qu'il serait peut-être utile de connaître 
l'opinion du gouvernement. Il y avait pourtant une manière de procé- 
der bien plus simple. Il y a un projet présenté Tan dernier par M. Du- 
faure; on n'avait qu'à prendre ce projet, à l'examiner, à le corriger, à le 
compléter, pour faire une loi où il n'y aura jamais tout ce qu'on ima- 
gine, mais qui suffira pour régulariser le suffrage universel, pour le pré- 
munir contre ses entraînemens. On n'est pas sans doute à l'assemblée 
pour faire des études, on y est pour faire des lois pratiques, applicables. 
C'est le rôle d'hommes politiques de connaître ces questions et de sa- 
voir les résoudre sans s'égarer dans toutes les subtilités, fût-ce dans 
les recherches les plus ingénieuses. On ne voit pas que c'est là le plus 
étrange abus du régime parlementaire, que c'est une manière de le 
compromettre en le montrant dans ce qu"il a de périlleux ou de sté- 
rile. Malheureusement, pendant qu'on est dans les nuages ou qu'on se 
livre aux luttes passionnées des partis, les affaires sérieuses pressent, 
frappent à la porte, et on n'a plus le temps de les traiter sérieusement. 
La situation financière, le budget, les impôts nouveaux, tout cela, il 
faut le discuter, le voter au pas de course, et hier encore M. le ministre 
des finances. M, Magne, était réduit à demander qu'on se hâtât, qu'on 
ne perdît pas une heure, parce qu'il fallait que le budget fût voté assez 
tôt pour être promulgué avant le l^"" janvier. Puisqu'on songe à organiser 
tant de choses à Versailles, on devrait bien organiser le travail parle- 
mentaire de façon à le rendre sérieux et fructueux. 

C'est bien assez des difficultés intérieures de toute sorte qui font à la 
France une vie laborieuse et que l'année expirante lègue à l'année qui 
commence; c'est bien assez de tout ce qu'on ne peut pas éviter, sans y 
ajouter les malaises, les équivoques de poUtique extérieure. Il y a ce- 
pendant des esprits étranges qui trouvent que la France a trop d'amis, 
trop d'alliés, qu'elle a des relations trop étendues, trop faciles, et qui 
éprouvent périodiquement le besoin d'agiter des fantômes, de relever 
des questions irritantes ou inutiles. Des mandemens épiscopaux tirant 
le canon contre l'Allemagne ou contre l'Italie, une interpellation de 
M. le général Du Temple au sujet de l'envoi d'un nouveau ministre au- 
près du roi Victor-Emmanuel, voilà qui est de l'à-propos et qui est de 
nature à servir les intérêts publics! On ne peut pas se résigner à voir 
la France et l'Italie vivre tout simplement, amicalement, comme elles 
doivent vivre ; c'est bien le moins qu'on cherche de toute façon à em- 



REVUE. — CHRONIQUE. 227 

barrasser ces relations naturelles. Il est vrai que M. Du Temple, avec 
son zèle bruyant de cléricalisme, n'a pas de succès jusqu'ici; il est ré- 
duit à SG plaindre amèrement de ses amis, qui ne le soutiennent pas, 
de l'assemblée, qui ajourne son interpellation d'abord après le budget, 
puis après la discussion des impôts nouveaux, puis après la loi des 
maires, et qui sait même si après tout cela on n'oubliera pas le fou- 
gueux interpellateur pour s'en aller en congé ? N'importe, M. Du Temple, 
en homme que rien ne trouble, monte périodiquement sur la brèche, 
c'est-à-dire à la tribune, pour rappeler qu'il a un discours à faire. Le 
malheur est qu'à côté de cet intrépide champion de l'église et du roi 
il y a les habiles qui chuchotent dans les couloirs avec des airs de mys- 
tère, qui vous confient tout bas que décidément les relations avec l'Italie 
sont mauvaises, que les troupes italiennes se massent sur la frontière. 
Ceux-là, et les importans s'en mêlent quelquefois, font moins de bruit 
que M. Du Temple, et ils font plus de mal par cette politique de faux 
bruits. Tout cela n'arriverait pas, si le gouvernement, qui est le premier 
à en souffrir, qui est le premier à sentir le prix, la nécessité de relations 
cordiales avec l'Italie, ne prêtait pas aux fausses interprétations par des 
ambiguïtés de conduite qui ressemblent fort à des ménagemens mal 
entendus pour des amis plus dangereux que des ennemis. 

On parle toujours de l'ordre, et voilà des évêques qui, dépassant les 
limites de leur pouvoir sacerdotal, sans s'inquiéter du retentissement 
que peut avoir leur parole, sans mesurer leurs expressions, soulèvent 
les questions les plus périlleuses, font des mandemens tout politiques 
de nature à troubler l'action extérieure de la France ! De temps à autre, 
ces manifestations trouvent un écho plus ou moins autorisé dans l'as- 
semblée, on tient une interpellation suspendue sur nos relations, et l'on 
veut qu'il n'y ait pas des difficultés, des embarras intimes, des malaises, 
qui ne semblent s'apaiser un instant que pour renaître bientôt! 

Non, tout cela n'arriverait pas, si le gouvernement coupait court aux 
manifestations, aux chuchotemens , à la propagande des mauvais bruits 
par la netteté de son attitude. On n'en serait pas sans cesse à chercher 
où l'on va, ce qu'on veut, si le ministre rappelait aux prélats trop pas- 
sionnés qu'ils n'ont aucune mission pour déclarer la guerre aux puis- 
sances étrangères, qu'ils doivent respecter les malheurs du pays, — si, 
après avoir nommé le marquis de Noailles ministre auprès du roi Victor- 
Emmanuel, il n'avait l'air de retarder son voyage à Rome, si, au lieu d'ac- 
cepter des interpellations comme celles de M. Du Temple, il faisait sentir 
le danger de discussions sans issue et sans aucune espèce d'opportunité. 
On ne s'aperçoit pas qu'on aboutit ainsi à la confusion, qu'on finit 
même par faire souffrir notre dignité nationale de toutes ces apparences 
de tergiversations ou de velléités impuissantes. M. le duc Decazes, re- 
prenant un mot prononcé autrefois par la Russie après la guerre de 
Crimée, disait récemment dans une circulaire diplomatique que la poli- 



228 REVUE DES DEUX MONDES. 

tique de la France était de se recueillir. C'est au gouvernement de 
prendre ses mesures pour protéger ce recueillement contre toute atteinte 
en maintenant intactes nos relations les plus naturelles et les plus pré- 
cieuses, en écartant sans hésiter les vaines complications que désa- 
vouerait la plus vulgaire prévoyance. Ici c'est d'autant plus facile que 
l'Italie ne cache pas le prix qu'elle attache à ses relations avec nous. 
M. Migra, qui s'était absenté cet automne, vient de reprendre son poste 
en France; il est revenu pour être, ce qu'il a toujours été, le représen- 
tant le mieux accrédité, le plus sympathique des désirs de bonne in- 
telligence, des sentimens d'amitié de l'Italie. Si M. Nigra est ici, c'est 
qu'il n'y a rien de changé dans cette politique, et c'est le roi Victor- 
Emmanuel lui-même, dit-on, qui a voulu que son ministre fût à Paris 
pour le 1" janvier. Si M. Du Temple tient absolument à savoir pour- 
quoi on envoie un ministre français auprès du roi Victor-Emmanuel, 
et même pourquoi c'eût été un acte d'habile courtoisie de s'arranger 
de façon que le marquis de Noailles fût, lui aussi, à Rome pour le 
1" janvier, qu'on le dise nettement, franchement à M. Du Temple et à 
ceux qui pensent comme lui, qu'on ne les fasse pas attendre : c'est 
pour dissiper toutes ces équivoques avec lesquelles il faut en finir, parce 
qu'on en viendrait à prouver qu'on ne sait plus ni ce qu'on veut ni ce 
qu'on peut. Il en est des affaires étrangères comme des affaires inté- 
rieures. Ici on n'a pas pu édifier une monarchie, et on fait des façons 
pour organiser la république; là on ne peut pas même admettre la 
pensée d'une rupture avec l'Italie, mais on semble toujours craindre 
d'avouer trop haut cette politique de franche cordialité et de paix qui 
est la seule possible, qui seule est dans le sentiment et dans les intérêts 
des deux pays. 

Les traditions de l'alliance de l'Italie et de la France, elles sont écrites 
dans un livre attachant et substantiel publié pas plus tard que ces jours 
derniers par un Italien d'autant de probité que de talent, M. Massari, 
sur l'homme qui a créé cette alliance par son génie , Cavour. Sous ce 
simple titre, le Comte de Cavour, souvenii'S biographiques, Fécrivain, le 
député italien a tracé plus qu'une biographie, il a fait revivre une épo- 
que et un caractère. Nul ne pouvait raconter cette histoire mieux que 
M. Massari, qui a été l'ami, le coopérateur actif et toujours modeste de 
Cavour, qui était auprès de lui aux heures les plus critiques et aux 
jours du succès, qui après tant d'épreuves enfin, fidèle en cela à la pen- 
sée de son guide, est resté hautement, sincèrement attaché à la France, 
comme tout ce parti libéral et modéré qui a fait la fortune de l'itahe 
nouvelle. M. Massari a montré à l'œuvre, dans Taction publique comme 
dans la vie la plus intime, le politique, le patriote, le libéral sachant 
égaler la vigueur de la volonté à la supériorité des conceptions, pré- 
voyant de loin, ne s'étonnant de rien, familier dans la puissance, et 
disant avec bonne humeur, au moment où il vient d'accepter le grand 



REVUE. — CHRONIQUE. 2'29 

duel de 1859 avec l'Autriche : « Nous venons de faire de l'histoire, main- 
tenant allons dîner. » Si l'on veut voir ce qu'un esprit éminent peut 
faire du régime parlementaire, le voilà. C'est par le régime parlemen- 
taire que Cavour a relevé le Piémont des ruines de Novare et a créé 
l'Italie nouvelle; c'est avec des chambres qu'il atout fait sans leur mar- 
chander leurs droits, mais en sachant les conduire. Et la diplomatie, il la 
pratiquait comme le régime parlementaire, résolument, mais libérale- 
ment, sans craindre de dire sa pensée, en sachant même se faire une 
arme de la franchise. « Je sais maintenant l'art de tromper les diplo- 
mates, disait-il gahnent, je leur dis la vérité, et ils ne me croient pas. » 
Il ne la disait peut-être pas toujours tout entière, ou bien il ne la disait 
qu'au moment où elle pouvait le servir. Quant au secret de sa politique, 
il ne le cachait guère. Qu'il nouât des alliances de commerce dès 1853, 
qu'il décidât la coopération du Piémont à la campagne de Crimée en 
1855, qu'il allât à Plombières ou qu'il fît un emprunt en 1858, le but 
était toujours le même : il y marchait avec autant de prudence que de 
fixité, en s'efforçant de ramener à des conditions pratiques une des plus 
prodigieuses révolutions. 

Certes peu d'hommes auront accompli d'aussi grandes choses dans un 
si petit nombre d'années; le mérite de Cavour était de les prévoir, de 
les préparer lorsque personne n'y songeait, et, particularité étrange, 
c'est Cavour qui dès 1858, d'accord avec l'empereur Napoléon III, faisait 
les premières démarches auprès de la Prusse, qui avait alors pour pre- 
mier ministre un prince de Hohenzollern , pour chef du gouvernement 
le prince régent, depuis l'empereur Guillaume. C'est Cavour qui, après 
s'être entendu avec Napoléon III, envoyait un personnage italien chargé 
de sonder le prince de Hohenzollern, de l'attirer à la cause qu'on se 
préparait à défendre, en ouvrant a la Prusse des perspectives nouvelles 
en Allemagne; mais à cette époque le prince de Hohenzollern déclinait 
poliment ces ouvertures, se bornant à parler du Piémont avec courtoi- 
sie et protestant de son respect pour les traités. C'était le prélude in- 
connu d'événemens encore lointains, à peine croyables. A tous les faits 
publics, le livre de M. Massari ajoute cette partie intime qui éclaire et 
vivifie l'histoire. Ce qui reste évident par toutes ses actions, par toutes 
ses pensées, c'est que Cavour, même en prévoyant une alliance possible 
avec la Prusse, ne séparait pas les intérêts de l'Italie des intérêts de la 
France, créant ainsi une politique d'intimité permanente qu'on ne peut 
pas plus abandonner à Rome qu'à Paris sans péril pour les deux na- 
tions. 

L'année nouvelle sera-t-elle plus favorable à l'Espagne que l'année 
qui finit? L'abdication du roi Amédée, l'avènement de la répubUque à 
Madrid, l'insurrection socialiste désolant les villes du midi et allant se 
concentrer à Carthagène, où elle résiste encore, la guerre carliste se per- 
pétuant dans le nord, des crises de gouvernement, des impossibilités 



230 REVUE DES DEUX MONDES. 

financières croissantes, un commencement de querelle avec les États- 
Unis, c'est là le résumé certes peu rassurant de ces dix derniers mois 
pour l'Espace. Où en sont aujourd'hui tous ces incidens d'une histoire 
si agitée? Heureusement voici une de ces complications espagnoles qui 
semble prendre une tournure nouvelle et même inattendue, c'est la 
complication extérieure, celle qui s'était élevée avec les États-Unis au 
sujet de la capture du Virginius par les autorités maritimes de Cuba. 
L'Espagne, il est vrai, s'était déjà exécutée : ne pouvant songer à ré- 
sister, elle avait rendu le navire que les Américains réclamaient dure- 
ment, elle était prête à donner jusqu'au bout toutes les satisfactions ; 
mais c'est ici justement que la question a changé tout à coup de face, 
au profit de l'Espagne. Les autorités judiciaires des États-Unis ont re- 
connu en effet que le Virginius n'avait pas le droit de se couvrir du 
pavillon américain, que par conséquent cette capture avait été légi- 
time. Certes cette décision prise même en présence de la résolution du 
gouvernement et de la restitution du navire déjà réalisée, cette attesta- 
tion du droit est des plus honorables pour les autorités judiciaires des 
États-Unis, qui n'ont pas voulu sanctionner le fait accompli; le gou- 
vernement de Washington se trouve néanmoins par cela même dans une 
situation singulièrement équivoque. Le mieux est maintenant pour le 
cabinet de Madrid de profiter de la circonstance pour en venir à une so- 
lution complète, définitive, plus équitable ou moins défavorable. 

Malheureusement l'Espagne n'a que le choix des embarras, et les 
difficultés les plus graves pour elle sont à l'intérieur, d'abord dans les 
insurrections qu'on ne peut pas vaincre, qui à chaque instant menacent 
de s'étendre ou de se rallumer. Il y a plus de quatre mois déjà que 
Carthagène est au pouvoir des communistes ou fédéralistes , on ne sait 
de quel nom les nommer; il y a plus de trois mois qu'on est en opéra- 
tions devant cette ville, qu'on l'assiège, dit-on, qu'on va la cerner et la 
prendre. Le fait est qu'après avoir envoyé successivement trois généraux 
en chef, on n'a nullement pris Carthagène, qu'on l'assiège toujours, et 
que pour tout bulletin de victoire on annonce qu'on a ouvert une tran- 
chée, qu'on a placé une batterie, qu'on a repoussé une sortie des insur- 
gés. La ville tombera d'ici à peu sans doute; mais enfin ce siège de 
Carthagène a déjà duré autant que le siège de Paris ! On commence à 
craindre maintenant que l'incendie révolutionnaire ne se rallume dans 
d'autres villes. Au nord, l'armée du gouvernement a tout autant de suc- 
cès avec les carlistes , on va de victoire en victoire, assurent les bulle- 
tins; on a ravitaillé Tolosa, car on en est là, il faut ravitailler les villes 
de l'intérieur des provinces basques. Le général Moriones, le brigadier 
Lona, menacent de toutes parts les carlistes. Oui, seulement ce qu'est 
devenu Lona, on ne le sait pas, et Moriones vient d'être obligé de s'em- 
barquer avec ses troupes du côté de Saint-Sébastien, sur la mer de Bis- 
caye , pour aller débarquer du côté de Santander. Était-il hors d'état 



, BlEVUE. — CHRONIQUE. 231 

de se dégager, do se frayer un chemin à travers les défilés du nord? 
C'est fort probable. Où est-il aujourd'hui? 11 est dans tous les cas hors 
du théâtre de la guerre, et ce n'est pas lui qui menace les carlistes dans 
les provinces basques, où presque toutes les villes sont bloquées par les 
forces du prétendant. 

Ce ne serait point là encore peut-être un mal irrémédiable, ou du 
moins ce ne serait qu'une de ces crises de guerre civile auxquelles 
l'Espagne est un peu accoutumée, s'il y avait un gouvernement assuré 
à Madrid. C'est là plus que jamais la question aujourd'hui. M. Castelar, 
depuis qu'il est au pouvoir, a certainement fait de sérieux et honorables 
efforts pour pacifier l'Espagne, pour réorganiser quelques forces mili- 
taires réguUères, pour remettre un peu d'ordre là où il n'y avait que 
confusion. Il a eu même le courage, toujours assez rare, de comprendre 
et d'avouer que tout ce qu'on soutenait dans l'opposition n'est pas pra- 
ticable dans le gouvernement, qu'il y avait des nécessités qu'il fallait 
savoir subir. Si, malgré les théories de philosophie humanitaire, il a 
maintenu dans toute son efficacité la peine de mort, c'est qu'il a vu que 
dans la profonde anarchie où était l'Espagne, en présence de la dissolu- 
tion de l'armée, on "ne pouvait arriver à rétablir la discipline militaire 
qu'en se servant de cette anne d'une répression inflexible. Il s'est rendu 
aux pressantes sollicitations des généraux, qui sans cela restaient ex- 
posés à être massacrés par leurs soldats, et finissaient par ne plus vou- 
loir accepter de commandement. 

■ Si dernièrement M. Castelar,' exerçant les prérogatives des anciens 
^uvernemens, a nommé des évêques, c'est qu'il a compris que, dans 
un pays comme l'Espagne, on ne pouvait sans danger pratiquer le système 
de la séparation de l'église et de l'état. M. Castelar a pu gouverner à peu 
près depuis quelques mois parce qu"*!! avait reçu une sorte de dictature, 
parce qiie les cortès n'étaient point réunies. Or les cortès vont maintenant 
se retrouver à Madrid dans deux jours, et, par une coïncidence de mau- 
vais augure, cette réunion a pour prologue aujourd'hui un conflit entre le 
président de l'assemblée, M. Salmeron, et le chef du pouvoir exécutif. 
T\ï. Salmeron n'approuve pas la politique dé M. Castelar, qu'il trouve 
trop conservatrice. Des négociations sont engagées pour amener une 
conciliation. Si elles ne réussissent pas et si le conflit est porté devant 
les cortès, qui l'emportera, de M. Castelar ou de M. Salmeron? Ce der- 
nier a bien des chances dans une chambre où dominent les opinions les 
plus extrêmes, où l'insurrection de Carthagène a de nombreux partisans; 
mais, si M. Castelar est obligé de se retirer, l'insurrection peut se sentir 
encouragée, elle peut s'étendre de nouveau, et si le parti du prince Al- 
phonse, du fils de la reine Isabelle, qui commence à s'agiter, prenait 
'à son tour les armes, l'Espagne se trouverait plus que jamais prise dans 
un inextricable réseau d'anarchie. Étrange et sombre perspective pour 
l'année qui va commencer! ch. de mazade. 



232 BEVUE DES DEUX MONDES. 

COMÉDIE-FRANÇAISE. 

JEAN DE WOMMERAY, par MM. Emile Augier et Jules Sa\df.ao. 



L'estime et la sympathie dont MM. Emile Augier et Jules Sandeau 
sont entourés, et le silence qu'ils gardent depuis trop longtemps, suffi- 
raient à expliquer l'impatience avec laquelle leur nouvelle pièce était 
attendue ; mais de plus on avait lu le Jean de Thommeray, publié dans 
la Revue des Deux Mondes (1), on en avait apprécié le bien-dire et la dé- 
licatesse, qui sont les signes distinctifs du talent de M, Sandeau; on avait 
été ému par le parfum d'honnête franchise, par le patriotisme sincère, 
qui animent ce roman, et l'on était d'autant plus désireux de retrouver 
au théâtre ces rares qualités, rendues plus saisissantes encore par le re- 
lief de la mise en scène. Le public n'a point été trompé. Il serait diffi- 
cile de fixer la part qui revient à chacun des deux auteurs dans le suc- 
cès de cette pièce. Et, quoiqu'on beaucoup d'endroits la griffe de chacun 
d'eux apparaisse, nous préférons ne pas diviser la responsabilité de 
l'œuvre, et laisser à leur communauté le poids tout entier du succès. 

Le comte de Thommeray, comme on sait, vit en Bretagne, dans le 
château de ses pères, entouré de sa famille et de ses paysans. Des trois 
fils que le ciel lui a donnés, l'aîné seul, le vicomte Jean de Thommeray, 
est à la maison, où il mène comme son père la vie de gentilhomme 
campagnard, l'aidant à la gestion des biens, chassant, chevauchant 
dans les bois et respirant à pleins poumons l'air parfumé des grandes 
landes. Ce genre de vie n'a pas peu contribué à lui donner un caractère 
tout particulier. Aux délicatesses d'une nature aristocratique, aux nobles 
enthousiasmes d'un brave cœur, viennent se- joindre les ardeurs conte- 
nues et les âpres énergies du Breton; on devine en lui des rudesses, — 
et je ne sais quoi d'un peu sauvage qui inquiète sans déplaire. Il a déjà 
payé son tribut à la patrie par un séjour de quelques années dans l'ar- 
mée, suivant en cela les traditions de la famille, qui veulent qu'un de 
Thommeray ait commencé la vie par être soldat. Il a fait comme son 
père, ses frères font comme lui, et au moment où la toile se lève on 
s'apprête au château à fêter le retour des deux jeunes soldats. 

C'est au milieu de ces joyeux-préparatifs que survient la baronne de 
Montlouis. Est-ce la curiosité qui l'amène chez le comtff de Thomme- 
ray, qu'elle ne connaît pas, ou sa visite a-t-elle en effet pour but le 
règlement de certaines affaires de voisinage? Ce qu'il y a de certain, 
c'est que Jean de Thommeray se trouve précisément là pour la rece- 
voir et bien vile est sous le charme de cette séduisante créature. Elle 

(1) Voyez la Revue du l«r avril 1873. 



REVUE. — CHRONIQUE. 235 

est fort belle dans son élégante amazone et de plus possède cette li- 
berté d'allure agressive, cette grfice provocante, qui font voir en clic 
une de ces charmantes désœuvTées du monde parisien. Elle lorgne de 
tous côtés, examine la vieille tourelle et trouve que « le château a beau- 
coup de cachet, » que le jeune vicomte avec ses façons étranges ne 
manque pas d'intérêt. La scène est finement écrite et parfaitement 
nuancée, Jean ne saurait être insensible en face de cette noble éva- 
porée; elle est pour lui comme la révélation subite d'un monde in- 
connu, d'autant plus séduisant à ses yeux que sa vie est plus calme 
et plus grave, La baronne est le démon tentateur auquel Jean doit cé- 
der, on le sent, on le devine. Cependant on entend bientôt la rumeur 
lointaine des paysans en même temps que la douce musique de la 
flûte et du biniou : la famille se groupe sur le perron devant la porte 
du vieux manoir, la foule envahit la scène, les deux frères de Jean ap- 
paraissent enfin avec leurs bottes poudreuses et leur costume de cava- 
lier. Ils s'élancent dans les bras s'ouvrant pour les recevoir, et tous ces 
braves gens qui ont fait leur devoir s'embrassent en pleurant. 

Ce n'est pas seulement sur la scène qu'on a pleuré ; l'émotion était 
grande dans la salle. C'est qu'en effet tout ce premier acte a une sa- 
veur délicieuse de vie pure et calme ; c'est comme un hommage rendu 
à la famille, au devoir et à la patrie. Tout cela ne peut se raconter, il 
faut entendre causer ces vieux époux si noblement respectueux l'un pour 
l'autre; il faut voir la fiancée de Jean avec sa petite robe modeste et son 
sourire angélique; il faut baigner ses yeux dans ce joyeux et touchant 
tableau. Nous sommes loin, il faut l'avouer, des tentatives qui se font 
d'ordinaire au théâtre. Il ne s'agit plus ici de morale transcendante et 
paradoxale, enguirlandée de détails aussi merveilleux qu'on voudra, mais 
laissant après soi je ne sais quelle odeur malsaine; il ne s'agit pas d'en- 
treprise dramatique spéculant sur le mauvais goût de la masse ou sur 
ses vicieux instincts. C'est une œuvre saine et mâle, vraiment fran- 
çaise, dont les nobles tendances, franchement accusées, doivent éloi- 
gner toute critique de détail et suffiraient à ce succès de bon aloi , lors 
même qu'elles ne seraient pas soutenues par le talent des au leurs. 

Au second acte, nous sommes chez la baronne de Montlouis, en plein 
mionde parisien, mélange comique de spéculateurs et d'hommes bien nés 
où l'on s'amuse tout en faisant des affaires, où l'on marivaude entre deux 
baccarats. C'est là que nous retrouvons Jean de Thommeray, fort épris 
de la baronne, dont il est l'amant. Il n'est déjà plus le gentilhomme du 
premier acte, tout imbu des principes austères de sa famille : poussé par 
cette femme qu'il aime d'une passion étrange, parfaitement indiquée et 
rendue, il accepte les goûts et les vices de ceux qui l'entourent ; sous 
prétexte de payer un billet dont l'échéance menace sa maîtresse, il court 
à la table de jeu et s'abandonne au tourbillon. L'explosion de tendresse 
passionnée dont la baronne salue cette chute du gentilhomme est, dans 



234 REVUE DES DEUX MONDES. 

sa vérité terrible, d'un effet saisissant : elle l'aime davantage depuis qu'il 
s'est abaissé jusqu'à sa hauteur; l'espèce d'admiration qu'elle avait pour 
son caractère était entre elle et lui comme un obstacle qui vient de se 
briser. « Que tu es belle! lui dit-il en plongeant ses regards dans ses 
yeux. — Tu es à moi, je t'aime, murmure-t-elle à son tour en s'aban- 
donnant dans ses bras. — Dieu veuille que tu ne t'en repentes pas ! » 
A cette réponse de Jean de Thommeray, tout ce premier acte si pur et 
si touchant vous revient à l'esprit, et l'on frissonne malgré soi. M""^ Fa- 
vart, dans ce rôle de la baronne de Montlouis, est excellente d'un bout 
à l'autre, et tout particulièrement dans la scène dont nous venons de 
parler. Qu'il nous soit permis seulement de remarquer que, dans les 
momens passionnés, elle pousse le goût du réel jusqu'à bredouiller un 
peu , en sorte qu'un grand nombre de mots ne portent pas. Quant à 
M, Mounet-SuUy, dont nous redoutions les ardeurs bizarres, il est loin 
de nous déplaire : sa personnalité légèrement étrange a de la saveur et 
du mordant dans ce rôle de gentilhomme breton perdu dans le monde 
parisien, et, à l'exception de deux ou trois endroits où ses coups de 
force sont d'une excentricité vraiment intolérable, il mérite les appro- 
bations qu'on lui donne. Autour des deux personnages principaux se 
groupent, dans ce second acte, plusieurs types curieusement tracés : 
c'est d'abord le jeune Roblot, spéculateur sans argent, mais doué de 
génie, que M. Goquelin met en relief avec expérience et sûreté; puis un 
certain Jonquière, homme de bourse aux favoris trop noirs, à l'accent 
méridional, possédant une fortune aussi grosse que douteuse. M. Got ex- 
celle dans ces rôles comiques et marqués, où son jeu large et sa verve 
sont à l'aise. Enfin imaginez M. Thiron avec sa bonhomie fine, son sang- 
froid irrésistible, transformé en baron de Montlouis, par conséquent 
mari d'une coquette couverte de dettes , et en même temps protecteur 
heureux et confiant d'une déesse aux cheveux d'or du nom de Blanche. 
La conversation entre le baron et la baronne, la façon charmante dont 
celle-ci prouve à son mari son infidélité et met son pardon au prix du 
paiement de ses dettes, sont de la plus gaie, de la plus fine comédie. 

Le troisième et le quatrième acte, qui se passent l'un dans le riche 
appartement de Jean de Thommeray, l'autre à Trouville , sont pleins 
de détails charmans, de scènes épisodiques où les auteurs semblent 
prendre plaisir à prouver que l'on peut avoir une idée généreuse , un 
but avouaJjle et moralisateur, et en même temps posséder son métier 
d'une merveilleuse façon. Tout cela est groupé ou combiné avec une 
adi'esse que les spécialistes du genre pourraient difficilement dépasser. 
Parmi ces arabesques qui accompagnent et soutiennent le sujet princi- 
pal, Jean de Thommeray poursuit sa route. Devenu homme de bourse» 
associé à Roblot, gagnant beaucoup d'argent et menant grand train, il 
a bientôt cessé d'aimer la baronne, dont la passion est devenue d'autant 
plus vive qu'elle était moins payée de retour. Comme on le pense bien, 



BEVUE. — CHRONIQUE. 235 

Jean ne peut plus être, dans le milieu où il vit, l'homme d'un amour 
unique. Par hasard, il rencontre cette belle aux cheveux d'or que pa- 
tronne le baron de Montlouis, et le voilà entre deux femmes, poursuivi 
par son ancienne maîtresse , ensorcelé par l'irrésistible beauté de cette 
fille au long chignon, tenté par les conseils de l'habile et peu scrupuleux 
Roblot. C'est à cette heure critique que la comtesse de ïhommeray vient 
chercher son fils au milieu même du torrent qui l'emporte. Dans une 
scène pleine de cœur et d'éloquence, elle le conjure de renoncer à la 
vie qu'il mène, elle le touche, l'émeut; en dépit de ses résistances, elle 
arrive à le persuader. On oubliera le passé, sa place est restée vide au 
foyer de famille; c'est là qu'est le bonheur, le calme, la vie honorable, 
c'est là que sa fiancée l'attend... 11 va céder, il cède; ce soir même, 
il partira. Alors la chère vieille femme enlace son enfant de ses deux 
bras, le couvre de larmes et de baisers, de ces bonnes larmes mater- 
nelles, de ces chauds et larges baisers auxquels on ne résiste pas,... sur 
le moment du moins, car il suffit du retour inattendu de la belle péche- 
resse pour lui faire oublier son émotion et ses promesses. Qu'a fait pour 
cela cette fille irrésistible? Elle a dénoué ses cheveux, lui a dit : « Re- 
coiffez-moi, » et lorsque ensuite elle lui a tendu le bras en lui disant : 
« Où allons-nous dîner? » il a répondu joyeusement : « Où tu voudras. » 

C'est à Trouville, comme je le disais, que se dénoue cette situation où 
Jean se débat depuis son départ de la Bretagne. Tandis qu'on boit du 
Champagne au casino, que l'on songe à spéculer sur les effets probables 
de la guerre avec la Prusse, que l'astucieux Roblot prépare pour son 
noble ami un mariage de vilaine apparence, quoique fort doré, tandis 
que la belle aux cheveux d'or réduit le baron de Montlouis à un déses- 
poir qui fait rire aux larmes, la nouvelle de nos désastres arrive tout à 
• coup : la bourse a baissé de 5 francs, Jean de Thommeray et son ami 
Roblot sont ruinés. C'est sur cette catastrophe que la toile tombe. 

Vient alors un tableau final dont le succès a été immense, et qui est 
la moralité de l'œuvTe : c'est la mise en action à peu près exacte de ce 
dénoûment qui a si fort touché dans le roman de M. Sandeau. Un dé- 
cor exécuté de main de maître représente le quai Malaquais par une 
nuit d'automne. Presque au premier plan, à droite, débouche la rue 
Bonaparte, Au fond, l'aile droite du palais Mazarin, celle qui fut habi- 
tée successivement par Horace Vernet, Duret, et qui l'est maintenant 
par M. Jules Sandeau, se détache avec son toit élégant et pittoresque 
sur un ciel nuageux et tourmenté. A gauche, dans le lointain, le pont 
des Arts; plus loin encore, le Pont-Neuf avec ses lanternes et le vieux 
quai de la ferraille, pailleté de lumières confuses. Pas un bruit, pas une 
âme. J'oubliais deux bons bourgeois rentrant chez eux en causant du 
siège prochain. L'effet est saisissant, et l'émotion vous prend à la gorge. 
Mille souvenirs de ce terrible temps vous reviennent à l'esprit : vous 
rappelez-vous les gares envahies par les femmes et les enfans, les 



236 REVUE DES DEUX MONDES. 

adieux, les larmes, les petits bras potelés s' accrochant au cou de ceux 
qui restaient?.. On se quittait, et on n'osait pas se dire au revoir! Que 
ce fut triste, mon Dieu! En plus de tout cela, ce pressentiment d'un 
issue fatale qui assombrissait l'horizon, et vous brisait le cœur. 

C'est dans ce milieu que nous retrouvons Jean de Thommuray, dont 
les malles sont faites, et qui, lui aussi, va suivre les femmes et les en- 
fans. Vainement un de ses amis, déjà blessé devant Paris, tente de le 
retenir et le rappelle au devoir... Il ne veut pas être dupe; il sait la vie, 
et sa détermination est irrévocable, lorsqu'on entend au loin celte mu- 
sique bretonne dont le poétique écho vous est resté dans l'oreille depuis 
le premier acte, et bientôt le bataillon des mobiles du Finistère, com- 
mandé par le comte de Thommeray, vient se ranger en bataille sur le 
quai. Je n'ai pas à décrire l'espèce de vertige dont Jean est saisi, et que 
l'acteur rend avec talent. A la vue de son père, de ses frères et de tous 
ces braves gens accourus pour défendre Paris, un enthousiasme subit 
s'empare de Jean. Il saisit un fusil avec ivresse et prend place dans les 
rangs. « Qui êtes-vous? » lui dit son père, et il fait celte réponse su- 
perbe, que nous avons tous admirée dans le roman : « Je suis un homme 
qui a mal vécu, et qui veut apprendre à bien mourir. » 

En somme, l'impression sera profonde dans le public, et le succès sera 
grand. MM. Augier et Sandeau ont fait plus que d'ajouter une bonne 
pièce à leur bagage littéraire, déjà si riche; ils ont fait une belle et 
bonne action. Je dirai à la hâte que M. Mauban remplit avec une grande 
dignité le rôle du comte de Thommeray, et que M"^ Guy on, dans celui 
de la comtesse, montre des qualités vraiment remarquables : elle est 
d'une tendresse maternelle touchante jusqu'aux larmes. Le personnage 
de la fille aux beaux cheveux ne m'est pas sympathique, quoique parfai- 
tement bien joué par M"® Croizette, Il y a là des duretés , des réalités 
de langage et de gestes qui assurément pourraient être atténuées, et 
avouons sans détour qu'il y aurait dans le quatrième acte de salu- 
taires coupures à opérer. L'exécution dans son ensemble est tout près 
d'être parfaite. Les décors, la mise en scène, sont d'un goût irrépro- 
chable et produisent, au premier et au dernier acte surtout, un très 
grand effet. Souhaitons que le succès de cette œuvre excellente ait une 
influence sur notre théâtre et soit comme le jalon d'une voie nouvelle. 
Souhaitons aussi que MM. Sandeau et Augier nous fournissent encore 
de nombreuses occasions d'applaudir des types honnêtes et franchement 
tracés, semblables à ceux qui font le succès de Jean de Thommeray. 



REVUE. — ClIROMQUE. 237 

ESSAIS ET NOTICES. 



I. — Bret Harte, Taies of Ihe Aryonauts, Spanish and ameriean Jegmds, Condensed rwvels, 
Sketches, Pocms, etc. — II. Bret Harte, Récits californiens, trad. par Th. Bentzon, Paris 
1873; Michel Lévy. 

Il y a dans la rude existence du mineur californien, dans cette lutte 
sans trêve pour les biens matériels et cette concurrence sans merci, 
quelque chose qui à première vue semble réfractaire à la poésie. L'ac- 
tion chasse la rêverie. « Des vers? dit le fougueux Percy, j'aimerais 
mieux être un jeune chat et crier miaou qu'un marchand de ballades ! 
Entendre tourner un chandelier de fer ou la roue qui grince sous l'axe 
mal graissé ne m'agacerait pas les dents comme des mièvreries versi- 
fiées ! » Et pourtant ces luttes âpres et ardentes ont leur côté héroïque, 
cette vie volontairement sauvage a ses aspects tragiques et ses gais con- 
trastes qui devaient frapper Fœil d'un vrai poète. Bret Harte s'est con- 
stitué le chantre de ces argonautes de 1849 qui firent irruption dans 
les plaines désertes de la Californie; il les a célébrés en vers et en 
prose, et l'originalité de ses récits lui a valu en peu d'années une re- 
nommée qui a franchi les bornes du Nouveau-Monde. Charles Dickens, 
nous raconte son biographe M. John Forster, saluait, quelques mois avant 
sa mort, dans Bret Harte un rival heureux, a Je n'ai rien vu depuis 
longtemps de plus saisissant comme peinture de caractères, » dit-il à 
M. Forster après avoir lu les deux esquisses intitulées the Luck of Roa- 
ring-Camp {la Chance du Camp- Rugissant) et the Outcasls of Poker -Fiat 
^les Expulsés de Poker-Flat). Il y reconnaissait sa manière, appliquée 
à des sujets nouveaux et à des mœurs étranges qu'aucun romancier n'a- 
vait encore décrites. On peut en effet signaler certaines analogies entre 
le procédé de Bret Harte et celui du conteur anglais, notamment leur 
tendresse marquée pour les coquins sensibles et les vauriens généreux 
qui tout à coup se réhabilitent par quelque acte de dévoûment inat- 
tendu. Bret Harte s'excuse quelque part d'avoir évité dans ses récits 
toute leçon de morale positive, h J'aurais pu peindre tous mes coquins 
en noir, dit-il, — et les faire incapables de quoi que ce soit d'honnête 
ou de vertueux; mais c'était encourir la responsabihté de mes créations, 
et c'est ce dont e ne me soucie nullement. » Le conteur californien s'est 
donc contenté de reproduire avec une dédaigneuse impartialité ce mé- 
lange de mal et de bien qui s'offrait à ses yeux, et cette indifférence au 
moins apparente le rapproche de Mérimée, en même temps que la so- 
briété de la touche et la vigueur du pinceau. Toutefois il est loin d'avoir 
la distinction et la profondeur du romancier français; le dialogue est 
souvent faible, et la composition décousue, négligée, dès que le récit 
dépasse le cadre d'une simple esquisse. C'est un Mérimée en bottes 



238 REVUE DES DEUX MONDES. 

fortes, un peu rude et parfois vulgaire. L'attrait de ses nouvelles réside 
en grande partie dans la nouveauté de ses sujets : il nous fait faire con- 
naissance avec un monde étrange, il nous introduit dans les camps des 
chercheurs d'or, — mauvais lieux transformés en bourgades, villes- 
tripots, coupe-gorge de quelques milliers d'âmes. Il ne cache rien, ne 
déguise rien, et pourtant il parvient à nous intéresser, à nous émouvoir 
même, en racontant les douleurs et les joies, les angoisses et les succès 
de ses héros déclassés. 

Francis Bret Harte est né en 1839 à Albany, dans l'état de New- 
York, oii son père était professeur dans une école de filles. Esprit cul- 
tivé et amoureux de l'étude , ce père lui donna une éducation fort soi- 
gnée; mais il mourut en 185Zi, et le jeune Bret Harte, ébloui par les 
récits des gold-diggcrs, s'en alla chercher fortune en Californie. Il se 
jeta résolument dans le flot humain qui venait d'envahir les solitudes 
des plaines qui s'étendent entre les rivages de l'Océan-Pacifique et le 
pied de la Sierra-Nevada, — flot bigarré oi^i tous les âges, toutes les con- 
ditions , tous les degrés de culture étaient représentés. Il se laissa em- 
porter par la vague. Pendant deux ou trois ans, il erra dans les camps 
de mineurs et les jeunes cités qui commençaient à sortir de terre, sans 
domicile fixe, essayant tour à tour d'une foule de métiers. Un désir in- 
cessant de changer de place, une impatience fiévreuse du repos et de 
la fixité possédait alors tous ces pionniers qui venaient fouiller les en- 
trailles de la teiTe promise. Les camps naissaient et disparaissaient, des 
cités déjà florissantes se dépeuplaient dans l'espace d'un jour, selon les 
hasards de la fortune, qui poussait les chercheurs d'or à se porter vers 
des placers nouvellement découverts, avant d'avoir épuisé les anciens. 
Bret Harte, au milieu de ce tourbillon dimmigrans, se fit successive- 
ment mineur, maître d'école, typographe, journaliste, courrier au ser- 
vice d'une entreprise de messagerie à cheval, puis agent de cette com- 
pagnie, pour laquelle il allait et venait de Tune à l'autre de ces bourgades, 
collées sur les flancs des montagnes, qu'il nous décrit avec tant de 
charme, — Sandy-Bar, Poker-Flat, Wingdam, etc. Pendant ces voyages 
incessans, son imagination se saturait d'impressions pittoresques, se 
peuplait de figures bizarres et originales, qu'il devait plus tard trans- 
former en héros de ses récits. Vers 1857, Bret Harte reprit le chemin 
de (( la baie, » de ce havre fortuné qui représentait alors pour les tra- 
vailleurs des camps les fraîches brises de mer, la bonne chère, enfin 
toutes les commodités de la \-ie civilisée qu'ils avaient laissées derrière 
eux dans les « états, » — il revint à San-Francisco. Là s'ouvrit pour lui 
la carrière littéraire. Il entra d'abord comme compositeur dans les ate- 
liers d'un journal hebdomadaire, tJie Golden Era, et il y assemblait lui- 
même les types qui devaient imprimer ses premiers essais. L'éditeur 
du journal fut frappé du talent de son jeune ouvrier, et de l'atelier 
Bret Harte passa dans les bureaux de rédaction de VAge d'or. C'est vers 



RJiVLli. — CIIUOMQUE. 239 

ce temps qu'il se maria, et les soucis du ménage lui firent bientôt ou- 
blier ses habitudes de vie vagabonde. Pendant quelques années, Bret 
Hartc appartint tout entier au journalisme militant, écrivant des articles 
au jour le jour, et dirigeant lui-même mie gazette littéraire, le Califor- 
nien. C'est là qu'il a publié pour la première fois ses [Condensed novels, 
espèces de parodies où il s'efforce d'imiter, en les exagérant, les traits 
caractéristiques des principaux romanciers anglais et français, — charges 
assez lourdes et qui ne feront rire que des lecteurs américains. En 186^, 
il est nommé secrétaire de la Monnaie de San -Francisco, emploi qu'il 
garde six ans, et qui lui permet de consacrer ses loisirs à des travaux d'un 
cai-actère moins éphémère. Il paraît que c'est aussi vers cette époque qu'il 
a donné aux journaux franciscains la plupart des petites compositions hé- 
roï-comiques en patois californien dont la plus connue est la pièce de 
vers intitulée That heathen Chinée, — l'histoire du bon Chinois qui triche 
au jeu, — laquelle fit en 1870 le tour de l'Amérique et de l'Angleterre. 
Quelques-uns de ces morceaux sont pleins de verve et d'humour; mais 
le traducteur qui s'attaquerait à ce slang intraduisible y perdrait sa 
peine; il semble que le sel s'évapore dès qu'on cherche à rendre le sens 
des mots. 

Au mois de juillet 1868 , Bret Harte entreprit la publication d'un re- 
cueil mensuel, the Overland 3Ionthly, qui eut tout de suite un succès très 
marqué ; c'était , [dans la pensée des éditeurs , une œuvre de civilisa- 
tion, comme le dit la vignette, un ours traversant une voie ferrée. C'est 
dans l'un des premiers numéros de ce modeste recueil que parut la tou- 
chante nouvelle intitulée the Luck of Roaring - Camp, — l'histoire de 
l'enfant adoptif de tout un camp de mineurs, — petit chef-d'œuvre 
qui attira d'abord l'attention sur le conteur californien, et qui fut bien- 
tôt suivi d'une série d'autres récits et d'esquisses de mœurs dont le fond 
est toujours fourni par la vie aventureuse des chercheurs d'or. Celui qui 
voudrait aujourd'hui visiter les sites où nous conduit Bret Harte ne les 
reconnaîtrait qu'avec peine, car un grand changement s'est opéré en 
très peu d'années ; les villes qu'il nous montre à l'état d'embryons sont 
maintenant bien bâties, macadamisées, éclairées au gaz, pourvues de 
tout le confort d'une civilisation avancée. Les personnages de ses récits 
appartiennent eux-mêmes au passé, à une époque disparue, on ne les 
rencontre plus que dans des lieux écartés. En effet, le véritable pion- 
nier, ainsi que son prototype, l'Indien, recule devant le progrès qui 
vient appliquer son niveau à toutes les existences; il n'attend pas d'être 
submergé par la marée montante de l'uniformité, il s'en va constituer 
ailleurs le noyau d'une nouvelle colonie. Les conditions de la vie de 
San-Francisco en 1849 se trouvent reportées à Sacramento en 1850, dans 
les centres miniers du sud en 1854, à Virginia-City en 1860, et ainsi de 
suite dans les champs d'or successivement découverts ; ce sont toujours 
les mêmes acteurs qui représentent la même comédie sur des scènes de 



240 REVUE DES DEUX MONDES. 

plus en plus éloignées, et le juge Lynch, à leur suite, fait sa chevauchée 
dans le pays. Dans les villes aujourd'hui florissantes qui sont sorties de 
ces camps de bohémiens, nul vestige ne rappelle plus le passage des 
premiers fondateurs; ils ont disparu sans laisser de trace. Bret Harie 
nous a conservé les souvenirs gais ou tristes d'un monde disparu. 

En 1871, il quitta la direction de son recueil et la chaire de professeur 
de littérature moderne qui venait de lui être confiée à l'université de 
Californie, pour retourner dans son pays natal, l'état de New-York, C'est 
là qu'il a écrit Carrie, la plus récente de ses œuvres, qu'une plume exer- 
cée a traduite pour les lecteurs de la Revue après avoir présenté succes- 
sivement Mliss, Vklylle du, Val-Rouge, les Maris de madame Skaggs. On 
retrouvera ces récits, sauf celui qui est le dernier en date, dans le vo- 
lume que M. Th. Bentzon vient de publier et qui renferme ce qu'on 
peut appeler le dessus du panier du romancier californien. Bret Harte a 
eu le tort de laisser grossir son bagage littéraire par la reproduction 
d'une foule de boutades, de bluettes insignifiantes, ivraie que l'on 
trouve mêlée dans ses volumes à des récits composés avec art et qui 
resteront. Cette remarque s'applique surtout à ses Condensed novels et 
aux essais humoristiques réunis sous le titre de Civic and character 
sketches, parmi lesquels on rencontre toutefois quelques perles. Ce que 
Bret Harte a écrit de meilleur, ce sont incontestablement les Rlcits des 
Argonautes, titre sous lequel il a réuni les épisodes de la vie des pre- 
miers immigrans que la fièvre de l'or attirait dans les déserts de la 
Californie. Là il nous attendrit sur l'amour paternel du Camp-Rugis- 
sant pour Tom La Chance, l'enfant qu'une femme perdue a laissé en 
mourant à ses grossiers compagnons ; il nous intéresse au triste sort de 
Miggles, la belle pécheresse transformée en garde-malade, — à la dou- 
leur du « partenaire de Tennessee. » qui voit son associé, un voleur, 
pendu par la loi de Lynch, — à l'héroïsme du joueur Oakhurst, qui se 
tue pour ne pas vivre sur les provisions qui pourraient prolonger l'exis- 
tence des misérables créatures expulsées du Poker-Flat en même temps 
que lui et avec lesquelles il s'est égaré dans la neige. Nous y retrou- 
vons la Petite-Fadette sous les traits de l'aimable Mliss, qui se laisse 
apprivoiser par le jeune maître d'école de Smith's Pocket. Quelques-uns 
des personnages secondaires qui y sont dessinés d'un trait léger sont 
des types qui reviennent ensuite plus d'une fois dans d'autres nouvelles : 
de cette famille est le fameux colonel Starbottle, gentleman de la vieille 
école, qui préside à tous les festins, règle les conditions des combats, 
se pose en arbitre du goût et des bonnes manières. Ces récits ont une 
saveur de terroir singulière, « quelque chose comme le parfum d'une 
branche de sapin de l'ouest; » ils font revivre toute une époque, et ils 
suffiraient à établir la réputation d'un conteur. 



Le directeur-gérant, G. Buloz. 




MA SŒUR JEANNE 



DEUXIÈME PARTIE (1). 



I. 

Je subissais, je l'ai dit, une fascination. Je dois ajouter qu'en 
même temps j'éprouvais une méfiance singulière. Mon éducation, 
ma nature, l'influence de mon milieu, avaient fait de moi un com- 
posé d'ardeur et de retenue; je m'attribuais alors, même à mes 
propres yeux, et probablement sous l'influence de Vianne, une cer- 
taine puissance d'examen et de scepticisme : je touchais au moment 
où la jeunesse et l'inexpérience reprendraient leurs droits. 

La jeune dame, qui m'intriguait passablement, marcha d'abord 
appuyée sur le bras de son mari; ils ne se tutoyaient pourtant pas. 
Il l'appelait Hélène; il lui jurait qu'elle ne le fatiguait pas. Elle ré- 
pondait qu'elle était sûre du contraire, et qu'il devrait la laisser 
marcher seule. La question fut bientôt résolue, le sentier devint 
trop étroit, elle dut passer entre nous deux; puis il devint escarpé, 
et l'Anglais voulut marcher sur la berge rocheuse afin de préserver 
sa compagne du vertige. Elle s'effraya pour lui, et quand je l'eus vu 
trébucher deux fois : — Pardon, mon bourgeois, lui dis-je en for- 
çant mon accent méridional, car leur méprise m'amusait, et je tra- 
vaillais à la faire durer, — du moment que vous m'avez pris pour 
guide, j'ai une responsabilité. Il faut me laisser tenir madame, et il 
faut passer devant moi. 

Il y consentit avec la tranquillité d'un gentleman qui ne peut pas 
être jaloux d'un paysan. Je marchai sur le contre-fort du sentier. 
Elle appuya sa petite main gantée sur mon épaule. Quand un obstacle 

(1) Voyez la Revue du l*' janvier. 

TOME l". — 15 JANVIER 1874. 10 



2i2 REVUE DES DEUX MONDES. 

se présentait devant elle, je la soulevais en l'entourant de mon 
bras. Nous montions ainsi depuis une demi-heure, et ce n'était pour 
moi qu'une promenade. La jeune dame était adroite et légère, mais 
l'Anglais était visiblement hors d'haleine. — Pauvre cher ami! dit- 
elle tout haut, comme se parlant à elle-même dans un mdhient où 
il était resté en arrière, cela est trop rude pour lui : il se croit tou- 
jours jeune... 

— Et il n'est pljis jeune, répondis -je, affectant la simplicité, 
poussé peut-être par un assez mauvais sentiment. 

Elle se retourna vers moi et me regarda d'abord avec une expres- 
sion fâchée, mais elle devint rouge comme si elle était humiliée de 
la comparaison à établir. Je voulais qu'elle me parlât. — Pardon, 
lui dis-je, vous ne me parliez pas, j'ai cru..., je ne suis guide que 
par occasion ! 

— Si vous n'êtes pas ce que vous paraissez être, qui donc êtes- 
vous? 

— Un homme très mal élevé, un chasseur d'ours. 

— Ah mais, c'est très beau d'être chasseur d'ours. En avez-vous 
tué beaucoup ? 

— Beaucoup. 

— C'est dangereux, n'est-ce pas, cette chasse-là? 

— Très dangereux. 

— Et vous n'avez jamais eu peur? 

— Quand on a peur de l'ours , ou est perdu , et puisque me 
voilà... 

— Comment vous y prenez-vous pour le tuer ? 

— A la vieille manière du pays, c'est encore la meilleure : on 
roule son manteau autour du bras gauche, qu'on lui présente au 
moment où il se dresse, et de la main droite on lui enfonce un épieu 
dans le cœur. 

— Ah! c'est effrayant; ce doit être plus émouvant que les com- 
bats de taureaux que j'ai vus en Espagne. 

— Vous arrivez d'Espagne ? 

— Non, j'arrive de Londres, mais j'ai vu l'Espagne aussi. Mon 
mari aime beaucoup les voyages. 

— Et vous aussi? 

— J'en suis un peu rassasiée; mais le voici qui vient, ne parlei 
pas de chasse à l'ours. 11 voudrait peut-être y aller, et je serais trop 
inquiète... 

— C'est un bon mari alors? 

— C'est un ange, répondit-elle en me regardant fixement comme 
pour me dire qu'une femme comme elle ne craignait pas l'indiscrète 
familiarité d'un homme comme moi. 

En même temps que le gentleman, les deux porteurs nous rejoi- 



MA SŒUR JEANNE, 2/i3 

gnaient avec la chaise. La jeune dame y monta en me priant de ne 
pas laisser son mari seul. Je ne pensais pas être nécessaire, pour- 
tant je ne souhaitais pas m'en aller, et quand il me dit : — Venez 
avec nous, mon cher, je ne veux pas vous avoir dérangé pour si peu, 
— je songeai que j'avais le temps de refuser l'argent et que je pou- 
vais accepter la promenade. 

Il essaya de suivre la chaise, mais il dut vite y renoncer, et comme 
sa femme ne le voyait plus, étant passée en avant, il me demanda mon 
bras avec beaucoup de politesse et de bonhomie. Je l'avais pris pour 
un ancien beau passablement ridicule. Je vis que je m'étais trompé; 
c'était un homme charmant qui luttait contre les premières atteintes 
de la vieillesse pour ne pas être à charge et déplaisant. — J'ai été 
un grand marcheur, me dit-il en s'arrêtant un peu, non pas un 
beau montagnard comme vous, mais un chasseur leste et nerveux, 
passionné pour l'action et le danger. Voici que l'âge me fait sentir 
son poids. J'irai tant que je pourrai, et puis je me résignerai. 

— Vous avez raison de lutter, lui dis-je; pourtant il n'en faut pas 
trop faire. Quel âge avez-vous? 

— Je ne cache pas mon chiffre, soixante-deux ans,... et vous, 
mon enfant? 

— Vingt-quatre; mais ne parlez plus, la respiration vous manque; 
vous avez un commencement d'astlmie. Je ne vous dirai pas que dès 
lors il faut ne plus bouger; je suis de l'avis contraire. J'ai vu des 
asthmatiques dont le mal n'était pas trop avancé guérir par un 
effort modéré, mais continuel, pour rendre à l'organe affecté sa 
fonction normale.. 

— Ah çà mais, dit-il en s'arrêtant encore, vous parlez comme un 
médecin, mieux qu'un médecin, car le mien me prescrit le repos. 

— Je suis un peu médecin : dans la montagne, il faut savoir un 
peu de tout. Voulez-vous me permettre de vous écouter un instant? 
Respirez du mieux que vous pourrez. 

— Voilà. 

— Eh bien ! ce n'est pas mal; vous pouvez guérir, si vous avez de 
la patience et de la persévérance. Marchez tous les jours, mais pas 
autant qu'aujourd'hui. Vous en avez assez. 

Il m'examina avec surprise. Je me trahissais; j'étais las de mon 
rôle. Nous arrivions auprès de la chaise. On sait que les porteurs 
vont très vite, au pas gymnastique. La jeune dame leur avait or- 
donné de s'arrêter pour attendre son mari. Elle était descendue et 
venait à sa rencontre. — Je veux marcher à présent, lui dit-elle, 
et vous vous ferez porter. 

Il refusa; devant elle, il dissimulait sa fatigue, et je crus voir à 
ses regards inquiets qu'il ne fallait pas prononcer le terrible mot 
d'asthmatique; mais je crus devoir insister, et elle m'en sut gré. — 



2A4 REVUE DES DEUX MONDES. 

Cher ami, lui dit-elle avec une grâce caressante, vous n'êtes pas 
bien aujourd'hui, vous ne marchez pas comme à l'ordinaire. Si vous 
refusez, ajouta-t-elle en baissant la voix, je croirai que vous ne 
m'aimez plus. 

Il parut vaincu et céda. Les porteurs l'enlevèrent au pas de course; 
il était mince et léger. En un instant, je me trouvai seul avec elle. 

— A nous deux, maintenant, monsieur le docteur! me dit-elle 
en prenant sans aucun embarras le bras que je lui offrais. Mes por- 
teurs viennent de m'en dire de belles sur votre compte ! Vous êtes 
reçu médecin à vingt-quatre ans, ce qui est très joli, vous êtes d'une 
famille très honorable et très estimée, vous allez devenir l'associé 
du médecin des eaux de Saint-Sauveur, enfin vous êtes un homme 
distingué, et même un homme du monde quand il vous plaît de 
l'être. Et vous vous moquez des pauvres voyageurs, vous les trom- 
pez avec un costume d'emprunt, vous vous donnez pour un chasseur 
d'ours, tandis que vous êtes M. Laurent Bielsa, propriétaire de la 
jolie maison et du beau pâturage où nous nous sommes arrêtés tan- 
tôt! Pourquoi cette comédie, je vous le demande, et quel plaisir 
trouvez-vous à rendre ridicules des gens que vous ne connaissez 
pas et qui ne vous ont jamais rien fait? 

Je lui répondis que je n'avais pas offert mes services, qu'on les 
avait réclamés sans me consulter, que je ne m'en prenais point à 
elle de la rnéprise, et que j'acceptais une leçon due à la rusticité de 
mes habits et de ma personne. 

— Alors c'est à mon mari que vous en voulez? Vous auriez grand 
tort; il est un peu distrait, et il faut convenir que l'habitude de la 
richesse porte un peu les Anglais à croire qu'avec de l'argent on 
peut commander à tout le monde comme au premier venu; mais, .si 
vous connaissiez sir Richard Brudnel, vous lui pardonneriez tout. 
C'est l'homme du monde le plus affable, le plus bienveillant, le plus 
doux, le meilleur qui existe! Voyons, pardonnez-lui vite, ou bien, 
moi, je ne vous pardonnerai pas de m' avoir mystifiée. 

— En quoi vous ai-je mystifiée? 

— Ah vraiment! Combien d'ours avez-vous tués, beau chasseur 
à l'épieu? 

— Si vous aviez mieux questionné vos porteurs, ils vous auraient 
mieux renseignée. J'ai tué sept ours, dont vous avez pu voir le fes- 
ton de griffes à la porte de mon auberge. Nous en avons régalé nos 
amis et nos pratiques, et j'ai partagé les primes avec mes camarades. 

— Alors... je me rends, vous êtes un homme extraordinaire, et 
nous serons forcés de vous faire des excuses. 

— J'accepte les vôtres, répondis-je gaîmenl. Quant à sir Richard, 
la paix est déjà faite; je lui ai donné une consultation, 

— Ah ! est-ce qu'il est malade? 



MA SOEUR JEANNE. 2ii5 

— Fort peu. Il vivra longtemps. 

— Que Dieu vous entende! Pour cette bonne parole, et, pour 
sceller le pardon que vous nous accordez, donnez-moi la main. 

Je reçus sa petite main dans la mienne avec émotion, et n'osai la 
serrer. — Allons donc, dit-elle, à l'anglaise! Shakcl shakel Vous 
savez l'anglais, je parie! Moi, je ne l'apprendrai jamais; c'est une 
langue affreuse. J'aime l'espagnol; je l'ai appris très vite, mais au 
fond je n'aime que le français, la France et Paris! 

— Vous y êtes née? 

— De parens pauvres , comme on dit , mon enfance a été bien 
humble; plus tard, j'ai été riche et point heureuse. Sir Richard m'a 
aimée; il a été ma providence. A présent je n'ai rien à désirer. 

— Vous aviez été mariée une première fois ? 

— Non. Pourquoi cette question? 

— Je croyais comprendre... 

— Ah! mon histoire serait trop longue et point amusante. Parlez- 
moi de vous. Allez-vous réellement vous établir ici? 

— Je n'en sais rien encore. 

— N'allez-vous pas songer à vous marier? 

— C'est trop tôt. 

— Vous n'êtes donc amoureux de personne? 

Cette brusque question me fit rougir comme un enfant, et je ré- 
pondis que je n'avais point encore aimé. 

— Pourquoi ça? reprit -elle avec la même aisance que si elle 
eût questionné une jeune fille. 

— Je n'ai pas eu le temps. 

— Ah! oui, le travail, le devoir! Vous êtes un homme sérieux. 
M. Brudnel n'a pas eu une jeunesse aussi pure. Il paraît qu'il a 
été un des hommes les plus séduisans de son temps, et qu'à votre 
âge il avait déjà eu de brillantes aventures. , 

— Il vous les raconte? 

— Jamais. J'ai ouï dire; mais de quoi est-ce que je vous parle? 
Je suis une étourdie, moi. J'ai l'habitude de penser tout haut, mon 
éducation a été tardive, incomplète. C'est mon mari qui m'a civi- 
lisée avec une patience, une bonté d'ange. 

La pente devenait trop raide , elle cessa de parler, bien qu'elle 
fût en veine d'expansion. 

Je devins rêveur. J'éprouvais un grand attrait pour elle, je la 
trouvais naïve, bonne, d'une grâce irrésistible; puis, par momens, 
elle me semblait dépourvue de tact et trop hardie avec moi. Il 
était bien possible que sir Richard eût fait en France ce qu'on ap- 
pelle un mariage de garnison. Son âge l'avait rendu indulgent pour 
cette innocence dont il n'avait vu que le charme et pour ce manque 
d'éducation première qui se révélait à mes yeux tour à tour éblouis 



246 REVUE DES DEUX MONDES, 

et déçus. On trouvera peut-être que j'étais bien difficile pour un 
homme d'aussi mince condition. J'étais, en dépit des sermons de 
Vianne et de moi-même , un idéaliste porté par nature à regarder 
toujours au-delà du cadre de ma vision. 

Et puis j'avais sous les yeux un point de comparaison, c'était le 
mari dont cette femme avait le droit de vanter la distinction. On 
sentait en lui l'aristocratie naturelle développée par la réflexion et 
la volonté. Elle aussi pourtant était née élégante, sa nature phy- 
sique était de premier choix et devait repousser instinctivement tout 
ce qui était bas ou seulement grossier; mais il n'y avait point une 
culture suffisante, ou bien l'intelligence avait manqué. 

M. Brudnel, parvenu au sommet, contemplait le pays. Il faisait 
très beau, le temps était clair, et, comme c'était la première fois 
qu'il parcourait l'intérieur des Pyrénées, je pus lui détailler toutes 
les localités de l'admirable panorama déroulé autour de nous. Il 
n'était pas un creux, pas un relief que je n'eusse parcouru et dont 
je fusse embarrassé de résumer l'histoire géologique, la faune ou la 
flore. Bien que le gentleman se fût déjà renseigné sur mon compte, 
il n'en faisait rien paraître. 

— Merci , docteur, me dit-il du ton le plus naturel, quand il eut 
épuisé le chapitre des questions; vous êtes un guide précieux et que 
l'on est heureux de rencontrer. Le regret de vous quitter ici serait 
très vif pour nous; ne pourriez-vous prolonger un peu notre plaisir 
en acceptant de dîner avec ma femme et moi, soit chez votre fer- 
mier, soit à Luz, où nous sommes descendus? Choisissez, et dites- 
moi oui, ou vous me ferez beaucoup de peine. 

Il parla ainsi avec une grâce parfaite, sans paraître ni surpris ni 
repentant de son erreur; tout au contraire, il en prenait occasion de 
se réjouir, ce qui était infiniment plus aimable et plus spirituel que 
de s'en excuser. 

J'acceptai le dîner à Luz, où j'avais affaire dans la soirée, et, 
craignant d'être indiscret en restant davantage, je voulus les quit- 
ter. Ils me retinrent, et je cédai. jNous descendîmes tous à pied. 
jjme Brudnel accepta de temps en temps mon bras, et nous eûmes 
quelques momens d'/z jt?rtr?c où je cessai absolument d'être ému au- 
près d'elle. C'était décidément une personne aimable, bonne; dési- 
reuse de plaire et nullement coquette. Je remarquai qu'elle était 
aussi gracieuse avec ses porteurs qu'avec moi-même. La préoccu- 
pation ou plutôt l'entraînement continuel de son esprit semblait être 
une effusion de bienveillance. Elle avait de l'esprit naturel , ne 
cherchant pas à dissimuler son ignorance, questionnant et s'exta- 
siant à propos de tout, une enfant curieuse, docile, excellente, ado- 
rable de soins et de grâce avec son vieux mari. Elle exhalait un 
parfum de candeur qui ne me permit pas de douter qu'elle l'aimât 



MA SOF.UR JEANNE. 9^7 

l^ar-dessus tout. Il était si charmant lui-même qu'il n'y avait pas 
lieu de s'en étonner. 

Elle parla peu à dîner; elle était fatiguée et se retira aussitôt 
après. Le couple devait repartir le lendemain de bonne heure pour 
Bagnères-de-Bigorre. Je crus devoir prendre congé, M. Brudnel me 
retint. — Permettez-moi, me dit-il, de causer encore un peu avec 
vous, docteur. J'ai quelques questions à vous adresser. Venez fumer 
un cigare avec moi sur le balcon. 

Il me parla de sa santé. — Je ne me préoccupe pas de moi outre 
mesure, dit-il en m'offrant le meilleur cigare que j'eusse fumé de 
ma vie; mais, quand je m'en occupe, c'est pour décider quelque 
chose et me conformer sérieusement à la décision prise. Est-ce pour 
causer ou est-ce avec réflexion que vous m'avez dit tantôt sur la 
montagne par quel régime je pouvais, sinon guérir, du moins me 
conserver? 

— C'est avec réflexion et par suite d'une conviction arrêtée. 

— Alors vous êtes en complet désaccord avec mon médecin, et je 
vous donne raison parce que son régime me débilite, et qu'en faisant 
des efforts contraires à ses prescriptions je me suis toujours rétabli. 
C'était un jeune homme aimable et distingué que j'avais attaché à 
ma pauvre personne, et qui me suivait dans mes voyages. Nous nous 
sommes séparés par suite de ce désaccord. Je crois qu'il était las de 
cette vie errante, qu'il eût voulu me voir fixé dans une grande 
ville où il se fût fait une clientèle. C'était son droit, et pourtant je 
ne crois pas qu'il gagne au choix qu'il a fait. Il avait chez moi dix 
mille francs par an d'honoraires; c'était une position pour un jeune 
homme, et il était libre de me quitter le jour qu'il voudrait. 

— Vous pensez, repris-je, qu'il s'est trompé sur la nature des 
soins à vous donner? Pourtant, avant de partager absolument votre 
opinion, il me faudrait vous connaître et vous examiner davantage, 
il me faudrait avant tout vous ausculter. 

— Eh bien ! tout de suite, répondit-il vivement. Venez dans ma 
chambre. 

Il résulta de mon examen , de ses réponses à toutes les ques- 
tions que je dus lui adresser, qu'il était encore plein de ressources 
et pouvait vivre dix ans et plus sans infirmités provenant de sa 
constitution. J'approuvai la vie, non de voyages continuels, mais 
de locomotion fréquente et de déplacemens appropriés aux phases 
de son affection; c'était une chose à étudier et où il pouvait être son 
propre médecin. 

J'allais me retirer, il me retint encore. — Étes-vous bien décidé, 
me dit-il, à être médecin des eaux? 

J'étais à peu près décidé à ne pas l'être, et je lui expliquai mes 
raisons. 



2Zi8 REVUE DES DEUX MONDES. 

— Et chez vous, à Pau? 

— Pas de place à prendre maintenant dans les villes du midi un 
peu considérables; je me suis informé. 

— Alors vous n'avez pas de projets particuliers, et vous êtes libre? 
Acceptez mes offres. 

— Vos offres? 

— Vous n'avez pas compris? Je désire vous faire dix mille livres 
de rente à la condition de voyager avec moi ou de demeurer avec 
moi aussi longtemps que vous y.trouverez plaisir et avantage. 

Surpris de cette prompte détermination de la part d'un homme 
qui ne me connaissait pas, je demandai à faire mes réflexions, et 
j'ajoutai que, si j'acceptais, ce serait à la condition de ne m'engager 
d'abord que pour un mois. Je n'étais pas persuadé que sir Richard 
eût besoin de dépenser dix mille francs par an pour un médecin 
spécial, s'il pouvait guérir tout seul. 

Mes scrupules augmentèrent son désir de m'accaparer. — Je vous 
donne huit jours de réflexion, me dit-il : il vous faut le temps de 
prendre des informations sur mon compte, mais je n'accepte pas 
votre mois d'épreuve. Je suis seul juge du besoin moral que je puis 
avoir d'un médecin. Tenez, allez consulter vos amis, votre famille, 
et, si c'est non, écrivez-moi poste restante à Perpignan dans huit 
jours; si c'est oui, venez m'y rejoindre. 

Il me donna sa carte, je partis dès le lendemain pour Pau. 

Ma mère fut très surprise et tressaillit au nom de sir Richard 
Brudnel. — Lui, s'écria-t-elle, sir Richard! je le croyais fixé en An- 
gleterre pour toujours, et tu dis qu'il est marié? — Elle me fit beau- 
coup de questions sur sa femme et sur lui. Quand j'eus dit le peu 
.que je savais de la femme et tout le bien que je pensais du mari : — 
Pour celui-là, dit-elle, tu ne te trompes pas. C'était un jeune homme 
très digne et très bon, on l'estimait dans la famille de Mauville, 
mais je l'ai tellement perdu de vue... Et puis, où ne va-t-il pas 
t'emmener, puisqu'il a encore la passion des voyages ! 

— Ses voyages ne seront ni lointains ni périlleux, puisqu'il a une 
jeune femme qui ne partage pas son goût et qui ne paraît pas bien 
forte. 

— Et il est très épris de cette jeune femme? 

— Je crois qu'il ne vit que pour elle. 

— Il est bien âgé pour qu'elle partage sa passion! Tu es jeune, 
toi, et pas trop laid; tu ne crains pas qu'il ne devienne jaloux 
de toi? 

— On peut se quitter le jour où on n'a plus confiance l'un dans 
l'autre. Je n'attendrais pas que le soupçon me menaçât d'un scan- 
dale ou seulement ,d'un outrage. 

— Tu as envie d'accepter, je le vois. 



MA SœUR JEANNE. 249 

— Certes j'ai envie de gagner dès demain ce que je ne gagnerai 
certainement pas dans dix ans, si je refuse. J'ai aussi envie de 
voyager un peu. Je crois qu'on apprend beaucoup à changer de 
milieu. Pourtant, comme je n'ai point envie de te faire de la peine, 
je refuserai, si tu le veux. 

— Non, je n'ai pas le droit de m'opposer à ton avenir, et puis... 

— Et puis quoi ? 

— Rien, je me parlais à moi-même. Accepte, pars. — Elle se leva, 
prit ma tôle sur son sein, la couvrit de baisers et de larmes, puis, 
me repoussant avec l'effort d'un grand courage : — Pars demain, 
reprit-elle, et sans rien dire à ta sœur, qui ne sait pas comme moi ré- 
sister à tout. Je me charge de lui faire comprendre que tu devais 
accepter. 

— Si ma sœur et toi devez avoir tant de chagrin, j'hésite et me 
trouble. Allez-vous donc croire que je compte m'expatrier? Aviez- 
vous espéré que je pourrais me fixer tout près de vous? 

— Non! nous n'avions pas d'illusion, mais-Ies femmes se flattent 
toujours qu'un miracle se fera en leur faveur. 

— Eh bien! qui sait si le miracle ne se fera pas un peu plus lard? 
Sois sûre que, si la Providence s'en mêle, je l'aiderai de tout mon 
pouvoir. Et puis, si Jeanne se décide à aimer mon cher Vianne, tu 
auras assez de bonheur pour attendre plus patiemment mon retour. 
Où en sont-ils? 

— Ah ! je ne sais pas, répondit ma mère en soupirant ; que peut-on 
savoir de Jeanne? Pars sans lui rien dire, cela vaudra mieux, et 
pars vite, pour que je n'aie pas le temps de faiblir. 

— Dis-moi donc, lui demandai-je le lendemain, au moment de 
la quitter, comment il se fait que tu connaisses sir Richard Brudnel 
et qu'il ne m'ait point parlé de loi? 

— Parle-lui d'Adèle Moessart, il se souviendra probablement; il 
ne m'a pas connue mariée, et n'a pas su le nom de ton père. Dis- 
lui... non, ne lui dis rien, cela lui rappellerait des choses pénibles. 
— Si! au fait! parle-lui quand l'occasion s'en présentera, toutefois 
sans chercher à la faire naître, du château de Mauville; note ses ré- 
ponses et tu me les transmettras; cela ne presse pas, mais cela 
n'est pas sans importance. Quelle singulière aventure que cette ren- 
contre entre lui et toi ! 

— Voyons, explique-moi donc tes étonnemens et tes réticences, 
cela commence à me tourmenter. 

— Si c'était mon secret, je le le dirais tout de suite; mais je dois 
me taire. 

— Est-ce que cela concerne mon père? 

— Oh ! pas du tout; cela ne te concerne pas non plus. Parle-lui 
du château de Mauville, ou verra ! 



250 EEVUE DES DEUX MONDES. 



II. 



Au bout de la semaine, j'étais à Perpignan, je me rendis à l'hôtel 
indiqué sur la carte de sir Richard. Il était sorti , M'"'' Brudnel me 
reçut avec de grandes démonstrations de joie. — Cher docteur, vous 
nous comblez, me dit-elle, et, pour ma part, je fais mieux que de 
vous remercier, je vous bénis! — Elle vit la surprise un peu froide 
que me causait cet accueil, et elle ajouta: — Ah! c'est que vous ne 
savez pas : mon mari avait l'esprit frappé. Son autre médecin lui 
avait persuadé qu'il avait quelque chose à la poitrine , une maladie 
mortelle, et vous lui avez ôté cette frayeur, qui l'aurait tué. 

— Je crois que vous vous exagérez un peu les choses. M. Brud- 
nel m'a paru beaucoup moins inquiet et beaucoup plus philosophe 
que vous ne dites. 

— Enfin vous croyez, vous, qu'il n'est pas bien malade ? Dites- 
moi la vérité, à moi; j'ai un grand courage, je le soignerai sans rien 
faire paraître. 

— Je ne crois pas à cette grande prudence, mais vous n'aurez 
pas à la déployer. Sir Richard n'a rien de grave à redouter quant 
à présent. Il s'agira de vous conformer à mes prescriptions, et, quel- 
que rassasiée de voyages que vous soyez, il faudi'a continuer, si je 
le juge nécessaire. 

— Je traverserais le feu, si vous l'ordonniez, docteur ! D'ailleurs 
j'aime les voyages. Vous ai-je dit que j'en étais dégoûtée? 

— Vous ne vous rappelez pas toujours vos paroles, ou vous ne 
pensez pas toujours ce que vous dites? 

Elle me regarda fixement, ses yeux doux et vagues prii'ent un 
éclat pénétrant, puis elle éclata de rire. — Comme c'est vrai, ce que 
vous dites là! s'écria-t-elle. Je parle souvent sans me douter de ce 
que je dis. J'amuse beaucoup sir Richard avec mes distractions; il 
sait bien que ce n'est pas ma faute, si je suis un peu stupide. 

J'aurais dû accepter cette explication pleine de bonhomie... 
Pourquoi me causa-t-elle de l'humeur? pourquoi me sentais-je épi- 
logueur et pédant? Je le savais si peu que je ne m'apercevais même 
pas de l'inconvenance de mes critiques. 

— Je n'approuve pas, lui dis-je, que l'on fasse si bon marché de 
soi-même. C'est un moyen que les enfans emploient souvent pour 
s'assurer l'impunité de leur insouciance. 

— Les enfans sont les enfans , répondit-elle avec douceur. 

— Et vous voulez rester enfant toute votre vie? 

— C'est ma destinée, allez! Ce n'est pas moi qui l'ai faite, et il 
faut que je m'en contente. Si j'avais eu de la prévoyance et de la 
raison , je n'aurais pas accepté d'être la compagne d'un honune si 



MA SœUR JEANNE. 251 

supéj'ieur à moi! Je n'avais pour moi que mon âge et ma figure: 
puisqu'il s'est contenté de si peu de chose, c'est qu'il a un grand 
cœur; mais je comprends que je vous paraisse sotte, à vous qui ne 
me devez pas d'indulgence. Heureusement la sienne est inépuisable, 
et vous pourrez faire briller mon incapacité devant lui. Gela m'est 
égal, il ne m'en aimera que mieux. 

Je sentis que j'avais été absurde et que je l'étais encore, car je 
ne pouvais ni expliquer ni excuser le mauvais ton de mes remar- 
ques désobligeantes. Je crus comprendre que ma logique était frois- 
sée par un désaccord frappant entre le charme physique qu'exhalait 
cette jeune femme et le peu de souci qu'elle prenait de plaire à 
l'esprit. Elle me faisait l'effet d'une odalisque rieuse et joueuse, pri- 
vée du sens de la réflexion. Je me promis de ne plus ressentir ce 
charme qui apparemment m'avait ressaisi en la retrouvant si af- 
fable, afin de n'être plus irrité par l'absence de tact et de mesure. 

Dès. les premières heures de notre association, je vis qu'il me se- 
rait très facile d'isoler ma vie de la sienne. Sir Richard arriva et, 
charmé de me voir, m'embrassa paternellement, puis il sortit avec 
moi, et nous ne rentrâmes que pour dîner ensemble à l'hôtel. 
M""= Brudnel prenait ordinairement ses repas seule et à d'autres 
heures. Après le dîner, nous eûmes un cigare à fumer et une heure 
de causerie. Sir Richard prenait le café, puis tout aussitôt une bou- 
teille de vin de Bordeaux qu'il dégustait lentement ; mais il n'allait 
jamais au-delà, voulant, disait-il, tenir le milieu entre les habitudes 
de la France et celles de son pays. Une heure juste après le dîner, 
sa montre consultée, il se levait et sortait. — A présent, me dit-il, 
vous êtes libre. Je ne vous demande que de demeurer toujours dans 
la même maison que nous, — votre chambre y sera toujours rete- 
nue, — et de prendre vos repas avec moi. Quand ma femme vou- 
dra en être, elle vous invitera elle-même. Tant que nous nous por- 
tons bien, elle et moi, votre temps vous appartient; tout celui que 
vous nous accorderez vous sera compté comme une preuve d'a- 
mitié. 

Cet arrangement me convenait fort. Seulement je me faisais 
scrupule de gagner si facilement mes honoraires, et je crus devoir 
le dire. — Ne vous tourmentez point, me répondit sir Richard, Si 
vous me quittiez, je chercherais aussitôt à vous remplacer, et je ne 
trouverais pas aussi bien; vous voyez que je n'y gagnerais pas. 

Le lendemain, nous nous retrouvâmes tête à tête à déjeuner. Il 
s'agissait de se remettre en route, et sir Richard voulait me con- 
sulter. Il faisait encore chaud, il avait envie de passer l'automne 
dans les Alpes, l'hiver en Italie. Je ne vis pas d'objection à lui faire. 
Nous prîmes la mer à Port-Vendres le soir même à destination de 
GêneSj d'où nous devions nous rendre au Lac-Majeur. Je ne revis 



252 REVUE DES DEUX MONDES. 

M"'^ Brudnel, Héléna, comme l'appelait son mari, que sur le bateau 
à vapeur, oii elle se rendit un peu d'avance avec sa femme de 
chambre pour s'installer dans sa cabine. Elle traînait avec elle un 
bagage énorme dont l'embarras ne causait jamais la moindre hu- 
meur à son mari. Il y avait en outre deux petits chiens, une per- 
^ ruche et un petit singe dont il lui fallait s'occuper autant que si 
c' eussent été des enfans, bien qu'un jeune nègre en eût la gouverne 
spéciale. Un vieux valet de chambre anglais, flegmatique, ponctuel 
et silencieux, complétait notre smala. 

Au moment où nous allions monter à bord, sir Richard et moi, 
nous vîmes en haut de l'escalier M'""" Hélène qui nous attendait. 
Elle avait ôté son chapeau, un voile de dentelle noire flottait sur 
ses cheveux bruns. La fumée du steamer se rabattit sur elle. Je crus 
avoir la vision de Manoela Ferez telle que je l'avais aperçue partant 
pour l'Espagne, et je m'imaginai que la ressemblance devait être 
frappante. Cependant l'accent de la Parisienne dissipa encore l'il- 
lusion. — Vous avez bien tardé, nous dit-elle, j'ai vraiment eu peur 
que le steamer ne partît sans vous. 

— Il ne m'est jamais arrivé de manquer un départ, répondit sir 
Brudnel, surtout dans certaines circonstances. 

— Quand je suis du voyage, n'est-ce pas? Si nous fussions partis, 
vous eussiez fait quelque miracle pour nous rejoindre, je parie ! 

— Peut-être, répondit-il avec un sourire un peu contraint. 

— Venez voir ma jolie cabine ! lui dit-elle en prenant son bras, 
et il se laissa emmener. 

Il l'aimait tendrement à coup sûr, mais il avait la pudeur an- 
glaise portée au plus haut point, et il était facile de voir que tout 
ce qui ressemblait à la famiharité, même avec sa propre femme, le 
faisait souffrir hors du tête-à-tête. Ceci m'expliqua le soin avec le- 
quel il la tenait cachée; elle vivait sur le navire comme elle m'avait 
paru vivre à Luz et à Perpignan, c'est-à-dire comme une femme 
> turque toujours cloîtrée dans son gynécée. Elle semblait se plaire 
dans cet isolement, car elle n'essayait pas d'en sortir sans sa per- 
mission et ne faisait point un pas sans lui. Il la promenait de temps 
en temps sur le tillac, elle était alors soigneusement voilée. 

Je la vis encore moins à Marseille, où nous prîmes un jour de re- 
pos. Au Lac-Majeur, nous fûmes vite installés dans une très belle 
villa où déjà ils avaient passé l'automne précédent, et où j'eus une 
chambre charmante avec un beau cabinet de travail. De mon ap- 
partement, je n'apercevais rien de ce qui se passait dans le sien; 
une tendine de soie fermait son balcon, et celui de sir Richard était 
entre nous. Seulement j'étais étonné du bruit qui se faisait chez la 
recluse; c'étaient tantôt des éclats de rire avec la femme de chambre 
espagnole, tantôt un interminable babillage, ou des exclamations 



ilA SOEUR JEANNE. 253 

pour séparer le singe et les chiens qui se querellaient, puis des sons 
de guitare, des roulemens de castagnettes, comme si l'on eût dansé, 
et par-dessus tout les cris aigus de la perruche, qui redoublaient 
quand on voulait lui apprendre à parler. 

Il y avait un très beau jardin où je compris qu'il ne fallait pas 
me promener parce qu'il était réservé pour madame. Sir Richard 
lui-môme n'y pénétrait pas. Les pins parasols et les allées en voûte 
qui ombrageaient ce jardin le cachaient mystérieusement. Par quel- 
ques rares éclaircies, j'apercevais parfois la belle Héléna se faisant 
balancer dans un hamac par le petit nègre, ou jouant avec ses bêtes 
favorites. Si elle me voyait à ma fenêtre, elle me criait un bonjour 
amical. Vêtue d'une robe de chambre en cachemire blanc, chaussée 
de babouches écarlates, la taille entourée d'une écharpe de soie 
lamée d'or, les cheveux à peine relevés , tombant à tout instant en 
ondes lustrées sur ses épaules délicates, elle était vraiment char- 
mante. Jamais je n'ai vu de femme plus gracieuse dans ses poses et 
dans ses moindres mouvemens, et cela naturellement, sans paraître 
le savoir. Elle gagnait à être vue à quelque distance, car de près elle 
était un peu flétrie malgré un grand air de jeunesse. J'avais peine à 
détacher mes yeux de cette odalisque, et, tout en blâmant en moi- 
même les amours turques de mon Anglais, j'enviais par momens 
son sort. 

Mais cela ne faisait point que je fusse amoureux de sa compagne. 
Elle me paraissait trop nulle, trop irresponsable dans la vie qu'elle 
menait, pour être aimée autrement qu'avec les sens, et, comme je 
n'étais point un ermite, cela n'eût pas suffi pour me troubler. D'ail- 
leurs elle n'était pas toujours aussi séduisante. Lorsqu'elle montait 
à cheval le matin avec son mari, cette amazone étriquée qui faisait 
ressortir la maigreur de son buste, cette casquette de jockey dont 
la mentonnière faisait saillir son angle facial, sa gaucherie à ma- 
nier sa monture, ses cris puérils quand elle avait peur, ou ses rires 
inextinguibles sans motif, tout cela ne convenait point à son type 
frêle et nonchalant. 

Je vécus d'abord très seul. Le pays était admirable. Je m'étais 
assez occupé des sciences naturelles pour trouver beaucoup d'inté- 
rêt dans mes excursions. Je ne perdais pas l'occasion de visiter les 
malades pauvres qui m'appelaient, et à qui je donnais gratuitement 
mes soins. J'avais besoin d'exercer mon état et d'acquérir de l'ex- 
périence par mes observations. Je craignais d'oublier la médecine 
auprès de mon patron, qui se portait très bien. Bientôt cependant 
je vis que je n'étais pas pour rien dans l'amélioration sensible de sa 
santé. Je lui mesurais avec soin chaque jour la dose d'exercice qu'il 
devait prendre. Je veillais à son alimentation, à son vêtement, à 
ses occupations intellectuelles avec beaucoup d'attention. Je l'étu- 



254 REVUE DES DEUX MONDES. 

diais et lui apprenais à s'étudier lui-même. Il m'accompagna bientôt 
dans mes promenades, et, comme il se souvenait d'avoir été robuste 
et infatigable, j'étais forcé de l'arrêter quand il s'emportait. Il ai- 
mait à faire des armes , et me pria d'en faire avec lui. Il était de 
première force, mais je n'étais pas maladroit, et il se passionnait 
à cet exercice. J'usais de mon autorité pour le contenir. Je voyais 
bien que, pour obtenir un bon effet du mouvement que je lui per- 
mettais, il fallait une prudence méticuleuse. 

J'eus toute la révélation de son caractère dans cette lutte amicale 
de tous les jours. Sous son air doux et poli, c'était une nature ar- 
dente, insatiable dans l'expansion. Il avait été longtemps plus jeune 
d'au moins vingt ans que son âge. Atteint depuis peu d'années, il 
n'en prenait pas son parti; il était incapable de la résignation qu'il 
se piquait d'avoir au besoin. Infirme et brisé , il eût su se taire 
et sourire; il se fût consumé rapidement dans un muet désespoir. 
Je vis que sa femme l'avait mieux jugé que je ne pensais, et, pre- 
nant à cœur la mission que j'avais acceptée, je mis toute ma vo- 
lonté, toute ma contention d'esprit à le guérir. Je savais bien que 
son mal était jugé incurable en théorie; mais j'avais vu un exemple 
de guérison, et je croyais, je crois encore qu'on peut guérir de tout, 
tant qu'il y a un peu d'huile dans la lampe. 

Son aimable caractère, son généreux esprit aidant, je m'attachai 
à mon malade comme un artiste à son œuvre. Il le sentit; il vit que 
j'étais un cœur dévoué et me prit en sérieuse amitié. Très discret 
d'abord et me laissant beaucoup seul dans la crainte de m' acca- 
parer trop à son profit, il se livra davantage quand il reconnut que 
sa société m'était infiniment agréable. Il avait des connaissances, 
une instruction littéraire étendue, du goût pour les arts. 11 avait 
beaucoup vu, ayant fait de grands voyages. Il avait aussi beaucoup 
lu et possédait une belle mémoire. Sa conversation était pleine de 
charme et d'intérêt; il racontait à merveille. Nous devînmes peu à peu 
inséparables aux heures qu'il ne consacrait pas à son ménage orien- 
tal. Il prenait intérêt âmes études personnelle? et redevenait jeune 
dans nos récréations. Le soir, il m'apprenait les échecs; le matin, je 
lui apprenais l'anatomie.'Dans la journée, nous étudiions ensemble 
l'histoire naturelle, cette chose inépuisable où l'on découvre tou- 
jours, et puis aux repas nous devenions littéraires; il était helléniste 
et connaissait à fond ses classiques. 

Nous nous quittions régulièrement à neuf heures du soir jusqu'au 
lendemain à dix heures. A trois heures, il allait chez lui ou chez sa 
femme jusqu'au dîner. Le dimanche, j'étais invité par elle, et elle 
dînait avec nous, parlait fort peu, se montrait bonne, gracieuse, in- 
signifiante, et disparaissait après le café. Telle fut notre vie durant 
les premières semaines; mais nos rapports jusque-là si bien réglés 



MA. SŒUR JEANNE. 255 

furent modifiés par un incident imprévu. Lady G..., sœur aînée de 
sir Richard Brudncl, tomba tçravcment malade à Nice, et il dut se 
rendre en toute hâte auprès d'elle. Je comptais l'accompagner, mais 
il me pria de rester auprès de sa femme, et pour la première fois il 
me parla d'elle, car il était oriental au point de ne jamais prononcer 
son nom devant moi sans nécessité. 

— Hélène, me dit-il, ne saurait rester seule. En face des choses 
pratiques, elle est comme un enfant de trois ans. Elle laisserait en- 
trer les bandits jusque dans sa chambre, s'ils avaient tant soit peu 
l'art de se faire passer pour mei\dians. Elle répondrait innocemment 
à toutes les tentatives impertinentes. Enfin je la retrouverais com- 
promise ou dévalisée. Je vous confie donc les clés du harem, car je 
n'ignore pas l'étrangeté de mon ménage. Gela ne tient pas chez moi 
à un système d'autorité comme vous pourriez le croire, cela tient à, 
la connaissance que j'ai du caractère adorablement exceptionnel 
d'Hélène. Je ne suis point jaloux comme vous avez dû le supposer, 
c'est-à-dire que je ne suis pas injuste et soupçonneux. Je ne suis 
pas non plus amoureux dans le sens de la possession farouche; à 
mon âge, cher docteur, on aime surtout avec le cœur, on aime pa- 
ternellement, surtout quand on a désiré en vain toute sa vie d'être 
père. Le caractère, les goûts et l'aspect d'Hélène se prêtent si bien 
à ma fantaisie que je ne pouvais guère espérer une plus douce com- 
pagnie. En voilà assez sur ce sujet, n'y revenons pas, mais qu'il soit 
bien entendu que vous ne vous éloignerez pas de la maison en mon 
absence, que vous me répondez de la santé et de la sécurité de ma 
compagne. 

— Je n'ai rien à vous refuser, lui répondis-je, même cette tâche 
délicate pour un homme de mon âge. M"-® Brudnel acceptera-t-elle 
l'autorité dont vous m'investissez, si quelque circonstance imprévue 
m'oblige à m'en prévaloir? 

— Tout est prévu, elle vous obéira aveuglément. Une seule chose 
l'épouvanterait, c'est qu'on réclamât d'elle un acte de volonté ou un 
sentiment d'indépendance. 

— n faudrait pourtant penser à tout : si l'ennui de votre absence 
lui suggérait l'idée de m' appeler chez ejle ou de sortir avec moi... 

— Ne sortez pas, répondit-il vivement, ne sortez jamais avec elle. 
Elle m'a promis d'ailleurs de ne jamais sortir sans moi; mais allez 
chez elle tant qu'elle voudra. Je ne crains qu'une chose, c'est qu'elle 
ne veuille pas profiter de votre agréable compagnie. 

— Dois-je ne pas sortir du tout? 

— Sortez comme d'habitude, mais soyez là le soir et la nuit. Hé- 
lène est parfois sujette à des accidens, à des crises nerveuses d'une 
certaine gravité. Il y a longtemps qu'elle n'en a point éprouvé, et 
j'espère qu'elle ne vous causera aucun souci. Pourtant... 



256 REVUE DES DEUX MONDES. 

— Soyez tranquille, j'y veillerai. Serez-vous longtemps absent? 

— Huit jours au plus. Ma sœur est avec sa famille, elle ne ré- 
clame pas mes soins, et nous sommes unis par les devoirs du sang 
beaucoup plus que par la conformité des idées. Si elle me mande 
auprès d'elle, c'est pour me confier quelque volonté testamentaire 
que je n'aurai point à discuter. 

Il alla faire ses adieux à sa femme et ne voulut pas qu'elle l'ac- 
compagnât au lieu d'embarquement; il lui eût fallu revenir seule 
ou avec moi. 

J'y conduisis sir Richard en lui faisant toutes mes recommanda- 
tions médicales, et puis, comme je le voyais dans un jour d'expan- 
sion, que nous avions une demi-heure d'avance sur le départ, je 
me rappelai ce dont ma mère m'avait chargé, je lui demandai s'il se 
souvenait d'elle. Dès que je lui eus dit le nom d'Adèle Moessart, 
il pâlit, mais il répondit sans hésitation : — M'^^ Adèle! la fille de 
l'honnête régisseur, oh! très bien, une digne personne, parfaite, on 
peut dire. Présentez-lui mon respect; dites-lui que je n'ai rien ou- 
blié du château de Mauville, et que je vous aime doublement, vous 
sachant son fils. Pourquoi donc ne m'avez-vous pas dit cela plus tôt? 

— Ma mère m'avait dit que le souvenir de ce château vous serait 
peut-être pénible. Je suis médecin avant tout. 

— On peut me rappeler ces choses pénibles. Est-ce que vous les 
connaissez ? 

— Oh! rien absolument; j'ignore tout ce qui peut vous con- 
cerner. 

— Je vous l'apprendrai peut-être quelque jour; maintenant il 
faut se quitter. Ayez bien soin d'Hélène ! 

La dernière pression de sa main semblait me dire : — Vous m'ai- 
mez, mon bonheur doit vous être sacré. — Je n'avais pas besoin de 
cette recommandation. M""^ Hélène ne troublait ni mon cœur ni mon 
imagination. Habitué désormais à vivre près d'elle comme auprès 
d'une chose précieuse enfermée dans une vitrine et de nul usage 
pour moi, je redoutais seulement qu'elle me priât de promener ses 
chiens, fonction journalière que son mari accomplissait religieuse- 
ment. 

III. 

Je trouvai en rentrant à la villa une lettre de ma sœur qui m'in- 
quiéta d'abord. Elle m'écrivait si rarement que je crus ma mère 
malade. Je fus vite rassuré. Voici ce que Jeanne m'écrivait : 

« Je veux cette fois te donner de nos nouvelles moi-même. Maman 
va très bien. C'est de moi que j'ai à te parler. Je n'ignore pas com- 
bien tu aimes M. Vianne et combien tu serais content de Tavoir pour 



MA SOEUR JEANNE. 257 

beau-frère. Eh bien! je l'ai renvoyé chez lui, mais en l'autorisant à 
revenir dans un an, si au bout de ce temps il persiste dans sa ré- 
solution. Je lui ai même permis de m' écrire tous les quinze jours. 
Maman est très contente; es-tu enchanté? 

(( Moi, je suis un peu effrayée d'avoir tant promis. On dit que 
l'amour est une chose grande, sublime ou terrible. Quel qu'il soit, je 
me suis toujours imaginé que, la femme étant appelée à obéir, un 
grand amour pouvait seul lui rendre l'obéissance agréable ou sacrée. 
Or je n'ai pour M. Vianne qu'une très bonne et sincère amitié. Ma- 
man croit qu'il arrivera à m'inspirer un sentiment plus vif; ce sen- 
timent, c'est sans doute l'enthousiasme ou la tendresse. M. Yianne 
est bien raisonnable pour exiger tant de ferveur. Il est bien portant, 
bien posé, bien sage. Quel besoin a-t-il d'une compagne comme 
moi? Moi, j'ai besoin d'un culte, parcQ que je ne suis ni si sage, ni 
si tranquille; je me suis donnée à la musique. Quel rapport pourra 
donc s'établir entre la musique et le mariage? Je n'en vois pas.';;::^; 

« Me diras-tu, ce que tu m'as déjà dit, que l'on ne vit pas^uni- 
quement de jouissances intellectuelles et qu'un cœur vide est un 
cœur mort ? Mais n'ai-je pas deux êtres à aimer, et n'est-ce point 
assez? Ma mère et toi, n'est-ce pas de quoi bien remplir et faire vivre 
mon cœur? Ma mère m'aime tant! Si ma faculté d'aimer venait à 
s'engourdir, elle la réveillerait bien vite par l'ardeur et la délicatesse 
exquise de sa tendresse. Pourquoi me supposerait-on l'âme froide 
parce que je n'aimerais pas en dehors de la famille? Nous avons eu 
une enfance si choyée et plus tard une vie si heureuse ! Tu es aussi en 
âge de te marier, toi, et tu n'y songes guère, puisque te voilà lié à 
l'existence de ce gentletnan dont l'amitié te rend heureux? Ne va pas 
l'aimer mieux que nous! Mais non, je ne crains rien. Tu n'aimeras 
jamais personne plus que nous, je t'en défie. Celle à qui tu appar- 
tiendras pourra bien te donner l'avenir; elle ne te donnera pas le 
passé, ce grand fonds, ce grand, trésor de tendresse et de confiance, 
les joies et les douleurs mises si longtemps en commun. — Quant à 
moi et à M. Vianne, il n'y a pas de passé, et il ne me semble pas 
qu'il y ait d'avenir sans cela. J'en suis parfois si effrayée que je 
ferme les yeux et me précipite à mon piano pour oublier qui je suis 
et ce que l'on veut que je sois. 

(c Je tiendrai parole, puisque j'ai promis. Je recevrai les lettres, je 
tâcherai d'y répondre, et au bout de l'année j'accepterai l'entrevue; 
mais, si je n'ai pas changé, si l'émotion n'est pas venue, si je ne sens 
aucune joie d'abjurer ma personnalité et ma liberté, sera-ce ma 
faute? M'en voudra-t-on, maman aura-t-elle du chagrin? M. Yianne 
me maudira-t-il ? me gionderas-tu ? Je n'ai pas promis que je dirais 
oui. J'ai promis de faire mon possible pour le dire; mais, s'il fallait 
TOME I". — 1874. 17 



258 REVUE DES DEUX MONDES. 

le dire contre mon gré, avec la terreur dans l'âme, trouverais-je en" 
toi un protecteur, un ami courageux, un frère véritable pour me 
préserver de l'épouvante ou du désespoir? Réponds-moi, je l'en 
prie. )) 

Je répondis sur l'heure : « Oui, je serais un protecteur, un ami dé- 
voué, un véritable frère. Sois libre, ma chérie, sois libre dans les 
émotions de ton cœur comme tu l'es dans les inspirations de ton art. 
Pense sans effroi à la résolution que tu prendras dans un an. Ta 
mère acceptera tout avec son inaltérable et inépuisable tendresse, 
avec son haut esprit de justice et de vérité. Mon ami Yianne saura se 
résigner sans rien perdre du respect qui te sera toujours dû. Quant 
à ton frère, il a consacré son avenir à un but, c'est de ne jamais 
coûter de larmes à sa mère et d'empêcher, autant qu'il est au pou- 
voir d'un homme, que sa sœur Jeanne en ait jamais une seule à 
verser. » 

J'écrivis aussi à ma mère pour lui rapporter textuellement le 
court entretien que j'avais eu sur son compte avec M. Brudnel; je 
portai mes lettres à la poste; je dînai dehors, ne voulant pas me 
faire servir à la villa en l'absence du maître, et je rentrai au coucher 
du soleil. 

Je me préparais à travailler et je songeais à ma sœur, à cet effroi 
. du mariage qu'il ne fallait certes pas brusquer, aux idées singu- 
lières qu'elle avait eues longtemps âur un secret imaginaire relatif 
à sa naissance. Je me demandais si elle les avait encore, si elle se 
croyait trop noble pour épouser Vianne, pourquoi ma mère avait 
tenu à savoir la nature des souvenirs de sir Richard sur le château 
de Mau^dlle. A la clarté rougeâtre qui envahissait ma chambre au 
reflet du couchant, mon esprit se perdait dans je ne sais quelles 
rêveries fantastiques. Il y avait toujours eu quelque chose de mys- 
térieux autour de moi, et ma sœur était l'être mystérieux par ex- 
cellence. Seulement elle ne paraissait plus douter de son identité 
légale, pourquoi en avait-elle douté ? Par momens, et c'était là la 
cause vague et inavouée de ma lenteur à parler de ma mère à sir 
Richard, par momens j'avais craint de songer aux rapports qui pou- 
vaient avoir existé entre elle et lui;... mais non, cela était impos- 
sible! Ma mère était trois fois sainte, la di'oiture de sa vie entière 
éclatait dans sa parole et sur son ^isage. 

J'allais allum.er ma lampe lorsqu'on frappa à ;na porte. Je criai 
« entrez, » croyant que le domestique venait faire ma couverture. 
On entra. Jugez de ma surprise, c'était M"'® Hélène ! 

— Ne vous étonnez pas de ma visite, dit-elle, et n'allumez pas. 
Il fait encore jour, venez causer sur le balcon. J'ai quelque chose à 
vous demander, mon bon docteur. 



MA SOEUR JEANNE. 259 

— Acceptez mon bras, lui répondis-je, et allons causer dans le 
salon. Vous y serez mieux; j'ai trop fumé ici. 

— Ah ! cela m'est bien égal ; mais allons où vous voudrez. 

Je la conduisis dans la pièce commune qu'on appelait dans la 
maison le parloir. C'était une grande salle décorée de statues qui 
méritait bien peu cette dénomination intime du home anglais. 
M""^ Brudnel se jeta sur un sofa. Je pris une chaise et attendis 
qu'elle parlât la première. 

— Vous avez accompagné Richard jusqu'au bateau ? me dit-elle 
avec l'embarras d'une personne qui ne sait plus comment entrer en 
matière. 

— Oui, madame, jusqu'au bateau. 

— Il a trouvé une bonne cabine ? 

— Très bonne. 

— Et vous n'êtes pas inquiet de le voir s'en aller comme cela 
tout seul ? 

— Je ne vois aucun sujet d'inquiétude, John étant avec lui. 

— Vous l'aimez beaucoup, n'est-ce pas? Il est si bon ! 

— Excellent. Je lui suis tout dévoué. 

— Il vous aime aussi, il a toute confiance en vous. 

Ceci ne me paraissant point une question, je m'abstins de ré- 
pondre. 

— Dites ! reprit-elle vivement. Il vous confie tout ce qui l'inté- 
resse. 

— Il ne m'a jamais rien confié. 

— Mais il vous parle de moi ? 

— Jamais. 

— Ah! vraiment; comme il est singulier! Aujourd'hui par exemple 
il a pourtant dû vous dh^e quelque chose ? 

Je lui rapportai fidèlement les paroles de sir Richard, lesquelles 
n'avaient certes rien de confidentiel, et qu'il n'eût dû lui dire cent 
fois à elle-même. 

Elle en parut désappointée. — Et voilà tout? dit-elle; vous me 
le jurez? 

— Je puis vous le jurer. 

— Rien de sa sœur, de ses affaires de famille, de ses projets à 
lui, de certaines éventualités... Vous savez que nous ne sommes pas 
mariés... selon la loi anglaise? 

— Je n'en sais rien. 

— Je vais vous expliquer... 

— Non, non, je vous en supplie, je ne veux pas écouter de confi- 
dences que M. Brudnel ne jugerait peut-être pas à propos de me 
faire. Si vous n'avez point d'ordres à me donner, permettez-moi de 
vous souhaiter une bonne nuit. 



260 BEVUE DES DEUX MONDES. 

— Attendez; non, restez! J'ai dit une parole imprudente. ]N'allez 
pas croire que je sois sa maîtresse; il m'a donné sa parole ! — Et 
comme j'insistais pour allumer une bougie et la reconduire à sa 
chambre: — Écoutez! dit -elle avec une énergie soudaine. Il me 
faut votre estime et la mienne propre. Ma situation est trop équi- 
voque. Richard s'imagine que je n'en souffre pas, il ne sait pas que 
j'en meurs! Ce secret m'étouffe, il faut que vous sachiez qui je suis. 

— Mais cela ne me regarde pas, m'écriai-je impatienté; je ne 
suis pas curieux de le savoir. 

— C'est du mépris alors? Ah ! je le vois bien, voilà à quoi me con- 
damne le mystère dont il m'enveloppe, quand la vérité serait si bien 
placée dans le cœur d'un ami, d'un honnête homme comme vous; 
mais vous m'entendrez, ou je croirai que je ne suis à vos yeux qu'une 
fille entretenue, une aventurière ! 

— Je ne vous écouterai qu'à une condition, c'est que je redirai 
tout à sir Richard. 

Elle hésita un instant. J'allais en profiter pour battre en retraite. 
Elle me retint par le bras d'un mouvement nerveux qui contrastait 
avec son indolence accoutumée. — Vous lui redirez tout: j'y con- 
sens, je le veux! Asseyez-vous, tenez! Je veux rester debout, je 
suis si agitée;... mais je dirai tout et je respirerai après. Je ne suis 
pas ce que l'on dit, je ne suis pas Française, je ne m'appelle pas 
Hélène, je suis Espagnole et je m'appelle Manoela Ferez. 

Je ne sais pas si elle vit dans l'obscurité le coup que je reçus 
en pleine poitrine, mais elle fut effrayée de me voir bondir au mi- 
lieu du salon comme si j'eusse été mordu aux jambes. 

— Qu'est-ce donc? dit-elle. Est-ce qu'on nous écoute? 

— Ce serait possible; cette salle est immense, et on n'y voit pas. 

— Venez dans mon boudoir. Là on est sûr de pouvoir parler et 
il y a de la lumière. — Elle ouvrit une porte, et je la suivis machi- 
nalement comme un homme étourdi par une chute. 

Elle referma la porte d'une petite pièce capitonnée, éclairée par 
une lampe, elle s'assit. Cette fois je voulus rester debout, et elle 
parla ainsi : 

« Je suis née à Paris, je vous l'ai déjà dit. Ma mère était une hon- 
nête femme très pauvre, abandonnée par un mari que je ne me rap- 
pelais pas avoir jamais vu à l'âge de dix ans. Ma mère était venue 
d'Espagne avec ce mari dans ma première enfance. Elle me nour- 
rissait encore quand il s'en alla, lui laissant un peu d'argent qu'elle 
sut économiser, espérant toujours qu'il reviendrait bientôt. Elle 
était bonne ouvrière, mais elle ne pouvait aller en journée à cause 
de moi, et une femme gagne si peu! Elle m'apprit son métier d'en- 
lumineuse de gravures. Elle m'apprit aussi à lire et à écrire tant 



MA SOEUR JEANNE. 2(51 

bien que mal. Je n'ai jamais su l'orthographe. — Un peu de couture, 
un peu d'espagnol, un peu de danse et mes prières en latin que je 
n'ai jamais comprises, c'est à peu près tout ce qu'elle savait. Elle 
ne me donna aucune notion du bien ou du mal. Honnête et fidèle à 
son mari, qu'elle aimait quand même, elle ne savait pas parler sur 
la morale. Je crois qu'elle se défendait d'y penser dans la crainte 
d'avoir à condamner son mari; en revanche elle me surveillait beau- 
coup. Je ne sortais pas sans elle. J'étais très pure par la force des 
choses et sans savoir qu'on peut être autrement. Pourtant nos res- 
sources s'épuisaient. Notre travail ne suffisait pas, nous allions con- 
naître la dernière misère quand mon père envoya de l'argent et an- 
nonça qu'il reviendrait bientôt. 

(t Deux ans se passèrent encore. Enfin mon père arrive, nous dit 
qu'il a gagné beaucoup sans nous dire comment. Il annonce que nous 
vivrons près de lui, et il nous emmène dans un affreux village ap- 
pelé Panticosa dans les montagnes de la Navarre. Nous voyons que 
mon père y commande une population de contrebandiers. Cela ef- 
fraie ma mère, il se moque d'elle. Il nous installe dans une assez 
jolie maison, nous donne deux serviteurs et s'en va, Dieu sait où, 
pour revenir de temps à autre très affairé et toujours entouré 
d'hommes qui avaient des figures d'assassins et qui nous faisaient 
peur. 

« Nous ne manquions de rien, pas même de belles toilettes et de 
bijoux; mais pour qui se faire belle dans ce désert? Nous n'aimions 
pas la campagne, et cette campagne- là ressemblait à un coupe- 
gorge. Nous étions habituées à notre petit train de Paris, à nos bou- 
levards si gais, à ce bruit continuel, à ces figures animées. Nous re- 
grettions notre mansarde et tout ce mouvement, même celui qu'on 
se donne pour vivre et qui fait que l'on ne pense à rien. Nous avions 
à Panticosa des rêves sinistres, des frayeurs de tous les instans. 
Ces hommes avec leur contrebande étaient toujours sombres, ils se 
parlaient tout bas ou par signes. J'essayais d'être gentille et bonne 
avec eux. Ils n'étaient pas méchans pour moi, mais ma mère crai- 
gnait toujours qu'ils ne me fissent du mal et me priait de ne pas la 
quitter. Elle prit un ennui mortel et tomba malade. 

« Et puis un jour elle découvrit que mon père s'occupait d'autres 
femmes, et la jalousie l'acheva. Un soir, mon père rentre d'une de 
ses courses et il la trouve morte dans mes bras. Il la regrette à peine, 
ne songe point à me consoler, et trois jours après il me conduit à 
Bordeaux, où il avait affaire. Il était accompagné de sa servante 
Pepa et ne prenait pas la peine de me cacher ses relations avec cette 
fille. J'en fus outrée et menaçai de me sauver pour ne plus subir 
l'autorité d'une pareille marâtre. Où me serais-je réfugiée? Je n'en 
savais rien, j'étais en colère et ne raisonnais pas. 



262 REVUE DES DEUX MONDES. 

(( — Puisque tu le prends comme cela, dit mon père, je vais me sé- 
parer de toi et t' enfermer dans un couvent. Tu t'y ennuieras, c'est 
ton affaire, tu l'auras voulu. Aussi bien tu es riche à présent, et il 
faut devenir une demoiselle. Dépêche-toi d'être savante, je te re- 
prendrai quand tu auras l'âge du mariage. 

« Il me conduisit au bateau à vapeur le jour même. J'avais beau- 
coup pleuré, je craignais d'être laide, je me cachai le visage sous ma 
mantille et je quittai Bordeaux sans y avoir rien vu. 

(( Nous allâmes à Pampelune, où il me laissa. J'avais alors seize 
ans. Je n'étais pas fâchée d'entrer au couvent. Puisque je n'avais plus 
ma pauvre mère, le seul être que j'eusse pu aimer, je ne regrettais 
certes pas le vilain séjour de Panticosa et la société de la concu- 
bine de mon père. Je ne demandais pas mieux que dem'instruire, et 
je ne me croyais pas plus sotte qu'une autre; mais c'était bien tard 
pour commencer, et je n'appris que ce que mes compagnes m'ensei- 
gnèrent par leur exemple, l'art de se coiffer avec la mantille, de 
jouer des yeux et de l'éventail, de chuchoter des commérages, de 
penser à la coquetterie et de deviser sur l'amour avant même de 
savoir ce que c'est que l'amour. Nos religieuses, ne sachant rien, ne 
nous apprenaient rien. 

« Je raconterai vite pour ne pas vous impatienter. Deux ans se pas- 
sent ainsi. Je deviens jolie, on me regarde dans la rue quand nous 
allons en promenade, on me remarque, on parle de moi dans la 
ville, on me fait tenir des billets doux. Je deviens fière, mais je 
n'aime personne. Je montre les billets à mes compagnes, j'en ris 
avec elles, j'en ris toute la journée, et la nuit j'y pense trop. Mes 
soupirans me paraissent laids ou ridicules. J'en rêve un charmant et 
je ne me demande pas ce que je ferai, si je le rencontre. Ce désir 
devient si ardent que toute réflexion m'est enlevée. Je suis toute à 
l'impatience de le voir paraître. J'en ai la iiè\Te, une fièvi'e qui co- 
lore mes joues et rend mes yeux brùlans. 

« Enfin il apparaît! C'est un jeune officier sans fortune et sans nom, 
mais il .est beau, il a de la grâce , ses lettres sont passionnées. Il 
passe les nuits sous ma fenêtre grillée, il est brave et hardi, il 
réussit à pénétrer dans le jardin du couvent. Il me parle avec pas- 
sion, il me serre dans ses bras, il m'enivre, il m' éblouit et tout aus- 
sitôt m'enlève. Il m'emmène chez une femme que je ne connais pas, 
et qui se charge de me cacher jusqu'à ce que nous puissions quitter 
discrètement la ville. 

« Je suis perdue, n'est-ce pas? perdue par ma faute? — Oh! il 
est bien vrai que je suis sans excuse, qu'aucun effort de raison et 
de prudence ne m'a préservée, que je suis aussi coupable que si je 
m'étais livrée; mais le hasard, un hasard bien triste, se charge de 
m'épargner la chute irréparable. 



MA SŒUR JEANNE. 263 

(i Le jour paraît au moment où nous arrivions à ce gîte que je 
croyais honnête et sûr. Mon amant doit répondre à l'appel des 
armes. Il est forcé de me quitter. 11 reviendra le soir. Brisée de fa- 
tigue et d'émotion, j'étais encore si jeune! je tombe sur un sofa et 
je m'endors. 

(( Quelques heures se passent. Une voix, — oh! une voix ter- 
rible me réveille, la voix de mon père. Il parle tout près de ma 
chambre avec cette femme qui s'est chargée de me cacher. Elle 
lui parle comme à un ami intime, elle est receleuse de contrebande, i 
elle lui raconte qu'à présent elle fait un métier aussi dangereux, 
mais plus lucratif, elle recèle des filles enlevées; elle lui parle de 
moi, elle ne sait pas mon nom, elle ignore qui je suis, d'où je viens, , 
mais elle vante ma figure, elle allume sa curiosité, dirai-je sa lu- V 
bricité? Ah! pourquoi le ménager, c'était un être infâme! Il veut 
me voir,... elle résiste, il la repousse, il enfonce la porte d'un coup 
de pied, il me trouve à genoux, demi-morte. Il me reconnaît, me \ 
souffleté, m'accable de coups. Il fait venir une voiture, il m'y jette 
et me conduit à Madrid. 

« Jusque-là, c'était son droit, direz-vous, peut-être son devoir. Oh! 
vous verrez tout à l'heure ! Il m'annonce qu'il va me mettre dans un 
couvent bien cloîtré, d'où je ne sortirai jamais. Je réponds, pour 
l'apaiser, que j'ai mérité cela, que je me soumets, que je le sup- 
plie de me pardonner, puisque je vais expier. Il éclate en reproches 
étranges. Il dit que je suis lâche et vile par nature pour avoir aimé 
un homme de rien, quand je pouvais appartenir à un homme riche 
et puissant. Moi je ne comprends plus ou je crains de comprendre. . 
Je me bouche les oreilles et je pleure. Je refuse de manger; il 
m'enferme dans une chambre d'auberge. 

« La nuit venue, il entre chez moi avec un homme effrayant, une 
espèce de Kalmouk à moustache rousse , des yeux de taupe, des 
boutons de diamans à la chemise et aux manchettes, et il lui parle 
ainsi : — La voilà, elle n'est pas belle pour le moment, elle est en co- 
lère parce que je l'ai empêchée de se perdre ; mais vous l'avez vue 
à Pampelune et vous savez ce qu'elle est. Emmenez-la, moi j'en ai 
assez. — Et se tournant vers moi : — Suivez monsieur, c'est un grand 
et riche seigneur étranger, qui est chargé de trouver une demoi- 
selle de compagnie pour sa sœur et qui va vous conduire auprès 
d'elle; vous serez bien traitée et vous n'aurez pas l'ennui d'aller au 
couvent. Allons vite, prenez votre mantille ; la voiture est en bas. 

« J'avais vu ce Russe rôder autour de moi à Pampelune ; il m'a- 
vait écrit grossièrement. Je compris que j'étais vendue. Je voulus .^ 
crier; ma voix s'étrangla dans mon gosier, et une lutte terrible s'en- 
gagea pour me faire sortir de la chambre. Ils parvinrent à m'en 
faire franchir le seuil, mais là je leur échappai, je m'enfuis courant 



26/i HEVUE DES DEUX MONDES. 

au hasard, voulant appeler au secours, mais complètement muette 
et comme folle. Je vis devant moi une porte ouverte, je m'élançai, 
j'entrai dans une chambre où un homme d'un certain âge et d'une 
figure douce tenait un journal qu'il ne lisait plus, car le bruit sourd 
de cette lutte avait attiré son attention , et il avait les yeux levés 
vers moi. 

(( Je me jetai à ses pieds, et, entourant ses genoux de mes deux 
bras, je réussis à lui dire : — Sauvez moi ! — Alors je ne sais plus 
ce qui se passa, j'étais évanouie. 

« Quand je revins à moi, je me vis sur un fauteuil, un jeune homme 
me faisait respirer une odeur forte; l'homme plus âgé, qui me sou- 
tenait dans ses bras, lui disait : — Elle est moins glacée, elle se 
ranime. 

« Cet homme, c'était sir Richard Brudnel, ce médecin était le sien. 
Quand j'eus recouvré mes sens, ils me quittèrent, laissant une 
femme de service auprès de moi, me disant de ne rien craindre 
de personne, et m'engageant à prendre quelque repos. 

« J'étais brisée, mais la peur de voir revenir mon père me tint 
éveillée toute la nuit, pendant que la garde-malade sommeillait. 
Il ne revint pas. Je ne l'ai jamais revu. Je sais qu'il est mort de la 
fièvre jaune en Amérique, il n'y a pas longtemps, ne laissant aucune 
fortune; tant mieux; je n'en eusse rien voulu! 

(c Le médecin vint prendre de mes nouvelles plusieurs fois, me 
disant toujours que j'étais en sûreté et qu'il ne fallait plus trembler. 
Dans la matinée, sir Richard me fit savoir qu'il désirait me parler, 
si j'étais visible. Je me levai, je réparai le désordre où j'étais et je 
le reçus. Il -fît sortir la garde-malade et me dit : — Mademoiselle, 
êtes-vous véritablement la fille de M. Ferez? 

« — Hélas ! oui. 

« — Est-il vrai que vous ayez eu une petite aventure à Pampe- 
lune? 

« — Ce n'est que trop vrai ! — Je lui racontai tout, et il vit que 
je ne mentais pas. 

« — Gomptiez-vous épouser ce jeune officier? 

« — Pouvez-vous en douter, monsieur? 

(c — Alors vous êtes sûre qu'il n'avait pas l'intention de vous 
tromper? 

« — Oh! très sûre. 

<i — Et vous l'aimez? 

(( — Je l'aime. 

« — Écrivez-lui de venir vous trouver ici. Dites-lui que votre père 
lui pardonne et qu'il veut vous marier tout de suite; ajoutez que 
c'est à la condition qu'il vous épousera sans aucune espèce de dot. 
Telle est la volonté de M. Ferez. 



MA SœUR JEANNE. 265 

« J'écrivis. M. Brudnel envoya un exprès avec injonction de re- 
mettre la lettre à l'officier en personne et de rapporter la réponse. 
Le messager revint les mains vides. L'officier avait reçu la lettre, 
disant qu'il répondrait plus tard, qu'il n'avait pas la liberté d'écrire 
en ce moment. 

(( Pendant que j'attendais la solution de la démarche tentée par 
mon bienfaiteur, je ne l'avais pas revu. Nous étions toujours à l'hôtel 
dans des appartemens séparés. Quand il vint m'annoncer le triste 
résultat, je pleurai amèrement. Il vit que j'étais encore trop malade 
pour supporter la vérité, et il essaya de me laisser quelque espé- 
rance. — Probablement, me dit-il, ce jeune homme n'est pas libre 
de s'engager sans consulter sa famille. Je m'adresserai à ses parens. 
Où sont-ils et quelle est leur position ? 

(c Je n'en savais absolument rien, je ne savais même pas bien 
comment s'écrivait leur nom. Sir Richard fronça légèrement le 
sourcil, et son sourire de pitié m'humilia profondément. — Allons, 
me dit-il en voyant mon désespoir, vous êtes plus enfant encore que 
je ne pensais; mais n'en rougissez pas jusqu'à en mourir, votre folie 
prouve que votre père ne se trompait pas en vous jugeant incapable 
de comprendre ce qu'il appelait vos intêrcts. Tant d'entraînement et 
d'imprudence n'est pas le fait d'une personne corrompue, et je ne 
vous en fais pas un crime. Seulement... 

« — Seulement je suis avilie, n'est-ce pas, pour m'être livrée 
ainsi à la loyauté d'un inconnu? 

« — Vous n'êtes point avilie, mais vous le seriez vite, si vous ne 
changiez pas plus vite encore. Vous avez reçu une détestable éduca- 
tion ! 

(c — Je n'en ai reçu aucune. 

« — Oui, voilà le malheur, mais il n'est pas sans remède. Voulez- 
vous que je vous mette à même de raisonner, de réfléchir et de 
comprendre? 

(( — Oh! oui, oui, je vous en supplie; mais mon père permettra- 
t-il?.. Si vous saviez!.. 

« — Je sais tout. Apprêtiez que vous n'avez plus d'autre père que 
moi. Il vous a cédée à moi. 

« — Cédée? 

« — Oui, vendue, — très cher, — et il est parti pour l'Amérique. 
Je ne vous dirais pas si crûment les choses, si vous aviez reçu de 
l'éducation ; mais je dois vous les dire brutalement pour réveiller 
votre âme endormie et faire naître en vous la conscience de la di- 
gnité humaine. Allons, comprenez : vous m'appartenez, et si j'étais 
un libertin, voyez à quelle dégradation votre légèreté vous eût con- 
duite! M. Perez, quel qu'il soit, n'eût point osé trafiquer de vous si 
vite et si ouvertement, si votre faute ne lui eût fait -penser que vous 



266 REVUE DES DEUX MONDES. 

étiez pressée de vous perdre. A présent relevez-vous, ma pauvre 
enfant, si, comme je le crois, vous valez mieux que cela. Je suis un 
honnête homme, et nullement amoureux de vous; j'ai voulu faire 
une bonne action. Je ne suis pas un saint, j'ai peut-être à expier 
des péchés de je-unesse. L'expiation m'est facile, je suis riche. Je 
vous traiterai donc comme ma fille d'adoption, si vous vous en 
montrez digne. J'ai voulu d'abord vous marier avec celui qui vous a 
compromise, et je comptais vous assurer des moyens d'existence. Si 
je ne l'ai pas fait savoir à votre séducteur, c'est parce que je voulais 
l'éprouver. 

« — Ah! m'écriai-je, c'est un infâme, un misérable! 

« — Peut-être oui, peut-être non; mieux vaut croire que c'est un 
enfant irréfléchi, sans principes, sans conscience du bien et du mal, 
obéissant à l'instinct, au premier mouvement... comme vous, ma 
chère ! Sans doute il est sans ressources, et ne se soucie pas de con- 
naître la misère avec une femme aussi pauvre que lui. L'épreuve 
est faite, pourtant elle n'est pas décisive. Qui sait s'il ne se met pas 
en mesure de rapporter lui-même la réponse? Donnons-lui un mois, 
deux, si vous voulez; mais après ce délai il faudra avoir le courage 
de renoncer à lui sans faiblesse. 

(c Nous n'eûmes pas si longtemps à attendre. Deux jours plus tard, 
M. Brudnel recevait une lettre de cet officier, que je me rappelle 
mot pour mot. « Monsieur, j'allais me rendre à Madrid avec l'inten- 
tion de réparer le tort que j'ai pu faire à M^*'" Manoela. Je croyais 
la trouver avec son père, j'apprends qu'il' est parti et que vous le 
remplacez; ceci est fort suspect à mes yeux, et, pour toute sorte de 
raisons qu'il vaut mieux ne pas écrire, mais que vous comprenez de 
reste, je me retire de ma poursuite et renonce au devoir que je 
comptais accomplir. » 

(( — Ceci, me dit M. Brudnel , est la défaite outrageante d'un 
homme qui veut mettre la honte de mon côté et du vôtre. Allons, 
ma pauvre enfant, êtes-vous guérie de cet amour si mal placé? 

« — Oh certes! répondis-je, mais je ne guérirai jamais de la honte 
de ma folie ! 

« — Il faut l'oublier, commencer une vie nouvelle, redevenir digne 
. de l'affection d'un honnête homme. Je ne puis m'occuper de vous 
directement; j'ai une vie trop errante. Sans famille, je m'ennuie un 
peu partout. D'ailleurs, vous voyez, vous seriez soupçonnée, et je 
ne vous ai pas sauvée pour vous perdre. Je vais vous conduire en 
France ou en Angleterre pour vous mettre dans une famille hono- 
rable ou dans une bonne institution, et plus tard, si vous vous con- 
duisez bien, je m'occuperai paternellement de vous établir. 

« Je tombai à ses genoux poui* le remercier et le bénir. Il me re- 
leva vite, m'embrassa au front et se retira précipitamment. 



MA SOEUR JEANNE. 267 

« J'avais été si ébranlée que je ne fus point en état de partir tout 
de suite. J'avais des hattemens de cœur qui ni'étouffaient. Eiifin la 
semaine suivante nous étions, M. Brudnel, son jeune médecin et 
moi, en route pour la France. 

« Ce voyage me parut délicieux dans la compagnie d'un homme 
aussi aimable et aussi bon que M. Brudnel. Je sentais que je pouvais 
avoir en lui une entière confiance. Il n'avait guère alors que cin- 
quante-cinq ans, et il était si bien conservé que je ne lui en donnais 
pas quarante-cinq. Je l'aimai donc sans me souvenir d'en avoir aimé 
un autre la veille; celui-là je le méprisais, son souvenir m'était à 
charge. Combien j'aurais voulu effacer ma faute pour être digne de 
la tendresse de mon bienfaiteur ! mais je vis bien à la réserve de 
M. Brudnel qu'il fallait la mieux mériter, et je m'observai assez 
moi-même pour qu'il ne se doutât de rien. 

« Il me mit en pension à Paris, où il passa l'hiver. J'étais fort 
bien traitée, et j'eusse pu être heureuse; mais j'étais trop en arrière 
des élèves de mon âge. Il éfeit question de me mettre aux études 
des enfans. M. Brudnel, qui venait me voir tous les quinze jours, 
comprit mon humiliation et combien je serais déplacée avec des fil- 
lettes de dix à douze ans. Il s'informa et décida que j'aurais des 
professeurs dont je prendrais les leçons dans l'appartement de la 
directrice. 

« Je fis de mon mieux d'abord, mais il était écrit que je ne m'in- 
struirais pas ainsi. D'abord je n'avais pas l'habitude de travailler; 
j'étais un oiseau voyageur, j'aurais voulu refaire connaissance avec 
ce Paris de mon enfance que j'avais tant aimé. Je ne sortais pas, 
et le quartier où était situé l'établissement était alors un désert 
de jardins abandonnés et de démolitions. Ma pensée se reportait 
sans cesse vers M. Brudnel, que j'aurais voulu voir à toute heure 
et que je voyais si peu, toujours en présence des maîtresses et 
contraint plus qu'il ne l'avait été en voyage. Je fus prise d'un en- 
nui profond et d'un secret découragement. J'avais été plus libre 
et plus gaie dans mon couvent d'Espagne. On y dansait le boléro en 
cachette, on y parlait d'amour, on chantait des romances à voix 
basse, il y avait peu de régularité dans les habitudes. A Paris, c'é- 
tait une autre tenue. Je ne sais si les jeunes filles parlaient des plai- 
sirs du monde; je vivais presque seule ou dans la société des maî- 
tresses, qui n'étaient pas gaies, et qui me faisaient l'effet de prudes 
très mécontentes de leur sort. 

« Mes maîtres n'étaient ni beaux ni jeunes, sauf le professeur de 
musique, ni beau, ni laid, mais vif, enthousiaste, un peu fou. 
Il tomba épris de moi et me le laissa voir. Je me sentis très émue, 
et la peur s'empara de ma pauvre tête. J'obtins un jour d'être seule 
avec M. Brudnel et je le suppliai de me faire changer de pension ' 



268 BEVUE DES DEUX MONDES. 

OU de me faire voyager avec lui. Il me gronda un peu , m'inter- 
rogea avec bonté, et je lui avouai la vérité. — Je me sens en danger, 
lui dis-je, je ne sais quelle fièvre m'attire vers ce musicien. Je me 
suis juré d'être sage et de dévenir forte; je sens que je ne le suis 
pas, que je ne sais pas encore rester calme quand on me parle 
d'amour. 

« — Oui, je vois cela, répondit M. Brudnel, le besoin d'aimer vous 
consume. Vous êtes une nature passionnée; voulez-vous que je vous 
marie? Je prendrai des informations, et si cet homme qui vous plaît 
est honorable... 

« — Non! m'écriai-je, il ne me plaît pas, je ne l'aime pas, je ne 
veux pas l'épouser; j'en aime un autre. 

« — Qui donc? encore l'officier? 

(( — Non, non ! un autre qui ne le saura pas, à qui je ne le dirai 
pas, mais que j'aimerai toute ma vie! 

« — Fort bien, reprit sir Richard, qui, bien plus pénétrant que je 
ne l'avais jugé, m'avait devinée; mais cet autre, quelle garantie de 
fidélité lui apporteriez-vous? Ne seriez-vous pas émue par un autre 
encore, par le premier qui vous parlera d'amour? Tenez, vous avez 
trop de tendresse au service de l'occasion. Je vous conseille de ne 
jamais promettre à personne de l'aimer, car il n'est pas en votre 
pouvoir de tenir parole ! 

« Je méritais ses reproches, mais sa sévérité n'était pîCs faite pour 
encourager mes confessions, et il me laissa en me disant que c'était 
à moi de me délivrer moi-même des poursuites du maître de mu- 
sique. Si j'y parvenais sans l'aide de persor^ne, il aviserait. 

(( Je pleurai encore beaucoup, cependant quelque chose me con- 
solait. Il me semblait qu'il y avait plus de dépit jaloux que de sévé- 
rité vraie dans l'attitude de M. Brudnel. Il m'aimait peut-être! 
mais, s'il en était ainsi, pourquoi me le cachait-il? Il m'aimait donc 
sérieusement, il songeait donc à m'épouser, puisqu'il me voulait 
forte et fidèle ! 

(( Je repris courage, je refusai les leçons de musique, je renvoyai 
les billets doux sans les lire. M. Brudnel fut content de moi; cepen- 
dant il s'en alla en Angleterre et me laissa à Paris sans paraître faire 
un grand effort pour se séparer de moi. 

« Je me résignai; mais l'ennui de l'inaction, de vains efforts pour 
profiter des leçons, altérèrent ma santé chancelante. Quand, l'hiver 
suivant, sir Richard revint me voir, il me trouva atteinte d'une 
anémie si prononcée qu'il en fut inquiet et résolut de me faire voya- 
ger un peu avec lui et son médecin. Il m'emmena en Italie, où je me 
rétablis assez vite. Alors il parla de me mettre encore en pension, 
soit à Milan, soit à Florence. Je marquai beaucoup de soumission, 
mais je retombai malade, et j'entendis un jour, pendant que je som- 



MA SOEUR JEANNE. 269 

ineillais, son médecin lui dire : — Vous ne vous débarrasserez pas 
aisément de ce joli fardeau. Elle mourra, si on l'abandonne. 

« — L'aimez-vous? lui dit M. Brudnel avec une brusquerie sur- 
prenante. 

« — Je l'aimerais bien, répondit l'autre fort tranquillement, si... 
mais dans l'état des choses je me défendrais de cet amour comme 
de la peste! 

« — Parce que... 

« — Parce que je suis un honnête homme et que je sais vos inten- 
tions. Vous voulez qu'on épouse, et je comprends la loyauté de 
votre adoption. Or je n'épouserai jamais qu'une femme très crain- 
tive, ou très froide, ou très laide. J'aurais peu le temps, encore 
moins le goût de surveiller un trésor! 

« Je ne fis semblant de rien; mais cette sévère leçon me frappa 
vivement. M. Brudnel était si doux et si bon que je n'avais pas senti 
combien je devais lui être à charge et combien peu je méritais l'a- 
mour sérieux que je m'étais quelquefois flattée de lui inspirer. Le 
mépris de ce médecin, qui m'avait toujours traitée comme une en- 
fant stupide, me porta à m'examiner et à vouloir sérieusement de- 
venir une personne raisonnable. Je voyais ou croyais voir que sir Ri- 
chard ne m'aimait pas du tout, puisqu'il semblait proposer à son 
médecin de m'épouser. Sans doute il souhaitait se débarrasser de 
moi. Esclave du devoir qu'il s'était tracé, il ferait son possible pour 
me marier honnêtement, mais jamais il ne me proposerait d'être sa 
maîtresse. Il fallait donc, pour rassurer sa conscience, me rendre 
digne d'être sa femme. Alors peut-être pourrais-je me flatter de lui 
inspirer de l'amour. Je cachai mon chagrin et je demandai à être 
mise au couvent n'importe où. 

« M. Brudnel se décida pour Venise et m'y conduisit. Je pris sur 
moi de feindre une résignation enjouée; ma faiblesse et ma pâ- 
leur démentaient ma résolution. Sir Richard me conduisit en gon- 
dole jusqu'à la porte du monastère, m'observant beaucoup, mais 
paraissant tout à fait décidé à se séparer de moi. 

« Je soutins l'épreuve sans savoir que c'en était une. Comme je 
me levais pour sauter sur le quai , il me retint : — C'est assez, me 
dit-il ; vous avez montré plus de raison et de courage que je n'en 
attendais de vous. Je vois que vous pouvez acquérir de la volonté et 
que votre caractère commence à mériter de l'estime. Restons à Ve- 
nise, je ne vous quitterai pas encore. 

« Je me jetai à ses pieds, je baisais ses mains, j'étais ivre de 
joie. Il paraissait très ému, mais, au bout d'un instant de trouble, 
il me repoussa doucement. — Il faut, me dit-il, réprimer ces ex- 
pansions, qui seraient prises en mauvaise part, si nous n'étions 
pas cachés par le drap noir de cette gondole. 



270 REVUE DES DEUX MONDES. 

(( — Mais puisque personne ne nous voit, répondis-je, ne dois-je 
pas vous dire ma joie et vous adorer pour tout ce que vous avez fait 
pour moi ? 

(( — Non, reprit-il, il ne faut pas m'adorer, puisque je ne peux 
pas vous rendre un sentiment aussi exalté, et il faut vous habituer 
aux convenances de la pudeur. Je vois bien qu'au fond de tout cela 
il y a chez vous plus d'innocence qu'on ne croirait; mais, si je me 
fiais trop à vos bonnes intentions et aux miennes, je pourrais ou- 
blier la réserve qui m'est imposée, et ce serait votre faute. Appre- 
nez à vous garder des dangers dont vous semblez vous jouer. Com- 
battez même contre moi, si je perdais la tête, car, je vous le déclare, 
si j'avais le malheur de vous égarer, je me mépriserais et vous 
quitterais sans retour. 

« Tout cela était bien sévère. Je voulus n'y voir que l'intention 
de m'élever à lui, je m'efforçai d'aller au-devant de son désir. Je 
mis comme un abat-jour sur mes yeux, comme une cuirasse sur 
mon cœur. Je devins craintive et réservée comme il me voulait, et 
je pris tout à fait l'attitude d'une fille soumise et calme. 

« Je vis que mon ignorance le faisait sourire et même rire quel- 
quefois. J'essayai encore de m'instruire, d'apprendre l'anglais, l'his- 
toire, la géographie. Nous habitions un grand, beau et vieux pa- 
lais, où j'avais, comme partout, mon appartement séparé et même 
éloigné du sien. 11 sortait beaucoup et ne me faisait sortir qu'avec 
lui, son médecin ou la femme de chambre qu'il m'avait donnée. 
C'est la femme qui est encore près de moi. Je l'avais désirée Espa- 
gnole pour ne pas oublier ma langue. Quand sir Richard venait me 
voir, il tenait à ce qu'elle fût toujours en tiers. Voyant sa résolution 
bien prise, je ne cherchai jamais à être seule avec lui, et il parut 
m'en savoir gré. 

« J'eus des livres, des maîtresses, un piano, un chien et des oi- 
seaux pour me distraire. Rien ne manquait pour m'instruire et me 
désennuyer; mais j'ai la tête dure et point de mémoire. J'appris 
bien peu et bien mal, et des choses que j'ai retenues il en est plu- 
sieurs que je ne comprends guère. J'étais plutôt artiste. J'ai une 
jolie voix et je suis folle de la danse. Dolorès me fit danser, elle y 
excelle, mais la science musicale ne me vint pas. Je chante agréa- 
blement, je ne suis pas musicienne. M. Brudnel vit que je n'étais 
pas intelligente. Il ne pouvait pas m'en faire reproche, je n'y pou- 
vais rien malgré la peine que je me donnais, Nos relations ne chan- 
gèrent pas. 

« Je m'exerçais au courage, à la patience. Un jour, j'appris par 
les domestiques, que Dolorès faisait causer, qu'il avait une intrigue 
avec une chanteuse célèbre de la Fenice. J'en eus un chagrin ^^o- 
lent; je résolus de mourir. Je pris du poison qui ne me tua pas, 



MA SOEUR JEANNE. 271 

mais qui me fit tant de mal que je m'en ressens encore. J'avais fait 
jurer à Dolorès qu'elle ne me trahirait pas, mais le médecin vit 
bien la cause de mon mal, et Dolorès dut tout avouer. Elle avoua 
même trop, car M. lîrudnel fut informe de ma passion pour lui. 
Sans doute il l'avait devinée, mais il ne la savait pas si violente. 

<( Quand je fus en état de l'entencli-e : — Manoelita, me dit-il en 
espagnol, car il sait parler très bien toutes les langues, vous voulez 
que je vous aime, c'est fait. Je vous aime tendi^ement. Vous êtes 
douce, bonne, sincère, docile; mais mon amour a clé jusqu'ici celui 
d'un père, et vous voudriez me faire oublier mon devoir. Sachez 
que dès ma jeunesse, qui a été fort agitée, je me suis pourtant im- 
posé, par fierté et par suite d'une répugnance invincible, la loi de 
ne jamais payer l'amour. Ce n'est pas à dire que je n'aie pas subi 
l'attrait de femmes capables ou coutumières de spéculation, mais 
jamais je ne les ai payées. Elles le savaient d'avance, elles m'ont 
agréé parce que je leur plaisais. Avec vous, la situation est excep- 
tionnelle; j'ai payé le droit d'être votre père. Si j'étais devenu votre 
amant, j'aurais commis un parjure et une lâcheté dont je suis inca- 
pable, et, je vous l'ai dit, si je subissais avec vous le délire de la 
passion irréfléchie, je me croirais devenu l'égal de M. Antonio Fe- 
rez, qui vous a livrée à moi sans conditions. Il faut donc que je sois 
votre père dans toute la sainteté du mot ou que je sois votre mari. 
Y avez-vous réfléchi? J'ai le triple de votre âge, je suis menacé 
d'une maladie de poitrine qui est incurable; de plus je ne dois me 
marier qu'après la mort d'une sœur âgée, qui peut cependant me 
survivre. Des engagemens de famille, où mon honneur est en jeu, 
me rendent impossible d'éluder cette obligation. Réfléchissez en- 
core. Je puis vous promettre le mariage et ne jamais pouvoir tenir 
ma promesse. Je ne veux pas être, je ne serai pas votre amant. Re- 
noncez donc à un rêve d'enfant, faites un effort suprême pour en 
aimer un autre et pour m' oublier. 

« — Jamais! m'écriai-je, je vous respecte et vous adore, je ne veux 
être ni votre femme ni votre maîtresse, je vaincrai l'amour qui vous 
inquiéterait ou vous gênerait. Je serai votre fille soumise aveuglé- 
ment et heureuse de l'être. Je rougis de mon emportement, et je 
vous jure de rester tranquille et résignée, quand même vous auriez 
dix maîtresses' sous mes yeux, même si vous voulez vous marier 
avec une autre. 

« — Jamais, répondit-il; elle vous chasserait. Je vous jure ici que, 
si jamais je suis en situation de me marier, ce ne sera avec aucune 
autre que vous; mais allez-vous donc sacrifier votre jeunesse à une 
pareille éventualité? allez-vous la consumer dans la solitude où je 
suis forcé de vous laisser vivre? Tenez, il y a près de moi un très 
honnête jeune homme, instruit et d'une figure passable, M. Rreton, 



272 REVUE DES DEUX MONDES. 

mon médecin. Au commencement, il ne faisait aucun cas de vous; 
à présent il vous juge mieux et vous apprécie. Si, dans un temps 
donné, ayant tout à fait renoncé à moi, vous sentiez quelque goût 
pour lui, il ne faudrait pas me' le cacher, je serais heureux... 

« — Non, non, m'écriai-je; il me déplaît, tous les hommes me dé- 
plaisent. Prenez-moi pour votre fille et traitez-moi aussi sévère- 
ment, aussi froidement que vous voudrez; je serai heureuse, je vous 
bénirai de ne pas trop m'éloigner de vous. 

« Il céda tout en se réservant sa liberté, mais je sus bientôt qu'il 
n'en usait pas. Il avait laissé partir la cantatrice, pour laquelle il 
n'avait aucun attachement sérieux. Il vivait très retiré, préoccupé 
de sa santé qui n'était pas bien bonne h ce moment-là, et se livrant 
chez lui à un travail historique sur Venise. Peu à peu il me permit 
de dîner avec lui et de passer la soirée, environ deux heures , chez 
lui, avec le médecin ou quelques amis intimes auxquels il me pré- 
senta comme sa fille adoptive. Ils étaient tous d'un certain âge, ma- 
riés ou voués comme lui au célibat pour des raisons que j'ignore. 
M. Breton ne me dit jamais un seul mot qui pût me faire penser 
qu'il songeait à moi. Sir Richard ne se préoccupait donc plus de 
l'idée de me marier. Insensiblement il me sembla voir qu'il s'atta- 
chait à moi et que ma société lui était nécessaire à certaines heures. 
11 vint dans mon appartement, et Dolorès oublia plusieurs fois de s'y 
trouver. Il ne s'en aperçut pas ou ne voulut pas s'en apercevoir, et 
une douce intimité s'établit enfin entre nous. Il ne craignit plus 
d'être seul avec moi, je l'avais apprivoisé par ma chaste confiance. 
L'année suivante, il me conduisit en Angleterre, où il reprit la vie 
du grand monde, et me donna un logement dans un autre quartier 
que celui de son hôtel. Tous les jours, il venait passer deux heures 
avec moi. Il n'était pas jaloux, et pourtant il me faisait surveiller 
par John, son valet de chambre, qu'il avait mis à mes ordres. 

« Il put s'assurer de l'austérité de ma retraite et de l'innocence 
de mes occupations. Plusieurs fois il crut devoir me dire encore 
qu'il y avait peu d'apparence que nous fussions mariés, que sa 
sœur se portait mieux que lui, qu'il me garantissait ma liberté , et 
que, si je voulais en user, je n'avais qu'un mot à dire pour qu'il ne 
vînt plus me voir. Ma dot était toujours prête, car il avait assuré 
mon sort , quelque chose qui arrivât. Je lui répondis toujours que 
je ne voulais ni dot, ni mari, ni liberté, que je ne m'occupais point 
de l'avenir, que je serais toujours heureuse, pourvu que je le visse 
tous les jours, ne fût-ce qu'un instant. 

« Mon désintéressement et mon attachement l'attendi'issaient. 11 
baisait mes mains souvent, mon front quelquefois; il m'appelait sa 
bonne fille, son enfant. Jamais, devant Dieu, je le jure , il n'a été 
plus loin avec moi. Il avait encore des affaires de cœur dans son 



MA SOEUR JEANNE. 273 

monde, je le savais, je surmontais l'inquiétude et la jalousie, puis- 
que je ne perdais pas ma place dans ses affections. 

« Mais permettez-moi de me reposer, pour finir plus vile. Mal- 
gré moi, je suis entrée dans plus de détails que je ne voulais vous 
en dire, c'est votre physionomie, toujours railleuse, qui m'y a for- 
cée. Faisons une pause, et dites ce qu'à présent vous pensez de moi. 
Vous avez l'air de ne pas me croire sincère ! » 

J'étais assez troublé, je n'eusse pu dire pourquoi, j'hésitai à 
répondre; enfin je lui dis : — Si vous êtes sincère, je veux l'être 
aussi. Je vous étudie froidement (je mentais, mais ne croyais pas 
mentir). Votre histoire m'étonne beaucoup; elle est invraisem- 
blable. Elle est pourtant possible, étant donnés l'âge, la maladie 
et avant tout la belle âme de sir Richard. Si j'ai l'air un peu rail- 
leur par momens, c'est que je ne comprends pas de telles confi- 
dences à un homme que vous ne connaissez pas du tout. 

— Comment^ s'écria-t-elle, nous vivons depuis six mois sous le 
même toit, M. Brudnel me parle de vous tous les jours comme de 
son meilleur ami, et je n'aurais pas besoin de votre estime quand 
je me dis que nous avons peut-être dix ans, peut-être toute la vie à 
passer ensemble près de lui ! Je vois bien qu'à moins que vous ne 
le quittiez, il ne se séparera jamais de vous, et qu'il fera tout ce 
qui est humainement possible pour vous garder. Il faut donc que 
vous soyez mon ennemi ou mon ami, et, comme vous ne saviez rien 
de moi, il faut bien que je me fasse connaître avec mes malheurs, 
mes défauts et mes qualités, si j'en ai. 

Forcé de répondre, je répondis : — Jusqu'ici je n'ai pas lieu de 
vous être hostile. C'est tout le contraire. Ayez la bonté de continuer, 
je résumerai mes observations, si j'en ai à faire. 

Manoela Ferez reprit ainsi : « Au printemps de cette année-là, 
nous allions voyager encore lorsque sir Richard tomba gravement 
malade d'une fluxion de poitrine. Il m'avait si sérieusement défendu 
de venir jamais chez lui que je n'osai désobéir. Je passais des heures 
avec Dolorès à la porte de son hôtel, dans la rue, pour que le mé- 
decin pût me donner de ses nouvelles à tout instant. Un jour, ce 
brave jeune homme, pris de compassion, me fit entrer. — Il est très 
mal, me dit-il, et je ne veux pas qu'il meure sans vous avoir bénie. 
S'il lui revient un moment de connaissance, je suis siir qu'il vous 
demandera. Soyez donc près de lui : en ce moment, il est incapable 
de s'en apercevoir. 

« Je pris vite le bonnet de Dolorès, je demandai un tablier, j'en- 
trai avec M. Breton comme une garde-malade amenée par lui. Ces 
précautions n'étaient pas inutiles. La sœur de M. Brudnel, celte 
vieille sœur revêche et prude était dans l'appartement. M. Breton 
TOME i«'. — 1874. 18 



274 r.EVUE DES deux mondes. 

était convaincu qu'elle n'avait que des vues intéressées et que sa 
présence faisait souffrir le malade. Il lui persuada de se retirer en 
lui faisant entendre qu'il avait encore de l'espérance. Elle avait 
choisi à son frère une garde qui n'était dévouée qu'à elle, une vi- 
laine créature toujours prête à s'enivrer. Le médecin l'envoya à 
l'ofTice et d'autorité me mit à sa place. 

« Je soignai mon cher Richard avec passion. Je ne dormis pas un 
instant pendant quinze jours et quinze nuits. J'étais toujours là, 
l'oreille à sa respiration, le cœur mort ou vivant selon que le sien 
s'éteignait oii se ranimait. Quand il me vit et me reconnut, il parut 
heureux, et le premier mot qu'il put dire fut pour me bénir et me 
remercier. 

« A peine guéri, il voulut quitter Londres et retourner en Italie, 
A partir de cette maladie, je devins véritablement nécessaire à mon 
ami. 11 ne me parla plus jamais de me marier avec un autre, et il 
me renouvela souvent une promesse que je n'exigeais pas, celle de 
m'épouser le jour où il serait libre. Notre intimité n'avait pu rester 
cachée, et comme on aime mieux croire aux apparences que de s'as- 
surer de la réalité, ce qui, je l'avoue, est moins facile, je passais 
pour la maîtresse de M. Brudnel. Je m'y résignai, j'avais tout ac- 
cepté pour l'amour de lui, mais il ne put souffrir que je fusse ca- 
lomniée et méprisée pour mon dévoùment. Il fit entendre que nous 
étions mariés. On ne le crut pas dans son monde, car sa sœur dut 
être informée de la vérité, et elle ne se fit pas faute de dire que 
j'étais une fantaisie sans conséquence; mais du moins dans la vie 
errante que nous menons, et vis-à-vis des gens qui nous entourent, 
je n'ai pas la souffrance d'être regardée avec mépris. Si les hôte- 
liers qui nous reçoivent, les amis que sir Richard rencontre, les 
domestiques qui nous servent, ne sont pas bien persuadés de notre 
mariage, du moins en m'entendant nommer madame Brudnel ils se 
disent que je suis une compagne sérieuse et respectée de lui. 

« A présent vous savez que mon sort est en train de se décider. 
Richard, dans un temps de malheur ou de chagrin d'amour qui ne 
m'a pas été raconté, eut besoin autrefois d'une somme considérable 
qu'il n'avait pas, il s'était presque ruiné, et son père était un avare 
inflexible. Sa sœur aînée, mariée richement, lui prêta cette somme à 
la condition qu'il ne se marierait pas, afin que la fortune du père pût 
revenir à ses neveux, les fils de cette sœur. Le père a vécu jusqu'à 
l'âge de quatre-vingt-dix ans, et Richard n'a hérité de lui que de- 
puis quelques années. Il a voulu alors s'acquitter envers sa sœur et 
recouvrer sa liberté ; mais il avait contracté l'engagement à la lé- 
gère. Les termes du contrat portaient qu'il ne se marierait jamais, 
sans aucune prévision de la possibilité du remboursement. La sœur 



MA SOEUR JEANNE. 275 

a absolument refusé de recevoir l'argent, à moins que Richard ne 
fît don par testament de tous ses biens à ses neveux. Ils ont failli 
plaider. Sir Richard ne l'a pas voulu; il a toujours espéré que sa 
sœur reviendrait à de meilleurs sentimens, à des idées plus rai- 
sonnables. La voilà qui se meurt. Ses enfans hériteront-ils de la 
prétention qu'elle a si obstinément soutenue? Il fallait donc bien 
qu'il me quittât pour aller dénouer cette aflaire. Je l'ai supplié, moi, 
de céder sa succession. Que m'importe ce qu'il me laissera? ne per- 
drai-je pas tout en le perdant? Est-ce que je me suis jamais inquiétée 
de la richesse? est-ce que je sais si je lui survivrai? Il me semble que, 
lui mort, je mourrai ! Tout ce que je désire, c'est d'être sa compagne 
légitime, c'est de posséder, de connaître enfin son amour; je dirai 
plus, c'est de connaître l'amour que j'ignore, puisqu'à vingt-trois 
ans je peux bien dire ne pas savoir ce que c'est! Ne riez pas, doc- 
teur! Je suis pure sans mérite aucun, je l'avoue, puisque ma vertu 
vient des circonstances et non de ma volonté; mais me voilà vierge 
de fait dans l'âge où les passions s'éveillent et où le cœur parle sé- 
rieusement. Vous souriez encore ! Allons, c'est décidé, vous ne voulez 
m' accorder aucune estime? Du moins vous voilà forcé, je pense, de 
ne plus me mépriser, et je vous reste parfaitement indifférente. » 

— Je vous ai dit, repris-je, que j'aurais peut-être quelques ob- 
servations à vous faire : me les permettez-vous ? 

— Certainement, je les demande. 

— Eh bien ! si M. Brudnel est digne en tout point de la passion 
qu'il vous inspire, je ne suis pas aussi persuadé que vous que vous 
ayez fait tout votre possible pour lui en inspirer une semblable. 
Certainement vous êtes aimable et douce; certainement vous méri- 
tez l'approbation pour avoir vaincu en vous des instincts qui fai- 
saient taire la prudence et la fierté. Puisque vous avez pu faire cet 
effort, le plus difficile de tous, pourquoi n'avoir pas fait celui de for- 
mer votre esprit pour devenir, je ne dis pas l'égale de M. Brudnel, 
il a une intelligence de premier ordre, mais sa véritable compagne, 
une amie assez éclairée pour tout comprendre et pour causer à toute 
heure avec lui ? Je vous ai peu observée, mais pourtant je vous ai assez 
vue pour être certain de votre indolence, de votre lâcheté, j'oserai 
dire, en face de tout travail soutenu. Vous vous dites faible d'esprit 
et sans mémoire, quelquefois vous allez jusqu'à vous dire inintelli- 
gente, et le pis de la chose, c'est que vous ne le dites pas avec 
honte ou regret, vous en faites une plaisanterie, une vanterie, une 
sorte de bravade. Cela est de mauvais goût, je vous en avertis. Yous 
semblez dire aux gens : Tenez, je suis ignorante et bornée, admirez- 
moi quand même, je suis si belle! Aimez-moi, je suis si séduisante! 
Eh bien ! selon moi, quand une femme se fait gloire de son infério- 



276 REVUE DES DEUX MONDES. 

rite intellectuelle pour se rabattre sur l'orgueil de sa beauté, elle 
fait bon marché d'elle-même, elle se range parmi les animaux do- 
mestiques, elle devient un charmant oiseau, bon à mettre en cage. 
On lui sait gré de s'y tenir tranquille, on lui sifile un air, on lui 
fait une caresse en passant, on le regarde sautiller avec grâce, 
mais on passe vite à des amusemens plus sérieux, et il me semble, 
ne vous en déplaise, que telles sont et telles seront toujours vos 
relations de cœur avec M. Brudnel : vous avez voulu lier son exis- 
tence à la vôtre, vous avez tout accepté, même de réelles souf- 
frances. Je suis médecin, je vois, je sais que le manque d'expansion 
a dû coûter à une organisation comme la vôtre, et vous croyez avoir 
assez fait pour être associée à la vie d'un homme supérieur. Eh 
bien ! non, vous vous êtes trompée, c'est trop peu. Jamais sir Ri- 
chard ne passera plus de deux heures par jour avec vous, et ce 
sera même un grand sacrifice qu'il vous fera, car il a de l'expé- 
rience et n'ignore pas qu'il existe des femmes avec lesquelles on 
peut penser tout haut, vivre de tout son être, et ne jamais être 
forcé de descendre au-dessous de soi-même. 

Manoela rêva tristement , puis elle dit : — Vous croyez qu'il a 
connu de ces femmes-là ? 

— Je le suppose, puisqu'il vous a souvent quittée pour elles. 

— Oui, mais il les a toujours quittées pour revenir à moi. Ma 
douceur et ma beauté, puisque vous ne m'accordez rien de plus, lui 
ont donc paru préférables à leur grand esprit. Quant à vous, je vois 
bien que vous vous estimez encore plus haut que M. Brudnel, puis- 
qu'il vous faut pour le moins une muse ! Sans cela pas d'amour, 
pas même d'amitié. 

— De l'amitié, si fait ! répondis-je en lui tendant la main avec 
une gaité forcée. On accorde quelquefois ce sentiment-là aux infé- 
rieurs. 

Elle éclata de rire en disant sans amertume : — Oui, oui, on ac- 
corde cela à son chien 1 Richard m'aime comme j'aime ma perruche 
rose. Merci! Dieu! quel sauvage, quel brutal, quel original vous 
faites! C'est bien pire que M. Breton, qui se contentait de m'appeler 
trésor fragile et joli fardeau. Je vois que je n'aurai jamais de succès 
avec les médecins ! 

— Peut-être, ce sont gens clairvoyans et positifs, mais vous en 
serez vite consolée. Un Anglais noble et riche est bien mieux l'affaire 

V d'une jolie femme qui veut vivre dans un hamac de soie, au milieu 
d'un boudoir capitonné; restez donc dans votre nid de duvet, bel 
oiseau des tropiques. Moi, j'ai à travailler, je vous présente mon 
respect comme à la future M"'' Brudnel, et je ne vous remercie point 
de vos confidences que je n'ai point provoquées. Faudra-t-il dire à 



MA SOEUR JEANNE. 277 

votre futur époux qu'il se dépêche de vous initier à certains mys- 
tères dont vous déclarez naïvement attendre la révélation avec une 
louable impatience ? 

— Gomme vous voudrez! répondit-elle d'un ton fâché. 

Je crus voir une larme dans ses yeux, et je me hâtai de sortir, 
fermant involontairement avec un peu de brusquerie la porte der- 
rière moi. 

J'étais fort agité, je n'y voulus pas faire attention, j'avais la pré- 
tention de travailler. Cela me fut impossible. Je me persuadai avoir 
besoin de dormir, je ne dormis pas. Au moins je me calmai et fis en 
dépit de moi-même mon examen de conscience. Pourquoi donc, en 
retrouvant avec surprise Manoela dans Héléna, avais-je senti redou- 
bler mon dédain, ma méfiance, mon besoin de pédante critique à 
l'égard de cette inoffensive personne? Étais-je naturellement péda- 
gogue? Nullement, j'étais porté à l'examen, et l'examen amène l'in- 
dulgence, la méfiance de soi, la tolérance pour les autres. D'ailleurs 
cette malheureuse fille d'Antonio Ferez, que j'avais crue souillée et 
perdue, que je retrouvais réhabilitée au point d'être à la veille d'é- 
pouser M. Brudnel, ne devais-je pas la féliciter en moi-même et voir 
en elle un exemple de la perfectibilité humaine, tout au moins de sa 
ductilité sous les souffles bienfaisans de l'honneur et de la charité ?.. 
Un homme de bien avait pu faire refleurir la conscience dans un être 
tout instinctif, sorti d'un milieu impur, et j'étais en colère, je ne 
voulais pas croire à sa conversion, je raillais son besoin d'aimer, je 
rabaissais son intelligence, j'étais surtout offensé de l'eflbrt qu'elle 
faisait pour conquérir mon estime! Pourquoi tout cela, pourquoi ma 
dureté, mes soupçons, mon injustice peut-être? Pourquoi une ré- 
pulsion qui ressemblait à l'antipathie? Pourquoi une colère sourde 
comme si, en disposant d'elle-même, elle m'eût arraché un bien qui 
m'appartenait? Est-ce donc que je pouvais être jaloux d'elle, est-ce 
donc que je l'aimais encore? 

Eh bien! oui, il fallait bien ouvrir les yeux sur moi-même. Je 
l'avais aimée, je l'aimais toujours. Elle était mon idéal longtemps 
caressé, ma proie secrètement disputée, mon tourment fièrement 
maudit, l'espoir et la souffrance de ma jeunesse, le fléau de ma vie, 
recueil de mon honneur, si je n'échappais point au charme que, sans 
me connaître et sans le savoir, elle avait jeté sur moi. 

L'insomnie grandit les tentations et les dangers. A mesure que je 
comptais les heures de la nuit, je sentais augmenter mes agitations, 
et je pris la résolution de ne plus revoir la fiancée de sir Pdchard. 

George Sa?^d. 

{La troisième partie au prochain numéro.) 



UN VOYAGE 



DANS 



L'INTÉRIEUR DU JAPON 



Ycddo, G septembre 1873. 

Lorsqu'on a quelcpie temps vécu au Japon, forcé de se mouvoir 
dans les limites assignées aux étrangers autour de chaque port 
ouvert, on se sent pris d'un irrésistible désir de franchir ces bar- 
rières artificielles fixées par le tract limiied, de pénétrer plus avant 
et de visiter à l'aise les mystérieuses contrées du Nippon. On se 
dit instinctivement , ce qui est vrai , que les habitans des villes 
ouvertes ont perdu, au contact des étrangers, quelque chose de 
leur originalité, et on voudrait voir de près ces populations primi- 
tives que n'a pas encore atteintes le mouvement de réforme qui se 
prépare autour d'elles; mais l'absence complète de moyens de trans- 
port publics, l'impossibilité de trouver sur tout le parcours un lit, 
une chaise, une nourriture qui puisse être digérée par d'autres 
estomacs que ceux des naturels du pays (1), et par-dessus tout la 
difficulté d'obtenir du gouvernement l'autorisation nécessaire pour 
franchir les limites, voilà des obstacles sérieux faits pour ébranler 
des touriste.s même intrépides, et qui expliquent, je crois, la mono- 
tone ressemblance de tous les récits sur le Japon, écrits par des 

(1) Voici le menu invariable qu'on trouve dans toutes les tchaxas (auberges) : tran- 
ches de poisson cru accompagnées de shoya, morceaux de poisson bouilli avec des 
tiges de tserchi cuites à l'eau, — omelette à l'huile de poisson, le tout servi dans le 
môme plat, — radis blancs pourris dans la saumure; — en guise de pain, du riz cuit à 
l'eau, et comme boisson du saki (eau-de-We de riz) coupé d'eau. 



X'iNTÉRIEUR DU JAPON. 279 

personnes qui connaissent ce pays à peu près commme un Japo- 
nais connaîtrait la France après avoir vu Marseille, Bordeaux et 
Le Havi'e. 

Cette tentation de l'inconnu, que tant d'autres avaient éprouvée 
avant moi, je la ressentais à mon tour après quelque temps de séjour 
au Japon. Grâce à ma position officielle auprès du gouvernement ja- 
ponais et à la connaissance de la langue usuelle, une grande partie 
de ces obstacles n'existait pas pour moi (1), et le jour où j'aurais pu 
trouver quelques compagnons de voyage, rien ne devait s'opposer 
à la réalisation d'un désir que je caressais depuis longtemps. Sous 
ce rapport encore, je fus servi à souhait : MM. Jourdan et Vieillard, 
capitaines du génie, attachés à la mission française chargée d'in- 
struire les troupes du mikado, M. de Ribcrolles, professeur de fran- 
çais au kaîsedjo (collège), se joignirent à moi. Visiter le fameux 
volcan de l'Asamayama, suivre le Nakasendo (route du milieu) dans 
la plus grande partie de son parcours, tel était notre itinéraire, 
200 lieues environ. Nous devions d'abord avancer vers le nord-est 
et redescendre ensuite dans la direction du sud. Qu'on ne s'y trompe 
pas : ici comme ailleurs le luxe des mots sert trop souvent à cacher 
la pauvreté des choses, et, quand on dit route, il faut entendre un 
sentier, rarement accessible aux djinrikichias (2), seul véhicule 
connu, — souvent impraticable aux chevaux de bât, et que les pié- 
tons eux-mêmes ne parcourent, hélas! nous venons d'en faire ^ la 
rude expérience, qu'avec de grandes difficultés. 

C'était le 1"" août à trois heures du soir que nous quittions Yeddo 
par 35 degrés de chaleur. La route que nous allions suivre traverse 
d'abord ce que j'appellerai la banlieue japonaise, et n'offre d'autre 
attrait que l'aspect lointain des montagnes plein de promesses qui 
allaient bientôt se réaliser. Les longs villages qui bordent la route 
nous rappelaient les nôtres : même flegme des habitans, mêmes oc- 
cupations paisibles, même curiosité indiscrète. Peu à peu la route 
pénètre dans les bois, abandonne les rizières, et à mesure que l'on 
avance les sommets neigeux des montagnes commencent à se dé- 
couvrir ; là-bas dans le lointain se dresse l'Asamayama au nord, 
tandis que le Fusiyama, la montagne sainte, élève en face sa tête 
blanche et vénérée. Rien de beau et de majestueux comme ces deux 
pics superbes, ces deux volcans jumeaux, qui semblent se saluer de 

(1) Le mikado ayant décidé que la législation japonaise serait mise en rapport arec 
le code civil français, c'est à M. George Bousquet, jeune avocat du barreau de Paris, 
qu'est échu l'honneur d'aller le premier initier l'extrême Orient à la pratique de nos 
lois. 

(2) On appelle ainsi des voitures à bras traînées par des hommes qu'on désigne sous 
le nom de ninsogos. 



280 REVUE DES DEUX MONDES. 

loin comme deux empereurs. Ce n'est qu'à Omya (le noble temple) 
que l'on commence à saisir la vie provinciale sur le fait. 

Une des particularités des mœurs japonaises, c'est le mourano 
chikchtio ou chef de village. C'est un officier [yakounine) pris parmi 
les habitans, installé au centre dans une sorte de loge de théâtre 
dominant un peu la rue, entouré de registres, muni d'un saroban 
(sorte de règle à calcul sans laquelle un Japonais ne peut dire : 
deux et deux font quatre), et toujours la plume à la main. Cet in- 
dividu est le chef de la police, rédige des rapports sur tous les évé- 
nemcnsde la journée, tient les clés du hondjin^ auberge confortable 
réservée aux voyageurs de distinction, remplit un peu les fonctions 
d'officier de l'état civil, — enfin une sorte de maire en boutique. 
C'est chez lui que nous nous arrêtons. Prévenu par les dépêches 
que le gouvernement a bien voulu envoyer sur toute la route, le 
mourano chikchtio nous reçoit avec déférence, nous conduit au 
hondjin et nous fournit un nouveau relais de ninsogos. Ces malheu- 
reux, dans un état de nudité complet, traînent péniblement le voya- 
geur avec une rapidité moyenne de 2 lieues à l'heure au prix de 
60 centimes l'heure. Si jamais la question des salaires vient à se po- 
ser dans ces contrées lointaines, la première grève sera certaine- 
ment celle des iiinsogos; mais nous n'en sommes pas encore là, 
Dieu merci ! 

Tous ces détails et la réception qui nous attend se répètent à 
chaque village où nous nous arrêtons. C'est à Ilondjo que nous 
passons notre première soirée et voyons pour la première fois les 
lucioles, jolies mouches luisantes qui voltigent pendant les nuits 
d'été; mais un spectacle autrement étrange vint bientôt attirer notre 
attention. Sur une terrasse dépendant d'un temple s'élevaient deux 
estrades circulaires à plusieurs étages, assez semblables à ces gâ- 
teaux montés qui ornent les devantures de nos pâtissiers. A chaque 
étage de cette gigantesque machine, des prêtres, des bonzesses, fai- 
saient, au milieu d'une illumination a giorno, un vacarme infernal 
auquel répondaient les cris d'une multitude affolée. Cette nuit de 
Walpurgis au milieu des ténèbres et de la plantureuse campagne 
japonaise était d'un pittoresque inexprimable. 

Je trouve dans mes notes de voyage le souvenir d'une conversa- 
tion qui s'engagea entre le mourano de Hondjo et moi. Ma connais- 
sance de l'idiome populaire me permettant à peine de comprendre 
par bribes la langue savante des yakounines, un dialogue s'établit 
entre nous, assez semblable à celui de deux sourds dont l'un par- 
lerait à l'autre d'astronomie, tandis que celui-ci lui répondrait par 
le cours de la rente. Voici à peu près ce que cela dut être. « Lui : 
C'est la première fois que je tombe devant vos vénérables prunelles. 



l'intérieur du japon. 281 

— Moi : Je suis un oflicier français du sishoko-sîo (minist(^re de la 
justice). — Lui : Vous avez daigné porter vos honorables orteils 
dans l'infecte province de l'ignorant. — Moi : Je suis arrivé tout à 
l'heure et désire repartir demain. — Lui : Je porte cette chose creuse 
(une tasse de thé) jusqu'à mon front en buvant à votre noble santé. 

— Moi : Y aura-t-il moyen de trouver des chevaux ? — Lui : Si la 
lumière qui est à ma gauche (c'est ainsi qu'on désigne son inter- 
locuteur) retourne bientôt à Yeddo, qu'elle prosterne ma chétive 
personne aux pieds des fonctionnaires du sishoko-sio. » 

Le lendemain, nous quittions Hondjo au moment où le soleil se 
levait. Quelle merveille ! Pas un nuage au ciel , pas de vapeur sur 
les montagnes; une atmosphère transparente, et, tandis que le so- 
leil monte peu à peu au-dessus des crêtes orientales, les sommets 
placés à l'opposé se colorent d'une teinte rose tendre qui, un instant 
après, fait place à la blancheur éclatante de la neige; puis, au som- 
met de l'angle formé par la chaîne centrale du Japon et le contre- 
fort du Maybachi, un grand cône aplati d'où s'échappe un flocon 
blanchâtre : l'Asamayama, le but de notre voyage. On regrette en 
de tels momens de ne pouvoir rendre autrement qu'avec la plume 
des tableaux si grandioses, c'est avec le pinceau qu'il faudrait pou- 
voir les fixer sur la toile. Nous avancions sur un plateau de plusieurs 
lieues d'étendue, borné au nord et à l'est par des crêtes gigantes- 
ques, derrière lesquelles on voyait apparaître de temps en temps 
les sommets neigeux de quelque contre-fort plus éloigné et plus 
élevé. A ces distances, les lointains semblent inaccessibles. La mer, 
c'est l'infini qui vous attire; la montagne, c'est le fini qui vous 
repousse. 

Nous voici à Tomyoka. La plus aimable hospitalité nous y atten- 
dait chez M. Brunat, un de nos compatriotes, qui dirige une filature 
modèle de soie, établie pour le compte du gouvernement japonais 
au milieu d'un centre séricole des plus riches et des plus réputés. 
Cet établissement est un des plus beaux présens de la France au 
Japon. L'œuvre de M. Brunat a été non pas seulement d'élever une 
filature réalisant les dernières améliorations européennes, mais 
d'appliquer à la fabrication japonaise des modifications tout à fait 
originales, fondées sur la différence des conditions climatériques, du 
talent des ouvriers et de la nature de la matière première. Le péri- 
mètre total de l'établissement est de 56 hectares, la surface couverte 
de 8,000 mètres; la construction a coûté 200,000 piastres (plus de 
1 million de francs), l'outillage 50,000 piastres; 500 ouvrières y 
sont occupées sous la direction de gouvernantes tant japonaises 
qu'européennes. Ce sont des jeunes filles très intelligentes, pour- 
vues de petits doigts agiles et menus qui fileraient un fil d'araignée 



282 REVUE DES DEUX MONDES. 

sans le casser. Cette arméa silencieuse demeure dans un corps de 
bâtiment attenant à la filature, et vit sous la férule d'une vieille 
gouvernante qui mériterait un portrait spécial, s'il n'y avait tant 
d'omissions nécessaires dans un rapide récit. Nous nous rappelle- 
rons longtemps cette haltfe , ces souvenirs de la patrie , qui fut 
pendant notre court séjour l'objet de nos entretiens, et, connue 
pour nous faire mieux regretter de quitter nos hôtes, les chefs- 
d'œuvre des grands maîtres interprétés par M'"^ Brunat avec le la- 
lent traditionnel dans sa famille (1). On ne peut comprendre tout ce 
qu'il y a de charme dans de tels momens quand on ne l'a pas éprouvé. 

Le lendemain, nous quittions Tomyoka à six heures du soir. 
M. Brunat et son premier contre-maître se joignirent à nous, ce qui 
portait le nombre des voyageurs à six. JNous avancions lentement, 
jouissant des premiers instans de fraîcheur et des dernières clartés 
d'une journée écrasante de chaleur, nous dii'igeant vers le défdé 
de Wagi-Togé [toge veut dire col), qui devait nous donner accès 
sur le plateau au milieu duquel se di'esse le majestueux volcan. La 
lune ne tarda pas à se lever et à creuser encore par ses ombres les 
gorges boisées que nous laissions k nos pieds en noiLS élevant vers 
le col de Simonhita. Nous commencions cette série de montées et de 
descentes qui désespère au premier moment le voyageur inexpéri- 
menté, toujours impatient du sommet. Nous n'arrivâmes qu'à dix 
heures du soir à Simonhita , joli village situé au pied du col au- 
quel il a donné son nom. Je ne ferai pas une querelle à M. Brunat 
de nous avoir annoncé trois ?'/* (2), quand il y en avait bien cinq; à 
quoi bon arriver plus tùt, puisque l'on était si bien en route, et 
qu'il était écrit que personne ne pourrait dormir? Il faut quelques 
mauvaises nuits en voyage pour se faire aux tatamis (nattes sur 
lesquelles on couche). 

A cinq heures du matin, nous étions en route avec Oïvaké comme 
objectif et 8 ris à franchir. Nous suivîmes d'abord le cours d'un 
torrent que le sentier traverse à chaque instant pour aller chercher 
un passage entre le lit de gravier et la collme escarpée qui sur- 
plombe. Au sommet se trouve une énorme roche d'aimant naturel, 
à laquelle un marteau de carrier s'attache conune une aiguille à nos 
jouets d'enfans. Le chemin que nous suivions, tantôt en pente, tan- 
tôt en escaliers, et oii deux personnes ne peuvent se croiser sans 
s'arrêter, traverse à chaque instant des ponts larges de 80 centimè- 
tres. Notre caravane le suivait péniblement, serpentant sur le flanc 
des pentes touffues, un koskai (domestique) en tète, chargé des 

(1) M'»« Brunat est la fille do M. Lefébure-Vely. 

(2) Le ris équivaut à notre lieue. 



l'intérieur bu japon. 283 

provisions du déjeuner, — un autre en queue, chargé de presser la 
race indolente des Mangos, qui conduisaient dix chevaux portant 
les vivres et les bagages. 

Bientôt la montée devient plus ardue; nous nous élevons bien 
au-dessus destorrens que nous suivions tout à l'heure, et après un 
rude coup de collier nous ariivons au Wagi-Togé. Favorisé par 
un beau temps comme nous l'étions, le voyageur jouit d'un spec- 
tacle magnifique. Au sud se dressent les cimes enchevêtrées des 
montagnes qui servent de réservoir à tous les tributaires de la baie 
de Yeddo. L'œil cherche vainement à s'orienter dans ce labyrinthe, 
et celui-là même qui vient d'en sortir se demande comment il a été 
possible d'y trouver un passage. Au nord s'étend le plateau qui sert 
de base à l'Asamayama, entouré d'un cercle de montagnes presque 
régulier. Enfin au centre de ce vaste panorama la masse imposante 
du volcan se détache sur un ciel bleu, vers lequel il envoie sa fumée 
en flocons blancs bientôt condensés en nuages. 

Jusqu'à Oïvaké, nous descendons une pente presque insensible 
qui nous conduit au pied même de l'Asamayama, à travers un pla- 
teau sans culture, où rien ne rappelle ces belles vaches, ces trou- 
peaux de moutons qui animent notre campagne française. Oïvaké 
est un assez pauvre village; nous y dînons gaunent. On se couche 
sans moustiquaire sur la foi des traités; mais les habitans se sont 
vantés en se déclarant exempts du fléau, et il faut, au milieu de la 
nuit, allumer des herbes dans les chambres pour assoupir nos cruels 
ennemis . 

Le 5, à cinq heures et demie, nous nous mîmes en route à cheval 
pour faire l'ascension du volcan. Nous étions précédés d'un guide 
et suivis de plusieurs ninsogos portant les provisions du déjeuner 
que nous comptions manger au sommet, un hypsomètre et des vê- 
temens de rechange, car on nous avait annoncé qu'il y avait de la 
neige. J'avais oublié de remettre ma gourde aux porteurs; la trou- 
vant sous ma main, je la passai machinalement à mon cou; elle allait 
bientôt jouer un rôle mémorable. Au bout d'une demi-heure de 
route, le soleil se leva au-dessus des hauteurs circulaires que nous 
avions embrassées la veille du regard : le disque brilla quelques 
instans, puis s'éclipsa dans les vapeurs du matin qu'il faisait surgir. 
De temps en temps, une rafale, secouant le voile étendu sur nos 
têtes, nous montrait la cime que nous gravissions et son panache 
de fumée. Au bout d'une heure de marche pénible à travers des 
herbes sèches et des conifères rabougris, nous arrivâmes à un étang 
ferrugineux dont les eaux, rouge d'ocre, étaient habitées par des 
nageurs des deux sexes. Ils accomplissaient une dévotion , ayant pour 
objet de demander de la pluie au génie de la montagne. 



284 REVUE DES DEUX MONDES. 

C'est là qu'il fallut quitter nos chevaux et prendre les bâtons. A 
ce moment, nous commençâmes à nous inquiéter de l'absence des 
porteurs de vivres; mais le guide, une sorte d'inspiré, à moitié fou, 
nous rassura. Fatale confiance ! nous voilà lancés. Les premiers dé- 
tours du sentier escaladent un cône touffu où la verdure se ras- 
semble dans un dernier effort avant d'expirer. Au-delà ne poussent 
plus que des plantes rampantes ou de noirs mélèzes desséchés par 
les cendres, qui leur font un linceul gris. Malgré le soleil, caché en 
ce moment, malgré l'altitude, la sueur coulait de tous les fronts. 
Dans notre poitrine essoufflée par la raideur des pentes, qu'il fallait 
escalader des quatre membres à la fois, s'engouffrait l'air chargé de 
cendres légères; la bouche se desséchait, et à chaque halte nous 
regardions avec anxiété l'horizon d'en haut, si loin, celui d'en bas, 
où ne paraissaient pas nos provisions, et aussi la modeste gourde, 
devenue notre unique ressource. Il fallut bien y recourir à la fm, 
Dieu sait avec quelle parcimonie! Ces gourdes sont fermées par un 
petit couvercle qui, renversé, contient à peu près un centimètre 
cube de liquide ; c'est cette ration que chacun prenait à la ronde, 
de peur de précipiter le mouvement d'une manière inégale en bu- 
vant au goulot. 

Cependant nous gravissions toujours, et les heures passaient plus 
vite que les kilomètres qui nous séparaient du but. Les coulées de 
lave ancienne, les pierres énormes jetées çà et là nous indiquaient 
à mesure l'activité encore toute récente du cratère. A chaque pas, 
la cime découverte nous semblait plus près, et elle reculait toujours. 
Nous n'avions plus qu'une idée lucide, boire, boire à notre soif, 
n'importe quoi, et ce qui nous soutenait, c'est que le guide nous 
avait annoncé, loin encore, mais avant le sommet, une source! Je 
ne l'oublierai jamais, cette source, ni la cuiller de bois avec la- 
quelle on y puisait. Quant à notre déjeuner, il était clair qu'il fallait 
y renoncer, que les porteurs nous avaient volontairement aban- 
donnés. Le guide et un ninsogo chargé des manteaux avaient em- 
porté leur repas, composé de quelques boulettes de riz amalgamées 
de poussière; nous nous partageâmes celte exécrable pitance, ac- 
compagnée de l'eau heureusement délicieuse de la source. On rem- 
plit d'eau la gourde vide de cognac, et de nouveau on se remit en 
marche, légèrement restauré. 

A quelques centaines de mètres plus loin, nous atteignîmes la 
limite où cesse absolument toute végétation, et nous entrâmes dans 
la pouzzolane ou plutôt les scories : c'est là que le supplice com- 
mençait. Rouler de deux pas en arrière pour un pas en avant, man- 
ger et respirer de la poussière et de la cendre mêlées, s'essoutîler 
pour gravir une inexorable pente uniforrce, où le voisin de devant 



l'intérieur du japon. 285 

esl à vingt pas de celui qui le suit, s'asseoir do loin en loin sur des 
blocs rocailleux qui vous déchirent, tout cela sur un sol brûlant, 
par une température de 28 degrés, il fallait vraiment pour persister 
toute l'énergie morale dont la caravane disposait. Enfin nous aper- 
çûmes une pierre qui nous parut un indice du sommet; encore un 
efTort, nous y sommes. Quelle ironie! Au-dessous ' de nous s'étend 
une petite dépression et au-delà une nouvelle montée. Nous ne 
sommes qu'à la première enceinte d'un ancien cratère plus vaste, 
concentrique au nouveau. C'est un phénomène très fréquent dont 
les montagnes de la Lune présentent le caractère très remarquable, 
et peut-être l'Asamayama lui-même n'est-il, tout entier au milieu 
de son grand cercle de montagnes, qu'un bouillonnement gigan- 
tesque survenu dans une cuve refroidie de 200 lieues de circonfé- 
rence. Heureusement la nouvelle ascension, qui se révèle au mo- 
ment où nous croyions tout fini, est plus douce; heureusement aussi 
la fumée ne chasse pas de notre côté, car nous serions aveuglés et 
à demi asphyxiés par ces vapeurs sulfureuses. Déjà l'on entend le 
bruit qui s'échappe de la montagne. Que faut-il de plus pour rani- 
mer notre ardeur? C'est à qui arrivera le premier. Enfin nous y 
voilà; quel spectacle! C'est peu que la vue environnante voilée par 
les nuages; ce qui attire, ce qui écrase, ce qui fascine, c'est cette 
cuve formidable de 300 mètres de diamètre, au fond de laquelle on 
entend bouillonner la lave, trop profondément pour pouvoir l'aper- 
cevoir, et d'où sort avec un fracas assourdissant l'éternel murmure 
des forces souterraines. Sur les parois de ce puits immense s'ouvrent 
intérieurement des fissures par où s'échappe, au milieu de flocons 
de fumée, la lave incandescente, qui tombe au fond, puis remonte 
avec la coulée comme les vagues le long d'une falaise. 

Une terreur singulière s'empare de vous; il semble à chaque in- 
stant que la vague audacieuse va monter plus haut et vous happer 
sur le bord du gouffre. C'est l'attraction poignante et lugubre de 
l'abîme; on se sent pénétré de l'esprit d'Empédocle, et on s'arrache 
avec peine à ce sommet grondant. Hélas! c'est triste à dire, mais 
cette poétique frayeur n'est pas la seule raison pour donner le signa 
du départ; il est trois heures de l'après-midi, et nous sommes talon- 
nés par une faim qui devient une souffrance. H faut dire adieu à 
cette belle croupe arrondie, plonger un dernier regard dans la cuve 
infernale et descendre. Descendre, non! cela ne peut s'appeler ainsi, 
car ce fut pendant toute la distance du sommet à la source une 
dégringolade vertigineuse sur les talons, sur les bâtons, sur les 
fonds de pantalons, dont plusieurs y restèrent, et j'en suis encore 
à comprendre comment nous n'avons pas fait plus d'une culbute. 
C'est avec bonheur que nous retrouvons au passage cette bienfai- 



286 REVUE DES DEUX MONDES. 

santé petite source; nous découvrons aussi quelques maigres airelles 
non mûres que nous nous partageons. Enfin à cinq heures nous par- 
venons à l'étang où nous avions laissé nos chevaux. C'est la fin de 
nos fatigues; mais voici mieux encore : les porteurs de vivres, après 
avoir fait semblant de s'être égarés dans les ravins, sortent de leur 
cachette au moment où ils nous voient descendre; on se jette sur 
le précieux chargement. Ah ! que les canards sont vite dépecés, les 
bouteilles vite débouchées, et comme la gaîté succède bientôt au 
marasme de la faim ! Jamais l'eau ferrugineuse de l'étang n'arrosera 
une plus joyeuse collation. Nous ne sommes pas à la fin que chacun 
a déjà oublié ses fatigues en racontant les prouesses de la journée 
et les merveilles du vieux géant grondeur. 

L'Asamayama fume constamment, il lance une pluie de cendres 
dont nous avons un spécimen; parfois d'énormes pierres viennent 
tomber sur ses flancs. Souvent, par suite de ses secousses inté- 
rieures, des tremblemens de terre se font sentir jusqu'à huit ou dix 
lieues; on voit alors dans la nuit une flamme au sommet. Les pe- 
tites éruptions de lave sont fréquentes, mais s'arrêtent avant la 
plaine inférieure; quant aux grandes, elles ont détruit trois fois le 
village d'Oïvaké. La dernière a eu lieu en 1788. L'hypsomètre, 
consulté par MM. Jourdan et Vieillard, donnait une altitude de 
3,000 mètres. La paresse des porteurs n'avait pas permis de faire 
des observations au sommet même du volcan. Rentrés à cheval, 
nous goûtons bientôt un repos dont le besoin se faisait impérieu- 
sement sentir. En somme, la seule déception avait été de trouver au 
sommet non pas la neige, mais 23 degrés de chaleur. Nous venions 
d'accomplir la plus rude journée de notre voyage, celle qui en même 
temps nous donnait la clé de tout le reste; nous pouvions maintenant 
nous rendre un compte exact du spectacle qui allait s'ofïï'ir à nos re- 
gards. 

Du sommet de l'Asamayama, on voit au nord-est et à l'est couler 
vers la baie de Yeddo et le Pacifique les rivières qui concourent pour 
la plupart à former le grand courant de Toné-Gawa. Vers le sud se 
détache une chaîne de montagnes de hO lieues de longueur, qui se 
prolonge jusque dans la péninsule d'Atami en s'inclinant vers re.-:t 
aux environs du Fusiyama. Tout ce qui coule à l'est de ce massif 
vient se jeter dans la baie de Yeddo. Depuis ces montagnes jus- 
qu'à la côte occidentale, le Nippon est tailladé du nord au sud par 
une série de chaînes longitudinales qu'on pourrait comparer à un 
immense gril que la main d'un géant aurait fait bomber à la lati- 
tude du Wada-Togé, un peu au nord du lac Suiva. Tout ce qui est 
au sud de cette éminence coule dans le Pacifique, tout ce qui est 
au nord coule dans la mer du Japon. Or, le Nakasendo traversant en 



l'intérieur du japon. 287 

diagonale tous ces grillages, nous devions, en le suivant, changer 
plusieurs fois de bassin avant de gagner la mer à Nagoya. C'était 
donc bien un vrai voyage de montagnes et d'exploration, car nous 
allions suivre la ligne de partage des eaux du Japon. 

Ce fut le 6 à Oïvaké que nous nous séparâmes de M. Brunat et de 
son contre-maître, lui retournant à Tomyoka, et nous continuant 
la môme route en nous tournant le dos. Pendant quelques heures, 
il fut possible d'avancer en djinrikichîa, et nous usâmes de ce moyen 
de locomotion jusqu'à Shivonada, où il fallut nous munir de para- 
sols de papier pour nous garantir du soleil. Nous finies une courte 
visite au siro, château-fort de l'ancien seigneur dépossédé qui avait 
jadis un revenu de 25,000 kokus de riz et maintenant sollicite peut- 
être un petit emploi dans un ministère, car les premières réformes 
au Japon ont atteint cette féodalité puissante et séculaire qui trou- 
vait dans sa situation exceptionnelle des moyens énergiques de ré- 
sistance et avec laquelle le gouvernement eut trop souvent à comp- 
ter. Chose étrange et que nous avons peine à comprendre, il a suffi 
de la volonté du mikado pour anéantir une institution qui semblait 
avoir de profondes racines. 

Shivonada, où nous déjeunons, est élevé sur le bord du Chicuma- 
gawa, qu'il fallut passer en barque au milieu d'une bande de petits 
sauvages noirs qui se baignaient dans le courant rapide. Cette ri- 
vière, après avoir traversé la province de Shim-shhn, gagne au nord 
celle ô!Echigo et se jette à JNiagata dans la mer du Japon. C'est là 
que nous dûmes reprendre de nouveau et pour longtemps les che- 
vaux de bât. Nous commençâmes à nous élever graduellement dans 
une contrée pittoresque, traversant les vallées où coulent les af- 
fluens de la rive gauche du Chicumagawa, gravissant les crêtes 
qui les séparent, et trouvant au pied de chaque col un joli village 
coquettement assis, Yavatha, Ashita. C'est après Nagakubo, où nous 
arrivâmes à la nuit noire, que nous allions le lendemain entrer dans 
la Suisse japonaise, après avoir dépassé le rude défilé de Wada-Togé, 
le plus pénible et le plus long de tout le voyage. C'est une gorge 
qui va se resserrant toujours de plus en plus au milieu d'une végé- 
tation luxuriante, encaissant un torrent qui coule du sommet de la 
montagne. Une tchaia hospitalière nous offre un abri de quelques 
heures, et après un déjeuner sur le gazon nous commençons à fran- 
chir le col. Un kilomètre avant d'arriver au sommet, toute végétation 
cesse; le site prend un aspect de plus en plus sauvage, et, lors- 
qu'après de pénibles efforts nous l'eûmes atteint, une vue splendide 
s'ouvrit devant nous. Au nord apparaît encore la fumée de l'Asa- 
mayama; on découvre d'un seul coup d'œil les montagnes que nous 
parcourons depuis plusieurs jours. Au sud-est, dans un lointain 
prodigieux, on distingue, grâce à un temps clair, le Fusiyama, un 



288 REVUE DES DEUX MONDES. 

peu plus près le Fuji, droit au sud enfin la vallée supérieure où mi- 
roitent le lac Suiva et le courant du Tenringawa, qui s'en échappe. 

En redescendant à pied, car il est impossible de se tenir à che- 
val, tant la pente estraide, nous entrons dans le bassin du Paci- 
fique. Les crêtes sont nues et dépouillées, couvertes seulement d'un 
gazon ras, et le sol présente des débris de kaolin mêlés à la craie, 
tandis que de grosses roches de pyrite de fer menacent le ciel.' Peu 
à peu cependant le paysage s'adoucit, se boise; nous retrouvons ces 
ruisseaux et ces torrens qui nous font la conduite depuis Tomyoka 
avec leur murmure éclatant, et où nous puisons à chaque pas. La 
route passe devant un monument de pierre fort simple élevé à la 
mémoire de six hommes de Mito qui tombèrent là, en 1863, dans 
une lutte contre les troupes régulières'; ils sont l'objet d'un certain 
respect, et le gouvernement vainqueur ne songe pas à troubler leur 
cendre. C'est une tolérance rétrospective dont les exemples sont 
nombreux dafis ce pays. La mort est un asile dont nul n'ose fran- 
chir le seuil. Je pensais à ce mot de Montaigne : « tout ce qui est 
au-delà dé la mort simple me semble pure cruauté. » On traverse 
ensuite Toyobashi , et c'est en suivant une route délicieuse qu'on 
arrive au lac Suiva. 

Voyageurs naïfs, nous cherchions une tchaia au bord du lac. Or 
le Japonais, qui aime les belles vues, ne veut pas se laisser envahir 
par les auberges; il bâtit un reposoir près d'un lac, mais pas une 
habitation. Force fut donc de coucher dans le village le plus rap- 
proché, Shimono. Je vois encore ce joli lac Suiva; nous descendions 
depuis plus de trois heures, et cependant il est à plus de 900 mètres 
au-dessus de la mer. Quand nous y arrivâmes, au soleil couchant, 
une légère buée cachait les bords marécageux; les crêtes des mon- 
tagnes se reflétaient dans ;ce miroir, une impression de calme et de 
béatitude pénétrait l'âme. Que de fois nous avons éprouvé ce senti- 
ment pendant notre voyage ! 11 y a dans la campagne japonaise une 
harmonie de tons, de couleurs, de formes, qui fait dire plus d'une 
fois au voyageur : On serait bien ici. 

Notre itinéraire portait une journée de repos au lac Suiva; mais 
la pureté de l'air à ces altitudes, l'entraînement du voyage, la bonne 
humeur née du bon appétit, nous avaient si bien mis en train que 
le 8, au lieu de suivre notre programme, après une visite aux pis- 
cines sulfureuses, à âO" centigrades, où personne de nous ne put se 
plonger, et au temple principal, dédié à Quannon-Sama, nous nous 
embarquâmes sur un esquif de forme bizarre pour Takasima, de 
l'autre côté du lac. Nous avions compté sur une eau profonde et 
froide comme au Lac-Majeur. Déception! on navigue à la perche, et 
l'eau est à la même température que l'air. Notre projet était de dé- 
jeuner à Takasima, et cette fois du moins nos provisions nous sui^ 



l'inthuîeur du JAi'ox. 289 

valent; mais Takasima est loin du lac , et nous nous rabattîmes sur 
une petite tchaîa voisine dont la salle haute dominait le lac, et d'où 
l'œil pouvait embrasser le panorama tout entier. 

Rien n'est agréable comme la tchaîa japonaise. Vous arrivez, vous 
vous déchaussez, on vous offre un bain de pied; vous trouvez des 
nattes bien propres, une salle d'où les meubles sont complètement 
absens. On s'étend, une servante proprette vous apporte un ma- 
koura (l'oreiller japonais), vous évente au besoin; mais ne soyez 
pas entreprenant : à la moindre apparence de galanterie, elle s'en- 
fuirait avec un petit cri pour ne plus revenir. Il n'y a que les nou- 
veaux débarqués qui s'y laissent prendre. 

C'est là que nous déjeunâmes, et pour la solennité de la circon- 
stance on ouvrit la conserve de perdrix aux choux, on déboucha le 
Champagne. On but aux parens, aux amis, qui pendant ce temps 
s'apitoyaient peut-être sur notre compte. Malgré tous les charme? 
de ce site ravissant, il fallait songer à continuer notre fOute, et le 
soir nous repartions à cheval pour Shivojiri. Le Nakasendo, que nous 
suivons toujours, longe un instant le lac, puis remonte vers les cimes 
pour escalader par des zigzags très rudes le col qui a pris le nom du 
village inférieur. En nous retournant en arrière, nous contemplons 
un spectacle grandiose. Au-delà du lac, que nous enfilons dans toute 
sa longueur, les montagnes s'évasent, et dans l'intervalle qu'elles 
laissent entre elles, comme un pistil géant au milieu de sa corolle, 
se dresse rose et vaporeux le tout-puissant, divin, éternel Fusiyama. 
Pour détailler ses impressions, pour dire les beautés incessam- 
ment variées de la montagne, que la plume seule ne peut peindre, 
il faudi'ait des volumes et des mois ; ce sera peut-être une œuvre 
que nous tenterons un jour, lorsque nous aurons les uns et les au- 
tres rempli notre mission auprès du gouvernement de ce pays. Ah! 
c'est bien d'un voyage pareil qu'on peut dire avec le poète latin : 
Olim memimsse juvabit. 

Encore un terrible col que celui de Shivojiri. Nous redescendons 
par un beau clair de lune, et cette fois, en arrivant au gîte, nous 
nous trouvons dans le bassin de la mer du Japon. Nous entrons 
dans une partie entièrement inexplorée du Nakasendo; à peine trois 
Européens de la légation anglaise y ont pénétré. Aussi la curiosité 
des populations est à son comble, et notre excursion prend de plus 
en plus les allures d'un cortège. Les chefs de village nous attendent 
à l'entrée, prévenus par le gouvernement; le hondjin est ouvert 
pour nous, les chevaux réquisitionnés pour les relais; nous nous 
laissons tirer nos bottes par les notables de l'endroit, et peu s'en 
faut qu'ils ne disputent à nos koskaïs l'honneur de nous servir. 

Après avoir passé le Torii-Togé, moins haut que le Wada, mais plus 

TOME Ie^ — 1874. 19 



290 REVUE DES DEUX MONDES. 

rude à franchir, bien que le chemin serpente au milieu de grands 
sapins dont les massifs, agités par le vent, nous abritent contre le 
soleil , nous voyons courir à nos pieds le Kisogawa et s'élever de- 
vant nous les groupes imposans du Mitaké et du Kiomagataké, qui 
s'étendent à l'est et au nord-ouest dans d'immenses solitudes inha- 
bitées, livrées aux ours, aux chamois et à leurs habiles chasseurs. 
Au pied du col, on aperçoit le joli village d'Iagahara, notre gîte de 
ce soir, où nos hôtes nous régalent d'un chœur japonais en échange 
du chœur des soldats de Faust. On ne peut s'empêcher de rendre 
hommage à la simplicité de mœurs de ces montagnards ni d'admi- 
rer l'air de joie et de bonheur que respirent ces populations. Pour 
la propreté, ils rendraient des points aux Européens. 

Le 10, nous allons coucher à Amagatsu; c'est une des journées 
les plus intéressantes. Le Kisogawa, que nous suivons depuis quel- 
que temps, prend peu à peu les allures d'un fleuve, quoique torren- 
tiel en beaucoup d'endroits : il se fraie un chemin à travers des 
rochers , s'élargit en vastes demi-cercles , s'engouffre entre des 
murailles de rochers hautes de 200 pieds, comme à Myanokoski, ou 
s'étale complaisamment sous de puissans ombrages, comme à Fuku- 
sima. La nature prend un aspect de plus en plus grandiose, tout en 
restant jolie, et l'on se croirait transporté dans une de nos belles 
vallées de l'Auvergne. En passant le Torii-Togé, nous avons quitté 
les calcaires pour les terrains granitiques, et des aiguilles de roches 
noires rivalisent de hauteur avec les cimes des se guis et des 77ialsu 
(espèces de pins). 

Le 11, notre deuxième journée sur le Kisogawa est encore plus 
intéressante que la première. Tout s'élargit, fleuve et vallée. Su- 
wara, où nous déjeunons, Mitono, où nous sommes pris par la pluie, 
sont des noms attachés à autant de souvenirs charmans. Par instans, 
la route surplombe au-dessus du torrent, à des centaines de pieds, 
soutenue par des pilotis en bois vermoulus, mais elle tient par la 
force de l'habitude. Ilélas! elle descend toujours, cette belle rivière 
de Kisogawa, elle nous ramène à la plaine, à l'air lourd. A Fu- 
mago, où nous couchons, on ne peut se passer de moustiquaire. Le 
lendemain, nous avons la consolation de remonter pour franchir le 
Sikkokutogé; mais nous redescendons bientôt à Oï, où nous ren- 
trons défmitivement dans la plaine. Le paysage devient assez triste : 
des collines de sable jaune ou rouge à perte de vue encadrent 
d'assez maigres cultures; plus de soie, plus de cocons, plus de ces 
bivaltins qui, dans la province de Shinano, encombraient les de- 
vantures et le chemin même. Nous sommes dans le pays du kaolin 
et des porcelaineries. Il faut dire adieu aux jolis villages proprets, 
en sapin jauni par le temps, au milieu desquels coule un ruisseau 



l'intérieur du japon. 291 

clair dans un lit assez large pour recevoir un torrent les jours d'o- 
rage sans déborder. Goni'ormément au plan arrêté avant le départ, 
nous quittions à Oï le Nakasendo, et nous prenions à gauche une 
traverse qui devait nous conduire à Nagoya. 

Il y a seize lieues d'Oï à Nagoya. Le [)aysage est assez monotone, 
attristé par les collines de sable; il présente cependant par instans 
de charmans recoins. Nous retrouvons le bambou, qui n'habite pas 
les montagnes et qui réjouit tant l'œil habitué à sa courbe gracieuse. 
C'est le pays (;ii se fabrique la porcelaine bleue, dite d'Owari, la 
plus commune au Japon. Le matin du second jour, nous quittions la 
province de Mino pour entrer dans celle d'Owari, et nous retrouvions 
les djùiri/achias, qui signalent l'approche d'un grand centre. 

La vraie originalité de ces deux dernières journées, ce fut l'atti- 
tude des populations. J'ai dit que du lac Suiva à Oï la tradition se 
conservait de trois Européens qui avaient paru dans la contrée; mais 
de Oï à Nagoya il n'était jamais venu à l'idée de personne de prendre 
la traverse : aussi c'était un délire pour nous voir. Prévenus sur 
toute la ligne, les moiiranos (maires) venaient à une lieue en avant 
de leur village pour nous recevoir; les femmes, les enfans, les vieil- 
lards, s'entassaient dans les maisons ouvertes; les hommes s'age- 
nouillaient devant leurs portes, et dans les plaines on voyait de 
2 kilomètres les gens courir, traverser les rivières à gué, et suer 
sang et eau pour voir passer ces quatre Européens. Le maire nous 
accompagnait jusqu'au village suivant, où il nous remettait entre 
les mains de son collègue. Le plus comique fut qu'en arrivant à 
2 lieues de Nagoya, nos traineurs de djinrikicldas partirent au 
grand trot, le malheureux yakoiuiine était à pied, il fut obligé pour 
nous suivre de courir pendant trois quarts d'heure sous un soleil ar- 
dent; il arriva ruisselant. revers de la médaille, à Nagoya, nous 
voyons des vêtemens européens, des stores européens, des gens qui 
nous regardent à peine, des soldats déguisés en jnoupious, qui sa- 
luent à peine MM. Jourdan et Vieillard. On se faisait tout douce- 
ment à ces allures de daïmios en voyage ! 

II. 

Notre voyage de montagnes était terminé. C'en était fait des vastes 
horizons, de l'air pur et vivifiant, de tous ces grands spectacles de la 
nature qui nous avaient si vivement émus. C'en était fait aussi de 
ces populations primitives, type éternel et immuable de l'homme 
sous tous les climats. Nous allions maintenant visiter quelques 
centres très importans, le pur Japon encore, mais le Japon indus- 
triel et commercial à Nagoya, à Osaka, le Japon antique à Kioto. 

Nagoya est, après Yeddo, Osaka et Kioto, la quatrième grande 



292 KEVUE DES DEUX MONDES. 

ville du Japon. C'est la cité industrieuse par excellence. Là se fabri- 
quent les porcelaines d'Owari à grands ramages bleus, et des cloi- 
sonnés qui, sans atteindre à l'éclat de couleur des Chinois, font 
encore cependant la joie des collectionneurs. En franchissant les 
faubourgs, on voit à droite et à gauche s'élever de beaux bouquets 
d'arbres séculaires et des murs d'enceinte : ce sont les débris des 
yaskis (châteaux) inhabités des anciens tenanciers du prince d'Owari. 
Le siro lui-même ne nous montre plus que sa tourelle d'entrée, haute 
pagode à trois étages qui tombe en ruines. Le prince d'Owari était 
jadis un puissant seigneur : quelques-années encore, et son nom 
sera oublié; la féodalité elle-même, submergée par le flot de la dé- 
mocratie impériale, ne sera plus qu'un souvenir. Notons en passant 
que cette transition s'est opérée au Japon sans qu'une goutte de 
sang ait été versée, sans que la moindre résistance se soit manifes- 
tée. Des pessimistes, il est vrai, affirment que tout n'est pas fini, et 
que ce pays aura aussi son 1793. Rien n'annonce cette triste conclu- 
sion, et, quand on a vu les choses de près, on est convaincu que le 
passé est mort pour ne plus renaître. 

Il est difficile d'imaginer une régularité de construction pareille à 
celle de Nagoya. Qu'on se figure un vaste échiquier coupé à angles 
droits, traversé de grandes artères et bordé uniformément de mai- 
sons en bois à un étage, avec grillage au rez-de-chaussée, gril- 
lage au premier étage. Les toitures en tuiles débordent de tous les 
côtés, caractère particulier à toutes les habitations de ce pays. Ces 
toitures ne manquent pas d'une certaine élégance, mais elles inter- 
ceptent singulièrement le jour; aussi, règle générale, toute maison 
japonaise est-elle très mal éclairée. On chercherait vainement à Na- 
goya un rond-point, une place. C'est du reste un trait commun à 
toutes les villes japonaises. La vie publique y est si complètement 
nulle que rien de ce qui ressemble à l'Agora et au Forum ou à nos 
places publiques n'est jamais venu à la pensée des constructeurs. Ce 
peuple, habitué à une obéissance passive, s'en remet entièrement à 
ses maîtres du soin de la chose publique. C'est dans l'intérieur de 
la maison que chacun reprend ses droits, ou plutôt c'est là que l'au- 
torité du père de famille s'exerce dans toute sa plénitude, car la fa- 
mille antique se retrouve ici dans toute sa pureté. 

Nagoya présente le tableau d'une activité commerciale qui tend à 
s'éteindre au profit des ports ouverts. Elle a près de 200,000 habi- 
tans, et s'étend à une lieue du fond de la baie d'Owari. A ce premier 
inconvénient de n'être pas en communication directe avec la mer 
s'en joint un autre : la baie, perpétuellement comblée par des ter- 
rains d'alluvion qu'amènent les torrens, ne peut porter dans cette 
partie que de petites jonques ; les gros navires marchands, les va- 
peurs japonais, ne peuvent y pénétrer. Il faut donc que les mar- 



l'intérieur du japon. 293 

chandises de Nagoya aillent gagner le port de Yoka-its de l'autre 
côté de la baie. Tant que les Japonais ne faisaient que du petit ca- 
botage côticr avec de frêles embarcations, tout alla bien pour notre 
capitale provinciale; aujourd'hui que le commerce entre les divers 
ports du Japon se fait en grande partie par steamers (achetés, Dieu 
sait à quel prix, des Européens), Nagoya se meurt. 

Le maire de la ville nous reçut avec une politesse de bon ton, se 
mit entièrement à notre disposition, et nous indiqua comme le meil- 
leur un hôtel japonais sur la porte duquel nous ne fûmes pas peu 
surpris de voir écrits en caractères européens ces mots : Hôtel du 
Progrùs. Un seul Européen jusqu'ici avait pénétré à Nagoya; c'était 
un professeur français qui, après avoir résidé dans cette maison, lui 
a laissé ce titre, presque justifié d'ailleurs, car on y trouve une table 
pour manger, quelques chaises pour s'asseoir, et un service de table 
à peu près complet. C'était la première fois depuis notre départ de 
Tomyoka qu'il nous était donné de jouir d'un tel luxe; mais, ce qui 
valait mieux encore, nous trouvâmes un blanchisseur, un boulanger 
et un semblant de vin. Il était temps de nous l'avouer, maintenant 
que le mal allait être réparé, ces trois élémens faisaient terriblement 
sentir leur absence. Avec les transpirations inévitables par une tem- 
pérature si élevée, le linge que contenaient nos valises était épuisé; 
notre provision de pain, faute de soin, s'était moisie, et nous voyions 
avec une anxiété poignante notre stock de biscuits toucher à sa der- 
nière limite. Quant au vin, nous avions dû nous rationner, sans au- 
cun espoir cependant d'en avoir jusqu'à Kioto, où l'on devait en 
trouver à coup sûr. Ce fut donc une joie pour la caravane de trou- 
ver sous le nom de Saint-Estèphe une caisse de liquide rouge for- 
tement alcoolisé qui simulait le vin. 

La première occupation du voyageur dans toutes les villes du Ja- 
pon, c'est de bibeloter. Cette manie devient ici un besoin irrésis- 
tible, et nous subîmes la loi commune. La boutique de l'Alphonse 
Giroux de l'endroit, magasin pai' excellence de tous les beaux cloi- 
sonnés, reçut plusieurs fois notre visite, et, quand vint le quart 
d'heure de Rabelais, nous nous aperçûmes que notre escarcelle s'y 
était bien allégée. C'est qu'on est ici sur la terre classique du bi- 
belot, je ne dis pas de l'art. Si on trouve en effet en toutes choses 
une sobriété et un goût parfaits, le fini des détails, la patience de 
l'invention, on ne tarde pas à s'apercevoir de l'absence d'idéal, à con- 
stater que l'extrême Orient n'a pas le sentiment du beau simple et 
naturel, et qu'il cherche ses effets dans l'énorme, le bizarre, l'inat- 
tendu, le monstrueux même. On reste étonné, confondu, devant ces 
statues colossales, ces temples chargés d'or, ces prodiges de patience 
et de fini matériel qu'on rencontre à chaque pas dans tout l'Orient, 
mais il ne se dégage de tout cela aucun de ces élans dont on se sent 



294 REVUE DES DEUX 3I0NDES. 

transporté quand on regarde Notre-Dame ou qu'on entend une sym- 
phonie de Beethoven. Au Japon en particulier, on voit des danses 
gracieuses, ravissantes même, dont les poses molles et décentes 
l'emportent de beaucoup, à mon avis, sur les contorsions risquées 
de nos danseuses de l'Opéra; on trouve des laques merveilleuses de 
richesse, de travail, des armes superbes, des bronzes surtout, ci- 
selés délicieusement à froid, mais on y chercherait vainement une 
romance ou un poème vraiment digne de ce nom. Quelques ma- 
drigaux échangés entre les grands de la cour et conservés dans les 
annales du pays, voilà le bilan de la poésie; encore ce ne sont point 

De petits vers doux, tendres et langoureux, 

comme ceux d'Oronte, car tout se réduit à de simples jeux de mots. 
La peinture sur soie, si généralement prisée, oflre toujours la môme 
perfection matérielle, mais sans souffle, sans âme : des fleurs, des 
oiseaux, admirablement dessinés, quelquefois en trois coups de pin- 
ceau, et, pour la nature humaine, des types uniformes de dieux, de 
mikados, de guerriers, de princesses, dont les figures de convention 
rappellent, en les exagérant, les défauts de l'école byzantine. Par- 
fois cependant l'artiste s'émancipe, sort de la tradition et cherche 
une nouvelle voie. C'est surtout dans le genre grotesque et sati- 
rique que l'invention se donne carrière et arrive alors à des effets 
oii l'imagination a sa place, mais inconsciente et inexpérimentée, 
comme dans ces dessins que les écoliers tracent au charbon sur 
les murs. On ne saurait croire à quel degré de comique atteint ainsi 
ce peuple, qui a inventé bien avant nous le genre grivois, et dont 
l'esprit de saillie, la gaîté communicative, dénotent un génie fine- 
ment satirique. 

C'est à Nagoya que nous arriva une aventure exhilarante que je 
ne puis raconter en détail, mais bien faite pour donner une idée de 
l'insouciance absolue de ces braves gens à l'endroit de ce bagage 
solennel dont nous entourons la pudeur, et dont ils la dispensent 
sans qu'elle s'en porte plus mal. Ceci me rappelle un souvenir qui 
trouve naturellement sa place ici. J'étais à Totska, ravissant village 
au pied du Fusiyama : la promenade du soir me conduit à un bain où 
les dames, en costume d'Eve avant la pomme, m'invitent très poli- 
ment à m'asscoir et à faire un petit bout de conversation. J'étais, je 
l'avoue, dans un singulier embarras; mais l'arrivée des maris et des 
enfans dans le même état me mit à l'aise. Et je me demandais s'il y 
a un vrai, un beau, un bien pour les gens du nord, un autre pour les 
gens du sud, et si chaque race, en se proclamant dépositaire de la 
vérité vraie, ne ressemble pas à cette île de bossus où les hommes 
droits étaient mis au jardin des plantes du pays. 



t'iISTÉRIEUU DU JAPON. 295 

C'est le ih que nous quittâmes l'Hôtel du Progrès pour venir au 
bord de la mer attendre un vent favorable qui nous permît de fran- 
chir la baie. Tout en gagnant Mya, le point d'embarquement, nous 
visitons un temple magnifique perdu dans un parc, et nous en lais- 
sons à droite et à gauche plusieurs qui nous attireraient, si nous 
n'étions pressés par la nuit qui approche. A notre arrivée, le vent 
rendait la traversée impossible; force fut d'attendre dans ce petit 
port. Le Tokaïdo (la grande roule qui longe tout le Japon) s'inter- 
rompt pour recommencer à Kuwano, de l'autre côté de la baie, de 
sorte que les voyageurs qui, craignant le. mal de mer, prennent la. 
route de terre de Yeddo à Kioto, afin de l'éviter, en sont pour leurs 
frais. Ceci facilite peu les transports. Le 15 au matin, temps splen- 
dide, bon vent, mer calme, et nous voilà bientôt hors du chenal de 
Mya. La vue est ravissante : à droite l'embranchement du Kisogawa, 
à gauche les collines d'Owari, et devant nous les montagnes d'Isjé. 
On ne peut quitter le pont, tant cette vue est attrayante. Une ombre 
au tableau : l'eau sur laquelle nous naviguons est sale et vaseuse, 
— pas même l'illusion de la navigation. A un moment, le vent 
tombe, la voile s'affaisse, les sindos (marins) empoignent la perche, 
et nous nous apercevons bientôt, à 3 lieues du rivage, qu'on aurait 
facilement pied. Lèvent souffle de nouveau, et nous voici à Kuwano, 
débarqués sans naufrage. 

Après le déjeuner, départ en djinrikiclda; 3 lieues jusqu'à Yo- 
ka-its. C'est là que, sur un étendard gigantesque, nous lisons ce 
mot : milk. Nous entrons, bien entendu, et nous trouvons en effet, 
chose rare, des vaches, que l'on s'empresse de traire pour nous. 
Yoka-its est un port éloigné de la mer, avec laquelle il communique 
par une rivière : le mouvement du commerce y est considérable, s'il 
faut en juger par l'énorme quantité d'articles européens qui rem- 
plissent les bazars. Que nous sommes loin de nos braves séricul- 
teurs des montagnes ! De grands villages sales et tristes, l'éternelle 
rizière, le monotone Tokaïdo, voilà ce qui nous attend et ce que 
nous attendions. C'est ici qu'un chemin de fer serait d'une grande 
utihté. 

Nous arrivons de nuit à Kaméana, petite ville fortifiée, dressée 
avec son siro sur une éminence baignée par une jolie rivière. Le 
lever du soleil sur cette nature fleurie nous réconcilie avec la 
plaine. La plaine! je me trompe, c'est au contraire le voisinage 
de la montagne qui se fait sentir; bientôt en effet nous sommes au 
pied d'une muraille menaçante qui barre la route, c'est le Ko- 
gayama. Il n'est plus question de djinrikichia : il nous faut re- 
prendre les chevaux de bât et raviver de vieilles écorchures qui 
commençaient à se cicatriser. Nos bêtes grimpent avec fureur une 
route qu'à peu de frais on rendrait facile pour nos grandes di- 



296 REVUE DES DEUX MOXDES. 

ligences; mais voici le haut du logé (col) atteint, et la vue s'étend 
au loin, jusque sur la baie d'Ovvari, dont les eaux miroitantes re- 
flètent un soleil de feu. La descente est très douce, mais lente. 
Faute de djinrikichim^ on se met en kangos. Je renonce à décrire 
l'incommodité tle ce moyen de transport. Quiconque n'a pas dès 
son jeune âge étudié les assouplissemens les plus variés s'y trouve 
dans une posture qui, à l'inconvénient d'être apoplectique, joint ce- 
lui d'être fort peu noble et excessivement gênante. 

Minakutchi, d'où nous repartîmes à cinq heures du soir, Zézé, 
Otsu, que nous allions voir, possèdent chacun un siro formidable. 
C'étaient autant de sentinelles que les taïcouns avaient placées là 
pour empêcher les hommes du sud venus de Kioto de porter jamais 
la main sur le nord. Voici la nuit, voici un ciel bien sombre, et nous 
sommes loin de l'étape fixée. Bientôt l'orage éclate : foudre, éclairs, 
tonnerre, trombes d'eau. Que devenir? Un abri se présente; nous 
attendons. Vers dix heures, l'orage cesse, les chemins sablonneux 
sont aussitôt secs; nous nous mettons de nouveau en marche, et c'est 
bien l'heure la plus agréable.pour voyager sur ces routes uniformes 
par une température si élevée. Cependant un arrêt subit dans la 
colonne indique un obstacle. On se réveille d'une demi-somnolence; 
on aperçoit des hommes vêtus d'un manteau de paille, mino, excel- 
lent contre la pluie, armés de torches et formant au milieu du feuil- 
lage un tableau à la Rembrandt. C'étaient des paysans qui endi- 
guaient à la hâte le ruisseau débordé et menaçant d'envahir les 
habitations voisines en contre-bas. On peut étudier là en petit un 
phénomène constant dans les terrains sablonneux et qui a modifié 
en plus d'un lieu la forme du relief terrestre. Un cours d'eau grossi 
et chargé de matières en suspension tend à les rejeter sur ses rives, 
le mouvement d'écoulement étant plus rapide au milieu que sur les 
bords. Le cours d'eau se forme ainsi ^, la longue deux bourrelets; 
mais comme, par suite des dépôts qu'il fait au fond même de son lit, 
celui-ci s'exhausse constamment, les bourrelets à leur tour vont en 
s'élevant, et le ruisseau finit par se construire à lui-même un aque- 
duc au-dessus des terres environnantes. Celui qui nous arrêtait avait 
au moins huit pieds de haut. Les pauvres gens qui ont de père en 
fils bâti leur maison au bord du ruisselet chantant et murmurant le 
voient pénétrer un jour chez eux avec une grosse voix furieuse. Il 
fallut descendre, passer à gué à dos d'homme, transporter par le 
même moyen véhicules et bagages pour se remettre en route. Un 
quart d'heure après, nouvel arrêt dans la colonne et même procédé 
pour nous tirer d'embarras. Cela se renouvela cinq fois avant d'ar- 
river au gîte, et chaque fois le pittoresque nous consola de nos 
mécomptes. 

Le 17, nous traversions K'sats, la ville où les cortèges des daïniios 



l'intérieur du japon. 297 

s'arrêtaient autrefois et se reformaient avant d'entrer à Kioto, rési- 
dence des mikados, et nous atteignions le pont de Slx'ka, jeté sur 
l'extrémité du lac Biwa, d'où sort une belle rivière limpide pour 
se rendre à la mer. Cette première vue du lac nous enchanta. En- 
touré de montagnes de tous côtés, calme, resplendissant, le lac Biwa 
nous sembla digne des admirations dont il est l'objet dans les chants 
indigènes. En y arrivant, nous nous détournâmes de notre route 
pour aller à Ichiyama déjeuner sur le bord de la rivière, qui vien- 
dra plus tard, sous le nom d'Ujiyama, rejoindre le Yodoyvara au- 
dessus d'Osaka. Cette petite ville tire son nom (montagne de la 
pierre) de certaines roches noires, de formes bizarres et d'un vo- 
lume considérable. Ces roches ont l'apparence d'un marbre poli et 
s'élèvent jusqu'au sommet d'une petite colline que surmonte un 
temple. Nous entrons dès à présent dans le périmètre de la ville 
sainte et dévote par excellence, et nous n'allons plus faire un pas 
sans renconter un souvenir ou un monument religieux. Une avenue 
d'érables mène au portique, gardé par deux dragons, objets d'une 
grande vénération. Après avoir monté un raide escalier de pierre, 
nous atteignîmes le hondo ou chapelle renfermant l'idole vénérée 
de la déesse Quannon, mais dans une telle obscurité qu'on peut à 
peine en distinguer les formes; elle remonte à la plus haute anti- 
quité. C'est tout près de là, dans l'enceinte du temple, que se trouve 
la petite pagode où la célèbre poétesse Murasaki-Shikibu composa 
le Genji Mondgatan, Vlliade du Japon. Simple était l'ameuble- 
ment, car il se compose d'un encrier. A quelques pas, un pavillon 
s'élève sur une plate-forme d'où on découvre une vue ravissante du 
lac, qui va s' élargissant dans le lointain, tandis que la rivière coule 
limpide à vos pieds, continuant la nappe d'eau comme le manche 
d'une guitare, d'où le lac a tiré son nom, Biwa (guitare à deux 
cordes). Menacés une fois encore par l'orage, nous gagnons au plus 
vite Otsu, où nos bagages étaient déjà arrivés, et nous nous diri- 
geons vers l'hôtel où nous étions attendus. 

Cet hôtel est une de ces constructions que les Japonais appellent 
européennes parce qu'il y a des apparences de portes et de fenêtres, 
mais qui ne méritent de nom dans aucune langue. Carton et papier 
mâché! Quand on s'assoit sur une chaise, elle s'écroule'; veut-on 
fermer une fenêtre, elle reste entre-bâillée malgré tous les efforts, 
ouvrir une porte, elle ne cède jamais ; mais ce soi-disant hôtel est 
près du lac, on aura une belle vue, et cela console de tout le reste. 
Pendant que nous faisions connaissance avec notre demeure, l'orage 
s'était calmé. Le soleil se montra bientôt, l'horizon s'éclaira, les 
sommets se dégagèrent, nous aperçûmes la fumée des bateaux à 
vapeur qui sillonnaient le lac. Otsu est une très ancienne capitale 



298 RE\TE DES DEUX MONDES. 

des mikados au ii'' siècle, alors qu'on n'avait pas relégué ces mo- 
narques dans la souricière de Kioto. Les rues larges, dallées de 
blocs de granit, l'étendue de la ville, la régularité de ses mai- 
sons basses, l'encadiement des collines qui la dominent, lui don- 
nent une physionomie remarquable. Ce qui est plus caractéris- 
tique encore, c'est, en approchant du lac, la série des kurayaski 
(palais-magasins) qui plongent leurs assises dans l'eau. C'étaient 
des godons princiers, concédés jadis aux seigneurs riverains pour 
emmagasiner les denrées qui constituaient leurs revenus, et qui 
venaient s'y entasser avant de gagner en bateau les provinces de 
l'autre rive. 

Le lendemain fut consacré à une excursion à Hirasaki en bateau 
à vapem\ Après un bain délicieux clans les eaux du lac, par une 
température de 34 degrés, nous déjeunâmes sous un très vieux 
mats qui a plus de trois siècles et qui appuie ses branches tortues 
sur des étais chancelans. J'avoue que j'aime autant regarder un 
beau chêne de cinquante ans, dans son libre développement, que 
ces victimes de la végétation dont les horticulteurs japonais sont 
les Procustes; miais c'est la mode ici, — cela répond à tout. Malgré 
une chaleur accablante, nous ne pûmes résister à la tentation de 
gravir les premières assises de la montagne de Heizan, qui domine à 
la fois le lac Biwa et Kioto. Du haut du temple, dont le nom m'a 
échappé, nous eûmes la vue la plus complète du lac. Cette grande 
nappe d'eau de 25 lieues de long et 10 de large, admirablement 
encadrée, attire et retient le regard. On voudrait traverser le lac 
dans tous les sens, gagner l'ouest, passer jusqu'à la mer du Japon, 
mais il faut commencer par regagner notre tchaïa de Hirasaki. 
Rentrés à Otsu, nous fîmes une ascension au temple de Midéra : la 
vue est également belle, et le temple lui-même offre des beautés 
d'un ordre supérieur. C'est ici le moment d'ouvrir une parenthèse 
et d'expliquer ce que représente le mot temple, qu'il faut employer 
pour alDréger, mais qui serait plus exactement remplacé par série 
de monumens religieux. Cette explication me paraît indispensable 
au moment où nous approchons de la ville qui contient les monu- 
mens les plus célèbres dans ce genre. 

Pour avoir une idée du temple de Midéra, qu'on se figure un es- 
pace comme le parc Monceau par exemple, souvent beaucoup plus 
grand, planté d'arbres gigantesques et très accidenté, généralement 
au flanc d'une colline. Sur une première plate-forme où l'on arrive 
par des escaliers, il y a trois chapelles, une principale au fond, 
deux accessoires un peu en avant; puis on remonte ou on redes- 
cend, suivant la disposition du terrain, le long d'une autre avenue; 
de nouveaux escaliers mènent à une bonzerie, au-delà encore un 



l'intérieur du japon. 299 

autre groupe de trois chapelles, d'autres pagodes; l'œil s'y perd, les 
jambes se lassent, et toujours de nouvelles avenues, de nouveaux 
portiques, de nouveaux étonneniens ! 

Le temple de Midéra est sintiste, donc très simple et très vieux, 
puisqu'il aurait été reconstruit par l'arrière-petit-fils du fondateur, 
qui vivait en 675. Outre la cloche de tous les jours, on en voit une 
en bronze de dimension plus grande, — cinq pieds et demi de 
haut. C'est toute une légende. Elle fut apportée là, après la mort 
de Bouddha, d'une pagode de l'Inde. Le célèbre Bunkei, une sorte 
d'Hercule , personnage sui gencris de la légende japonaise , la 
prit un jour sous son bras et alla cacher son larcin sur la mon- 
tagne d'Heizan, à 3 lieues de là, puis, fou de joie, il se mit à frap- 
per dessus pendant un jour et une nuit, si bien que pas un habi- 
tant ne put dormir. Les prêtres, mis sur la piste par le son, allèrent 
le supplier de leur rendre leur cloche; il y consentit à la condition 
de recevoir la ration de soupe qu'il voudrait. Il rapporta donc ce 
léger bibelot, et reçut en revanche une marmite de soupe que les 
bonzes nous montrèrent C'est un chaudron en fer de l'",50 de dia- 
mètre et 1 mètre de profondeur, qui en tout cas porte bien la date 
qu'on lui assigne. J'ai cité tout au long cette petite histoire pour 
donner la note de la légende japonaise. Il y en a beaucoup sur le 
même ton, dans le même cadre; rien d'élevé, rien d'allégorique. 
Si quelque lueur brille dans la littérature japonaise, on en retrouve 
toujours, en cherchant un peu, l'origine chez les Chinois, infini- 
ment moins sociables, moins fins, moins ingénieux, mais décidé- 
ment plus forts. 

En redescendant de Midéra, nous nous mîmes en route pour 
Kioto, dont nous n'étions qu'à 3 lieues. La grande route, — toujours 
le Tokaïdo, — est, dans la moitié de sa largeur, dallée d'une ville à 
l'autre, et sur ces larges dalles de pierre deux ornières parallèles 
ont été creusées avec le temps par les roues des chars à bœufs. 
C'est un curieux spectacle à voir que ces lourds animaux, — la race 
de Eiolo est très grande, — attelés en flèche et traînant lentement, 
sans jamais dévier des deux ornières étroites, des chars sur lesquels 
sont empilés les pi'oduits de la campagne ou ceux de la ville, sui- 
V nt le sens dans lequel ils vont. Les roues de ces chars sont en 
bois plein. Que de siècles il a fallu pour que ce bois mou creusât 
dans le granit un sillon de 7 ou 8 centimètres de profondeur! 

Enfin nous entrons dans Kioto. Aucune surprise, aucune déception; 
je m'attendais à cette enfilade de maisons basses, de rues régulières 
et mornes. C'est Yeddo plus propre et plus correct, surtout Yeddo 
plein de merveilles qui devaient se révéler le lendemain. Installés 
chez INakamuraya, le personnage officiel le plus important, nous 
commençons par une soirée de repos. Le 29 à six heures, en route; 



300 EEVUE DES DEUX MONDES. 

la chaleur promet d'être accablante, et nous avons un rude pro- 
gramme à remplir. C'est alors que se déroule devant nos yeux éblouis 
la série des magnificences de Kioto. Comment conduire le lecteur 
dans chacun de ces temples, qui sont des villes, ou plutôt des né- 
cropoles? Essayons d'en donner une idée générale. 

Kioto est bâti dans une plaine, entouré d'une ceinture ronde et 
complète de collines peu élevées, qui ne s'ouvrent au sud et au 
nord que pour laisser passer le Kamogawa, ruisseau large comme 
la Bièvre, qui coule dans un lit de galets plus large que la Seine à 
Paris. Si on se place à l'orifice sud, on voit s'élever à l'est la série 
des hauteurs de Higashiyama, à l'ouest celle de Nishiyama. Le Ka- 
mogawa coule en décrivant une courbe convexe au pied de l'Higa- 
shiyama, tandis que son affluent, le Katarugawa, décrit en sens op- 
posé une autre courbe au pied du Nishiyama, de sorte que la ville 
est enfermée dans la circonférence formée par ces deux rivières et 
par le cercle de collines concentriques. Ce sont les collines de 
l'ouest que nous visitâmes d'abord. C'est là que nous vîmes Giou, 
célèbre par son antiquité, — Ghioin, que ses proportions colossales 
ont fait surnommer le Saint-Pierre du Japon, — Nanjienji, dont le 
jardin fait oublier les chapelles, — Niakvoji, célèbre par ses érables 
séculaires, — Kurodani, avec son cimetière plein de statues et sa 
pagode élégante d'où l'on domine toute la cité, — Yeikando, perdu 
dans les bois, où l'on remarque de belles vasques^de bronze, — Shi- 
niodo avec ses bas-reliefs, — Yoshida, juché comme un belvédère, 
— autant de merveilles de goût, de simplicité, qui font impression 
parleur âge, leur encadrement et d'heureuses proportions. L'âge 
moyen de ces temples est le xii" siècle, époque où les premiers 
shiogouns surent utiliser les ressources jusque-là languissantes du 
pays. Aujourd'hui ils sont solitaires. Quelques bonzes restent encore 
là pour les desservir et les entretenir, mais c'est tout : les fidèles 
ne s'y pressent plus en foule comme jadis, et cette solitude même 
ne contribue pas peu à les poétiser aux yeux du voyageur. Ginka- 
kudji (le pavillon d'argent) était une petite maison de plaisance 
d'un mikado du xV siècle, toute garnie d'argent; aujourd'hui l'ar- 
gent a disparu. 

Nous voici au Gosho, l'ancien palais du mikado. Chose remar- 
quable, le Gosho est entouré de simples murailles, comme tous les 
yaskis, un peu plus hautes seulement, et non pas ceint de fossés 
comme le siro taïcounal ou le moindre castel de province. On peut 
y enfermer un monarque comme dans une prison, mais il ne peut 
s'y défendre comme dans un château-fort. Il y a plusieurs enceintes 
remplies de petits yaskis, jadis habités par les kitgés (officiers); ils 
sont aujourd'hui déserts. Les portes du palais sont des merveilles 
d'ornementation ; elles ont à Kioto cette forme particulière qui rap- 



L'iNTÉRIEUn DU JAPON. 301 

pelle un peu les manteaux de cheminée de Blois ou de Chanibord. 
Le toit semble au premier coup d'œil être fait de chaume; avec 
plus d'attention , on s'aperçoit qu'il est composé d'une foule de 
petites lamelles de bois, d'une régularité parfaite, formant une 
couche d'environ 30 centimètres d'épaisseur. Au-dessous, des sculp- 
tures, des dragons découpés, mille sujets variés, et les battans gar- 
nis d'or et de bronze à profusion. Tout cela, avec les pendentifs et 
les chapiteaux, fait de chaque porte une œuvre remarquable et bien 
digne d'être admirée. Le Nidjio, frère du Gosho, est l'ancienne ré- 
sidence du taïcoun, quand il venait à Kioto. 

Kioto est un grand Versailles de bois, régulier, triste, mourant, 
abandonné par la vie, qui s'est réfugiée à Yeddo. On y trouve par- 
tout les traces du plaisir, nulle part celles du travail : commerce de 
luxe, soieries, bibelots, maisons de thé, concerts de guitare, tout 
l'attirail d'une Babylone défraîchie et démodée. 

Dans la direction du sud, c'est encore une série de temples dont 
les enceintes de verdure se touchent : Higashiotani avec ses esca- 
liers gigantesques, Yasaka, Kiomidzu, à moitié suspendu sur pilotis, 
au-dessus d'une gorge abrupte, — Nisiathani, remarquable par un 
pont de pierre d'une courbure si exagérée qu'on ne peut la gravir 
qu'à quatre pattes (au lieu d'arches, ce pont est percé de deux ori- 
fices qui lui ont valu le nom de pont des lunettes), — le Daibuto, idole 
en bois, la plus grande du Japon, — Ringeoin, si grand qu'on avait 
organisé un tir à l'^rc sous ses vastes galeries, — Mimidzuka (le 
tombeau des nez et des oreilles). Il paraît que c'était l'habitude des 
vieux guerriers japonais de rapporter les têtes des vaincus aux pieds 
de leur empereur; il y en eut tant lors de la conquête de la Corée, 
qu'on leur permit de rapporter seulement le nez et les oreilles; en- 
core fallut-il creuser, pour contenir tous ces trophées, une fosse de 
720 pieds de circonférence et de 30 de profondeur, sur laquelle s'é- 
lève la pyramide que l'on voit aujourd'hui. 

Notre soirée fut consacrée à un ballet de guéchas dansant au son 
du tambourin et du chamissen. Pour la première fois, nous enten- 
dîmes là quelque chose qui de loin ressemble à la musique. Quant 
aux danses, il y en a de très originales. Le type des femmes de 
Kioto a une réputation générale au Japon ; je me hâte d'ajouter 
qu'elle est bien méritée. Tie nez aquilin, les yeux bien fendus et 
expressifs, la bouche fine et de belles dents, malheureusement la- 
quées, même chez les jeunes filles, l'ovale régulier, se rencontrent 
là beaucoup plus souvent que partout ailleurs. C'est merveille de 
voir ces teints blancs, ces beaux cheveux noirs, cette coiffure parti- 
culière aux femmes de Kioto et qu'on cherche à imiter dans tout le 
Japon, à la cour surtout, ces jarrets solides sur lesquels se relèvent 
de beaux vêtemens. Que de jolis minois qui ne jureraient nullement 



302 REVUE DES DEUX MONDES. 

SOUS un chapeau d'amazone! Quant à la vertu, on la dit farouche. Un 
type qu'on ne trouve qu'à Kioto, c'est celui des femmes portefaix. 
INous avons rencontré des escouades de ces vigoureuses créatures, 
fort proprement vêtues, la taille serrée, les jambes enfermées dans 
des molletières de soie grise, le poing droit sur la hanche et soute- 
nant de la main gauche une grande jatte, un panier de légumes, 
qu'elles posent sur leur tête avec un coussinet. Parfois elles chemi- 
nent à côté de leur mari, qui, les mains libres, conduit son taureau 
attelé à un char, non par les cornes, mais par les épaules, et retenu 
par un anneau dans le mufle. 

Le 20, l'après-midi fut consacrée au théâtre, où l'on jouait une 
pasquinade sinistre, la parodie du Imrakin (ouverture du ventre). 
Le héros, après mille péripéties, se perce de son sabre; le sang 
couvre sa poitrine; il veut l'arrêter, il s'en met plein les mains. Un 
ami s'avance, il le barbouille en voulant lui saisir le bras; le daïmio 
s'approche, il est inondé. Une jeune fille, cause première de toute 
l'afTaire, — toujours la femme! — vient se jeter dans les bras du 
malheureux; en un instant, elle est rouge comme une pivoine. Dans 
la salle, c'est un fou rire général : alors tous les acteurs, y compris 
le mourant, se dressent et entament un cancan furibond sur lequel 
la toile tombe. 

Un spectacle bien autrement intéressant le soir est celui de la 
rivière. J'ai dit que c'était un modeste ruisselet; l'orgueil des ha- 
bitans de Kioto, leur folie, c'est de prétendre avoir un fleuve. Ils 
lui ont fait des ponts magnifiques, jetés sur un large fossé presqu'à 
sec; mais ils ne s'arrêtent pas là, et pour que l'illusion soit plus 
complète, le soir venu, les riverains établissent de petits barrages 
au moyen desquels ils réussissent à étaler en une grande nappe le 
modeste filet d'eau. Dans ce fleuve, large de 200 mètres et profond 
de 10 centimètres, on pose des tables basses sur lesquelles la popu- 
lation vient s'asseoir les pieds pendans dans l'eau. Si les places se 
paient cher, c'est ce que j'ignore, mais j'aurais bien volontiers payé 
la mienne sur le pont de Godjio, d'où l'on voyait cette population 
fourmillant parmi des myriades de grosses lanternes dont les reflets 
scintillaient dans l'eau. N'est-elle pas admirable, la ténacité de ces 
braves gens qui jouent pour eux-mêmes trente fois par mois le si- 
mulacre d'une rivière? 

Notre troisième matinée fut bien employée malgré la pluie. Nous 
transportant du côté ouest, nous visitâmes une villa au milieu d'un 
jardin, où habita jadis le grand Taïco-Sama, la plus grande person- 
nalité du Japon. Saluons ces souvenirs historiques, et passons. Non 
loin se trouve Hoiikokudji, le plus vaste de tous les temples, le plus 
riche par l'ornementation, — Hongandji, où l'on a recueilli les restes 
d'une exposition close, et qui sera peut-être pour nous le souvenir 



l'intéiueuu du japon. 303 

le plus frappant de la ville sainte. C'est un vaste palais d'un luxe 
inoui. Les plafonds sont ornés de caissons sculptés et peints d'une 
conservation extraordinaire. Les murailles sont tendues de grands 
panneaux dessinés à l'encre de Chine sur fond d'or et remarquables 
par une science de la perspective bien rare dans la peinture japo- 
naise. Les portes peuvent lutter avec celles du Gosho. Je ne dirai 
rien des objets exposés; mais comment passer sous silence une ta- 
pisserie de soie, or en relief, représentant la mort de Bouddha, vrai- 
ment digne des Gobelins, et vendue, nous a-t-on dit, à un amateur 
français 25,000 nos (l/iO,000 francs)? 

Le 22 au matin, escortés par les cadeaux de notre hôte sous une 
pluie tenace, nous gagnons Fushimi, où une bataille célèbre décida 
du sort du taïcounat en 1868. C'est là que nous nous embarquâmes 
dans un grand yané-fune, — bateau couvert, — qui nous fit redes- 
cendre le Yodogavva au fil de l'eau grossie par les pluies récentes. 
A part le déjeuner servi à bord, la seule distraction pendant six 
heures de descente entre deux rives monotones, c'est de voir tourner 
les roues qui montent l'eau destinée aux rizières du voisinage. C'est 
aussi simple qu'ingénieux. De loin, on aperçoit une roue à palettes; 
en approchant, on voit que de trois en trois palettes est placé un 
tube de bambou creux, fermé à l'extrémité qui regarde la rivière, 
ouvert du côté de la terre. La roue tourne, le tube plonge, se rem- 
plit, s'élève, puis, arrivé au sommet, se vide, grâce à une faible pente 
très bien calculée, dans une rigole d'où l'eau se répand dans les 
rizières. Ces grandes aubes sont innombrables et tournent très vite, 
ce qui fait ressembler le fleuve, quand on l'enfile du regard, à un 
large train de chemin de fer déraillé et couché sur le dos, dont les 
roues continueraient à tourner sur elles-mêmes. 

Mais voici que le fleuve s'élargit; l'horizon s'éclaircit et nous 
montre les collines voisines. Je songe au cours du Rhône au-dessous 
de Lyon, et, comme pour compléter la comparaison, un petit vil- 
lage semblable aux roches de Condrieux vient se mirer dans l'eau. 
Souvenirs, beaux souvenirs de France, que venez-vous faire ici? 
Fuyez, charn:ieurs; — pour jouir du Japon, il ne faut pas le com- 
parer ! Le temps passe, le fleuve coule; nous rencontrons des bate- 
liers qui nous interpellent familièrement; plus de doute., nous 
approchons d'un seulement européen. Sur la rive droite s'élève 
une vaste bâtisse en pierres de taille, à gauche se dresse un sù^o 
monumental comme celui de Yeddo; nous voilà entrés dans Osaka. 
Nous naviguons au milieu des maisons de thé penchant leur balcon 
sur l'eau , des godons dégorgeant leurs marchandises dans les 
jonques et longeant par momens des quais d'où descendent de 
grands escaliers. C'est en bateau qu'il faut arriver à Osaka, c'est en 



30/i KEVUE DES DEUX MONDES. 

bateau qu'il faut s'y promener. Coupée d'autant de canaux que de 
rues, traversée par un fleuve et par plusieurs rivières, la cité du sud 
a une vie plus aquatique que terrestre. Osaka a été appelée la Ve- 
nise de l'Orient. C'est en effet l'épithète réservée à toute ville qui 
possède plus de trois canaux, surtout si, comme celle-ci, elle com- 
munique avec la mer; mais, Venise ou non, Osaka est la reine 
des cités japonaises, infiniment- supérieure comme ville à Kioto, 
qui n'a que ses temples. Elle a 3,500 ponts en dos d'âne d'un 
effet très pittoresque, des rues propres, nettes, bien aérées, pa- 
yées'xfe tuiles sur lesquelles on roule comme sur du marbre poli. 
On voit bien que c'était ici la résidence de prédilection du taïcoun, 
qui y avait le plus splendide de tous ses palais. 

Notre yané-func aborda au quai de la concession européenne. 
Quelle ne fut pas notre joie de trouver, à peine débarqués, MM. Le- 
bon et Orcel, capitaines d'artillerie, attachés à la mission militaire 
à Yeddo et en tournée officielle ! On s'embrasse, on s'étreint, on nous 
plaisante sur nos faces noircies, sur nos mains plus noires encore, 
mais chacun est obligé de convenir que personne n'a maigri. 

Le 23, nos quatre capitaines entraient en service, et allaient au 
siro pour étudier des questions militaires avec des officiers japonais. 
Nous les suivîmes et montâmes au donjon central, d'où l'on découvre 
toute la ville. Il y a quelques années à peine, ce siro renfermait un 
palais d'une grande beauté. Il fat brûlé en 1868 par les derniers 
défenseurs du taïcounat, qui, après s'être défendus jusqu'à la der- 
nière extrémité, couronnèrent cette résistance par cet acte de van- 
dalisme. Aujourd'hui il ne reste que quelques tours carrées et des 
murailles que ni l'incendie ni le canon ne pourraient entamer. J'ai 
mesuré une pierre qui avait douze fois la longueur de ma canne, 
(3 mètres de haut et épaisse en proportion ; le reste de cette con- 
struction cyclopéenne est à l'avenant. 

Un pont à traverser, et du siro nous passons à la Monnaie. Vieux 
Japon au-delà, new Japon en-deçà; tout est anglais à la Monnaie, 
sauf quelques systèmes perfectionnés empruntés à la France. Le di- 
recteur nous reçut avec beaucoup de grâce et nous donna en fran- 
çais les explications les plus précises. Cet établissement est large- 
ment conçu et exécuté : il est, on peut le dire, absolument complet. 
Depuis les briques pour les constructions jusqu'à l'acide sulfurique, 
tout se fait dans l'établissement même. Si les Japonais comptaient 
bien, ils verraient qu'un rio leur coûte cher avant d'être mis en 
circulation. 

Le déjeuner réunit tout le monde, puis le service rappelant les 
militaires, M. de Ribérolles et moi prîmes congé de nos amis pour 
nous rendre à Kobé en bateau à vapeur et y prendre la malle amé- 



L'i-XTÏiRIEUR DU JAPON. 305 

ricaine qui devait nous ramener à Yeddo. Le 25, nous descendions 
la rivière, passant devant les batteries de Teppo-san, qui sont cen- 
sées en défendre l'entrée. Dans la brume se montrait l'île d'Awadsi, 
— Awadsi, l'Ile enchanteresse, le berceau du Japon, le séjour des 
dieux, — Awadsi, que je ne reverrai pas, car le lendemain la 
malle américaine devait nous emporter! 

Au bout de deux heures de navigation, nous abordions au quai de 
Hiogo. Hiogo, Kobé, c'est tout un. Le premier est la concession eu- 
ropéenne, le second le village japonais. Vite à l'hôtel américain, 
à table, et des boissons glacées! car sur ces quais de sable, entre 
la baie miroitante et les collines de sable voisines, à midi, il fait 
38 degrés à l'ombre, et l'ombre est complètement absente. Aussi ce 
fut à quatre heures et demie seulement que nous eûmes la force 
de gravir la montagne de la Lune. Quelle vue splendide nous atten- 
dait! Toute la baie, toute la plaine d'Osaka, la mer à nos pieds, à 
droite Awadsi, et par-dessus le promontoire qui garde Kobé les flots 
miroitans de la mer intérieure! Salut, dernier sommet, dernier pa- 
norama ! Cras îngens iterabimus œquor. 

Le lendemain, nous étions prosaïquement installés à bord de 
YOrcgam'an, qui fumait dans la rade. Bientôt les roues s'ébranlent, 
le balancier oscille, et cette grosse masse se met en mouvement 
comme un cétacé gigantesque qui se réveille. On est très mal sur les 
steamers de la Paci fic-M ail-Company , et il faudra y passer vingl- 
cinq jours pour gagner San-Francisco au moment du retour; mais 
alors France, parens, amis, c'est vous que j'irai revoir! Pour l'in- 
stant, ce n'est que Yokohama. Rien ne signala la traversée, sinon le 
plaisir de faire connaissance avec M^'" Petit-Jean, évêque du Japon, 
le plus séduisant des hommes. Enfin le 28, à cinq heures du matin, 
dans les trente-six heures réglementaires, nous amarrions à lu 
bouée, et en quelques instans nous débarquions à Yecldo, à la gare 
de Simbashi. Notre grand voyage était fini. 

Résumons ces impressions si fugitives, si hâtivement racontées. 
Commençons par des actions de grâces. On ne saurait imaginer une 
si longue tournée dans un pays inconnu qui se soit accomplie dans 
des conditions plus agréables : pas le moindre accident, car nous 
avons déjà oublié le jeûne forcé de l'Asamayama, et dans un parcours 
de 200 lieues arrivée à jour nommé à toutes les étapes que nous nous 
étions fixées. Nous avons pu étudier sur place l'industrie primitive 
de la soie dans toutes ses phases, car nous avons traversé les plus 
riches provinces séricoles du Japon, voir de près ces populations 
vierges des montagnes, où résident les forces vitales du pays, ces 
solides paysans, ces fortes commères, ces gens simples qui sont les 
fourmis patientes, toujours à l'œuvre, gaudentem patrios findcrc 
TOME 1". — 1874. 20 



306 EEYUE DES DEUX MONDES. 

sareulo agros. Les révolutions passent sur leur tête sans les tou- 
cher, et il faut qu'ils soient bien maltraités par l'impôt pour se ré- 
volter. Quant à savoir s'ils vivent sous le régime du mikado ou du 
taïcoun, sous les daïmios ou sous des préfets, que leur importe? Ils 
envoient à Yokohama leurs soies et leurs cartons, qui se vendent 
fort cher, et l'on peut dire qu'à ceux-là du moins l'introduction 
des étrangers a donné la prospérité. Cependant le gouvernement, 
dans mie intention protectioniste, interdit l'exportation de certaines 
qualités de soie, ou mesure la quantité qui sera dirigée sur Yoko- 
hama. Ce système, difficile comme exécution, — car il faut renoncer 
à s'arrêter dans la voie des restrictions, — ne donne pas les résul- 
tats qu'on espère. Tandis que le paysan japonais , incapable de 
grands efforts, mais patient et laborieux, recommence la vie de 
ses pères de génération en génération, le gouvernement, obéi dans 
les provinces, nomme des fonctionnaires locaux, pris parmi les an- 
ciens kerals (officiers). Leur administration est paternelle, et sans 
force armée, par le prestige seul de l'investiture, ils font marcher 
une bourgade. Aussi faut-il rendre justice au caractère éminemment 
pacifique des administrés. 

Le gouvernement ne saurait trop faciliter le développement des 
campagnes. Elles sont si belles, ces vallées, si pleines de beaux 
pâturages, qui avec quelques amendemens deviendraient excellens ! 
Qu'on y répande à profusion des bœufs, des vaches, des moutons, 
des chèvres ; voilà ce qui est urgent. Qu'une réglementation éclai- 
rée vienne au plus tôt arrêter le déboisement, soumettre les forêts 
à des coupes réglées , et enfin donner au pays ce qui lui manque 
le plus, des routes ! Des routes dans tous les sens, non des routes 
stratégiques, mais des routes commerciales, — de grandes routes, 
des routes moyennes, bien entretenues, bien dirigées, tout l'ave- 
nir est là. 

Au moment où l'extrême Orient attire plus que jamais l'attention 
de l'Europe, il n'est pas sans intérêt pour la France de connaître 
plus à fond les mœurs, les coutumes, les institutions d'un peuple 
qui tend de jour en jour à se mêler à l'activité commerciale de 
l'Occident, et montre une sympathie particulière pour notre pays 
en lui empruntant ses institutions civiles et militaires. Nous serions 
heureux, si, grâce à la confiance dont le gouvernement japonais 
veut bien nous honorer, nous pouvions, en faisant mieux connaître 
ces deux peuples l'un à l'autre, augmenter chez tous les deux le dé- 
sir de nouer des relations de plus en plus étroites. 

George Bousquet. 



LES 



HAREMS D'ORIENT ET D'AMÉRIQUE 



I. — Tlihty years in thc Harem, by M^^ Kibrizli-Méhémet-Pacha, Paris 1873. 
II. A Lady's Life among ihe Mormons, by M« T. B. H. Stealiouse, New-York ISia. 



« Si chacun, dit Marmontel, écrivait ce qu'il a \u, ce qu'il a fait, 
ce qui lui est arrivé de curieux et dont le souvenir mérite d'être 
conservé, il n'est personne qui ne pût laisser quelques lignes inté- 
ressantes. )) Ceci s'applique aux moindres comparses de la vie hu- 
maine, à ceux dont l'existence paraît le moins accidentée. Pour 
donner à des événemens vrais, personnels, un intérêt que ne sau- 
rait atteindre aucun roman, il suffit d'être sincère et d'avoir ob- 
servé. Combien plus doivent paraître piquantes les confidences de 
personnes placées par leur naissance ou par les événemens de leur 
vie dans des régions inaccessibles aux regards du vulgaire ! M'"^ de 
Motteville et M"'^ de Montpensier, M'"*^ de La Fayette et M'"= de Cay- 
îus ont captivé les lecteurs de leur temps et du nôtre en les entre- 
tenant de la cour, et qu'est-ce que la cour, toute curieuse que 
la ville puisse être de ses secrets et de ses scandales, auprès du 
harem, dont le nom seul évoque une idée de voluptueux mystères! 
A quels mémoires comparerait-on les confidences de « saintes du 
dernier jour » séparées du monde civilisé par d'affreux déserts, par 
une politique aussi ingénieuse que dépravée, ou, mieux encore, 
celles de houris protégées contre nos investigations par de triples 
voiles et de triples murailles? M"'^ Stenhouse, comme 1"^^ Méhémet- 
Pacha, brave, pour écrire, des préjugés tout-puissans jusqu'ici et 
les vengeances qui menacent une indiscrétion sans exemple. Le 



308 REVUE DES DEUX MONDES. 

fond des deux ouvrages est le même, c'est l'étude de la polygamie, 
dans des conditions sociales diverses et sous des cieux différens, 
par deux femmes qui en ont fait l'amère expérience. Néanmoins des 
contrastes frappans attestent des dissemblances bien tranchées de 
race, d'éducation, de mœurs. D'une part, c'est la femme d'Orient, 
avilie à son insu, qui se plaint en égoïste d'un ordre de choses 
dont les vices essentiels lui échappent et contre lequel elle ne s'est 
révoltée que le jour où il a contrarié ses intérêts matériels, — de 
l'autre une femme chrétienne d'un esprit cultivé, appartenant à cette 
grande famille anglo-saxonne si justement fière de ses privilèges et 
de ses libertés, qui, encore palpitante d'indignation, proteste au nom 
de tout son sexe contre les sophismes qui l'ont un instant séduite, 
qui confesse repentante les angoisses, les humiliations, les luttes 
qu'elle a subies dans sa conscience et dans son cœur. Elle ne se pro- 
pose pas, comme M'"^ Méhémet-Pacha, de dénoncer les abus dont elle 
a été victime elle-même, de satisfaire des rancunes justifiées en dé- 
masquant ses ennemis; avec une louable délicatesse, elle évite au 
contraire de citer les noms, d'entrer dans des détails trop intimes: 
ce n'est que sur ses sœurs encore captives qu'elle prétend appeler 
la pitié. Son vœu le plus cher est que le congrès de Washington 
mette fin à une nouvelle forme de l'esclavage. Sans doute, quoi 
qu'elle fasse , l'impartialité absolue doit parfois lui manquer : il 
n'existe point de mémoires où la passion ne parvienne à se glisser; 
peut-être même, lorsqu'elle n'exclut pas la bonne foi, en est-elle 
un des principaux charmes. Ici, le plus vif des sentimens féminins 
est en jeu, et la façon dont l'expriment, chacune selon son caractère 
et le milieu où elle a vécu, la dame turque et la dame mormonne, 
office peut-être plus d'intérêt encore que les événemens dont elles 
font le récit. 

I. 

Lorsqu'on ouvre les Trente années au Harem de M'"^ Kibrizli- 
Méhémet-Pacha, une objection assez naturelle se présente d'abord à 
l'esprit : comment s'est -il trouvé, dans le troupeau de ce que nous 
appelons fort improprement les odalisques (1), une femme capable 
déjuger et d'écrire, assez courageuse, assez indépendante surtout 
pour publier le résultat de ses observations? Ne serions-nous pas 
dupes de quelque mystification ? Eh bien ! disons tout de suite que 
Melek-Hanum (M™'' Méhémet-Pacha) n'a rien de commun, sous le 
rapport de la culture intellectuelle, avec la plupart de ses compa- 

(t) Ce nom si poétique ne s'applique en réalité qu'aux femmes de chambre. 



HAREMS d'orient ET d'amérique. 309 

triotes; elle est même très fière de cette supériorité, qui lui a long- 
temps valu en Turquie une haute influence. Catholique grecque, 
issue par sa mère d'une riche famille arménienne, elle a par son 
père, M. Charles Dejean, du sang français dans les veines. Elle in- 
spira, encore presque enfant, une violente passion à son médecin, 
docteur anglais, dont ses parens repoussèrent la recherche à cause 
de la disproportion d'âge et de la différence de religion. Désespérant 
de réussir par d'autres moyens, cet homme eut recours à la ruse; 
il enleva sa jeune malade et l'épousa devant un prêtre grec. Leur 
union ne fut pas heureuse. M""^ Méhémet-Pacha reproche à son pre- 
mier mari une avarice sordide, et cite cà l'appui de ses accusations la 
preuve que voici. Un matin, il lui avait remis avant de sortir un sac 
d'argent. Se voyant pour la première fois de sa vie maîtresse d'une 
somme considérable, elle se hâta de la dépenser en emplettes fri- 
voles, qui furent montrées naïvement au docteur lorsque celui-ci 
lui demanda compte du dépôt. Il s'ensuivit une scène de colère 
qu'elle trouve odieuse, mais que beaucoup de maris européens com- 
prendront peut-être. Le médecin anglais paraît presque excusable 
d'avoir prétexté au bout de quelques années les soins qu'exigeait 
l'éducation de ses deux enfans pour éloigner cette femme impérieuse 
et prodigue. Elle comptait trouver à Rome, où il l'envoya, plaisirs 
et liberté; sa belle-mère, ancienne dame d'honneur de la duchesse 
de Lucques, livrée à d'étroites pratiques de dévotion, lui imposa au 
contraire de tels ennuis qu'elle en prit un accès de démence. Le 
mari profita de l'occasion pour obtenir du patriarche grec une sen- 
tence de divorce; l'aïeule s'empara de ses petits-enfans, qu'elle éleva 
désormais à sa guise, en catholiques romains. Quand la jeune femme 
retourna indignée à Gonstantinople, demandant justice à grands cris, 
elle trouva son infidèle époux déjà remarié. Il lui promit une pen- 
sion viagère, si elle voulait aller vivre à Paris. Là, des difficultés 
nouvelles touchant cette pension la forcèrent de s'adresser à l'am- 
bassadeur de Turquie auprès du gouvernement de Louis-Philippe, 
Féty-Pacha, qui l'accueillit avec bienveillance. Elle connut vers la 
même époque Kibrizli-Méhémet-Pacha, attaché militaire de la léga- 
tion, et ce fut un fiancé qu'elle suivit à Constantinople. On voit que 
le début de la vie de Melek-Hanum s'écoula hors du harem; elle y 
entrait avec une expérience, un développement d'esprit, qui man- 
quent à la plupart des femmes vouées à cette destinée. 

Ses premières impressions sont datées du palais de Haïder-Effendi, 
où elle passa le temps du ramazan au milieu d'une réunion de 
quinze ou vingt dames, mère, belles-mères, tantes, sœurs, cousines, 
parentes enfin à différons degrés du maître de ce logis fastueux. 
Elles se divertissaient ensemble en causant, en dansant, en faisant 



310 REVUE DES DEUX MONDES. 

de la musique. Le carême musulman ne permet pas de prendre de 
nourriture dans la journée; l'usage est donc de dormir jusqu'à mi- 
nuit, heure où un roulement de tambour vous avertit que le jeûne 
est interrompu jusqu'au lever du soleil. Pendant tout le mois, les 
riches tiennent table ouverte, et chaque pauvre, après s'être rassa- 
sié, reçoit un petit présent. La nuit, les jeunes gens des deux sexes 
parcourent les rues, des lanternes de couleur à la main, pour se 
rendre aux mosquées ou même dans les cafés et autres lieux d'a- 
nlusement. L'entrée des mosquées est, on le sait, interdite aux 
femmes; mais elles n'en tiennent pas compte. L'auteur de ces mé- 
moires assista hardiment à une grande fête religieuse en compa- 
gnie d'une jeune Circassienne, fille adoptive de la sœur du sultan. 
Les deux dames avaient endossé des costumes d'hommes qui ne 
les empêchèrent pas d'être suivies et sérieusement inquiétées. La 
fm de ce ramazan, plus semblable en somme au carnaval qu'au ca- 
rême, vit le mariage de M™^ Méhémet-Pacha et l'enlèvement de la 
Circassienne Nazib par un marchand grec du bazar. On comprend 
du reste que celle-ci ne se soit fait aucun scrupule de quitter sa 
bienfaitrice Essemah- Sultane, dont les passe -temps rappellent 
quelques-unes des plus sanglantes légendes de la tour de Nesle. 
Elle avait coutume de faire danser devant elle de jeunes Grecs 
peints et vêtus comme des femmes. Plusieurs fois le sultan fit ar- 
rêter et mettre à mort les complices des débauches de sa sœur, qui 
ne parut jamais s'en soucier. 

Ces types ne sont pas rares en Orient. Le harem d'Abdul-Medjid 
donna l'exemple de débordemens épouvantables. Les caprices des 
sultanes ruinèrent le pays. Dans l'espace de deux ans, le sérail fut 
quatre fois remeublé entièrement : couvertes de pierreries, suivies 
d'esclaves presque aussi magnifiquement vêtues que leurs maîtresses, 
ces femmes sans pudeur se promenaient en somptueux équipages, à 
peine voilées; la nuit, elles appelaient les passans par la fenêtre et 
les introduisaient dans le palais; leurs faveurs étaient accompagnées 
de préseus qui suffisaient parfois à faire la fortune de celui qui les 
recevait. C'était un cas de perpétuel pillage. La sultane Validé, 
mère du souverain , surpassait toutes les autres en prodigalité. 
Abdul-Medjid ne voulait croire aucune accusation portée contre ses 
femmes et ne savait rien leur refuser. Sa faiblesse se fit voir sur- 
tout à l'égard de Besmé-Hanum, élevée par une faveur unique du 
rang d'esclave au rang d'épouse. Il alla jusqu'à lui confier son fils, 
dont la mère était morte. Peu touchée de cet aveugle amour, Besmé 
descendit aux plus basses intrigues avec les derniers serviteurs du 
palais. Elle maltraitait l'enfant, qu'elle considérait comme un ob- 
stacle à son ambition, puisque ses fils, si elle en avait, ne pour- 



HAREMS d'orient ET d'aMÉRIQUE. 311 

raient pas régner; elle poussa la fureur jusqu'à le mordre, et per- 
sonne n'osa en avertir le sultan. 11 existe cependant un moyen 
indirect de dire la vprité aux princes , dont on use souvent en 
Orient : c'est le moyen qu'employa Hamlet , la comédie par allu- 
sions. Un ami dévoué y eut recours enfin , et les ombres chinoises 
révélèrent au sultan qu'il avait une femme adultère capable de mé- 
diter le meurtre de son fils. Il comprit, s'assura des cruautés dont 
le petit prince avait été victime et renvoya Besmé; mais, faible 
jusque dans sa vengeance, il lui laissa emporter tous les trésors 
dont il l'avait comblée. Elle continua hors du sérail le cours de 
ses infamies et finit par épouser Tefik-Pacha, l'un de ses amans. 
C'était le dernier outrage : prendre la femme du représentant de 
Mahomet n'est rien moins qu'un sacrilège religieux et politique; 
celui-ci fut puni de mort, mais mystérieusement, comme le veut la 
politique orientale. Le sultan feignit d'abord l'indifférence; il offrit 
même à Besmé l'un des palais appartenant à la couronne, pour don- 
ner le change à l'opinion publique; puis, sous un prétexte futile, il 
l'exila, elle et son mari, à Brousse, après quoi Tefik reçut sa grâce 
apparente, car il était nécessaire qu'il vînt boire la ciguë à Con- 
stantinople. Personne ne soupçonna cet empoisonnement, et la clé- 
mence impériale épargna encore Besmé. Lorsque l'on considère ces 
mœurs, qui melteut en réalité les hommes sous la domination des 
créatures dégradées dont ils croient faire leurs jouets, on comprend 
le paradoxe de lady Montagu : « les femmes seules sont libres en 
Turquie; » mais quelle liberté! surprise, volée, pour ainsi dire, ré- 
sultat d'artifices et de mensonges incessans qui ne sont après tout 
que les représailles d'une injurieuse méfiance. 

Le ramazan est, nous l'avons vu, le prétexte de courses noc- 
turnes tout au moins singulières; souvent les promenades en plein 
soleil, aux Eaux-Douces par exemple, ne sont pas beaucoup plus 
innocentes. Les dames se tiennent toutes du même côté le long d'une 
allée sinueuse qui borde la rivière, les hommes de l'autre côté; entre 
eux, l'espace est assez étroit pour que l'on puisse échanger des 
fleurs et des billets. Les promeneuses descendent de voiture, font 
jeter un tapis sur le gazon, et, entourées de nombreux esclaves, pro- 
cèdent à des collations dans lesquelles on rivalise de recherches. 
L'éclat de la vaisselle d'or et d'argent, la musique, le luxe des cos- 
tumes et des équipages, le va-et-vient des cavaliers, des piétons, 
des marchands, tout cela forme sous le ciel brillant et dans la ver- 
dure un spectacle joyeux à l'égal de quelque fête masquée. Quant 
aux visites que les femmes se rendent entre elles d'un harem à 
l'autre, c'est une source inépuisable d'intrigues d'où dépend l'a- 
vancement de leurs maris, de leurs fils, de leurs frères. A force de 



3J2 REVUE DES DEUX MONDES. 

flatteries, elles acquièrent les bonnes grâces des épouses de mi- 
nistres ou de grands-officiers, et à force d'importunités celles-ci 
obtiennent de leurs maris toutes les places qu'elles souhaitent pour 
leurs protégés. C'est ainsi qu'on voit un tout jeune homme , en- 
core ignorant du service actif, nommé tout à coup général de bri- 
gade ou de division. Il paraît que M'"*' Méhémet-Pacha sut habile- 
ment servir les intérêts de son mari, car en peu de mois elle lui 
fît donner successivement les titres de bey et de liiva (1). Elle 
s'enorgueillit de la confiance que mit en elle vers cette époque 
un personnage important, le général Gueuzluklu-Rechid-Pacha, qui, 
comptant sur les connaissances qu'elle avait dû rapporter de la 
beauté européenne, s'en remit à elle pour le choix d'une épouse 
svelte, de physionomie spirituelle, et qui eût les cheveux noirs. Il 
est curieux de voir comment elle s'acquitte de cette mission. 

« J'entrai en campagne, raconte M'"* Méhémet-Pacha, et, ayant 
revêtu mes plus beaux atours, j'allai rendre visite à toutes les fa- 
milles d'un rang égal à celui du général. Yoici quel est l'usage : 
on se présente à la porte d'une maison où il y a quelque fille à 
marier. — Que désirez- vous, madame? — Je désire voir votre 
jeune fille. — Introduite dans le salon, vous attendez sur un divan 
que la demoiselle ait achevé sa toilette. Elle paraît en ses plus 
beaux atours, vous salue du mouchoir qu'elle tient à la main et 
s'assied, les yeux baissés, sur un siège préparé pour elle. On ap- 
porte le café dans une petite tasse d'argent; il s'agit de le prendre 
très lentement, car l'objet de votre examen disparaîtra aussitôt la 
tasse vide. Ensuite l'une de ses proches parentes vient demander ce 
que vous pensez d'elle. Naturellement on répond par des éloges, 
puis on écoute l'énumération de ce que la demoiselle possède en 
habits, en bijoux, outre la valeur de son douaire. Il faut se garder 
de tout croire, car souvent les parens, après avoir promis plus qu'ils 
ne peuvent ou ne veulent donner, ne tiennent parole qu'à demi, 
et leur gendre n'a aucun recours contre eux. J'assurais la famille 
que je rendrais compte de tout à celui qui m'envoyait, et en effet 
je faisais chaque soir un rapport à mon mari , qui le transmet- 
tait à Gueuzluklu-Rechid-Pacha. Ce dernier se montrait fort diffi- 
cile. Tantôt il trouvait que la jeune fille avait trop de parens, qu'elle 
était trop grande ou trop âgée, tantôt que la fortune n'était pas 
suffisante. Pendant vingt jours, je ne cessai d'assaillir la demeure 
de tous les ulémas, ministres et hauts dignitaires en général. Lasse 
de chercher inutilement, je résolus de m'en tenir à la première que 
je verrais ensuite, et qui se trouva être une grande fille robuste, 

(1) Bey, colonel; — liwa, gcncral de brigade. 



HAREMS d'orient ET d'amÉRIQUE. 313 

aux traits réguliers, avec des cheveux et des sourcils rouges; c'é- 
tait à peu près le contraire de ce que me demandait Gueuzluklu- 
Rechid-Pacha. Je lui offris néanmoins le bouquet enrichi de dia- 
mans dont m'avait chargée son excellence, et, rentrée chez moi, 
j'eus soin de ne pas souiller mot des cheveux rouges. A ma demande, 
une Grecque fort habile les teignit en noir ainsi que ses cils et ses 
sourcils, ce qui, joint à la blancheur naturelle de la peau, produi- 
sait un elTct agréable. Malgré cette précaution, je tremblais un peu, 
car le général avait menacé de congédier sa femme le lendemain, 
s'il ne la trouvait pas à son goût, et de s'en prendre autant à mon 
mari qu'à moi-même. Le lendemain, fort heureusement il me re- 
mercia du choix que j'avais fait, et son affection pour sa femme de- 
vint telle qu'il n'en voulut jamais d'autre. » On voit que M'"*" Méhé- 
met-Pacha s'entendait en négociations; cependant elle ne put lutter 
contre les intrigues qui au commencement du règne d'Abdul-Medjid. 
amenèrent la disgrâce de son mari. 

Le sultan avait d'abord formé les plus généreux projets de ré- 
forme; mais le" vieux parti musulman réussit assez vite à le décou- 
rager, à l'annihiler même presque entièrement en exploitant à cet 
effet son goût pour les plaisirs : Méhémet-Pacha, dévoué aux inté- 
rêts de son pays, osa qualifier sévèrement la conduite de certains 
personnages haut placés dont il dépendait; le résultat de sa sincé- 
rité fut que, sous prétexte de donner à l'armée un exemple salutaire, 
on le dégrada avec douze autres généraux, coupables apparemment 
de la même imprudence. Pendant deux années, il vécut dans une 
gêne excessive, traqué par ses créanciers, abreuvé d'humiliations et 
de tristesses. Enfin sa femme prit une résolution audacieuse, elle 
alla trouver leur mortel ennemi, le séraskier (1) Riza-Pacha, et lui 
demanda de rendre au général déchu sinon une place qui lui per- 
mît de faire vivre sa famille, du moins une partie du traitement qui 
lui avait été retiré. Installée chez l'épouse favorite du séraskier, elle 
ne manqua jamais matin et soir de renouveler ses supplications, 
déclarant qu'elle ne sortirait pas de cette maison avant d'avoir ob- 
tenu justice (2). Le dixième jour, Riza-Pacha céda, voyant qu'il était 
impossible de lasser sa persévérance. Il nomma Méhémet-Pacha gou- 
verneur d'Akiah (Saint-Jean-d'Acre). 

Vivre à Saint-Jean-d'Acre était encore un châtiment. Il suffit de 
jeter les yeux sur le tableau que fait M'"^ Méhémet-Pacha de cette 
ville, bâtie tout entière en boue, avec des maisons basses recou- 
vertes de nattes et une population de voleurs déguenillés, pour 

(1) Ministre de la guerre. 

(2) Voyez à ce sujet les Souvenirs de Roiimélie de M. Albert Dumont dans la Ikvue 
du 15 août 1874. 



314 ^ BEVUE DES DEUX MONDES. 

comprendre que la nomination de son mari au commandement de 
Jérusalem, en qualité de ivali ou gouverneur, ait été saluée par elle 
comme une délivrance. Le trajet jusqu'à Jérusalem fut pénible. Les 
hommages des cheiks des différens villages, les évolutions de leurs 
troupes au son dcs.tamburas, n'empêchaient pas qu'on ne souffrît de 
l'épouvantable malpropreté de la chère et du logement. M""^ Méhé- 
met-Pacha poussa plus loin encore ses expériences sous ce rapport, 
lorsqu'elle entreprit dans la suite un voyage assez périlleux chez 
ces malheureux Druses et Bédouins, à qui le coiirbach turc arrache 
avec la peau quelques contributions énergiqucment disputées. Elle 
raconte d'une façon assez plaisante comment ses hôtes insistèrent 
pour lui faire accepter du riz roulé en boule dans leurs mains et 
comment le tandoiir ou four à pain de chaque gourbi sert aussi 
pour le bain, de sorte qu'on pétrit la pâte dans l'eau d'où viennent 
de sortir cinq ou six enfans. 

Avant de quitter Constantinople, elle avait reçu la recommanda- 
tion de n'accepter aucun présent de la part des subordonnés, les 
gouverneurs et autres autorités s'y étant engagés par 'serment. Avec 
une ruse dont elle se vante plutôt qu'elle ne s'en excuse. M'"* Mé- 
hémet-Pacha répondit : « Mon mari tiendra sa promesse; mais vous 
ne pouvez m'empêcher d'accepter les présens des dames. Cela n'a 
rien à faire avec la politique. » En effet, quand on se fut assuré 
que Méhémet-Pacha refusait consciencieusement tous les cadeaux, 
ceux-ci furent portés à sa femme. Dès son passage à Jaffa, elle re- 
çut des bijoux de la femme du mudir^ et, arrivée à Jérusalem, elle 
s'entendit avec l'intendant de sa maison pour tirer tout l'argent 
possible de la poche des Juifs. Quant aux franciscains, aux Grecs, 
aux Arméniens, ils se hâtèrent de gagner ou plutôt de payer sa 
bienveillance dans l'intérêt de leurs couvons, auxquels on ne peut 
faire aucun changement, ni la moindre réparation sans l'autorisa- 
tion du pacha. Elle explique sa conduite par la crainte de la pau- 
vreté dont elle avait tant souffert, car, dit-elle, dans un pays où per- 
sonne n'a de sécurité ni de droits reconnus, il est nécessaire de 
prendre dos précautions contre les revers de la fortune. 

La réputation d'adresse et d'énergie de M'"* Méhémet-Pacha se 
répandit au loin. Nazly-Hanum, fille de Méhémet-Ali-Pacha, vice- 
roi d'Egypte, exprima le désir de connaître une personne d'un 
si rare mérite. « J'avertis mon mari de son invitation; il répondit : 
— Vous êtes obligée d'y aller; l'invitation d'une personne de si haut 
rang est un ordre. — Prenant avec moi ma fille Aïcheh, deux es- 
claves, un eunuque, et accompagnée par la messagère de la prin- 
cesse, je me rendis à Jaffa; là je m'embarquai pour Alexandrie, où 
m'attendaient les équipages de son altesse. Les voitures étaient tout 



HAREMS d'orient ET d'aMERIQUE. 315 

en velours rouge brodé d'or; l'air arrivait à travers un treillis 
doré. Nous atteignîmes le palais de Mahmoudieh , qui , situé près 
du Nil, au milieu de jardins magnifiques, a un aspect européen. 
Je passai de l'une des cours dans un vestibule spacieux au-delà 
duquel un bel escalier conduisait aux appartemens supérieurs. Sur 
mon passage se tenaient des rangées d'esclaves vêtues de soie 
de brillantes couleurs et parées de bijoux d'un grand prix. Pour 
me faire honneur, d'autres esclaves me prirent sous les bras, tan- 
dis que des eunuques soutenaient les plis de mon fcradje (1). 
Je fus reçue au sommet de l'escalier par la trésorière de la prin- 
cesse, qui m'introduisit dans une vaste salle pour m'y reposer. 
Bientôt après elle vint m'avcrtir que son altesse m'attendait. Je la 
trouvai assise sur son divan et fumant un long chibouk. Elle se leva 
et me souhaita la bienvenue. C'était une femme de taOle moyenne 
et assez brune; ses traits exprimaient une énergie peu 'commune, 
ses yeux pénétrans et hardis brillaient d'intelligence. Je me proster- 
nai, elle salua gracieusement et m'engagea d'un geste de la main 
à m'asseoir sur le divan placé en face du sien. 

« Autour de l'appartement se tenaient de vieilles femmes, dont 
l'emploi était d'amuser son altesse en racontant des histoires. On 
m'apporta un chibouk, et la princesse commença la conversation par 
des complimens; puis nous parlâmes de différens sujets. Nazly-Ha- 
num me parut connaître à fond les affaires d'Orient; pendant notre 
entretien, on apporta des sorbets, puis du café. Au bout d'une demi- 
heure, je me retirai dans l'appartement qu'on m'avait préparé; il 
était magnifique comme tout le reste du palais. Nazly-Hanum dîna 
seule avec moi. La table, couverte de soie brodée, supportait des 
mets variés servis dans de l'argenterie artistement travaillée; les 
cuillers mêmes étaient ornées de pierres précieuses. Après le repas, 
nous allâmes toutes dans le jardin fumer et prendre le café autour 
d'une table. Vers dix heures, on apporta des fruits et le sorbet dans 
des tasses d'or enrichies de diamans, ainsi que les couvercles. La 
princesse, ayant bu du vin et de l'eau-de-vie, causa plus familière- 
ment avec moi, puis elle permit à quelques-unes des esclaves les plus 
âgées de s'approcher. L'ime d'elles jouait le rôle de son amant; 
elles se mirent à parler de galanteries... Pendant cette scène, qui 
s'animait à mesure qu'augmentait l'ivresse des deux actrices princi- 
pales, quelques jeunes esclaves dansaient en s'accompagnant de 
castagnettes de cuivre, d'autres chantaient. Celles que leur devoir 
obligeait à se tenir debout autour de la chambre tombaient de fa- 
tigue. On voyait à leur mine qu'elles avaient l'habitude de passer la 

(1) Vaste manteau qui balaie la terre, à mauclies pagodes et à pèlerine, 



316 BEVUE DES DEUX MONDES. 

nuit sans sommeil; mais il leur fallait endurer ce supplice sans 
donner signe d'impatience, car leur maîtresse les eût fait battre 
impitoyablement; plusieurs sont mortes des mauvais traitemens 
qu'elles avaient reçus. Lasse à mon tour de scènes de débauche et 
d'égoïsme aussi révoltantes, je demandai vers minuit la permission 
de me retirer. La personne qui était venue me chercher à Jérusalem 
me reconduisit à mes appartemens. Par politesse, je la retins quel- 
ques instans auprès de moi, Elle me parla de Nazly : « Vous avez 
vu notre maîtresse ; elle passe toutes les nuits comme elle a com- 
mencé celle-ci. Elle se lève à midi; dans la journée, elle fait des vi- 
sites, des promenades en voiture, elle boit, elle s'amuse. Autre- 
fois, bien que les dames égyptiennes soient beaucoup moins libres 
que les turques, elle trouvait, grâce aux absences fréquentes de 
son mari, le moyen d'introduire impunément ses amans dans le 
harem. D'ordinaire elle s'assurait de leur silence en les faisant mettre 
à mort; mais, ces meurtres s' étant ébruités, elle a renoncé à un 
passe-temps périlleux. Nous sommes toutes très malheureuses sous 
sa loi; elle est aussi capricieuse que cruelle. Feu son mari ayant dit 
une fois à l'esclave qui lui versait de l'eau : « Assez, mon agneau! » 
ce seul mot répété à la princesse la mit hors d'elle. La pauvre fille 
fut égorgée par son ordre, puis sa tête bourrée de riz et cuite au 
four fut placée sur un plat, et, quand le defterdar revint dîner, on 
•lui servit cet étrange régal. — Prenez donc un morceau de votre 
agneau, lui dit sa femme. — Là-dessus il jeta sa serviette, s'en alla, 
ne reparut pas de longtemps, et depuis n'eut plus aucune affection 
pour elle. S'ils ne se séparèrent pas, c'est que le mari tenait à gar- 
der ses richesses et à rester le gendre de Méhémet-Ali. Cette jalou- 
sie de la princesse s'étend sur les esclaves objets de son caprice; 
au moindre soupçon d'infidélité, elle les fait mourir sous le fouet... » 

« Il était environ dix heures du matin, je n'étais pas levée, quand 
la princesse entra dans ma chambre accompagnée de deux esclaves. 
— Quoi! s'écria-t-elle, encore au lit, ma chère! — Elle m'em- 
brassa avec mille complimens, puis sortit en m'avertissant qu'elle 
allait m'attendre. 

(( Ma toilette faite, je trouvai la princesse occupée à examiner des 
dessins de bijoux. — Venez, dit-elle, me donner votre avis. — 
Quand nous eûmes choisi ensemble, elle se fit apporter deux cas- 
settes longues chacune de plus de trois pieds, larges et profondes 
en proportion. — Maintenant , dit-elle, choisissons les pierres. — 
Ces coffres étaient remplis de diamans, d'émeraudes et d'autres 
gemmes d'mie valeur incalculable. Elle allait les refermer, lorsque 
tout à coup : — Je veux, dit-elle, vous faire un petit présent. Voici 
deux diamans qu'il faut monter en bagues, l'une pour vous, l'autre 



HAREMS d'orient ET d'aMÉRIQUE. 317 

pour voLrc mari. — Chacun de ces diamans valait plus de 5,000 fr. 
Puis elle demanda une troisième grande cassette, celle-là remplie 
de longues barres d'or dont elle voulait faire de la vaisselle. Je re- 
marquai que des plats d'or massif seraient très lourds, et que l'ar- 
gent valait mieux. Elle se rendit à mon observation, et, prenant 
deux ou trois de ces barres, les jeta aux pieds d'une esclave. — 
Tiens, dit-elle, voici pour toi. 

« Sur l'invitation de son altesse, je descendis aux jardins, qui 
étaient admirables. Les palmiers-dattes, les orangers, les fleurs, le« 
buissons, étaient arrangés avec un art très rare en Orient, les murs 
couverts de verdure. Çà et là s'élevaient des kiosques élégans au mi- 
lieu desquels de gracieux jets d'eau rafraîchissaient l'air. Je me pro- 
menai quelque temps accompagnée par les femmes, qui portaient 
chacune au cou un mouchoir blanc sur lequel étaient brodés des 
vers, marque distinctive de la faveur de leur maîtresse. Celle-ci parut 
bientôt. — Que pensez-vous de mon jardin? dit-elle. Aimez-vous le 
climat d'Egypte? — Le jardin et le climat sont des plus agréables; 
mais à quoi bon les louer quand c'est à vous que de telles louanges 
sont dues? — Elle sourit, et me témoigna sa satisfaction en me pin- 
çant doucement la joue. — Si vous voulez voir quelque chose du 
pays, sortons, dit-elle. 

« Nous prîmes chacune un feradje, et par-dessus un hourko{l). 
Nulle part , les femmes ne cachent leurs traits avec autant de soin 
qu'en Egypte; partout ailleurs elles se couvrent le visage d'un yash- 
mak ou voile de gaze de soie. Nous montâmes en voiture et allâmes 
au palais d'Ibrahim-Pacha, frère de Nazly-Hanum. Toutes deux 
nous fûmes reçues avec le même cérémonial qui avait accompagné 
mon arrivée. La princesse me présenta aux femmes d'Ibrahim. Je 
visitai le palais, qui était pour le moins aussi somptueux que le sien. 
Les habitantes étaient sans exception jeunes et beaucoup plus belles 
que les femmes de Nazly, mais toutes portaient sur leur visage une 
expression de crainte et d'ennui. La vieille esclave qui me condui- 
sait me raconta que le pacha était horriblement jaloux. « Un eunuque 
noir, me dit-elle, étant devenu amoureux d'une Circassienne que 
notre maître aimait éperdument, fut repoussé par elle, et jura sa 
perte. Un jour, il jeta un manteau d'homme près de la porte de la 
Circassienne. Quand le pacha, précédé de deux eunuques qui te- 
naient des torches, arriva, il fut transporté de rage. — Qu'est-ce? 
s'écria-t-il, montrant ce vêtement. — Seigneur, répondit le misé- 
rable, un homme qui était avec la Circassienne aura fui sans doute 
à votre approche. — Ibrahim-Pacha frappa rudement; la pauvre 

(1) Sorte de capuchon qui couvre entièrement la tête et le cou et ne laisse entrer la 
lumière qu'à travers deux trous percés à la place des yeux. 



318 REVUE DES DEUX MONDES. 

fille ouvrit, et au même instant notre maître, tirant son handjer (1), 
lui porta un coup mortel. » 

« Une splendide collation froide nous fut servie, après quoi nous 
allâmes au jardin avec toutes les femmes du pacha. C'étaient des 
Gircassiennes et des Grecques généralement belles et douces, mais 
mal élevées. Puis nous allâmes au bain chaud, où des esclaves cher- 
chèrent à nous amuser par des danses et des chants au son du 
derbouka (2). La nuit venue, nous retournâmes au palais de iXazly. 
L'une des conteuses d'histoires nous fit alors un de ces récits dont 
elles ont l'habitude. 11 y en a dix environ, chaque femme en sait un 
ou deux qu'elle répète; celles qui sont préposées à ce genre de ré- 
citation n'ont pas d'autre emploi. Nous eûmes une représentation 
de karagheiiz (ombres chinoises). Le dialogue était selon la cou- 
tume plein d'allusions aux actes de la princesse et de son entourage. 
G'est le théâtre des Orientaux. » 

Voilà un aperçu de mœurs intimas pris sur le vif. 11 est juste 
d'ajouter pourtant que toutes les grandes dames d'Orient ne sont 
pas des Nazly. M'"'' Méhémet-Pacha nous fait connaître une cadine- 
effendi (3) du sultan Mahmoud qui diffère singulièrement de ce type 
brutal et perverti. Fille adoptive d'une sultane, elle fut l'objet 
d'un caprice impérial qui dura dix jours à peine; ensuite le sultan 
ne se montra plus. Elle eut toute sa vie des appartemens splen- 
dides, de nombreux esclaves, tout le luxe imaginable, et, pleine de 
bonté pour ceux cpii la servaient, travailla sans relâche à cacher 
une inconsolable douleur. Jamais elle ne quittait le palais, jamais 
elle ne recevait de visites. Sa fdle unique mourut dès les premiers 
mois d'un heureux mariage , et elle resta en butte à la haine en- 
vieuse de la sultane Validé , ancienne servante du harem , que, par 
une inexplicable fantaisie, le sultan avait distinguée tandis qu'elle 
s'acquittait du plus grossier travail manuel. 

Si telle peut être la condition d'une cadine, que dire de celle des 
odalisques, vendues plus ou moins cher, selon leur beauté, vers 
l'âge de douze à treize ans, revendues après qu'elles ont reçu quel- 
ques talens, qui transfonnent de pauvTes paysannes, capables seu- 
lement de parler le langage barbare de leur tribu, en musiciennes 
ou en danseuses livrées sans défense à la passion du maître, qui les 
abandonne parfois ensuite au ressentiment d'une épouse capable 
de twit pour les empêcher de mettre au monde un fils (/i)? Les 
harems cachent des souffrances de plus d'une sorte dont la fin est 

(1) Dague courte et recourbée. 

(2) Sorte de mandoline. 

(3) Seconde femme. 

(4) L'esclave achèterait ainsi le droit de u'èti-e plus rendue. 



HAREMS d'orient ET d'aJIÉRIQUE. 319 

souvent tragique. Les seules femmes qui, loin de dépendre du ca- 
price des hommes, tiennent ces derniers asservis, si bon leur 
semble, sont les princesses, les sultanes de naissance. Leur mari 
ne peut se présenter dans le harem sans y être invité; elles ont le 
droit de le laisser des semaines de suite dans le selamlik (1), comme 
il arriva pour le jeune Ali -Galyb- Pacha, que les dédains de sa 
femme, fille d'Abdul-Medjid , conduisirent au désespoir. Abjection 
douloureuse au bas de l'échelle, tyrannie et cruauté au sommet, 
désordre et libertinage partout, tel est le résumé de la vie de harem, 
lorsqu'on la dépouille du mensonger prestige que lui prêtent les 
poètes ignorans de ces honteux secrets. — Melek-Hanum paraît 
avoir compté longtemps parmi les privilégiées de son sexe; elle 
dominait absolument son mari , qui jamais ne lui imposa de rivale. 
Une seule fois elle eut quelque vague raison de craindre qu'il ne 
prit une seconde épouse en la personne d'une jolie Circassienne 
qu'elle avait élevée; [mais, résolue en toutes choses, elle profita 
d'une absence de son mari pour marier le plus promptement pos- 
sible la jeune fille à un caïmakan (2) qui venait de perdre sa 
femme. Cet acte , quelque peu arbitraire, ne fut pas blâmé par le 
pacha lorsqu'il l'apprit, et mit fin à ce qu'elle appelle des velléités 
de jalousie. 

M'"*^ Méhémet-Pacha fut généralement heureuse dans ses au- 
daces jusqu'à celle qui la perdit, et le succès explique chez elle un 
progrès constant dans la duplicité. Toute son intelligence s'était 
concentrée sur cet art familier aux femmes turques, aux esclaves 
en général : ruser et mentir. L'avidité avec laquelle ses agens 
et elle-même provoquaient les cadeaux fut en grande partie cause 
que l'on retira le poste de gouverneur de Jérusalem à son mari; 
mais ce fut pour le nommer au poste plus important de gouver- 
neur de Belgrade, réservé d'ordinaire aux muchirs (3), tandis qu'il 
n'était que ferik (4). M'"^ Méhémet-Pacha partit avant lui avec une 
escorte de bachi-bozouks , et son voyage au milieu de popula- 
tions qui lui étaient hostiles n'eût pas été sans danger, si elle n'avait 
eu l'adresse de se faire passer, à deux reprises, pour l'épouse du 
nouveau gouverneur qui arrivait de Constantinoplé. Au lieu de l'at- 
taquer, on la combla d'honneurs, mais elle dut entendre des plaintes 
multipliées contre la cruauté de l'ancien pacha et la cupidité de 
sa femme. A Belgrade, l'estime qu'on accordait à son esprit su- 
périeur atteignit l'apogée; il faut avouer qu'elle la mérita en ac- 

(1) Appartement des hommes. . 

(2) Lieutenant-colonel. 

(3) Feld-maréchaux. 

(4) Général de division. 



320 F.EVUE DES DEUX 3I0NDES. 

coinplissant de véritables prodiges. Le palais du gouverneur par 
exemple, situé au centre d'une forteresse, ne possédait pas de jar- 
dins, et la campagne environnante était des plus arides. Elle em- 
ploya les bras de cinquante condamnés à un travail de vingt jours 
dont le résultat fut un parterre improvisé, qui émerveilla le pacha. 
Le climat de Serbie, bridant l'été, est glacial l'hiver, et la ville 
manque d'eau, le Danube étant gelé ; il faut faire fondre la glace, 
que l'on transporte d'abord dans chaque maison au moyen de ba- 
quets, procédé d'approvisionnement fort cher. M'"'= Méhémet-Pacha 
imagina d'acheter dix charrettes avec leurs chevaux, qui, chargées 
de glace, s'arrêtaient déporte en porte. Il arriva au pacha de dire en 
rencontrant une de ces voitures : « Celui qui a eu cette bonne 
idée doit réaliser de gros bénéfices. » Sa femme eut soin de lui ca- 
cher que la bonne idée fût d'elle. — Active et industrieuse, elle en- 
seignait dans sa maison aux jeunes indigènes à filer la soie, à bro- 
der, à faire d'autres ouvrages d'aiguille. Ces travaux féminins ne 
l'empêchaient pas d'avoir l'œil aux affaires politiques. La population 
serbe est naturellement ennemie des Ottomans; elle s'efforça de se 
la concilier par des égards inusités de la part des dames turques, 
qui lui gagnèrent la sympathie de la femme du prince régnant et 
de son entourage. Cette conduite lui permit d'agir efficacement en 
certaines circonstances fort graves. Un Serbe avait été tué dans une 
dispute par son adversaire musulman , que le gouverneur aida aus- 
sitôt à s'évader. Il en résulta que la population chrétienne tout en- 
tière prit les armes et entoura la citadelle, réclamant le coupable à 
grands cris, menaçant même d'un assaut. Après sept jours d'an- 
goisse avec la perspective du siège, de la famine et du massacre 
final de la garnison, M'"^ Méhémet-Pacha osa, ce qui eût effrayé le 
gouverneur lui-même, sortir des retranchemens et rendre visite au 
prince Alexandre. Sa qualité de femme la fit respecter, et elle dé- 
ploya tant de politique que l'affaire n'eut pas de suites. 

Au bout d'une année, Méhémet-Pacha fut rappelé à Constanti- 
nople avec le titre de muchir par faveur de Rechid-Pacha, qui était 
alors grand-vizir et tout-puissant , bien que les idées européennes 
dont on le savait imbu lui valussent de la part des Ottomans obsti- 
nés le titre de giaoïir, et qu'on l'accusât de vouloir rendre Constan- 
tinople aux Européens, tandis qu'il ne songeait qu'à contre-balancer 
le pouvoir de la Russie au moyen d'une alliance avec les puissances 
occidentales. Le sultan tout le premier se troublait à la seule pen- 
sée qu'en cas de guerre des troupes étrangères pussent entrer à 
Gonstantinople. « Qui sait, disait- il, si les alliés consentiront en- 
suite à se retirer d'une place que toutes les nations convoitent 
avec une égale ardeur? » Cependant l'attitude menaçante que son 



HAREMS d'orient ET d' AMERIQUE, 321 

intervention clans les difificultés austro-hongroises donnait à la Rus- 
sie alarma suffisamment la Porte pour que les alliances redoutées 
eussent lieu, et Kibrizli-Méhémet-Pacha , l'un des plus actifs pro- 
moteurs de la nouvelle politique, fut nommé à cet effet ambassadeur 
en Angleterre. Sa femme aida beaucoup, prétend-elle, au choix que 
l'on lit de lui; il ne cessa de la mettre en avant comme négocia- 
teur, craignant de se compromettre par des démarches person- 
nelles, et, si l'usage n'eût expressément défendu aux musulmans 
d'emmener leurs femmes en pays chrétiens, il n'aurait pu se ré- 
soudre à la laisser derrière lui. Leurs adieux furent des plus ten- 
dres, ni l'un ni l'autre ne se doutait qu'ils dussent être les derniers. 
Le malheur voulut que Djehad-Bey, le seul fils qui leur restât, fût 
atteint par une maladie grave peu de temps après le départ de son 
père, et les médecins désespérèrent de le sauver. — Ici se place un 
ténébreux épisode qui montre comment la crainte d'être supplantée 
fait passer au besoin la femme turque de l'artifice au crime. 

M'"" Méhémet-Pacha insiste peu sur le chagrin maternel qu'elle 
dut ressentir; elle exprime surtout la terreur qui lui vint de perdre, 
si l'enfant mourait, sa position d'épouse unique, le pacha pouvant 
craindre de n'avoir pas d'autre héritier. Ce souci fut habilement 
exploité par Fatmah, surintendante de sa maison, qui lui fit ac- 
cepter un projet diabolique. Il s'agissait de simuler une grossesse 
et de se procurer un enfant qu'elle ferait passer pour sien grâce à 
l'absence de son mari. On s'étonne qu'une femme aussi perspicace 
n'ait pas compris que les misérables qui l'auraient aidée dans un 
pareil subterfuge seraient les premiers à la compromettre ensuite. 
Elle se mit cependant sans hésiter à la discrétion de Fatmah et de 
son complice, l'eunuque Bechir, qui introduisirent clandestinement 
l'enfant supposé dans le harem au moment même où Djehad reve- 
nait à la santé, ce qui rendait la fraude inutile. Aussitôt les deux 
serviteurs affectèrent des airs de maîtres, abusant, pour commettre 
mille injustices dans la maison, de l'autorité qu'ils avaient prise sur 
M'"« Méhémet-Pacha. Celle-ci n'osait les contredire, tant elle redou- 
tait leurs révélations. De complices, Fatmah et Bechir devinrent 
ennemis mortels; il fallut absolument que l'un des deux s'éloignât. 
Fatmah y consentit à grand'peine en exigeant d'abord une somme 
considérable. Quelques semaines après, elle obtint d'assister à une 
fête célébrée dans le harem, selon l'usage musulman, en l'honneur 
de la première lecture du Koran par la jeune Aïcheh. Tandis que les 
invités étaient tout au plaisir de la musique, l'ex-intendante ouvrit 
la porte qui séparait le selamlik du harem à son amant Omer, puis 
elle attira par une ruse l'eunuque Bechir dans la salle de bain, où 
les deux assassins s'élancèrent sur la victime et l'étouffèrent. Ce fut 

TOME 1". — 1874. 21 



322 REVUE DES DEUX MONDES. 

Fatmah elle-même qui lui donna la mort en s'asseyant sur son vi- 
sage, tandis qu'Orner lui tenait les mains. A peine Bechir avait-il 
rendu le dernier soupir que la populace enfonça les portes, cria au 
meurtre, demanda vengeance. Les invités s'enfuirent; entourée de 
furieux qui brandissaient des sabres et des bâtons et qui l'écla- 
boussaient du sang de l'eunuque , M'"*" Méhémet-Pacba fut proté- 
gée par la police, qui procéda sans retard à l'interrogatoire des 
coupables. Geux-ci, voyant dans cet aveu une espérance de salut, 
déclarèrent qu'elle leur avait donné l'ordre d'en finir avec Bechir. 
Les ennemis politiques du pacha se joignirent aux ennemis person- 
nels de sa femme pour envenimer cet horrible scandale; on excita le 
peuple au tumulte, les journaux furent remplis de récits qui mon- 
traient la prétendue criminelle sous le jour le plus odieux. M'"'' Mé- 
hémet-Pacha, arrêtée, interrogée, répondit toujours de la même 
manière. « Je n'ai jamais donné l'ordre dont vous parlez, je n'ai 
point trempé dans ce meurtre. Croyez-vous donc que, si j'avais 
voulu me débarrasser de Bechir, j'eusse été assez stupide pour le 
faire étrangler publiquement, tandis qu'avec un peu de poison je 
pouvais m'en défaire sans bruit? D'ailleurs, s'il avait fallu choisir 
entre les deux, j'eusse préféré me défaire de Fatmah , car c'est à 
elle que je dois tout mon chagrin. » Nous voyons, sans qu'elle le 
dise, combien elle s'étonne, innocente ou non, qu'on ait fait tant 
de bruit pour la mort d'un misérable nègre qui lui appartenait en 
toute propriété, puisqu'elle l'avait acheté. Le sentiment chrétien 
est complètement étouffé en elle par la pratique des mœurs orien- 
tales. 

Kibrizli-Méhémet-Pacha, rappelé en hâte à Constantinople, se vit 
contraint pour apaiser les clameurs de l'opposition, qui souhaitait sa 
perte, de faire notifier le divorce à sa femme et de prendre une nou- 
velle épouse. Après quatre mois d'emprisonnement. M'"® Méhémet- 
Pacha apprit que les deux assassins de Bechir étaient condamnés 
aux galères, et qu'elle aurait à subir pour sa part quelques mois 
d'exil en Asie-Mineure. Le ministre de la police la somma au nom de 
son mari de déclarer si Mustapha-Djehad-Bey était bien en réalité 
l'enfant du pacha, rien ne prouvant, puisque l'un des enfans avait été 
emprunté , que l'autre ne le fût pas aussi. En vain M'"^ Méhémet- 
Pacha veut- elle justifier sa réponse évasive en alléguant qu'elle 
craignait de laisser son fils entre les mains d'une rivale, il est évi- 
dent qu'elle saisit avec empressement la dernière, l'unique occa- 
sion de vengeance qu'on lui laissât. « Comment, répliqua-t-elle, 
tm père ne connaîtrait-il pas son enfant? Si le pacha dit que Djehad 
n'est pas à lui, c'est une preuve suffisante qu'il a été emprunté 
aussi. » L'obstination qu'elle mit à ne rien ajouter de plus fit que 



HAREMS d'orient ET d' AMERIQUE. 323 

le pacha fut forcé de répudier son fils. Abdul-Medjid, naturelle- 
ment généreux, hésitait encore à signer l'arrêt d'exil ; mais la sul- 
tane Validé, ennemie jurée de M'"'^ Méhémet-Pacha, eut recours 
à une manifestation théâtrale pour lui arracher le consentement 
qu'elle souhaitait. Elle poussa le chef des eunuques à se jeter aux 
pieds du sultan devant la porte du harem en criant : « Que votre 
majesté ait pitié de nous autres pauvres créatures, sans quoi les 
femmes nous égorgeront tous 1 » 

Au milieu des neiges d'un hiver rigoureux, M™'^ Méhémet-Pacha 
gagna sous bonne escorte Koniah en Gappadoce, où le muchir Hafiz- 
Pacha, un vieillard qui l'avait connue enfant, lui fit dans son harem 
une existence aussi douce que possible, lui accordant la môme pen- 
sion qu'à chacune de ses femmes. Les années d'exil de M'"'' Méhé- 
met-Pacha, car on l'oublia des années en Gappadoce, nous montrent 
le beau côté des mœurs orientales, le respect de l'hospitalité pra- 
tiqué d'une façon toute biblique. Les quatre femmes qui compo- 
saient le harem de Hafiz-Paclia la servirent comme l'eussent fait 
des esclaves dévouées; bien que jalouses les unes des autres, elles 
avaient une confiance entière dans l'étrangère, et une telle ad- 
miration pour ses talens qu'elles ne cessaient de lui demander 
■des talismans afin de s'assiu-er l'amour de leur mari. Outre ces 
soins, ces égards, M'"^ Méhémet-Pacha reçut en son malheur une 
consolation puissante et inattendue. Le fils qu'elle avait eu de son 
premier mariage, et qu'elle nomme Frédéric, se souvint nobles- 
ment d'une mère qui l'avait perdu de vue depuis son enfance, et 
obtint d'aller la rejoindre (185/i). 11 lui porta le peu qu'il possédait 
d'argent, passa un mois avec elle, retomna intercéder en sa faveui* 
à Constantinople, et parvint à lui procurer les intelligences néces- 
saires pour s'échapper. Elle alla se fixer à Jalova, sur le golfe d'Is- 
micl, et on lui laissa la liberté, mais sans lui rendre ses biens; à 
grand'peine et après de violens débats, elle obtint 30,000 piastres 
et une pension ridiculement modeste. La jalousie plus que l'avarice 
conduisit, assure-t-elle , Kibrizli-Méhémet-Pacha à lui refuser ses 
droits. Il craignait que, rentrée en possession de sa fortune person- 
nelle, elle ne partît pom' l'Europe, et l'idée qu'elle montrerait son 
\dsage aux giaours le rendait fou. Ce sentiment est commun à tous 
les Turcs, et c'est à tort que l'on croit qu'il ait pu être modifié par 
le contact des Européens depuis quelques années. Le Turc le plus 
civilisé, fût-il élevé en France ou en Angleterre, ne manque jamais, 
une fois rentré chez lui, de surpasser ses compatriotes en suscepti- 
bilités et précautions jalouses. Néanmoins, par une anomalie singu- 
lière, il n'est pas de mari qui ne trouve tout simple que sa femme 
se présente sans voile devant le sultan. La meilleure raison de 



32/i BEVUE DES DEUX MONDES. 

Cette apparente inconséquence est dans la vénération religieuse 
qui lui fait considérer son souverain comme le vicaire du prophète, 
l'ombre de Dieu sur la terre. Il faut ajouter que le prince n'a jamais 
abusé de la confiance qu'on plaçait en lui. A l'occasion de l'avéne- 
ment d'Abdul-Aziz, il y eut une de ces réceptions de femmes où tous 
les honneurs furent pour Ferideh, la nouvelle épouse de Méhémet- 
Pacha, qui était alors à la tête du cabinet ottoman, ses talens et 
sa fidélité ayant assuré le trône au frère du dernier sultan, lors- 
qu'un parti factieux cherchait à élire Mourad-Effendi , fils d'Abdul- 
Medjid. Ferideh partageait jusqu'à un certain point la puissance de 
son mari. De même que le grand-vizir était le premier entre tous 
ses compatriotes, elle était la première parmi les femmes, et ni son 
esprit ni sa figure ne la rendaient digne d'un pareil rang. Le jour 
de la fameuse réception au sérail, elle manqua de tact au point que 
le pacha ne put s'empêcher de lui dire : « Quand Dieu a donné une 
bouche aux bêtes, c'était pour manger et non pour parler. » On 
juge si cette dure parole, rapportée à l'ancienne épouse, lui réjouit 
le cœur. Elle épuise, en parlant de Ferideh, tout ce que peuvent 
inspirer la rancune et le sarcasme; elle va jusqu'à l'accuser d'un 
vol de diamans. Elle insiste d'abord sur l'abominable conduite de 
Ferideh envers la malheureuse Aïcheh, sa fille, qu'elle avait dû lais- 
ser entre les mains de cette marâtre. 

Les abus d'autorité sont faciles dans le harem, où la vie de fa- 
mille est inconnue. La loi du Koran, séparant le genre humain en 
deux catégories distinctes qui n'ont pas une idée, pas une habi- 
tude, pas un intérêt en commun, ne permet guère au père de sur- 
veiller ce qui se passe dans l'appartement des femmes; ceci est vrai 
pour les familles riches surtout, car le musulman pauvre, dont le 
gîte est plus restreint, voit nécessairement mieux ce qui se passe. 
Ailleurs le selamlik n'a de communication avec le harem que par 
l'entremise des eunuques et des servantes chrétiennes; un passage 
secret, bien gardé, relie les deux établissemens, qui rivalisent de 
luxe et de dépense. Le pacha n'est qu'un hôte chez lui; dans le se- 
lamlik, il appartient à ses amis et à ses parasites, dans le harem à 
ses femmes. Jamais il ne voit ces dernières que vers six heures du 
soir, lorsqu'il change de toilette en revenant de vaquer aux affaires, 
et plus tard, lorsque l'eunuque de service le précède, un flambeau 
à chaque main, jusqu'au seuil de la chambre où il dort. Le matin, 
ses ablutions faites, il reçoit cependant les personnes de sa fa- 
mille, ses filles par exemple, mais cette cérémonie n'a pas lieu 
tous les jours et ne dure que quelques minutes. Le reste du temps, 
Aïcheh vivait enfermée dans ses appartemens sans autre société 
que celle des esclaves et de quelques matrones, qui la laissaient 



HAREMS d'orient ET d'amérique. 325 

dans la plus profonde ignorance. A cela, Méhémet-Pacha ne voyait 
pas d'inconvénient; Aïcheh eut, selon le vœu de son père, « les che- 
veux longs et l'intelligence courte; » elle se laissa marier sans grande 
résistance au propre fils de sa belle-mère, Chevket, un homme sans 
valeur personnelle, pauvre et laid. Un matin, le pacha et sa femme 
firent appeler la jeune fille et lui annoncèrent qu'ils avaient dis- 
posé d'elle. Des esclaves la revêtirent d'habits de cérémonie, puis 
en présence d'une imposante assemblée de fennnes eurent lieu les 
fiançailles, cérémonie qui consiste en une prière prononcée par Yi- 
mam et suivie de la lecture du contrat. Au milieu de cette lec- 
ture, les témoins du futur époux viennent demander le consente- 
ment de la fiancée ; mais , comme une porte ou un paravent les 
sépare de celle-ci, ils ne peuvent savoir qui prononce le oui fatal. 
Ensuite eut lieu le couronnement d'Aïcheh par sa belle-mère et la 
distribution finale de sorbets et de confitures. 

A l'automne de 1857, le mariage fut célébré avec l'étiquette or- 
dinaire; jamais plus de splendeurs n'avaient été entassées dans 
cette chambre du trousseau, dont M'"^ Méhémet-Pacha nous dit : 
(( J'ai vu des femmes oublier trente ou quarante années de mi- 
sères, oublier même leur mari, je n'en ai jamais vu qui eussent 
oublié la djelss-odassi, » jamais foule plus nombreuse ne s'était 
pressée autour de Vaski (1), sorte de dais sous les guirlandes du- 
quel la mariée s'offre aux hommages et à la curiosité. La veille, 
une grande réception avait eu lieu. — Les amies de la fiancée la con- 
duisent au bain, peignent de khenah le bout de ses doigts et de 
ses pieds, la promènent autour du harem à la lueur des candé- 
labres. Ce soir -là, elle quitte les compagnes de son enfance, de 
même que le lendemain du mariage elle fait son entrée dans la 
société des matrones par le banquet des gigots, auquel on attri- 
bue des qualités hygiéniques tout exceptionnelles. — Le matin du 
grand jour, Aïcheh, couverte de diamans jusque sur les souliers, 
reçut à genoux, avec la bénédiction de son père, la ceinture de 
diamans, symbole de la dignité de femme. Au moment où elle se 
releva, une pluie de pièces de monnaie qui portent bonheur tomba 
sur la tête des spectatrices. Enveloppée d'un voile rose qui cachait 
absolument son visage, sur lequel on avait fixé d'ailleurs des étoiles 
et des fleurs de diamans, la jeune épouse attendit au sommet de 
l'escalier l'arrivée de Chevket, qui se hâta de la conduire à la 
chambre nuptiale, où il l'installa sous Yaski sans avoir soulevé 
son voile , car il faut attendre la bénédiction de Y imam. Après le 
défilé obligatoire et le repas des femmes, la voix de Yimam inter- 

(1) Ce trône est, avec le divan brode d'or, l'unique meuble de la chambre nuptiale 
le jour du mariage. 



326 REVUE DES DEUX MONDES. 

rompit l'orgie qui depuis le matin continuait dans le selamlik, et 
l'époux chercha aussitôt à gagner le harem; mais ses compagnons 
le poursuivirent selon l'usage. Lorsqu'ils le rattrapent, ils lui don- 
nent des coups sur le dos; autrement ils lui jettent des pantoufles. 
L'épouse, assise au bout du divan, n'est pas encore conquise; il 
convient que la maîtresse des cérémonies apparaisse d'abord avec 
un tapis sur lequel le mari doit s'agenouiller pour prononcer une 
prière qui est toujours très courte, puis commence la série des sup- 
plications respectueuses, qui décident la dame, après une résis- 
tance convenable, à lever son voile pour la première fois. Cette fa- 
veur est payée par le don d'une épingle de diamans; la veuve qui 
se remarie n'a pas droit à l'épingle, c'est elle au contraire qui fait 
un présent. 

Les fêtes du mariage d'Aïcheh furent suivies de tant de chagrins 
et de déceptions que la pauvre femme résolut de s'enfuir pour re- 
joindre sa mère, qui avait réussi une fois à pénétrer jusqu'à elle. 
Le pacha, ayant appris cette entrevue, redoubla de mauvais trai- 
temens qui précipitèrent la réalisation d'un projet presque inexé- 
cutable en apparence. Après des vicissitudes trop dramatiques pour 
qu'il n'y en ait pas quelques-unes d'imaginaires, la mère et la fille 
gagnèrent ensemble l'Egypte. Arrêtées, envoyées en exil, elles par- 
vinrent à force de patience et d'adresse, sous la protection de la 
famille grecque de M'"^ Méhémet-Pacha et du jeune Frédéric, à 
s'embarquer sur un navire européen. Ce navire allait ramener en 
France M. le marquis de Moustier, récemment nommé ministre des 
affaires étrangères. Par une complication bizarre, les diplomates 
turcs couvraient le pont afin de saluer une dernière fois le repré- 
sentant de Napoléon III, qui était alors l'arbitre de l'Orient, et Ki- 
brizli-Méhémet-Pacha se trouvait au milieu d'eux, ne pensant guère 
que le fils qu'il avait renié, Djehad, fût à quelques pas de lui, tan- 
dis que sa femme et sa fille se cachaient sous des habits européens 
dans une des cabines réseiTées aux dames. Les fugitives s'arrêtèrent 
à Athènes, où leur évasion fit grand bruit, puis elles gagnèrent la 
France et enfin l'Angleterre; la persécution des Turcs les y a pour- 
suivies, disent-elles, jusqu'à ce jour. 

Nous avons retranché de ces mémoires tout ce qui paraissait ofirir 
un caractère romanesque ou seulement exagéré. Il en reste assez 
pour faire connaître, avec des détails de mœurs dont les voyageurs 
n'ont pu parler jusqu'ici que par hypothèse, l'effet que le régime 
polygame produit fatalement sur le caractère et sur le sort des 
femmes. Ceux qui seraient disposés à croire que leurs vices et leurs 
malheurs viennent de l'esclavage où on les tient, de l'ignorance où 
on les laisse, de l'influence enfin des mœurs générales d'un pays où 



HAREMS d'orient ET d'amÉRIQUE. 327 

tout est arbitraire et préjugés, plutôt que du principe môme de la 
pluralité des femmes, trouveront dans les récits de M""' Stenhouse 
la réfutation de cette erreur. Ils verront les conséquences de la 
polygamie dans un pays nouveau et plein de sève, sur une so- 
ciété libre, industrieuse, tolérante, unie, quoiqu'elle soit composée 
d'hommes de toutes les races, fort avancée sous bien des rapports 
dans la civilisation, et où le baptême est donné au nom de Jésus- 
Christ. 

II. 

On sait que la polygamie ne s'introduisit point dans l'église mor- 
monne sans de violens combats qui ont abouti à un schisme. Il 
n'était pas encore question de ce dogme, dû à une révélation pos- 
thume qu'aurait, selon Brigham Young, reçue le premier voyant, 
Joseph Smith, quand celle qui devait devenir M™* Stenhouse entra 
dans la société des saints. C'était une jeune Anglaise de Jersey ap- 
partenant à la secte baptiste. Vers l'âge de quinze ans, elle était 
allée en France exercer dans une pension catholique les fonctions 
de professeur d'anglais. L'isolement exalta chez elle l'ardeur et les 
scrupules de la foi; souvent, tout en assistant à des cérémonies 
religieuses étrangères auxquelles sa conscience refusait de croire, 
elle songeait troublée : « s'il y avait du moins sur la terre un pro- 
phète à qui je pusse aller demander que faire pour être sauvée? » 
Au bout de six ans, elle obtint un congé qui lui permit de rendre 
visite à ses parens, récemment convertis au mormonisme, La nou- 
velle de cette conversion lui fut donnée par son beau-frère, qui 
était lui-même un mormon apostat; il parlait de ses anciennes 
croyances d'une façon peu flatteuse, mais la jeune fille ne put ad- 
mettre que les êtres qu'elle vénérait le plus se fussent trompés 
aussi grossièrement; elle résolut d'étudier cette religion en vue de 
signaler à sa mère les erreurs qui la frapperaient. Pour cela, elle 
assista une première fois à un meeting mormon, et malgré ses pré- 
ventions ne trouva dans l'enseignement rien de contraire au chris- 
tianisme ni à la raison. Son père et sa mère lui parurent remplir 
leurs devoirs comme auparavant; mais ses sœurs avaient changé, 
car elles abandonnaient tous les amusemens de leur âge pour de 
bonnes œuvres. Elle ne tarda pas à être convaincue par les ser- 
mons de V ancien Stenhouse. Il lui dit qu'il était le serviteur de 
Dieu envoyé pour prêcher la délivrance, il l'exhorta vivement au 
baptême pour la rémission de ses péchés. Tout cela répondait aux 
désirs de son âme et ne contrariait en rien l'Écriture : Vancien 
Stenhouse était jeune, éloquent, enthousiaste; elle se laissa bapti- 



328 REVUE DES DEUX MONDES. 

ser, l'âme débordante de joie, puis elle épousa celui qui l'avait 
convertie (18/i9). 

C'était une vie sérieuse qu'elle allait commencer en qualité d'é- 
pouse d'un missionnaire mormon; mais elle embrassait avec passion 
tous les sacrifices. Le premier qu'on lui demanda fut, après quatre 
mois, de se séparer de son mari, chargé d'une mission en Italie. 
Comme les saints ne reçoivent pour instruire les gentils aucun sa- 
laire, M. Stenhouse partit sans bourse ni bagage, laissant sa femme 
aux prises avec la pauvreté. Elle essaya de se consoler par l'orgueil 
de le voir choisi le premier de tous les anciens anglais pour une 
mission étrangère, mit un enfant au monde dans la solitude et le dé- 
nûment, le nourrit du travail de ses mains, jeûnant par nécessité, 
priant avec la ferveur d'une foi exaltée, évitant surtout de rien 
écrire à son mari qui pût le détourner de la grande œuvre qu'il 
poursuivait. Cependant quelques inquiétudes commencèrent à l'ob- 
séder. Dans un dîner chez des frères mormons, elle entendit parler 
à mots couverts de la polygamie, dont il était déjà question à Utah, 
mais qu'en Angleterre on considérait encore comme une calomnie 
inventée pour nuire à la sainte cause. Les craintes et les soupçons 
qui se joignirent dès lors à ses souffrances matérielles altérèrent 
gravement sa santé. Non-seulement elle entendait, mais elle voyait 
des choses étranges. Certains missionnaires enseignaient aux jeunes 
sœurs que c'était leur privilège de laver les pieds des anciens, de 
peigner leurs cheveux. Il n'y avait là dedans rien de symbolique, et 
aux yeux de M""" Stenhouse de pareilles leçons étaient indécentes. 

Elle se persuadait toutefois que son mari saurait la rassurer, l'é- 
clairer, lui expliquer tout, et en effet, lorsqu' après une année d'ab- 
sence M. Stenhouse revint, il rétablit sans peine le calme dans sa 
conscience et dans son cœur. Pour ne plus la laisser seule aux prises 
avec les difficultés qu'elle avait si péniblement surmontées, il obtint 
qu'elle l'accompagnât dans sa nouvelle mission de Suisse. Parlant 
bien le français, elle pouvait l'aider; néanmoins les missionnaires 
réussirent médiocrement à Genève. Ils inspiraient de la méfiance 
malgré leur vie exemplaire, l'abstinence de vin et de toute boisson 
chaude, qu'ils pratiquaient selon la « parole de sagesse (1), » le cou- 
rage avec lequel ils supportaient d'autres privations forcées et plus 
cruelles que la misère impose. Leurs deux enfans faillirent succom- 
ber au froid et à la faim. A Lausanne, ils trouvèrent plus de con- 
solations religieuses et plus d'appui matériel. Sur ces entrefaites, 
M. Stenhouse fut appelé en Angleterre, et il rapporta l'ordre de 
répandre parmi son troupeau le dogme récent. D'abord il entreprit 

(1) L'une dos révélations de Jpsoph Smith. 



HAREMS d'orient ET I)' AMERIQUE. 329 

d'y amener sa femme. Celle-ci n'osa nier la divinité du document, 
auquel la faiblesse et la passion humaines, pensait-elle, l'empê- 
chaient peut-être de se soumettre; mais le spectre odieux de la 
polygamie chassa le sommeil de son chevet, la rendit irritable et 
violente, lui fit haïr jusqu'au nom de l'homme et presque regretter 
d'avoir des enfans, car sa fille [pourrait souffrir un jour ce qu'elle 
souffrait alors. La réaction vint pourtant; elle demanda pardon à 
Dieu et à son mari de l'horreur que lui inspirait « le mariage cé- 
leste, » elle s'efforça de croire que le soin du salut devait faire 
taire les jalousies de l'amour et les révoltes de l'orgueil ; elle ac- 
cepta, comi)tant sur l'aide de Dieu, de répandre la doctrine qu'elle 
haïssait parmi les nouvelles converties. Sa tâche était rude : ensei- 
gner à des femmes honnêtes et pénétrées de la dignité de leur sexe 
qu'il fallait partager leur mari avec d'autres épouses pour le temps 
et pour l'éternité, puisque la polygamie devait, selon la nouvelle 
loi, être en honneur au ciel comme sur la terre! La première à la- 
quelle l'apôtre en rébellion secrète démontra les prétendues beau- 
tés du système se trouva être une enfant gâtée, passionnément ja- 
louse de ses droits. Elle fit un bond dès les premières paroles. 
« Quelle religion d'animaux! » s'écria-t-elle. Quand elle sut que 
son mari, loin de la discuter, s'y soumettait sans peine, elle eut de 
violentes attaques de nerfs; puis sa fureur s'éteignit dans la prière 
et dans les larmes. Il en fut ainsi pour presque toutes les femmes. 
Quelques-unes tombèrent malades, toutes restèrent fort insensibles 
à « l'exaltation » qu'on leur promettait dans le ciel, pourvu qu'elles 
donnassent des épouses à leurs maris. M'"^ Stenhouse faillit être 
mise en pièces par une mégère qui ne lui pardonnait pas d'avoir en- 
traîné sa sœur dans des superstitions abominables. Ce fut bien pis 
quand l'ordre vint aux protestans de Suisse de partir pour « Sion. » 
Il n'est permis qu'aux vieillards et aux infirmes de mourir dans la 
servitude; tous les autres doivent vendre ce qu'ils possèdent, aban- 
donner le foyer de leurs ancêtres et gagner la terre promise. La pre- 
mière émigration se composait presque entièrement de bourgeois, 
dont l'obéissance fut mal récompensée. Ceux que les épreuves du 
voyage ne découragèrent pas en route périrent presque tous du 
choléra, qui faisait ravage entre Saint-Louis et les frontières (1853). 
La nouvelle de ce désastre exaspéra leurs amis de Suisse, et ce 
ne fut pas sans peine que M. Stenhouse échappa aux vengeances 
dont on le menaçait. Il était resté trois années et demie en Suisse 
et y avait fait malgré les luttes du commencement de nombreux 
prosélytes. La fin de ses travaux fut de retourner dans la Nouvelle- 
Jérusalem avec sa femme et ses enfans. D'abord la famille se re- 
posa quelques mois à Londres, oh les abus dont elle fut témoin ne 



330 LEVUE DES DEUX MONDES. 

contribuèrent pas à réconcilier M™^ Stenhouse avec le dogme poly- 
game. Les femmes mal mariées acceptaient volontiers une croyance 
qui leur permettait de rompre une chaîne pénible et d'aller cher- 
cher à Utah la consécration d'amourettes souvent commencées en 
Angleterre sous prétexte de conversion; les hommes mécontens de 
leurs femmes profitaient de la répugnance qu'elles témoignaient 
de partir avec eux et prétendaient, en les remplaçant par un nombre 
illimité de compagnes plus avenantes, se conformer à la parole 
du Seigneur : « celui qui pour l'amour de moi quitte sa femme ou 
son enfant sera récompensé au centuple. » Les jeunes filles n'étaient 
pas fâchées d'un ordre de choses qui multipliait leurs chances d'éta- 
blissement et leur attribuait le droit de choisir un mari qui ne pût 
les refuser; elles prenaient gaîment le chemin de la terre promise, 
mais il n'en était de même pour aucune épouse attachée à ses de- 
voirs. M'"'' Stenhouse, témoin de séductions et d'enlèvemens qui ne 
lui paraissaient pas convenir au cadre de la mission proprement dite, 
sentit sa foi fortement ébranlée. Les prédictions de quelques saints 
sur le prochain anéantissement du monde gentil la laissaient incré- 
dule, la fuite recommandée vers Sion , où chaque homme devait 
rassembler autour de lui avant le grand jour de colère autant de 
femmes et d'enfans qu'il en pourrait nourrir, la tentait peu. Sur ses 
quatre enfans, l'un venait de naître, l'autre était malade lorsque 
sonna l'heure de l'émigration : elle demanda un délai qui ne fut pas 
accordé; mais cette fois l'amour paternel fut plus fort chez M. Sten- 
house que le fanatisme, et il ne joignit le train d'émigrans qui partit 
de Liverpool en 1855 que lorsque ses enfans se trouvèrent en état 
de supporter le voyage. 

Dix années d'elTorts incessans et désintéressés n'avaient point 
suffi à payer sa dette envers l'église, car des missions variées dont 
on le chargea le retinrent malgré lui à New- York jusqu'en 1859. 
Ce ne fut qu'au mois de septembre de celte année-là que M'"'= Sten- 
house, après le terrible voyage de trois mois à travers les plaines, si 
souvent raconté, aperçut pour la première fois Sult-Lake-City, 
Tous les éniigrans ont éprouvé la même impression en présence de 
cet éden. M™^ Stenhouse ne put retenir une exclamation de ravis- 
sement et de surprise; néanmoins, en contemplant l'immense nappe 
du grand Lac -Salé qui rafraîchit la vallée au milieu d'un cercle 
d'imposantes montagnes couronnées de neige, il lui sembla faire le 
premier pas dans sa prison éternelle. A cette époque, la construc- 
tion d'un chemin de fer à travers les plaines paraissait invraisem- 
blable; comment fuir? Il n'y avait qu'à courber la tête et à subir 
son destin. Tandis que cette pensée la déchirait, les prières s'éle- 
vaient autour d'elle pour remercier le ciel d'avoir mis fin à la cap- 



HAREMS d'orient ET d'amérique. 331 

tivité de Dabylone, et la chanson populaire : Hcl les joyeux mor- 
mons, entonnée par des femmes aussi tristes qu'elle-même, lui 
prouvait trop que tels sentimens exprimés par les lèvres peuvent 
souvent ne pas être les sentimens du cœur. 

Un excellent accueil fut fait aux Stenhouse. Ayant compté parmi 
les plus zélés missionnaires, ils étaient généralement estimés et 
avaient en outre un cercle nombreux de. connaissances person- 
nelles. Le président Brigham Young les invita l'un des preiniers; sa 
bonhomie, l'aménité de ses manières, rassurèrent d'abord M""^ Sten- 
house. Les femmes auxquelles il la présenta lui parurent toutes 
aimables et bien élevées ; on a exagéré probablemenl leur nombre; 
elle n'en connut que dix-neuf. La première habitait encore le cot- 
tage dit Maison-Blanche, où Brigham Young s'établit en arrivant 
à Utah ; dans la Ruche, résidence officielle du président, demeure 
une des sœurs Decker qu'il a toutes deux épousées; la Lion- 
Hoiise est disposée pour le logement du plus grand nombre de 
ses femmes. Le rez-de-chaussée renferme la cuisine, les offices, 
la salle à manger, tout cela sur une grande échelle comme il 
convient aux besoins d'une famille nombreuse. Les étages supé- 
rieurs sont divisés en appartemens plus ou moins vastes selon le 
nombre des enfans et l'importance accordée à la dame. Le pro- 
phète déjeune à la Ruche quand il y a passé la nuit, mais d'ordi- 
naire il dîne à la Lion-House. Dès trois heures de l'après-midi, la 
cloche sonne, et les mères, ayant chacune ses enfans autour d'elle, se 
réunissent à la table que préside Brigham Young. Le repas est 
simple, mais copieux. A sept heures du soir, nouveau coup de cloche 
et réunion au salon, qui se trouve au premier étage. Quand tous les 
membres de la famille sont assemblés, on ferme les portes, puis le 
prophète prie pour Sion et pour le royaume (1). Il a encore six 
autres maisons habitées par ses femmes, qui jouissent de toutes les 
aisances de la vie, mais sans luxe et sans extravagance, à une ou 
deux exceptions près. Elles sont laborieuses en général, la sainteté 
du travail étant proclamée à Uiah, et une foi robuste les aide à 
porter leur croix en fidèles épouses et en bonnes mères. Leur mari 
a des égards pour elles toutes; cependant on lui reproche de mar- 
quer trop de prédilection à sa favorite Amélie. Au théâtre, où toutes 
ses femmes ont leurs places réservées, Amélie est seule avec lui 
dans sa loge; au bal, il danse une fois avec chacune de ses femmes, 
mais d'abord et aussi souvent qu'il peut avec sa favorite. 

Nombre d'apôtres blâment cette préférence, d'autant que Brigham 

(1) La doctrine mormonne enseigne que dans l'autre monde les descendans de chaque 
homme formerjjnt son royaume. De là le désir d'avoir une famille nombreuse pour être 
un plus puissant monarque. 



332 REVUE DES DEUX MONDES. 

a plusieurs fois déjà changé de favorite, et que les faiblesses admises 
en Turquie doivent être, bien entendu, bannies du royaume céleste. 
Le mari mormon se pique de distribuer équitablement ses faveui^s. 
Tantôt il donne un jour, tantôt une semaine à chacune de ses femmes 
alternativement. D'ordinaire la meilleure part est faite à la première 
femme. Si l'époux en a trois par exemple, il partagera la semaine 
en trois parts égales et réservera le septième jour à la première, 
pourvu qu'une nouvelle épouse ne réclame pas ce surplus; en ce 
cas, il ferait un appel délicat à la générosité des autres, qui, ayant 
toutes eu leur jour, ne doivent pas le refuser à la dernière venue. 
Certains maris prévoyans ont soin d'avoir des femmes sur les diffé- 
rens points du territoire, ce qui est commode en voyage, et les pa- 
triarches campagnards choisissent surtout leurs compagnes en vue 
de réunir des ouvrières utiles; l'un d'eux, ayant déjà une ména- 
gère, une couturière et une tisseuse, cherchait encore une institu- 
trice pour les enfans. De leur côté, les femmes d'expérience tirent 
parti de cette disposition du caractère mormon à estimer le côté 
pratique des choses en s'attachant leur mari par de bons repas et 
un intérieur confortable. Cette séduction est souvent plus puissante 
que celle de la jeunesse et de la beauté. Beaucoup de dames se ré- 
signent à la vie commune avec leurs rivales dans la crainte que le 
maître ne trouve ailleurs un dîner plus à son goût. 

M""' Stenhouse, qui haïssait déjà le dogme polygame en théorie, 
trouva la pratique mille fois plus révoltante qu'elle ne l'avait ima- 
ginée. Du moins l'enseignement de cette loi avait-il été accompagné 
de restrictions faites pour rassurer les femmes : outre le consente- 
ment de Brigham au nouveau mariage, il fallait le consentement de 
la première femme, celui de la jeune fille et de sa famille, mais en 
réalité la volonté du président suïïît; par elle tout est facile, sans 
elle tout est impossible. Il est vrai qu'on demande le consentement 
de la première femme; mais, si elle le refuse, on s'en passe, et ce 
refus, qui n'a d'autre effet que d'empêcher la nouvelle venue d'en- 
trer dans la maison, produit des querelles domestiques dont le mari 
ne mancpie pas de prendre prétexte pour s'éloigner. D'ailleurs un 
certain nombre de dames recrutées parmi les plus vieilles, parmi 
celles surtout qui n'ont pas d'enfans, entreprennent de persuader à 
la victime qu'elle ne peut que par l'obéissance échapper à la malé- 
diction prononcée contre la mère du genre humain. De la douceur 
elles passent aux menaces; le dieu des mormons est un dieu de ven- 
geance. Souvent la femme, après avoir lutté avec toutes les forces 
de l'amour, arrive au dégoût et à l'indifférence que le mari abusé 
prend pour de la résignation, ou bien il se peut que la première et 
la seconde épouse deviennent amies afin de mieux lutter contre une 



IIAKEMS d'orient ET d' AMERIQUE. 333 

troisième : aussi le mari préfère-t-il, dans l'intérêt de son propre 
repos, que ses femmes se haïssent; mais alors la haine de la mère 
passe aux enfans, ce qui fait des frères et sœurs autant d'ennemis. 
Le père ne peut avoir grande influence sur ces derniers, puisqu'il 
ne vit pas au milieu d'eux; il n'a pas de foyer proprement dit, étant 
chez chacune de ses femmes comme à l'hôtel. 

M'"'' Stenhousc était arrivée à Salt-Lake-Gity un peu avant la sai- 
son des bals qui donnent aux mormons tant de ridicules. L'homme 
le plus vieux se croit le droit de danser et de faire la cour aux 
jeunes filles, eût-il déjà une douzaine de femmes. Brigham n'a-t-il 
pas dit que tous les frères étaient des jeunes gens jusqu'à la cen- 
tième année? Les épouses font donc tapisserie [sit as ivall (louers) 
le long des murs, tandis que leur mari se laisse prendre sous leurs 
yeux aux coquetteries d'une fillette pour laquelle il exige que sa 
famille soit aimable. Ce fut dans un bal que le président Heber 
G. Kimball présenta successivement à M'"^ Stenhouse cinq de ses 
femmes. « N'en avez-vous pas d'autres? lui demanda-t-elle. — Mon 
Dieu, si ! J'en ai plusieurs à la maison et une cinquantaine environ 
dispersées sur la terre. Je ne les ai jamais vues depuis qu'elles 
m'ont été scellées à Nauvoo, et j'espère bien ne jamais les revoir ! » 

Combien de telles paroles devaient paraître choquantes à une 
femme, seule maîtresse jusque-là des affections de son mari! mais 
ce n'est encore que le côté comique, pour ainsi dire, de la question. 
L'inceste est accepté sans scrupule à Utah; on considère comme 
une chose toute simple d'épouser à la fois deux ou trois sœurs. 
M'"'' Stenhouse a connu un homme marié à sa demi-sœur, d'autres 
qui avaient pris pour femmes la mère et la fille. L'un de ces der- 
niers épousa une veuve, mère de plusieurs enfans; il parvint à se 
faire aimer d'une des jeunes filles et l'épousa ensuite. Il faut re- 
connaître que la mère, après s'être opposée de tout son pouvoir à 
cette détestable union, finit par céder son mari à sa fille; le fait 
n'est pas moins constant que celle-ci donne des enfans à son beau- 
père dans la maison qu'elle habite avec sa propre mère. De pa- 
reilles infamies sont la condamnation du mormonisme. M""" Sten- 
house le reconnut, et les dons (1) qu'elle reçut, selon l'usage, avec 
son mari ne modifièrent en rien cette opinion malgré les lumières 
qu'ils sont censés conférer. Quand elle voyait une mère de famille 
réduite aux plus grossiers travaux, tandis que le mari dépensait 
joyeusement la fortune commune auprès de quelque jeune fille, 
quand elle voyait une étrangère nouvellement convertie et arrivée 
avec un convoi d'émigrans, livrée par celui qui avait abusé de son 

(1) Rites secrets dont les ennemis des saints ont beaucoup médit, et qui en réalité 
ne donnent lieu à aucune indécence, selon le témoignage de M™» Stenhouse. 



334 REVUE DES DEUX MONDES. 

inexpérience aux caprices, parfois aux cruautés de la première 
épouse, quand elle assistait aux scandales de toute sorte qui n'ont 
d'autre excuse que le devoir de peupler le royaume, elle se deman- 
dait avec honneur où était l'esprit de Dieu dans tout ceci. Les preuves 
qu'elle donne de la misère morale des intérieurs mormons sont nom- 
breuses et saisissantes; mais sa propre expérience surpasse en in- 
térêt tout le reste. 

Dans le récit dont elle est l'héroïne vibre une note de passion et 
de douleur plus persuasive que tous les raisonnemens. « J'avais ha- 
bité deux ans la cité du Lac-Salé, dit-elle, quand un jour Brigham 
Young me fit demander. J'allai le voir, et il me pria de m'occuper 
d'une jeune orpheline à laquelle il portait beaucoup d'intérêt et qui 
«ne se sentait pas bien, » ce qui signifiait , comme je le découvris 
dans la suite, qu'elle était tout près de l'apostasie. J'acceptai la 
tâche de bonne foi, pris la jeune fille dans ma maison et trouvai en 
elle une douce et charmante personne très malheureuse, très déli- 
cate... Plusieurs de mes amies fixées depuis longtemps au Lac-Salé 
me recommandèrent de me tenir sur mes gardes. Les avertisse- 
mens pénibles ne sont jamais lents à venir : cette fois ils se trouvè- 
rent justifiés; mais je ne soupçonnais rien, et une sincère amitié 
nous unissait, la jeune fille et moi... Elle resta longtemps, jusqu'à 
ce que sa santé fût devenue si faible qu'elle dût retourner chez elle. 
On vint alors me dire que mon mari lui faisait de fréquentes visites 
et qu'il l'épouserait. Dans mon indignation, j'interrogeai M. Sten- 
house, il m'affirma qu'on m'avait trompée; cependant il était beau- 
coup moins souvent à la maison, et, sans savoir ce qui l'occupait, 
je sentais que ce devait être quelque chose de très absorbant. L'u- 
sage ne veut pas qu'une mormonne demande à son mari où il va le 
soir après avoir fait sa toilette, et les elTets de cette odieuse religion 
doivent être indestructibles, puisque aujourd'hui encore, bien que 
les choses aient changé et que mon mari soit tout à moi, je n'ose 
souvent lui dire : — Où allez-vous? — d'où venez-vous? — La con- 
fiance, sans laquelle il n'est point de bonheur possible, ne peut 
jamais entièrement renaître. — Peu à peu j'en vins à penser que 
Brigham-Young avait quelque dessein secret en me confiant sa pro- 
tégée; la force me manqua pour aller la voir comme par le passé. 
J'avais trop clairement compris que mon mari croyait de son devoir 
de prendre une nouvelle femme. 

. (c Les symptômes de cette résolution sont toujours les mêmes et 
infaillibles. Quand un mormon redouble de ferveur religieuse et 
d'assiduité aux divers meetings, quand il témoigne des scrupules, 
la crainte que le Seigneur ne lui pardonne pas de négliger ses com- 
manderaens, on peut être sûr qu'il s'occupe d'un choix auquel le 
poussent et l'aident ses frères, aussi consciencieux que lui-même. Ce 



HAIIEJIS D'oUlEiXT ET 1)' AMERIQUE. 335 

choix ne se fixa pas sur la malade. Il faut, dans l'intérêt des en- 
fans, que la femme soit jeune el saine; la fiancée de mon mari était 
en outre fort jolie. Alors commença la tâche pénible de lui faire la 
cour, tâche pénible, je suis forcée de l'admettre, puisque mon mari 
me l'affirma. Il s'en acquittait cependant avec un zèle qui eût paru 
indiquer le contraire ; à peine prenait-il le temps de souper, tant 
cette nouvelle mission l'absorbait; mais, quelque compassion que 
m'inspirât le douloureux effort dont il se vantait, je croyais, je crois 
encore que mon chagrin effaçait le sien; il touchait parfois au dé- 
lire. Je passais les jours et les nuits dans de telles crises que l'on 
craignit pour ma vie, car la maladie morale dont je souffrais revê- 
tait toutes les appai'ences de la consomption. A chaque instant, je 
me représentais mon mari auprès d'elle, je voyais tout... S'il n'a- 
vait pas été le meilleur des hommes, peut-être aurais-je réussi à 
me détacher de lui; mais, me rappelant son amour d'autrefois, je 
voulais croire qu'il n'agissait que sous l'empire d'une religion que 
je n'osais encore juger fausse en l'abhorrant. Si tout cela était 
vraiment la loi de Dieu, il fallait s'y soumettre, quitte à mourir. 
Brigham et toutes les autres autorités me répétaient qu'il n'y avait 
pas d'exaltation possible dans le ciel pour quiconque se dérobait à 
cette croix. Pour ma part, j'eusse volontiers renoncé à l'exaltation 
promise, mais les intérêts de mon mari passaient avant les miens; 
il se serait cru condamné, s'il n'avait point pratiqué la doctrine po- 
lygame. Je consentais à me dévouer pour lui, et puis il suffisait que 
j'entrevisse ma rivale pour retomber en rébellion ouverte... 

« Pendant une absence de mon mari, j'essayai de la recevoir afin 
de m'habituer à mon supplice. Elle vint; j'avais invité du monde, 
ne pouvant supporter la pensée d'un tête-à-tête avec elle, et je 
suppose qu'elle ne trouva pas beaucoup plus de plaisir que moi- 
même à cette réunion. J'attendais impatiemment qu'elle partît; 
quand elle ne fut plus là, je me promis de renouveler l'entrevue, 
mais la seconde fois je fus sans force et dus la congédier sous le 
prétexte d'une indisposition. A partir de ce jour, j'y renonçai : elle 
était gentille cependant, et m'aurait plu dans d'autres conditions. 
Sur ces entrefaites, la personne qui m'avait inspiré une première ja- 
lousie me fit appeler; elle était plus malade que jamais et ne pou- 
vait vivre longtemps. J'appris de sa bouche qu'elle avait quitté ma 
maison, ne voulant pas me faire souffrir. M. Stenhouse lui avait 
parlé de mariage, et, quoiqu'elle l'aimât, elle l'avait évité par égard 
pour moi. Un tel exemple d'abnégation est si rare à Utah que je la 
considérai presque comme un ange; mais je sentis en même temps 
avec amertume que l'on m'avait trompée. 

« Un mormon polygame ne peut être sincère; mon mari l'était 
plus que personne, et les .circonstances l'avaient contraint à mentir. 



336 REVUE DES DEUX MONDES. 

Il voulait éviter les scènes de désespoir où je l'épouvantais par mille 
injures contre Joseph Smith, Brigham et tous les chefs de l'église. 
Selon lui, c'était le plus grand des péchés, et je le voyais si malheu- 
reux que je finissais par croire que j'avais tort. Néanmoins je n'eusse 
jamais fait une bonne sainte, car la confession de ma rivale me con- 
sola sous certains rapports. J'espérai que l'heureuse fiancée appren- 
di'ait quelque jour qu'elle n'avait pas été le premier, l'unique amour 
de mon mari après moi-même. J'ai honte d'avouer ce sentiment; 
mais vraiment les jeunes filles se mettaient en tête avec trop de fa- 
cilité que l'on n'avait jamais aimé avant de les rencontrer. Peut-être 
les hommes étaient-ils jusqu'à un certain point responsables de cette 
erreur. Le temps approchait où il me faudrait traverser la plus ter- 
rible épreuve à laquelle une femme puisse être appelée , celle de 
donner une autre épouse à mon mari. Je l'attendais comme une 
condamnée attend son exécution. Mon mari, soit pitié, soil crainte 
de perdre pour toujours la paix domestique, paraissait triste aussi. 
Le jour funeste arriva : bien entendu, je ne dormis pas la nuit pré- 
cédente. Je devais sous peu devenir mère, et il me semblait que je 
n'aurais pas même la force d'atteindre ce moment-là. Néanmoins 
je fis mes préparatifs pour me rendre à la Maison des Dons (1). La 
matinée était belle, mais, si elle inspirait à d'autres l'espérance et la 
joie, elle ne m'apportait à moi que l'angoisse. Je ne pus même, tant 
l'émotion m'étoufiait, parler à mes enfans, qui ne se rendaient pas 
compte de cette douleur résolument contenue. Quant à mon mari, 
ses pensées devaient être avec sa fiancée; je me gardai de le trou- 
bler. Nous allâmes à la Maison des Dons; là, devant l'autel, la pre- 
mière femme doit faire acte de foi en plaçant la main de sa rivale 
dans celle de son mari. A la question de Brigham Young : « con- 
sentez-vous à donner cette fennue à votre mari pour être son épouse 
légitime dans le temps et dans l'éternité? En ce cas, placez sa main 
droite dans la main droite de votre mari, » je répondis comme il le 
fallait; mais le moyen de rendre ce que j'éprouvai ! Les tortures de 
toute une vie furent rassemblées dans ce seul moment. Après je 
sentis que j'avais tout déposé sur l'autel, qu'il ne me restait plus 
de sacrifice à faire au monde. 

« J'avais donné mon mari à une autre. Quant à rien recevoir en 
retour, il n'y fallait pas compter; mon mari était tout aux sentimens 
d'un nouveau marié,... plus d'intimité possible entre nous... Dès ce 
matin-là, je commençai à dissimuler avec lui. Lorsque ma douleur 
éclata, ce fut sous forme de colère; jamais je ne lui demandai de 
sympathie. En rentrant chez nous, ce chez-nous qui me devenait 
odieux, puisque la jeune femme devait y vivre, il me dit cependant : 

(1) M™* Stenhouse paraît ainsi désigner le temple. 



HAREMS d'orient ET d'amérique. 337 

— Vous avez été brave, mais ce n'est pas si dur après tout, n'est-ce 
pas? — Il avait été trompé par mon calme; notons en passant la 
pénétration des hommes ! Le reste du jour je surveillai leurs re- 
gards, leurs moindres paroles. Tantôt je voulais ressaisir mon mari, 
tantôt sa seule vue me faisait horreur, je me disais qu'il n'y avait 
pas de justice dans le ciel. Pourquoi Dieu permettait-il à ses fils 
d'aimer sans entrave, tandis que ses filles, considérées comme des 
vases particulièrement fragiles, étaient forcées de chasser de leur 
âme les tendresses humaines les plus légitimes? Dans le silence de 
la nuit et de ma chambre, je pus enfin donner un libre cours à mon 
désespoir; une contrainte plus longue m'aurait rendue folle. Ce que 
fut pour moi cette nuit-là, puisse la créature la plus abandonnée 
de Dieu ne le savoir jamais! Tout était fini, il ne me restait qu'à 
supporter la misérable réalité de tous les jours. Gomment ai-je 
vécu?» 

M'"*" Stenhouse comptait alors quinze années de vie conjugale. 
Depuis elle a reconquis le bonheur brisé à cette époque; elle croit 
pouvoir parler sans haine et sans amertume de ces secondes femmes, 
qui sont à plaindre, dit-elle, car une rivale les menace à leur tour, 
et qui auparavant, si elles ont du cœur, se sentent coupables de- 
vant la première épouse au point de n'oser témoigner d'affection à 
leur mari sous les yeux jaloux qui l'observent sans cesse. Quelques- 
unes pourtant sont moins délicates, et se comportent de façon à 
choquer toutes les convenances. Il y en a qui se marient sans aucun 
souci religieux et dont l'absence complète de principes a les plus 
fâcheuses conséquences; celles-là, profitent et abusent des avan- 
tages d'une loi de divorce presque aussi large que la loi du mariage, 
et qui est la vraie revanche du sexe opprimé. La règle est qu'un 
homme peut se marier autant de fois qu'il lui plaît et que la femme 
ne doit être mariée qu'une fois, mais de par la protection de Brigham 
Young il y a des accommodemens. Plus d'une femme s'est trois ou 
quatre fois donnée pour la vie éternelle; elle rencontre ses anciens 
maris sans aucun embarras, reste souvent en bons termes avec 
eux tous, et par aventure retourne au premier. Brigham lie et délie 
avec une étonnante facilité. On l'a entendu dire dans ses accès de 
gaîté : « Le divorce ne vaut pas le papier sur lequel on l'écrit, ce- 
pendant beaucoup de gens en veulent, et ces dix dollars (1) sont au- 
tant à' épingles pour mes femmes. » Mais bien des malheureuses ne 
trouvent dans leur douleur ni le courage de quitter le mari qui les 
néglige, ni assez de fierté pour se tenir complètement à l'écart quand 
une nouvelle venue les supplante. Quelques-unes deviennent folles; 

(1) C'est la somme que l'on paie au clerc qui rédige l'acte. 
TOME !«''. — 1874. 22 



338 KEVUE DES DEUX 3I0NDES. 

M""" Stenhouse en connaît qui ont tenté de s'empoisonner. Encore 
les riches peuvent-ils garder quelques ménagemens, installer cha- 
cune de leurs femmes par exemple dans une maison séparée, mais 
chez les pauvres la polygamie est ignoble. A peine si un rideau 
tendu à travers l'unique chambre sépare les femmes. Beaucoup de 
mormons qui jouissent d'une aisance relative ne peuvent donner à 
leur famille en perpétuelle discorde qu'une seule cuisine et un 
seul salon. Pauvre ou riche, le mari a ses tribulations, quoique la 
joie soit censée le but suprême de sa vie. S'il ne se soucie pas d'avoir 
un harem, on le lui impose en affectant de douter de sa ferveur. La 
polygamie n'est que l'instrument d'une politique habile. L'homme 
chargé de plusieurs femmes abjure sa liberté, les chefs du pouvoir le 
savent bien ; c'est pourquoi ils pressent leurs adeptes de se marier, 
l'apostasie devenant presque impossible au patriarche. L'un d'eux 
réussit néanmoins, raconte M'"*" Stenhouse, à concilier ses devoirs 
d'époux et ses aspirations vers la liberté. 11 trouva moyen de s'enfuir 
en Californie avec ses deux femmes : la première, qui avait des en- 
fans, resta ensuite auprès de lui, l'autre reçut une part considérable 
de sa fortune à titre de compensation, et redevint demoiselle; mais 
ceux qui ont des enfans de plusieurs lits et qui ne peuvent se ré- 
soudre à les abandonner restent forcément citoyens d'Utah. Pour 
peu qu'ils aient quelque générosité dans l'âme, leur sort au milieu 
de prétendues délices n'est rien moins qu'enviable. Les actes du 
mari polygame sont observés , critiqués , il devient l'esclave de 
ses propres femmes ,. rien n'échappe aux espions qui l'entourent : 
« lorsque le cœur d'une femme est inquiet, comme le dit fort bien 
M™'" Stenhouse, ses yeux n'ont garde de se fatiguer. » L'amour ma- 
ternel la soutint , quant à elle , et l'affection de son mari , bien 
que nécessairement partagée, ne lui manqua jamais. Elle n'eu pro- 
fitait pas pour se plaindre; son énergie la préserva de la suprême 
humiliation , celle de laisser voir à sa rivale qu'elle fût jalouse. 
M. Stenhouse lui disait souvent : « Vous vous y habituez, n'est- 
ce pas? — Je déclare avec orgueil, ajoute-t-elle, que je ne m'y 
habituai jamais. » Gomment se serait-elle habituée par exemple aux 
confidences de la mère de la jeune épouse qui venait lui parler des 
amours de sa fille? Comment aurait-elle assisté avec un calme réel 
à certain petit manège de correspondance qui se passait sous ses 
yeux? Elle surprit, elle lut ces lettres, elle y vit exprimée par la 
femme de son mari des transports dont elle n'avait point l'idée. 
Celait pendant les nuits de la lune de miel qu'elle se livrait à ces 
indiscrétions chèrement expiées par le désespoir qu'elle en tirait. 

Elle employa les quinze mois du règne de la nouvelle épouse, qui 
redoublait chaque jour d'exigences, à interroger sa foi, à étudier les 



lïARE.MS d'orient KT d'aMKRIQUE. 339 

origines du mormonisnie et la prétendue révélation concernant la po- 
lygamie. Le résultat de cet examen fut la perte de toutes les illusions 
qui l'avaient conduite à une sorte de martyre. La certitude que sa 
religion était fausse mit le comble au malheur de M""' Steriliouse, car 
son mari devait croire tout ce qu'elle ne croyait plus. Meml)re de l'é- 
o-lise depuis 18/i5, il n'avait cessé de consacrer ses talens à prêcher et 
à écrire en faveur du mormonisnie, sans préoccupation de ses propres 
intérêts ni de ceux de sa fanylle; il passait pour être dévoué corps 
et âme à Brigham Young, qui représentait à ses yeux le serviteur 
de Dieu par excellence. Tels avaient été en effet peiidant des années 
les sentimens de Y ancien Stenhouse; mais peu à peu les fréquens 
voyages qui le mettaient en rapport avec les gentils minèrent sour- 
dement la ferveur de sa foi. Ces relations extérieures sont toujours 
funestes au pouvoir de Brigham Young, qui ne permet pas que ses 
enseignemens soient discutés le moins du monde. « Aux jours de 
Joseph Smith, dit-il dans un de ses sermons, la première manifes- 
tation de l'apostasie était la pensée que Joseph fût susceptible de 
se tromper. Quand un homme convient de ce sentiment, c'est un 
pas vers l'apostasie; il n'a plus qu'un autre pas à faire pour être re- 
tranché de l'église. » 

Or Stenhouse en était depuis longtemps à ce premier pas de la 
discussion intime; devant les vertus de certains gentils, son juge- 
ment se refusait à croire que tous ceux qui n'accepteraient pas 
comme divine la mission de Joseph Smith dussent être damnés; sa 
piété même 'se révoltait contre le ton des enseignemens du taber- 
nacle qui prétendaient intervenir dans les questions temporelles les 
moins dignes d'arrêter l'attention d'un apôtre. Les travaux qu'il 
publiait dans le Télégraphe, journal dont il était directeur, se res- 
sentirent des doutes qui commençaient à le tourmenter et que sa 
femme, on peut le croire, ne contribua pas médiocrement à déve- 
lopper en lui. Bientôt l'indépendance de ses idées fut qualifiée de 
rébellion et d'apostasie. A la suite d'un article sur le progrès pu- 
blié le 2 octobre 1869, il fut rejeté de l'église avec six autres, ac- 
cusés comm.e lui de n'être pas assidus à l'école des prophètes. Cette 
mesure arbitraire acheva de le désabuser; il déclara que, ne croyant 
plus à l'infaillibilité du pape mormon, il devait en effet être rayé de 
la liste des saints. Sa ffmme demanda naturellement à partager 
son sort, et le désir qu'elle exprimait fut exaucé d'une façon aussi 
brutale qu'inattendue : ils furent tous deux arrêtés à quelques jours 
de là par quatre hommes masqués, en rentrant chez eux par une 
nuit noire, et fouettés indignement. Si M. Stenhouse eût été seul, il 
est probable que les agresseurs, qui étaient, à n'en pas douter, des 
agens de police, l'eussent tué comme le fut naguère le docteur Ro- 



3i0 REVUE DES DEUX MONDES. 

binson (1). Bien entendu, les autorités supérieures feignirent de se 
livrer à des recherches dont l'hypocrisie ne trompa personne. 

M'"'' Stenhouse n'insiste pas sur ces hideux détails. Échappée enfin 
à la loi de fer de Brigham Young, elle n'a écrit le livre qui nous oc- 
cupe que pour initier le monde chrétien aux horreurs de la polyga- 
mie. Elle en montre aussi les ridicules. Un jeune mormon par 
exemple épouse fréquemment une femme assez vieille pour être sa 
grand'mère, et qui, portant son nom dans la communauté, attend 
la gloire d'une union plus intime au temps de la résurrection. C'est 
le même sentiment qui dicte les mariages par pro.curation. L'une 
des femmes de Brigham Young est scellée à Joseph Smith, dont 
Brigham occupe la place en ce monde; mais femmes et enfans re- 
tourneront là-haut à Joseph. On cite une dame qui voulut être scel- 
lée à Jésus , le Christ ayant , selon la foi mormonne , consacré la 
polygamie en épousant plusieurs femmes, entre autres les sœurs 
Marthe et Marie, témoin les noces de Cana, où il jouait le rôle du 
marié, Brigham Young lui répondit qu'il ne pouvait aller aussi 
loin, mais qu'elle aurait le meilleur après Jésus-Christ, c'est-à-dire 
Joseph Smith. Ces mariages de foi peuvent être exclusivement spi- 
rituels, si la dame est vieille ou laide et ne plait pas au remplaçant 
de son fiancé céleste. Quoi qu'il en soit, le principe dominant du 
mormonisme est le mariage. L'homme et la femme ne sont pas par- 
faits l'un sans l'autre, et ne parviendraient, dans le célibat, qu'à 
l'état de serviteurs des saints. La gloire éternelle d'un mormon 
dépendra du nombre de ses femmes, la gloire d'une mormonne du 
nombre de ses enfans. Le but de cet enseignement est assez clair; 
il s'agit de recruter le plus de saints possible pour la prospérité du 
royaume dont Brigham est le chef, en attendant le règne de Dieu. 
Ce qui s'explique moins bien, c'est le baptême par procuration : une 
Française mormonne s'est fait baptiser pour l'impératrice Joséphine 
et son fils pour Napoléon P''. Washington a reçu le même honneur; 
il est membre de l'église en la personne du juge Adams de Spring- 
field. 

On comprend que de pareilles grossièretés, jointes à de pareilles 
folies, suffisent à désabuser les honnêtes gens d'Utah. Longtemps le 
mormonisme a été protégé par l'isolement que formaient autour de 
son berceau des distances infranchissables, longtemps une appa- 
rence de persécution lui a prêté du prestige, mais sa prospérité 
même l'a perdu. Les richesses découvertes sur le territoire d'Ltah 
ont attiré en foule les gentils, dont le voyage est désormais rendu 
facile par la construction du chemin de fer du Pacifique. Or il n'est 

(1) Le Tabernacle insinua qu'il avait trouvé la mort dans une querelle de jeu. Voyez 
sur cette affaire la Crise du mormonisme dans la Revue du i" février 1872. 



nAiîEMS d'orient i:t d'aaikrioue. 341 

pas une jeune fille mormonne qui, voyant de près les devoirs et les 
joies que la société chrétienne impose et accorde aux femnies, ne 
soit tentée d'aller chercher dans son sein le respect avec l'indépen- 
dance. Elles ont vu souiïrir leurs mères, elles sont dégoûtées de 
bonne heure par les professions do foi libertines des jeunes saints 
dépravés tout enfans, elles aspirent à devenir la compagne d'un 
homme au lieu de rester sa servante avilie. Du moins les esclaves 
du polygame d'Orient sont-elles aveuglées sur leur sort misérable 
par le plaisir de la parure, par les délices d'une oisiveté fastueuse, 
par l'ignorance de privilèges qu'elles ne peuvent envier, ne les con- 
naissant pas. Moins heureuses, les mormonnes voient autour d'elles 
ce qui leur est refusé, elles en comprennent la valeur, plusieurs 
même vont jusqu'à sentir qu'après avoir été le principal attrait du 
mormonisme entre les mains d'imposteurs habiles à exploiter les 
passions humaines, elles peuvent par leur influence contribuer puis- 
samment à sa ruine, déjà commencée. Aussi le harem mormon dis- 
paraîtra-t-il sans aucun doute avant le harem musulman, qui a sur 
lui l'avantage de la logique, car toutes les vertus sont supposées 
absentes, et la beauté y est gardée sous verrous. Jusque-là on pourra 
entreprendre la défense de l'un ou de l'autre en évoquant certaines 
exigences sociales, surabondance et précocité des femmes dans les 
climats ardens pour les Turcs, nécessité de hâter l'accroissement 
d'une société nouvelle pour les mormons; mais ce qu'on ne pourra 
plus répéter avec plusieurs voyageurs lorsqu'on aura lu l'éloquent 
exposé de M'"^ Stenhouse, c'est que la polygamie ait en Utah la 
sanction des femmes, qu'elle leur inspire même un enthousiasme 
suffisant « pour leur faire préférer les joies du harem à celles de 
l'amour et de la liberté. » Ce qu'on ne pourra plus soutenir avec 
lady Wortley Montagu, après avoir entendu M'"^ Kibrizli-Méhémet- 
Pacha, c'est que l'islamisme fasse un sort honorable et délicieux à 
la plus belle moitié du genre humain. Que les législateurs se servent 
de la polygamie comme d'un instrument précieux, que les hommes 
sensuels dont elle flatte la perversité l'affublent de prétendues 
consécrations célestes, que l'on évoque la Bible pour justifier le 
Koran et la révélation de Joseph Smith, soit! Il n'en est pas moins 
vrai que la femme refuse partout son suffrage au dogme polygame. 
En Orient comme en Amérique, la femme, qu'elle se borne à sentir 
ou qu'elle se pique de raisonner, est victime de cette loi; son auto- 
rité manque à l'organisation de la famille, sans laquelle il n'est pas 
de religion ni d'empire. Voilà ce qui ressort clairement des analogies 
et des contrastes de deux livres écrits sous des inspirations très 
différentes, mais qui peuvent servir de bases à un même plaidoyer. 

Th. Bentzon. 



L'EMPIRE DES TSARS 

ET LES RUSSES 



IV. 



L HISTOIRE ET LES ELBMENS DE LA CIVILISATION. 
l'ancienne et la NOUVELJLE RUSSIE U). 



Après avoir étudié le sol de la Russie et les races d'où est sortie 
la nation russe, nous voudrions chercher quels élémens de civilisa- 
lion lui ont été apportés par l'histoire, comment les siècles ont con- 
firmé ou corrigé les influences de la race et du climat, quels traits 
ils ont donnés au caractère du peuple, quelles bases à sa culture et 
à ses institutions. « On sait suffisamment l'histoire des temps bar- 
bares quand on sait qu'ils ont été barbares, » dit, à propos de la 
Russie avant Pierre le Grand, un des philosophes du x^tii^ siècle (2). 
Les Russes eux-mêmes, selon le point de vue ou la convenance du 
moment, se vantent tour à tour d'avoir un passé ou de n'en avoir 
point. Leur existence nationale a été plusieurs fois brisée d'une ma- 
nière si brusque et coupée en phases tellement opposées que l'une 
■^^it l'autre prétention se peuvent justifier. Le peuple russe a subi son 
histoire plutôt qu'il ne se l'est faite; au lieu d'être son œuvre per- 
sonnelle, comme dans les pays de l'Occident, elle a été plus passive 
qu'active : ce sont les événemens qui la lui ont imposée au lieu de 
la laisser sortir du libre développement de son génie national. A cet 
égard, l'histoire de la Russie ressemble moins à celle des nations 

(1) Voyez la Revue des 15 août, 15 septembre et 15 octobre 1873. 

(2) Condillac, Histoire moderne, t. VI. 



LA RUSSIE ET LES RUSSES. 343 

européennes qu'aux annales des peuples asiatiques. Venue du de- 
hors ou d'en haut, de l'étranger ou du pouvoir, elle est souvent 
restée tout extérieure ou toute superficielle; elle a, pour ainsi dire, 
passé par-dessus le peuple russe, et, l'ayant parfois courbé profon- 
dément, elle»pè;se encore sur ses épaules. 

Ce n'est jii dans le climat, ni dans la race, c'est dans la géogra- 
phie et dans l'histoire qu'il faut chercher les causes de l'infériorité 
de la civilisation russe* Beaucoup, les catholiques surtout, en trou- 
vent le principe dans l'adoption d'une forme inféconde du christia- 
nisme, — d'autres, les Allemands surtout, dans l'absence de l'in- 
fluence germanique, — double défaut parfois réuni sous le nom de 
byzantimsmc. Pour quelques-uns, c'est la privation de l'héritage 
classique; pour le plus grand nombre, c'est la domination mongole 
et le joug asiatique. Les Russes ont eux-mêmes demandé à leur 
passé le secret de leurs destinées; le goût des études historiques, 
qui a été l'honneur du xix^ siècle, s'est fait sentir en Russie comme 
en Occident. Grands et petits, les historiens russes ont toujours de- 
vant eux le même problème : placée entre l'Europe et l'Asie, ayant 
du sang de l'une et de l'autre, la Russie est comme issue de leur 
mariage; de laquelle des deux est-elle la fille au point de vue moral 
ou politique? Nous avons à nous faire, pour le développement so- 
cial, la même question que pour le sol ou la race : en quoi la Russie 
est-elle européenne, en quoi est-elle asiatique? De l'évolution histo- 
rique du peuple russe dépendent ses destinées naturelles. Les siècles 
de sa longue enfance l'ont-ils, par une éducation analogue, disposé 
à la vie européenne ou bien l'ont-ils façonné à une culture propre, 
originale, foncièrement distincte de celle de l'Occident? Pour em- 
prunter les termes d'un de ses principaux écrivains, la différence 
entre la Russie et l'Europe est-elle dans le degré ou dans le principe 
même de la civilisation (1)? C'est là le point autour duquel tournent 
toutes les questions soulevées en Russie. Il ne s'agit de rien moins 
que de la vocation du pays et du peuple. Pour acclimater une civi- 
lisation, il ne suffît point d'un sol propice, il faut que la nation où 
elle est transplantée y soit déjà préparée par la culture plus encore 
que par la race ou le climat. Chez le peuple russe, si longtemps dis- 
puté entre des influences contraires, la solution d'un pareil pro- 
blème est loin de demeurer théorique; c'est une question vivante 
d'une application pratique, qui doit décider de la marche même du 
pays. En Russie, c'est sur l'histoire que se fonde la diversité des 
opinions ; les partis historiques y remplacent les partis politiques, 
ou mieux, les tendances qui tiennent lieu de partis ont pour point 

(4) M. Samarine, Jexouity i ikh oinochénié k'Rossii, p. 364. 



3M REVLE DES DEUX MONDES. 

de départ une conception différente de l'existence nationale. Tel est 
l'objet de la querelle qui sous différens noms s'agite depuis Pierre 
le Grand entre les vieux Russes et leurs adversaires, entre Moscou 
et Pétersbourg, entre les slavophiles et les occidentaux. 

« 
I. 

La civilisation européenne s'est fondée sur une triple base, l'élé- 
ment chrétien, l'élément romain ou classiqu